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Full text of "Tiqqun 2"

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TIQQU N 

Organe de liaison au sein du Parti Imaginaire 



Zone d'Opacite Offensive 



^.^y^^jjfe^ ' "'^^^Sl 






¥Vi, 



Introduction a 



Nous autres, decadents, avoiis les nerfs IragUes, Tout ou 
presque nous blesse, et le reste n'est qu'une cause d'irritation 
probable, par quoi nous prevenons que jamais on iie nous 
touehe. Nous support oris des doses de verlie de plus en plus 
reduites, presque nanometriques a present, el preferons a 
eela de longues rasades de contre-poison, Des images de 
bonheur, des sensations pleines et bien connues, des mots 
doux, des surfaces lissees, des sentiments familiers et des 
interieurs interieurs, bref de la narcose au kilo et surloul ; 
pas de guerre, surtout, pas de guerre- Pour ce qui est 
exprimable, tout ce contexte amniotique-assurantiel se 
reduit au desir d'une anihropologie ponitwe. Nous avons 
besoin que Ton nous dise ce que c'est, "un homme'S ce que 
*^noiis" sommes, ee qu^il nous est permis de voiiloir et d'etre. 
C'est une epoque finalement fanatique sur bien des points et 
plus particulierement sur cette affaire de l homme, en quoi 
I'ON sublime revidenee du Bloom. L'anthropologie positive, 
telle qu'elle domine, ne I'est pas seulement en vertu d'une 
conception irenique, un peu niaise et gentiment catho, de la 
nature humaine, elle est d*abord positive en ce qu'elle prete 
positivement a l'"Homme'' des qualites, des attributs 
determines, des predicats substantiels- C'est pourquoi meme 
ranthropologie pessimiste des anglo-saxons, avec son 




hypos tase des interets, des besoins, du struggle for life, rcntre 
dans le projet de nous rassurer, car elle fournit encore 
quelques convictions praticables sur ressence de I'homme, 

Mais nous, nous qui ne voulons nous accommoder d'aucune 
sorte de confort, qui avons certes les nerfs fragiles, rnais aussi 
le projet de les rendre toujours plus resistants, toujours plus 
inalteres, a nous, il faut tout autre chose- II nous faut une 
anthropologie radicalement negative, il nous faut quelques 
abstractions suffisamment vides, suffisamment transparentes 
pour nous interdire de prejuger de rien, une physique qui 
reserve a chaque etre et a chaque situation sa disposition au 
miracle. Dcs concepts brise-glaces pour acceder, donner lieu a 
Texperience. Pour s*en faire les receptacles. 

Des hommes, c'est-a-dire de leur co-existence, nous ne 
pouvons rien dire qui ne nous serve ostensiblement de tran- 
quillisant. Uimpossibilite de rIen augurer de cette implacable 
libertc nous porte a la designer selon un terme non-deflni, un 
mot aveugle, par quoi Ton a coutume de nommer ce a quoi I'ON 
ne comprcnd rien, parce que Ton ne veut pas comp rendre, 
comprendre que le rnonde nous requiert. Ce vocable, c'est celui de 
guerre civile. IJoptlon est tactique; il s'agit de se reapproprier 
preventiveinent ce dont nos operations seront necessairement 
coavertes. 



LA GUERRE CIVILE. LES FO I{ \1 RS -D E-VIE 



1 



Celui qul^ 

dam ia guerre dmle, 

fteprendra pas parti 

semfrappe d^infamie 

eiperdm tout droit 

politique. 

Solon 

ComiifMiort d'Athenf^s 



Uunite hmiiaiiie elementaire n'est pas le corps - Fiodividti, 
mais la forme -de- vie. 



La forme -de- vie ii'est pas Vau-dela de la vie niie, elle est 
plutof sa polarisation intime. 



Gijose : li peat apparaiire au regard superficiel 
que le Bhom donnerait lapreuve da contrairey 
Ve^cemple d'tin corps priiw de penchant, d'incli- 
nalion, ret if a toute attraction. A Pepretwe, on 
s ^apergoit que le Bloom ne recoiwre pa^ tant 
une absence degotil qa ^un singulier gout pour 
fabsence. Seul ce gout peut rendre compte de.t 
efforts que le Bloom livre positivemeni pour se 
maintenir dans le Bloom ^ pour tenir a distance 
ce quipenche vers hd el decliner toule expe- 
rience. Semblable en cela au religieiLv qiti^fmite 
depouvoir opposer a *ce monde"^ une autre 
mondanite, retimme son absence an monde en 
critique de la mondanite , le Bloom chercke 
dans lafuite hors du monde Fissue d\m monde 
sans dehors. A tmtte situation, il repliquera par 
le meme degagement, par le meme glissement 
hors situation. Le Bloom est done ce corps dis- 
tiHctwement affecte. d'une pente vers le neant. 



Chaque corps est affecte par sa forme-de-vie comme par im 
clinamen, un penchant, une attraction, iin gout. Ce vers 
qnoi penclie un corps penclie aussi bien vers Im. Cela vaut 
dans chaque situation a nouveau. Toutes les inclinations 
sontreciproqiies. 



Close : A nosyeux tardifsy la conjuration de 
taufe forme-de-vie apparatt comme le destin 
prop re de VOccident. La maniere do m in ante de 
cette conjuration^ dans une cidlisation que nous 
ne pouvons plus dire not re sans consentir 
impUcitement a noire propre liquidation^ se sera 
panidiixalement manifestee comme desir de 
formCj comme poursuitje d^une ressemhlance 
archetypiquey d^une Idee de soiplacee devant, 
en avant de soL Et certes^ partout oil ils'est 
exprime a^ec qaelqu ^ampleur, €e voloritarisme 
de rideBtite a eu k plus grand mat a masquer le 
nihili^me glace, I 'aspiration au Hen qui en 
forme Paxe. 

Mais la conjuration des forme s-de- vie a aussi 
sa maniere mineure, plus sournoise, quise 
nomme conscience et en .^on point culminant 
hicidltG^toutes ^uertu.^" que tON prise d^autjonl 
plus qu 'elles aecompagnent Vimpuissance des 
carps. ON appellera des lors ducidiM» le savoir 
d^une telle impui.^sance qui ne contient nul 
pouvoir de lui echapper. 

Aiusi tassomption d^unefomie-de-me est-elle 
tout I'oppose d'une tension de la conscience ou de 
la volonte, d'un effet de I'une ou de l^autre. 
Cassomption est plutol iin abandon, c'est-a-dire a 
la fois une chute et ime elevation, un mouvement 
et tm reposer-en-soi. 



Ce gout, ce clinamen pen vent etre conjures ou assumes. 
Uassomption d'une fonne-de-vie n'est pas seulement le 
savoir d'un tel penchant, mais la petisee de celui-ci. 
J'appellepe^^ee ce qui convertit la fomie-de-vie enforce, en 
effectivite sensible. 

Dans chaque situation se presente mie ligne distincte de 
toutes les autres, one ligne d^accroissement de putuance. 
La pcnsee est faptitude a distinguer et a stiivre cette iigne. 
Le fait qu'une forme- de- vie ne piiisse etre assumee qu"'en 
suivant sa ligne d'accroissement de puissance comporte 
cette consequence :to«fep6n^ee est strategtque. 



Ma forme -de- vie ne se rapporte pas a ce que je suis, mais a 
comment je suis ce que je suis. 



paupre, menuisier, anvgant^femme ott 
frangais - mnk dans te comment 
dkconlimi de sa presence^ dans 
Pin-educdbk singuiarite de son etre- 
en-sifnalHift. Et c^est ta (?u la 
predication s^^.rerce ai-ec lepius de 
violence, dari^ te domaine ptiant c/p ta 
mofxiie* que .9on echec est aussi le plus 
jubi'iatoire ; quand, par exempie^ nous 



nons troumns devant nn etre 
entmr^menl abject mats dont la fa^on 
d^elre abject nous touchejmqn 'a 
Heindre en nous tottte fipntsion et 
nous proui?e par la que I'abjeutioii 
elle nienie est ime qualite. 

Assnrnersaforfm-de-tfle. cela veut 
dire elrefidele a $es penchants plus 
(fti 'a ses predicate. 



Close : Cet enonce opere un ieger depkiceinent Vn 
leger deptacement dans le sens dkme sortie de la 
metapliysique. Sarfir de la metaphysique n ^est pas 
an imperatifphilosophiquet c^est une necessite 
physiotogique. A t^extremite prhente de son 
deploiemmiU la metaphysiqae se ramasse en une 
injoiiction planetaire a l*absence. Ce qrie PEmpire 
e-rige de chacun ce n 'est pas qu It se conforme a une 
ioi eommnne, mats a son identite particutiere; car 
cest de Padkerence des corps a leurs qualit.es 
supposees^ a leurs predicats que depend lepouvoir 
impenal de les controlen 

Mafonne-de-uie ne se rapporte pas a t:e que/e 
suis^ mais ii comment/i? suis ce queje suis. 
autrement dil : entre un etre et ses ^^qnatites'', ilya 
Pabtme de sapresenee, Vexperience singuliere que 
H^fais de lui^ a un certain moment, en un certain 
lieu. R/ur le plus grand matheurde I'Empire, la 
fonne-de-i>ie d'un corps n^est done contenue dam 
aucun de ses predicatJt - grand, blancfou. n'che^ 



6 



La question de savoir pourquoi tel corps est affecte par telle 
forme-de-vie plutot que par telle autre est aussi denuee de 
sens que celle de savoir pourquoi il y a quelque chose plutot 
que rien. Elle signal e seulement le refus, parfois la terreiu*, 
de comiaitre la contingeiice. A fortiori d'en prendre acte. 



Glosk a : line que.ithn plus digne dHntemt 
serai t de savoir cninnH ni un corps s^ajoui&de la 
substance, comment nn corps dedent cpais, 
s1iicoq.iore rexperienee. Qa 'esl-ce qui fait que 
nous eprouvions tanlot des polarisations 
lourdes, quivonl loin, fan tot des pokirisatimis 
faibles, saperficielksf Comment s^extrairv de la 
masse dispersive des corps bioomesques, de ce 
tnoiwenienl broumien mondial oii tes plus 
vitmnts pussent de micro-abandon en micro- 
almndon, dkme forme-de-ine attenuee h une 
autte, selon un constant principe de prudence : 
ne jamais se porter au-deia d^un certain niveau 
dlntensde/Et surtmiL comment les corps ont-ils 
pa se rendre a ce point 1 rajisparents/' 

Close : Uya knde une conception bhomesque 
de la liberie cotnttie liberie de ctioix, comme 
abstraction tnelhodique de chaqtte situation, con- 
ception qui forme, lepius sur antidote contre toiile 
liberie reelle. Oir la seule liberte subslantielle est 
de snivrc^ la ligne rraccfoissenieid de puissance de 
noire forme-fle-riejffsqn au bouLJusqu^au point 
ou elles'evanoidf. Idnrnuf en noits un pouvoir 
superieur d 'etre ujfevle par d hulres formes -de- vie. 



7 



La persistance d'un corps a se trouver affecte, en depit de la 
variete des situations qu'il traverse, par la meme fonne-de-\de 
est fonction de sa felure. Plus un corps est fcle, c'est-a-dire 
plus sa feliue a gague en etendue et en profoudeur, moins sont 
noinbreuses les polarisations compatibles avec sa survte, et 
plus il tcndra a recreer les situations ou il se irouve engage a 
partir de ses polarisations familieres. Avec la felure des corps 
croit I'absence au monde et la penurie des penchants. 



Close t Forme-de-vie, c'est-a'dire : man rapport 
a moi-meme n *est qu hme piece de mon rapport 
au monde. 



8 



U experience qu'une forme -de -vie fait d'une autre forme- 
de-vie u'est pas communicable a cette derntere, meme si elle 
est tradu€tible;et chacun sait comme il en va des traduc- 
tions. Sculs sont ostensibles des faits : comportemcnts, atti- 
tudes, dires :/TGtgofe;leB formes -de -vie ne rescnent pas entre 
ehes de positiou ueutre, d'abri securise pour un observateur 
universe]. 



Close : Bien sur^ il ne manque pas de candidats 
a reduire ks formes -de- vie dans resperanio 
objectaldes ''cultures'^, '^styles^ ""tmHies deme"et 
autres mysteres relativist's^ Im visee de ces 
malheureux nefail, quant a elle, aucun mystere : 
il s'agit loujours de nousfaire renlrer dans le 
grand jeu uuidiniensionnel des identites el des 
differences. Ainsi se manifeste la plus baveuse 
hostilite a Pegardde totite-forme-de-vie. 



GloseCX : La dixtdncf^ f^qulsepouriu (iixcnptlon 
cojJime telle cVttneforme-de-i^ie esl prapremt'Ht 
celk de Vifihmtw. 

Glos^ P : Lidee iiieme dc 's^petipli^^ ~ de race^ de 
claxxi', d'etliTtie on de milion - co/nme saiste 
imi^sive d\meforme-de-de a toitjoun ete demende 
park fait que ies differences efhiqiws an mhi de 
chaque ^peupie^ont toujour^ ete plus gm/ides qiie 
ies differencei; ftlmpies entre ks ""peuples " eiix- 



En elles-memes, Ies fomies-de-vie ne peiivent etre 
dites, decrites, seulcnient iiiontrees, nonunees. c^est-a- 
dire dans un contexte iiecessairernerU; singulier. Lenr 
jeu, en revanclie, considere iocalemeiit, obeit a de 
stricts detenimiisiiies signtfiaiits. S'ils soiit penses, ces 
determinismes devieiment des regies^ alors susceptible^ 
d'aniendenients. Chaqiie sequence de ce jeu est delivni- 
tee, en cliacune de ses extremttes, par un evmement. 
Uevenement sort le jeu de lui-meme, fait un pli en Im^ 
suspend Ies determiiusmes passes, en aiigure d'autres, 
d'apres lesquels il exige d'etre interprete. En toutes 
choses, nous commengons par le inHieu. 



10 



La guerre civile est le lib re jeu des formes -de- vie, le 
principe de leur co-existence. 



Close a : La violence estmiBr^meaule hktoriqiie; 
noiis autf-es. decadents^ sommes ies pramiant a 
commitre cetie chose ctirieuse : la violence. Les 
societes tiyidftionfirfUs ronnaissaienl le t?ol^ ie 
blaspheme, h pankide, k mpt, le sacrifice, Paffamt 
ei In retired tire; Ies iJafs modernes deja, derriere k 
dikmtfte de la ifuali/icaUoti dexfrim, tendaieut a m 
pltis reconnaitre que Iw/mrfirn) if hi !..oi el la peine 
qui venait ki corriger. Mais ils it ig/ ton dent pas Ies 
guerres eMeneuteset, a i*intetiem\ la 
disctplinarisation autonfaife des coq^s. Seuls ks 
Bloom^ en fait i seuis ks atamesfiiknx de la sockte 
impenak eA>nmiksertt Ha violence " comme mal 
indical el unique sepresentant sons ime infinite de 
masques ckrriere lesquels il imporfe xi rifakttien/ de 
kt reconnaitre, pour mietJ-iretyidf'qitet. Iji nkiHtii 
ki vioknce existe pour nous coiimie ce dont nous 
avons et6 A^m^mAh,, et qu ^U nousfaut a present 
nous rmpproprien 

Quand le Btopoutmrse met a pnrkn an sujei des 
acckknts de la tvute^ de ^violenee louliere **, on 
comprendque dans la notion de violence la societe 
imperiaie ne fksigne que sapmpre vocation a la 
mart, tile s \^stforgee la le concept negatifpar qtioi 
eliefejette tout ce qtden elk exi eneon^ potietir 
dmtensite. Depttis en plnx e,vpiessemenl^ ki societe 
impemde xe tit elk-rneme^ dam tons ces aspects. 
a>nirtie violence?. L't c W, daru ia tmque qu 'elle iui 
Ikre^ sonpropre desirde disparaitre qin s 'e^piime. 

Close P : ON repugne a parkr de guerre civik. Et 
hrsque tout de meme ONiefail^ c^estpourkd assi- 
gnee un heu et ki circonscnre dans le temps. Ce sera 
^laguenv eit^ik en Francea^ (^Sri). en Kspagne (fg-^- 
^939)^ /a guerre cipiie en Algt^rie el [H'nhehv bientot 
enEumpe, On retnuRpiera a iorea^donqueks 
Fn^mgaix. xuiiun! (enrsHihitv! emuscnk^ tmdukent 
lameneain <^Cird War^par<^Gtierre de Secexxion», 
pourmietix signifierkur deterrtiination aprend/TC 
incondilionmlkmetif leparfl da vcunqneurpaftout 
oii c est atii^i^i ceiiu de lEtat, Cetle Imbilude de 
pti'lei tat debnL unefin ef tine Utniie k'nikniale a la 
gtienecivik bref: denfiiite arte eATcption mi cours 
notmal des chosesplnlol quedkn consideter a 
ftrtverx k temps et i\^spaoe Ies infinies 
metainorpitoxes. on nepeut s 'en depivndre qu ^en 
elacidant ia manmwte qti ^elk recauure. Ai/isise 
rappelleju-t-on cpie ceux qiu, ua debut des minees 
€o,pretetiditetif liqtuderla gneriHa en Colombie 
firenf ptealat^kmettt (ippcler^ila iiokncia^ (h 
Viokttee) l%pisode histonque qu'iis votdaienl elore. 

6 



11 



Guerre parce que, dans chaque jeu singulier entre 
formes-de-vie, reventualite de Faffrontement brut, 
du recoiu"s a la violence ne pent jamais etre annulee. 

Civile parce que Ies formes -de- vie ne s^affrontent 
pas comme des Etats, comme coincidences entre 
population et territoire, mais comme ihs partis^ au 
sens oil ce mot s'emendait jusqu'a ravenemeut de TE- 
tat modeme, c'est-a-dire, puisqu'il faut desormais le 
preciser, comme des machine.^ de gtierre patiisanes. 

Guerre civile, enfin, parce que Ies IWmes-de-vie 
ignorent la separation entre liommes et fenmies, exis- 
tence politique et vie nue, civils e( troupes regulieres; 

parce que la neutral ite ei^t encore un patli dans le 
iibre jeu des fonnes-de-vie; 

parce que ce jeu n'a ni debut ni fin qui se puisse 
declarer^ liors d'une fin pbysiqoe du monde c[ue nul 
ne pourrait precisement plus declarer; 

et surtout parce que je ne sais de corps qui ne se 
trouve emporte sans remede dans le cours excess if et 
perilleux du monde. 



12 



Le point de vue de la guerre civile est le point de v^ue 
du politique. 



13 



Lorsque deux corps affected, en un certain lieu, a un cer- 
tain moment, par la menie forme- de-vie viennent a se 
rencontier, ils font I'experience d'lm pacte objectify aote- 
rieur a toute decision. Cette experience est Texperience 
i\v la communaule. 




Close : Ufaul impuler a ktpnvation (fune telle 
experience ce vieitx fantasme de rrtelaphy^ickn qui 
hanfe en(;ore rimagmaina occkkntxti : celuide h 
comntuiKiuie immaine, missi conirne xoti.^ le nom 
de CememweKen /jfir «« certain public patn- 
bordigfmle. C'est bien puree qtt 'il n 'a acch a 
aacune comrmmaute rneUe^ el done en vertu deson 
eMreine separation, que Pinteliectuel aeeidentul a 
pa se forger ce petiifitiche distmynarit : la 
commimwde huniaifie, Qirif prcune rani forme 
nazi-hurnatmte de la ""mikife humaimrou la 
defroqtie baba de rantJirapologie, quiUe replie 
stif-ndee d^une communaute de la puissance 
soigneNxernenl desincamee ous^ektnce tete baissee 
dans ki peispective nmim raffinee de rtiamnie total 
-eeiul qui totali&emil rensembk des predicate 
hmnains -, c 'est toujours la rneme terreur d'aioir a 
pensersa situation miguliere, delerminvc. liiiie, qui 
iKt chercher refuge dans lefantfjsnie teconfortard 
de la tokiliie, de runite tjerresUe. Uabsttaeiiou 
mb$equenle peul .^ appeller mrdtiffidc, societe 
civile mondiale ou genre luimain. tela n a. aucune 
importance :cest lapemUon qtd compfe. Touted 
les recenles anenes snr la societe c}'ber- 
comimmiste et Vhamme cyher- total ne prennenl 
pas lew essor mus une certaim^ opportunUe 
stmtegique au moment meme oa un rnonvemenl se 
lem, mondiaiement, en vue de les refuter Apres 
tout, la mciolo^e etuit bien nee tandis 
qu'apparaissaii au cceurdu social le conjlit leplns 
in-econciliahle qui aitJamaU ete, et la meme on ce 
conflit irreconeiimhh^ h lutte des clasmx, se 
manifestait lepltt,-; rinkmrnent^ en France, dans la 
seconde moitii- daXiS: sieck; et autant dire : en 
nfj(tn<it-' d ceki* 

A riieure ou ""la mclete^ eUe-meme n^estplus 
qu \me kypothese^ et pas des pfux plausibles^ 
pretendre la defendre contre lefascisme latent 
de toute communaute est un exercice de style 
trempe de mauvaisefoL Car qui, anjaarcrhul se 
reclame encore de "^la societe'^ sinon les citoyens 
de VEmpire, ceux qui font bJoc^ auplutot ceux 
qtdfont grappe contre I'emdence de son 
implosion definitive^ contre residence 
ontologique de la guerre civile? 



14 



n n'y a de communaute que dans les rapports singidiers. 
II ny a jamais la communaute, il y a de la communaute, 
qui circule. 



Close a : La com/nunaute fie dhlgne jamais un 
ensemble de corps con(;fis (fiiivjM-ndamment de leur 
monde, mais nne certaine mdnre des rapports entre 
ces corps et de ces corps avec leurmonde. La com- 
munante, des qu 'elk veut s ^incamer en un snjet iso- 
iable, en une dalite distincte, des qu 'elle imd mate- 
rialiser la separation entre un dehors et son dedans^ 
seconfronte a sapiapre itnpossibilite. Ce point 
dlinpossibilite, c'est la comnmnion. L^i totale pre- 
sence d sol de la commnnaute, la communion, coin- 
cide avec la dissipatian €le toute commummte dans 
ks rapporLt singalierSf avec son absence tangible. 



Cix>s?: p : 7hfd corps est en moaremeat. Meme 
imniohih\ it i?ient encore en preset tee. met enjeu k 
moiiik' quilporle^ va vers son dentin* Aussihien^ 
certains corps vont en&einblc, tendent^penckent 
lun vers lautie : ilya entf^ eux de la communaute. 
Dmdres sefuient, nese composentpasjumnt. 
Dans la commnnaute de chaque forme-de-vie 
rentrent anssi des com/m/nantes de choses et de 
gestes, des communmdes d'habitades et d'affectSy 
une communaute depen^ees. Il est constant que les 
cotpsprives de communaute sont aussipar la 
prives de gout : ils ne voientpas que certcnnes 
cJioses vont ensemble, et d'atdres pas. 



GiosE : Toute communuitte sst a iafois m acfe est en 
puissance, c 'esl-a-€iire qtie hrsqu \'Ue se ueidpuremeni 
en acti?^parej:etJipk dans la Mobilisation Tolale, &u 
puremenl en pithsance, comme flans tisaiemeni ceiesl^ 
du Bkiom, tiny a pas de cornrmmaute. 







15 

16 



17 



18 



19 

20 



La communaute n'est jamais la communaute de ceux 
quisontla. 



La rencontre d^un corps affecte par la meme foraie- de- 
vie que moi^ la commiuiaute, me met en contact avec 
ma propre puissance. 



Le $em est felement du Comimm, c'est-a-dire que tout 
evenement. en tant qifiniiption dn sens, instaure nn 
commim. 

Le corps qui dit «je», en verite dit «nousi&. 

Le geste on Tenonce dotes de sens decoupent dans la 
masse des corps une communaute determinee^ qull fau- 
dra d'abord assumer pour pouvoir assumer ce geste, cet 
enonce. 



Lorsque deux corps animes, en un certain lieu, a un cer- 
tain moment, par des formes-de-vie rune a Tautrc abso- 
lument eti'angeres viennent a se rencontier, ils font T ex- 
perience de Vhostilite. Cette rencontre ne fonde aucun 
rapport, atteste plutot le non-rapport prealable, 

Uhostis pent bien etre idendfie et sa situation connue, 
lui-menie ne saurait etre connu^ c'est-a-due connu 
comme singulier. L^hostibte est precisement Timpossibi- 
lite de se connaitre comme singuliers pour des corps qui 
ne peuvent d'aucune fa^on se composer. 

Connue comme singuliere, toute chose echappe par la 
a la sphere de Thostilite, devient amie ou ennemie. 



Pour moi, Thostis est im neant qui eid^e d'etre aneaiiti, 
soit en cessant d'etre hostile, soit en cessant d'exister. 



Lliostis pent etre aneanti, mais Thosdlite, en tant que 
sphere, ne pent etre reduite a rien, Uhiunaiuste imperial, 
celui qui se flatte que «rien de ce Cfui est humain ne hu est 
etranger», nous rappelle seulement quels efforts lui furent 
necessaires pour se rendre a ce point etranger a im-meme. 



Close : Dans son Vbcftbulaire des institiitions iiidd- 
eiiropeemi&s Betweniste nepaivienlpas a 
s'eapUqner qu^en hfin iiostis ailpu a lafoissignifier 
i(elrcingen>^ Kennemiv^ <ih6te^ et ^celid qui a h^ tnemes 
draits <fae le peupk romain^ ou encm^ 'ficelm a qui 
me lie nn nippoit de potiatch^yC'est-a-dire un 
rapport di' reoijjmcite conUainte dans le don. fl est 
panrtant hien emdenl que k droit, ks lols de 
rhospitalite, Paplatissemenf sous un tas de cadeaux 
mi sous une offensive armee sont autant defagan 
of'effacer thostis, de lui intendire d'etre pour moi rien 
de singidier. Ainslje k canfonne dofis son etixutget/^; 
il n appartient qu 'a notiv^fmblesse de f^ftiser de 
tadmettre* Le troisieme attkle du Projet de paix 
pcrpetuellp^ dans lequet Kofit envisage ks conditions 
de la desintegmiion finale de toutes les communautes 
particulieres et de tear reintegration formelie datis 
VElat Unitmrsel, enonce pourtant sans equirar/ne ; 
*I^ dtoit cosmopolite doit se restreindre aj/j 
conditions de VhospltslM unit?erselle». Plaspd's de 

8 



21 



Uhostilite se pratique diversement, avec des resultats et 
des cuethodes variables. Le rapport marchand ou 
contiactuei., la diffamation, le viol, Tinsulte, la destmc- 
tion pure et simple se rangeiit d^eux-memes c6te-a-c6te : 
ce sont des pratiques de reduction-^ a la limice, ON le 
comprend- D'autres formes de Thostihte prennent des 
chemins plus tortueux et par la, moins apparents. Ainsi 
du potlatch, de la louange, de la politesse, de la pruden- 
ce, de rhospitalite. que I'ON reconnait plus rarement 
comme atuant de pratiques d^aplatissement; ce qu'elles 
sont pomtant. 



nous^ Sebastian Roche, concept^ur 
meconnu de la notion d^nirtcioiUte^, 
doctimalrefixi/iQais de la tolerance 
zero^ heros de la Republique impossible, 
n ^a-l-iipas litre son dernier iivre. 



public en mars 2000, du nom de son 
utopie : La societe d'hospitalite? 
Sebastian Roche lit-ilKanl, Hobbes, 
France-Sair on direclement dans les 
pensees du ministre de Ptnteneur'f 



22 



Rien de ce que Ton necouvre habitiiellement do nom 
d'«^indifference» n^existe. Soit une forme-de-vie m'est 
irLconiiiie, aiiqoel cas elle n'est rien pour moi, pas meme 
indifferente. Soit <dle m'est connue et existe pour moi 
comme si elle n'existait pas, auquel cas elle nicest siin- 
plement, et de toute evidence, hostile. 



23 



Uliostilite m'eloigne de ma propre puissance. 



24 



Entre les latitudes extremes de la communaute et de 
rhostiUte s'etend la sphere de Tamitie et de Tinimitie. 
Camitie et rimmitie sont des notions ethico-politiques. 
Que Tune et Fautre donnent lieu a d'intenses ciicula- 
tions d^affects, c^la prouve seulement que les realites 
affectives sont des oh jets d'art^ que le jeu des formes -de- 
vie pent etre elabore. 



Close a : Au milieu de ta collection plulot foamie 
cies moyens que ^Occident aura mis en oeui^re 
contre i:oute communaute^ Hen est un quioccupe 
depuis k Xn^ meek enmron une place a lafois 
predominante et inmupgonnable : Je vettapader 
du concept a^'amoiir, Ilfaut lui reconnmtrey an 
travers de lafaus^e aitemafive qti^il a finl par 
imposer partoiU (Uu m hirnes ou lit m 'aimes 
pastT^), une .iorte d'efficacile assez redoutable 
pour ce qui eU de masquer, refouler, pubenser 
toute la gamme hautement differenciee des 
affects^ t^fu^ ies degf^s pur ailieurs ciiants des 
intenxifes quipeuvent seproduire au contact des 
corps. AtJcc cela^ c'est toute rextreme possibilite 
d%laboration desjeux entre fonnes- de-vie qu^il 
aura servi a reduire. Assuremenl, la misere 
ethique presente^ quifonctionne comme une sorte 
de pennanent chantage au couple. Ini doit 
beaucoup. 

Close p : Fourpreuve de ce qui precede^ ii suffira 
de se rappeler comment^ tout au long du 
proceajsus de "^civilisation*, la crimincdisation de 
toutes les passions est allee de pair avec la 
sanctification de Famour comme seule et unique 
passion^ comme \si passion par excellence. 

Closer : Naturellement, cela imutpourla notion 
d'amour elle-meme, etnonpource que, contre s^s 
pmpres desseinji, elle aura tout de meme permis. Je 
neparle pas seulement de quelques pen^rsions 
memombleSi mais aiissi du petit projectile «/e 
t^aimes qui est toujoiirs un emnement 



25 



Uami est celui a qui me lie ime election, une entente, 
une decision telle c:jue Taccroissement de sa puissance 
comporte aussi raccroissement de la mienne, Uennemi 
est, de maniere symetrique, celui a qui me lie une elec- 
tion^ une mesentente telle que I'accroissement de ma 
puissance exige que je Faftonte, que j^entame ses forces. 



Gija&Eifulgurante replique d*Hannah Arendt a 
un sioniste qui apres la publication d^idimann 
a Jenisatem, et dans le scandale qui s^ensuivity 
lul reprochait de nepas aimer le peuple d'hrael; 
^cje n'aime pas les peiiplcs. Jc n'aime que mes 
aniis.» 



26 



Ce qui est en jeu dans Taffrontement de Pennemi n'est 
jamais son existence, mais sa puissance. 

Outre qu'un ennemi aneanti ne pent plus reconnaitre 
sa defaite^ il fin it toujours par rei?enir^ comme spectre 
d'abord, et plus tard, comme hostis. 



CyUOSEtNous ne reprochons « cp monde ni de 
s^ado finer a la gu^tre de m^nieF'e tropfefvce, ni 
de renfrai^er pur tous ies moy^ns^ maix 
seulenumt de ki reduire a ses fonnes les plus 
nulles* 



27 



Toute difference entre formes-de-vie est ^ne difference 
elhique. Cette difference autorise un jeu, cies jeiix. Ces 
jeux ne sont pas poMqnes en eux-memes, ils le devien- 
nent a partir d\m certain degre d'intensite, c'est-a-dire, 
aussi, a partir {fun certain degre d'elaboration. 



Close :De meme que la fin da Moyen Age est 
matqueepar la sciuion de Pelement ethique en 
deux spherejs aukm&mes^ la morale el la 
politique^ de meme racheifement deji ^Timipji 
Modernes^ est maryue pur la riuniftcaikm cii 
tant que sep^ares de ces deua: domaines ahs trails. 
Reunifieaiion par quolfut obtenti noire noiweau 
tfmn-.LE SOCIAL. 



28 



Je ne chercherai pas, ici, a demontrer la permanence de la 
guerre civile par la celebration plus ou moins sideree de 
qiielques beaux episodes de la guerre sociale, ou par la 
recension des moments d'expi-ession privilegies de Fanta- 
gonisme de classe. II ne sera pas question de la revolution 
anglaise, russe ou fran^aise, de la Makhnovtcliina, de la 
Commune, de Gracchus Babeuf, de mai 68 ni meme de 
la guerre d^Espagne. Lcs historiens m'en sauront gie : je 
ne rognerai pas leur gagne-pain. Suivant une melhode 
nettenient plus retorse, je montrerai comment la guerre 
civile se poursuit la meme on elle est donnee pour 
absente, pour provisoirement matee. 11 s'agira d'exposer 
les moyens d'une entreprise continue de depolhisation 
qui court jusqu'a nous en partant du Moyen Age, ou, 
c'est bien connu, «tout est politique^^ (Marx). Autant 
dire que TensemlDle ne sera pas saisi a partir de la ligne 
de Crete Instorique, mais depnis ime sorte de ligne exis- 
tentieUe de basse altitude. 



29 



11 est deux talons, mutuellement hostiles, de nommer : 
Tune pom- conjiner, Tauli'e poiy assumer. IJEtat modeme 
puis l^Empire, parlent de « guerre civile», mais ils en pai'- 
leot pour mieiLx assujettir la masse de eeux qui donne- 
raient tout pour la conjurer, Moi aussi., je parle de « guerre 
civile^, et meme comme d'un fait originaire. Je parle de 
guerre ci\ile afin de Tassumer, de rassuinei* en direction de 
ses former kspius hautes. C'est-a-dire : selon mon goiit. 



Q f\ J'appelle couununisme le mouvement reel qui elabore en 



tout lieu, a tout instant, la g\ierre civUe. 



31 



Ma visee propre ne dewa pas apparaitie d'abord, expli- 
citenient. Elle sera partout sensible a ceux qui en sont 
familiej^s et partout absentc pour ceux qui n'en savent 
goutte. Pour le reste, les programmes ne servent qu'a 
renvoyer a plus tard ce qu'ils promeuvent, Kant voyait 
le critere de moralite d'une maxime dans le fait que sa 
publicite ne vienne pas contredire son effectuation. La 
moralite de mon dessein ne pourra done exceder la for- 
mide suivante : propager une certaine ethique de la 
guerre cimle^ un certain art des distances. 



10 



U^TAT MODERNE. LE S UJE T feCONOMlQUE 



Uhktmre de la formation de 
rhat en Earvpe est bien 
rhktOitv th^ fa neiij/xiltjsation 
<iex ronftYMte.^ cofifcssioftnelji^ 
sociaux el attin'S ou sehi de 
phaL 

Carl S<^liiniiT 

Neutrality et nru/rrt/i.ffifion 



32 



Ufitat mademe ne se definit pas comme un ensemble 
(rinstitulions dont les differeiites sortes d'agencement 
olTitraieiit Toccasion d\m interesHaiii plLu^alisme, UEtat 
tnodenie, taiit tp'il de^meiire, se defiiiit etkiquemenl 
comme le theaixe d'operation d\me fiction bifidc : qii'exis- 
teraient neiitraJitje et centralite, en fall de formes- de-vie. 



Close : On reconnaU iesJmgUes constructions 
du poittymr a leur pi^iention sans cesse 
nmotwelee d'elablir comme evklcnces des 
fictions. Au cours des Teiups Moderncs^ Fttnc 
d en Ire ces fief ions semhlc poser le decor de 
foides les autres : ccUe d\me iieuiralite centrale. 
La Eakon^ P Argents lajusticey In Science. 
PHotiune^ in Ciriiisntion on in Cnilure : patiotd 
ie meme mouvemcnlfiintaxmagorique : poser 
i^ezist^nce d'tm centre, et qtte ce centre semit 
nciitre, ethiquemetit. UEtat ^ donc^ conmiff 
condition iiistoriqite d^epnnotmsemetit de ces 
mievreries. 



33 



UEtat moderne s'est donne pour etymologie la racine 
mdo-europeeraie st- de la fixite, des choses immuables, de 
ce cfiii e^^ La manceuvi-e en a trompe plus (fun. A present 
cpie TEtat ne fait plus que se snr\i\Te, le renvei^sement 
s^eclaUe : c'est la gii( nr ni\i[e - stasis en gmc - qui figu- 
re la perrnaoeiic*'. 1 1 I luat raodenie n'aiiia ete qn'un/>/t>- 
cesm^^ de rear lion a cette permanence. 




(^LOSE aiConlrairemenl a ce que l^()Ntenti> 
dhccrediter^ !%iMoricite propre anx fictions de 
la '^tnodermte^ n'est finnnis relic d'nne stcibiUte 
a fiittiais acqttise, dltrf svnil enfitt depasse^ mais 
pn'cisenient celle d\tn processus de mobilisHtion 
sans fin. Sons les dates tnangn rales de 
rkistorlograpkie officielh, sous ta geste edifiante 
dtt progres tirteaire n ^atira cesse de s^accompUr 
font mi tturail iaittfvnotnpu de reagencementy 
de correction, de petjectionnementy de 
replalfxige. de deplacemenf, et meme parfois de 
reconstruction a grvuids fiats. C^est ce tixwail^ et 
ses echecs repetex^ tpti ataont donne naissance a 
toute la pacotdle netvcuse da nonveau. Ln 
modernite:non un slade oil ro.Vsemit instaUe. 
mats ttne tdche^ tm impcratif d*^ mocierTUsation, 
a fins: tendn, rritye ii erisc, vainctt setdement par 
noire laxsiltfde et noire scepficisme.fi'nalentent. 

Close P : <^Cm etai de clios^es tieni a uiie 
difference, qii'on ne r^inarque pas assez, etitre les 
sfirirtes modernes et les societes aiicienncs. qiiant 
MUX iicjiioiis de guerre et de paix. Le rapport entre 
Petal de pak et Tetat de guerre est^ (f auti-c^fois a 
aujoiu-d'hid, exactement inverse. La jjaix est poiir 
noiis Telat normal, que vient briser iirie guerre; 
|30iir les ancicns, I'clat nornial est I'eiat de gtien-e, 
auqiiel vlent inettre fin iine palx.» 

Beiiveniste 

Le vocahuktire des institutions indo-enmpeennes 



34 



En tlieorie, en pratique, rEtai: inodernc natt pour mettre 
fin a la guerre ci\Tie^ alors dite «dc religions ». 11 est done, 
liistoriquement et de son propre aveu, second par rap- 
port a la guerre civile. 



Gf.osK:/.+',s Six Livres de la Republique de Bodin 
poraissenl (putt re cms apres la Saint- 
BarlluHemy, el le Leviathan, de Ihhhes eti iSf^i^ 
soil onze ans aprvs le debt it dn Long Parlenienl. 
La conttnttife de rElut moderne.. de 
rabsolitthme it rElai-providence^ seta celle 
d\im guerre sans cesse itiachevee lieree a la 
guerre cimle. 

n 



1 



Close a : Ce qui^ daru ha Refonnet demit miner 
foute Forganicite des mediation coaliif merest 
c^est ta br^cke ouverte par une doctrine qui 
professe la strict^ separation de lafol et de.^ 
mwres^ du roynume de Bleu el du nfyname da 
monde, de rhomme IrUeneuret de Vhomme 
exteiieuri Les guerres de religions offrent alors le 
specfxick ahsnrde d^un monde qui ua aa gouffre 
pour Fai?oir sitnplement entreim, d^nne harmonie 
qui jie fragmenle som tapoussee de miile 
pretentions ab^sohies el discordanie^ a l\miie. I\ir 
reffetde$ querelles entre sectes, les religions 
introdiikenl ainsi chacnne eontre son gre Tid^de 
la pkimlite ethique. Mais id la guerre cfrile est 
efirore congue par ceu^v-la rnemes qui la suscitent 
vomme devant bient/yl traiwerson fenne, les 
fonnes-de-me n ^etanl pas assumees mals i^ouees a 
la (Mariversioji selon Dm ou rautre despatrom 
exktants. Les divers sotilevements du Ririi 
Imagiruiire se sonl charges deptus lors de rendre 
caduqne la reflexion de Nietzsche, qui ecrlmiit en 
jSS'j : 'ffLe plus ^arid progi*es des ma'^ses fut 
jusqira awjourdiiui la guerre de religion, car eQe 
est la pceuve que la masse a tsonimence a trajter 
les idees avec respect, » 

Close p ; Parvena a I autre ea^iremltede son orbe 
hlslorique, t^iat nioderne retraui>e son vied 
ennemi: ies ^sectes^. Mais celtefois^ ce n^estpas 
ltd la force politique ascendante. 



35 



Avec la Reforme puis les guerres de religion se perd, en 
Occident, runite du moTidc Iraditionnel. Vtmt moder- 
ne surgit alors comme poiteur du projet de recomposer 
cette Luiite, seculiereiiieTit cette fois, non plus comme 
luiite orgauique mais comine unite mecanique^ comme 
machine^ comme artificialite consciente- 



Qu^mJlyaura desormah, d^un cote, la 
conscience morale, privee^ ^absolument libre» et 
de Fautre raction politique, publique^ 
^absohimeni soumise a la Raison cl^EtcztK Fa re 
seronl deux spheres distinctes, et independanles. 
U£tat moderne s^engendre liti-meme a partir du 
neanty en retranchant du tmu ethique 
Iraditionnel Fespaee moralement neutre de la 
technique politique^ de la soumrainete. Le geste 
de cett^ creation est celui d^un automate 
melancolique. Plus les hommes se sonf eloignes 
de ce moment defondat ion, plus le sens de ce 
geste s 'est perdu. C'est le calme. desespoir qui 
s'expiime encore dans Fantiqueformule : c:uiiis 
regiOj eius religio. 



36 



C^tat moderne mit fin au tiouble que le protestantisme 
avait d'abord porte dans le monde en se reappropriant 
raperation de celui-ci. La faiUe accusee par la Refonne 
entre le for interieur el les oeuvres exterieures est ce par 
quoi, en Vimtituant, TEtat moderne parvint a eteindi^e 
les guerres civiles «de religion », et avec elles les religions 
elles-memes. 




12 



Q ^ UEtat modeme perime les religions parce qii'il prend leur 
t^ L releve au chevet du plus atavlque faiitasme de la meta- 
physique^ celui de TUn. Dorenavant, i'ordre du nionde qui 
de iui-meme se clcrobe devra sans cesse en^e retabli, a 
toutes forces mainteiiu. La police et la pubHcite seront les 
moyens rien moins (jiie fictifs que rEtat modeme mettra 
au service de la survie ailificielle de la fiction de rUn. 
Toute sa realite se condensera dans ces moyens, par quoi 
il veillera an niaintien de Tordre, mais d'un ordi-e exterieui', 
public a present. Aussi tons les aigiunents qu'il fera valoir 
en sa faveur se rameneront-ils finalenient a celui-ci ; 
«Hors de moi, le desordre.s* Mais hors de lui non le 
desordi'^e, hors de lui une multipUcite dhrdres. 



38 



UEtat modeme, qui pretend mettre fin a la guerre civile, 
en est plutdl la continuation par d^autres moyens. 




ABiO 




II NovEr-nartv 




Gijose GLiEst-il besoin d'onimrle Leviathan /joi^r 
savoir que «la majorite avant par ses suffrages 
accordes proclame un souvcraifi, quiconque etait 
eii desaccord doit desormais s^accorder avec les 
aulres, aturement dit accepter de raiifier les 
actions que pouna accomplir le souverain, ow 
autrement d'eii'e justement suppriine par les 
aiitres, [...] Et qu'il soil du groiq>e ou non, que 
son accord .^oit sollicite on non, il doH on bien se 
soumeitre aux decrets du groupe, ou bien 
demeurer daiis Tetat de guerre oil il se trouvait 
auparavant, etat dans lequel il peut sans 
injustice etre deb'uii par n'Lmporte c\uW^Le sort 
des communards^ des prisonrtiers d Action 
Directs ou des insnrgh dejmn 1848 renseigne 
aniplement sur I 'origiite du sang aoec lequel on 
fail des repubiiques. ki reside ie caractere 
proprey et lapierre d'achoppement, de PEtat 
modeme : il ne se mamlienl que par la pratique 
de cela meme qu V/ I'eut conjurer^ par 
ractuaii&ation de cela meme qu^il repute absent. 
Les flics en saoent quelque chose^ qui doivenl 
contradictoirement appliquer un ^elat de droit "^ 
qui en fait repose sureunc seuis- C^etait done le 
des tin de I 'Etat nuyderne de natire d^abord 
comme Papparenl vainqueur de la guerre cimky 
pour etre ensuite i^aincu par eile. De n 'auoir ete 
fmalement qu )me parenthhse etun parti dans ie 
cours patient de la guerre civile. 

Glose p-.Ihrtout oil PEtat modeme a etendu son 
regne, 1/ s ^ejst aut^rise des memes arpiment^y de 
constructions semblables. Ces constructions sont 
mssemblees a leur pins haut degre de purete et 
dans leur enehmnement le pkts slrlcl chez 
Hobbes. C^esl pourquoi tons ceux qnionl tmidu 
se mesnrer a rE^ifit moderne ont crahord eprouve 
la necessiie de se mesurer a ce singulier 
theoricien. Encore aujourd^hui. aufaUe du 
mouuement de liquidation de Forrlre stato- 
natlonal^ resonnent publiquement les eclws du 
«HobbismeK AinsL lorsque le gouvernement 
fninqaisy dans la tortttense affaire de 
iWnifonornie de la Cor se^^Ji nil par s 'aligner sur 
le modele de la decenlralisation imperiale^ son 
inimjitre de llaterieur demissionna-t-il sur cette 
conclusion sommaire : ^La Frajice n'a pas besoin 
d'unc nouvelle guerre de religioiis,J* 

13 



Close a : Nou4 fiou$ sommes (implement iniefroges 
Hfft' rc':.uence de tecouomw, etplus .^fikififptettwnt 
mr xoii camcth^ ck' ^magie fmrei^. Leeonomk rtv jh' 
compi^niipa^ comme t-egime de rechaftge^ et done 
dtt rapport pnlrefonnes-de-eie, kon d^une same 
eihiffue : cede de la production d'uii certain type c/t* 
fontu's^tle-vie. L'economie appapait bkn amnl /<?.■? 
iastdutions par quoi on en signtde cottromment 
temetgence - k' monche, ki monnaie^ lepf-et ai-ec 
iisure, la dfrhlott du Imvoii - el elk appunul coffune 
pos&e*&kijij comme possession, preckhmmt. par \mi\ 
m:nioniie psychique. C^est en ce sen-i f/a ^ilvi^a d^me 
ven table magie noire^ el c^est a ce seul nitcau que 
Feconomie esi reelle, conci-ete.Ai^siesf-ce la que: sa 
connej:ion avec p£tat esl empiriqmmenl 
conslalabie. La cromance pw poussees de FEtot eat 
ce fpu, ptY)gfessir>emenl^ aura cree reconomte dans 
rltomme^ aura tree r^Homme^, en lanl que crkUufv 
ccOFtomkfue* A chaque petfeetionnemenl de I'Efai se 
peffectionne Veconomk' en chacun de ses snjels^ ef 
inversemenL 

a semU facile de montrer com men f. au conra du 
XW sleeks r^tat modeme nohsani a impose 
teconomie monetaire et foul ce qui s y mllacke pour 
pouroir prelever dessm de quoi nmtnir Fessor de se^i 
appareih el $es incesmntes campognes mililaires. 
Dalllenrff^ cela a deja etefaiL Mais tin t el point de 
me ne saisil qn en snTfaee ie nceud qui lie FEtaf et 
l'economie, 

Entre oaire^ chases^ llJaf moderne designe un 
processus de monopolisation cromnnte de la molence 
legitime, an processus, done, de deligitimation de 
toute molence ant re que la sienne. UElat moderne 
aum sen>i le monvemeftt gerterol d'une pacification 
(pti ne se maiuticnL depnis la fin da Moyitn Age, que 
parson accentuation continue. Ce n 'est pas 
sealement qu an rours de cette erolalion dentmue de 
fo^on toujour.^ pkis drasli^ue le librejeu desforrties- 
de-uie^ e'esl qftit tmvaille assidument a eiies-memes 
le$ btiser, a les dechirer, a en exlraire de la vie nue, 
extmetion qui est le monvement meme de la 
'^ciriltsation \ Chaqne corps^ pour devenir sujet 
politique un sein de FEtat moderne. doit passer a 
Fasinage qui tefem tel : Udait commencer par kiisser 
de c6t£ ses passions^ impresentables^ ses gofits. 
dcf^oij'eSf ses penchants, contingents, et il doit se 
doteten lien et place de cekt c/lnlci-ets, enx ccrtes 
pins presenfables et meme rcpri^sentables. Ainsi 
done, eluiqne coq>s ponr devenir sujet polilif|iio doit- 
il d-ahord proceikr a son autocastration en sujet 
economy iiif. Idealemeut, le sujet politique se seni 
alors rrdaii a n tic pure voix. 

Lafi^nctioii e^sentielle de la representation quune 
societe donne d'ette-mhue est dlnflusrsnrlafiu^ou 
dont rhaque coqu se represenfe a lui-meme, eiparlu 
sur la stmcfufc psychique. L't^at moderne. c 'est done 
d'abord la consdtntion tie diiiqiie t:oq>s en Etat 
moHculaire, dote, en gidise d'ifUegrile terdlojiale, 
d^une integfite corparelle, profile en entite clme dans 
un Moi oppose an "^monde exfjerieur'' autant qu '« la 



39 



Le processus qui, a FecheUe molaire, prend Taspect de 
PEtat moderne, a Fechelle moleculaire se nomine sujet 
cconomique. 



societe tufmdtueuse de ses penchants, 
qu 'il s 'agit de contenir, el en/in teqnis 
dp se rapporter ii ses semtilahles en bon 
sujet di^ droiL a tmiter ava les autivs 
cotps d'aptvs les clauses univetselles 
d'une softe de droit internaiionnt pHve 
des mceurs ""cii^'Uisees^. Ainsi^plus les 
.iocietes se constituenl en Etats^ plus 
tenrs sujets s'incoqjorent Feconomie. lis 
s auto- et s entfe-surveillent, ils 
controlent leurs emotions^ tears 
mouvements, tears penchants, et croient 
pouvoir e,i:igerdes aatres la nwme 
retenne^ lis veilient a ne jamais 
s'abandonner la art cela pan rmit leur 
etfefiitaL el se ntenagertt un petit coin 
dopficite oif ils anront tont loisirde "^se 
lorher^.A Fabri, tr'tnuiches a V'mtetieur 
de tears fi-ontieres, ils calcntenty ils 
prevoieut. ils sefont Fintermedkiire 
entre k posse et Faeenir^ et nonetit leur 
sort a Fenchainemeni premible de Pan 
et de lauire, Cest cela : ils 
seueliatnent^ eux-niemes et les aus ana.: 
auljx^s, confr-e tout debordemenL feinte 
matt rise de sol, contention, 
uukiregulation des passions^ exlmction 
d^une sphere de la honte et de la pew - 
la via nue — conjumlJon de tontefifrme- 
de-cie^ a fortiori de tontjeu elabote 
entre elles. 

Ainsi la menace morne et dense de 
l^Etat moderne pnxhat-elle 
pnmitii'ement^ e:idbientie]iiim('i% 
Feconomie, au long d'nn pivcessus que 
Fan pent faitv nmionter au XIF" siecle, a 
la constitation des premieres coni^ 
territorioles. Comme I a fort bien note 
Elias, la runalisation des ^terriers offre 
Fexem/ile archst^piqae de cetle 
iiux)i|)ornlitin de 1 'economic dont les 
jaloas iH^tnt du code de comportement 
vonrtois du XIF sieclejusqu <i I etiquette 
de la courde Fersoilles, premiere 
reulisation d^envetgnre d'nne societe 
puffaiterneni spedaculaire oa tous les 
tapports sonl mediespar des images,, et 
ce en passant par les mannels de 
civilite, de prudetioe et de savoir-vivre. 
La tfiolencef et bientoi tonles lesfonnes 
d>d>andon qnifondaient FexiUence du 
cheralier medietXil, se Irouveni 



tentement domestiquees> c^est-a-dire 
isolees comme lelkSy deritualisies, 
exclaes de tonte representation^ et 
Jinalement rtdaites par la tnillerie. le 
'lidicule^, la honte d avoir peuret la 
pear dYfwlr honte. Cest par la difft/sian 
de cette antocontrainte, de cette tcrrem- 
de I'abaiidofi que FEtat estpareenu a 
cty}er le .•mjet economique, u contenir 
chacun dans son Moi, c esi-a-rllre dans 
son coqjs, () jh^^U ver sin- cliaqiie fomie- 
tie-vie de b vi<^ nue. 

Close p ; «¥a\ iiti et^nmn sens, k champ 
de baiaiJIe a etc transpose dajis le for 
interieur de J'honiuie. Cest la quil dgit 
se Golleter avee luie parti*^ di!s tensions 
et passions qui s^cxteriorisaient iiii^ere 
dans les oorps-a-corpa ou les lionKnes 
s'affrontaiont dinectement. [...] Le^ 
pdsioiLs, les emotions passionn^es qui 
ne se manifestent plus dans la lutte 
enire les hommes, se dressent sonvcnt a 
rinterieijtr de rindividtt contrc la paiiie 
"sur\'eillee" de .son Moi. Cette lutte a 
iHoitie atJtomatiqne de I'liOfmne avcc 
hii-nienie oe coimait pas toujonrs une 
issue lieuretise.JJ 

Norbert Elias 

La dyimmiqne de FOccident 

Ainsi qu 7/ en a temaigne tont an long 
des Temps modernes, rindJvidu/jmf/«// 
par ce pmcessus d^incorporation de 
Feconomie parte en lui une feliure. Cest 
par cette jetu/e que .minte sa me nue. 
Ses gesles euj:-memes sonl lezarxles, 
brises de Fintideur. NulabatidoHy nulle 
assomption nepeuiHinl stin^eniila oii se 
dichalne le processus etatique de 
pacification, la gaertv d'aneajittssemeiU 
dirigee contre la guerre cieile^ A la place 
desformes-de-vk^ on trouve ici de 
maniere presqne pantdiqne, des 
suljjectivitAs, une suipiodnction 
mmijlee^ nue arboreseenfe proliferation 
de subjeetiviles. En cepomt conver^ ie 
doable malheur de Feconomie et de 
F^tal : la guerre civile s^est refugiee en 
chacan,, FEtat moderne a mis cJiacun en 
gitefTC contre Ini-meme. C^est de la que 
nous (jartons. 



CITOYENNETE 



II 



" BOUTIQUE DE LA 

COMITE DE PILOTAGE TEL:On42873227 

COHSBIL DE OUARTIER DU BAS MONTREUIL 



40 



Le geste fondateiir de l*Etat modeme - c'est-a-dire non 
le premier, inais celiii que sans cesse il rcitere - est Tins- 
titutioii de cette scission fictive entre public et prive, 
entre politique et morale. C'est par la qu'il \ient feler ies 
corps, qu'il broie ics formes -de -vie- Ce mouvement de 
scission entre liberte iiiterieiire et soumissiaii exteriem^e, 
entre interiorite morale et conduite politique, correspond 
a r institution comme telle de la vie nue. 



Close : Les termes de la imnsaetlon hobbesknne 
entre l^ xujet el le sotwetmn sont connm 
(fes^periefice : ^fechange ma liberie conlre ia 
protection. Pour compefhsaiion de mon obei^sance 
exterieure absolue^ ftt dtm rne garaniirla sarefe,» 
La surete. qui eU d^abordposee comme mise a 
Vabri du danger de morl que ""les autr^s "^font 
pewr siir mat^ prend aufil du Leviathan une totite 
autre e^vtefiMOfh On lit, au ckapitre XXX : «Notez 
que par siirete, je n'entends pas id la seule 
piTesei-vation, mais aussi toutes les autres 
satisfactions de cette vie qtie chacun poiirra 
acquerir par son iiidusme legitime, sans danger rii 
inal pour la Republique.^s^ 



41 



Uoperation etatique de neutralisation, selon qu'on la 
considere d'un bord ou d'un autre de la feliure, institue 
deux monopoles cliimeriques, distincts et solidaires :le 
monopole du politique et le monopole de la critique. 



Close p : Onsetonnem bienpeu, 
apres cela^ que la critique ait donne 
ses chefs d^osut^re lesplm aboutu 
pricisement la au les '^citqyiens " 
at^aient efe le plus parfaitement 
depossedh de tout cwces a la "^.phete 
politique^ en fail a /outepnifique: oii 
toute exislence eolleclirv araii ete 
placee sous lu coupe de I'EtatJe veivx 
fiiie : mus les absolutismesfimigais el 
prussien du Xtllt Steele. Que kpf^'S 
de rEkit soil aussi lepaj^ de Iti 
Critique, que la fmnce, puisqu V/ 
s\i^l d'eiky ^mt dam lous ses aspects, 
et meme souvenl de maniere avouee. si 
farauehemenl dia'-huitiemiste. rorla 
qui n 'est guhepaur unux ekmncr. 
Assumanl la cotiliugcurc du theatre 
de nos operations, it nc nous depfait 
pas d^emxpier ici la eonstance dun 
caractere nalionali partmit ailkurs 
epuise. Fluloi que de manirer 
comment, geuemtion aprvs 
generation, depuis pUts dedeux 
siecles, VKiat a fait les critiques et les 
critiques, en retour. out fait TEtatJe 
Jugi'phis iuslructifde tvproduire les 
desrnpfions de la France pre- 
rerokttiommire lirrees au milieu du 
XiX' Steele, soil a pen de distance des 
evenerttents, par un espfit a lafois 
tres-avise et tres-odie4iJc : 
^i^l/ud/uinistration de rancien regime 
urait d'avance ote atix Fraui^ais la 
possibility el Fenvie des 'en t raider. 
Quand la Rei>olution stuvint, ou 
uurait vainemenl chercke dans la 
ptna gnmde partie de la Firuwe dix 
hommes quieussent Fhatfifude 
d*agiren cammu/i dune maniere 
tegidiere. ef de rciiler eux-memes a 
hfuproprr defense:, lepoutmr 
central devait s 'en charger » 
^La France [etailjrun des pay's de 
r Europe ait toute rie politiqtie elait 
depuh leplus longlemps et iepius 
completement eteinie, ot) les 
partkuliers at^aient le mieuxpefdu 
Vusage des affaires. Ufa! }i hide de lire 
dans les fails, rexperieta-e des 



mom^emenls populaires etpresque la 
notion dupeuple,^ 
f^Contffte il u \'.ri stall plua 
dlnsfiluiions !d>fes,par consequent 
plux de classes politiques^ pltis de 
coqjs poliliqnes twants,phis deptulis 
organises et conduits, et qu Wn 
rabsence de Inutes cesfofves 
regulii^res la direction de ropiniou 
puidique^ quand ropinion publique 
eint a renaitre^ echut umquvmrut ii 
des phdosophes, ou duf s\itlendre a 
voir la Revolution conduite moius en 
mte de certains falls particidiers que 
d 'apres desprincipes abstrails el des 
tlnkmes Ires genercdes.!i> 
(fLff condition meme de ces ecriiuius 
les prepared t () gouterles iheories 
geneniles el nhslraites en nmlierede 
gouvernemenl el a sy confer 
aveuglemenL Dans Feloiguement 
presque infmi oii ils rivaienl de la 
pratique, aucune experience ne venait 
lemperer les ardeurs de leur uatureL^ 
«IVous anions pourtant cotisen^e ime 
liherle dans la mine de toutes les 
autres : nous poudons philosopher 
presque sans coulndnle xur Forigine 
des socieles, sttr la nature essentielle 
des gouvemements et surles droits 
primonliaux du genre hutnaitt. ^ 
«7hus ceu3:que la pmliquejotmialiere 
de la legislation ^nails^epnreut 
bienlot de cette politique lifteraire.» 
aChaque passion publique se deguisa 
ainsi en phihsophie: la vie politique 
fut imletmttent refoulee dans la 
liUerature.» 

Etfinakmeni^ it Fissue de la 
Revolution : ^Vous apercevez un 
pouvair central immense qui a attire 
el englaufi dans son unite toutes tes 
parcelies d^autorile el dlnjhtefwe qtd 
e talent aupufxwufit dispersees <lans 
unefmle depouooirs secondaires, 
d^ontres, de classes, de professions, de 
familfes et d'i/idimdus. et comme 
epaipillees dans tout le corps saciaL» 
(Alexia de Tocqueville, Uancien 
i^eginie el la Revf>hilion, FSiy6) 



Close a.D^un cote, certes, FEtat pretend 
s'arrogerle monopole dii politiquf^, ce dont le 
fameux ^monopole de la violence legitimes n 'est 
que la trace la phis grossiererttent conslalable. 
Car la monapolisalion du politique exige atissi 
de degrader Ftmite differenciee d'tm monde en 
une nation puis cette nation eu lAue population 
et un territoire* de desintegrer toute Porganicite 
de la societe imditionnelle pour soumeftre les 
fragments rest^nls d un principe f/'organisatioiL 
et fiualement, apres avoir reduil la societe a une 
^pure masse indislincte, a une multitude 
deroftiposee en ses atomesn^ (Hegel), se presenter 
comme rurliste qui va donner forme a sa 
ftiatiefe btule, et tela sous le principe lisible de 
la Loi. 

TFun autre cote, la scission etitre prive el pubfie 
donue naissance a cette seconde irreatile, qui 
fait petulant a rinealite de rEtut : lu <;ritiqtie. 
La devise de la crilique^ il appatlenail 
ttaturellement u KtuU de la formuler dans 
Qu'est-ce que les Lmnieies "/ Curieusement cest 
aussi une phrase de Frederic If : «Raisoniiez 
aiiiaitt que vous voudrez et sur tout ce que voua 
voudrez; mais obeissez h. La critique digage 
done, syntelriquemrnl a respuce polilique^ 
""mondemeul neutre" de la Iteuson cFElat, 
lespuee moruL ^politiquetnent netUre'^du libre 
usage de la Raison. Cest la prddicilti dxiboid 
identijiee if f<! <!.liepublique des Lelfres^ mais 
rufiidemeuf deloumee eu arme etatique cotitre 
lout lissu elliique rival, que ce soient les 
inextricables solidarites de la societe 
fradilionnelle. la Cour des Miracles ou I 'usage 
popidaire de la rue. A rabstraction dhuie sphere 
etatique de la politifp/r (Uitonawe ri'pondnt 
desormais cette autre abstruclfon : in sphire 
critique du discours auloname. Et de mertie que 
le silence devait entourer les gesles de la raison 
d'Elal, h proscription du geste devra entourer 
les bavardages, les elucubrations de la raison 
criiiqtie. La critique se voudra done cFaulanl 
plus pure ef radicale qu'ctle sera phis elrangere 
ri toule poj^ifiriie il laquelle ellepourrait Her ses 
affabtdations. iJle recetfva ainsi, en echange de 
son renoncetnent a toute pretention 
ittmiediatemeul politique, c'esl-a-dire a disputer 
a VEtat sou monopole, en echange de cela, done, 
etle recevra le monopole de la morale, Elle 
pourra satis fin protester, /?o«/77/ qu ^elle ne 
prelende jamais exister sur un autre mode. 
Gestes safis discours d^un cate^ discours sans 
geste de Faulre, a eux deux rhat et la Critique 
assureni par kurs instances propres, la police et 
lapubticite, la neulralisalion de toutes les 
differences ethiques. Cest ainsi que /'ON a 
conjure, avec lejeu des formes- de-me, le 
politique ttu-meme. 

15 



Close a : Hobbes avail coidume de plahantersur 
ies circonstunces de sa naissance, provoqueepar 
une subite fray'eur de sa mere : «La peur et moi, 
disait-ily nom mmme^ comme deii^x^jifmeaiLVK 
Ponrmapartjj^atlribuepltis volantiers la misery 
de Vanlhropologle hobbesiemie a une excessit/e 
lecture de cet imbecile de Tkucydide qu 'd sa carte 
astrale. On lira sous celte plus juste lumwre Ies 
bofiirnenis de noire poUron i 
«Pour se Imre line idee claire des elements du 
droit iiaiiirel et de la poHiiqite, 11 est miportant 
d€ connaiti-e la iiamre de rhoinrac.» 
fl La vie liumaine pent etre comparee a \mt 
course. [. ..] Mais nous devons siipposer que 
dans cette course on n'a d' autre but et d'autre 
recompense que de devancer ses conciments.* 
De la Nature humaine, 1640 

«n apparait clairement par la qiraussi loiigtemps 
que Ies hoinmes viveot sans un pouvoir conunun 
qui Ies Lienne tons en i*espect, ila sont dans c^tte 
condition qui se iionune guerre, et cette gnerre est 
guerre de chacmi contre chacun. Car la GUERRE 
ne consiste pas senlement dans des batailles et 
dfiBS des combats effectifs^ niais dans un temps ou 
ia volonte de s'affn>nter en des bataiJIes est 
suffisammeni averee. » 

«De plus. Ies hommes ne reth-ent pas d'^agrement 
mais au contraire im grand deplaisir de la vie en 
compagnic, la oil ii n'existe pas de pouvoir 
capable de Ies tenir toui> en fespeet.» 

Lemalhan 



42 



Que certaines theses, eomme ceUe fie la « guerre de cha- 
cun contre chactin», se troiivent hissees au rang de 
maximes de gouvernement, cela depend des operations 
qu'elles autorisent. Ainsi se demandera-t-on, daiis ce cas 
precis.^ coniment la « guerre de chacun contre chacun* 
put bien se dechainer a%'ant que chacun fut produit 
comme chacun'^ Et Ton verra alors comment I'Etat 
moderne presuppose Tetat de choses qu'il prodint; com- 
ment il fixe en anthropologic rarbltraire de ses propres 
exigences; comment la <s^ierre de chacun contre chacun » 
est plutot rindigente ethique de la guerre civile que TE- 
tat moderne a paitout unposee sous le nom cP economic; 
et qui n^est que le regne universel de riiostilite. 



Glo.se P : C'eM ranthropohgie de 
rElal moderne que Hobbes iii>re ici^ 
anlhropoiogie positive quoique 
pessimiMe^ politique quoiqu ^econo- 
mique^ ceik du citadin atomise qui 
valiant se coucher, ven'ouille ses 
portes» et «dans sa niaison meme, 
ferme ses coffres a <^\^h{Lemuthan). 
D^autres que nous out montre 
comment VEtat trouva de son interet 
politique de renver^er en quelquen 
decennles, tk la fin duXVlh Steele^ 



toute I 'ethique Iraditionnelte^ 
d'elever rsLVSLnce^ la passion 
economique^ du rang de mee prwe a 
celui de vertu mcialf^ (tf. Albert 0. 
Hirschmann). Et tout comme cette 
ethique^ Pelhique de I'equivalence^ 
est la plus nulie que Ies homines 
aient jamais partagee, lesformes- 
de-vie qui lui correspondent, 
Ventrepreneur et le eonxommaleur, 
jie ^ont signaiees par une nuUite de 
sieclc en siecie plus accusee. 



Close a : Hobbes ne forme pas son 
anlhropoiogie sur la simple obsenmtlon des 
troubles de son lemps^ de la Fronde^ de la 
revolution en Angleterrey de PEtat ahsolutiste 
nainsanl en France el de la difference enlre ces 
derniers. Depuis deux siecles alors circulent 
recits de voyage et temoignages des explorateurs 
du Nouveau Monde. Pen encUn a assumer 
comme fiiit originaire «iin etai de nature, 
auiremeni dil de liberie absolue, tel que celui 
des hommes qui ne sont ni souveraiiis, ni sujets, 
soit un etat d' anarch ie et de guerre*, Hobbes 
renvoie ki guerre civile qu^il constate dans Ies 
nations ''civilisees " a une rechuie dans un etat 
de nature qu^ils'agit de conjurer par tous ies 
moyens. tltat de nature dont Ies sauvages 
d^Amerigue^ menlionnes avec horreurdans le De 
cive aussi bien que dans le Leviathan, off rent un 
eocemple repugnant, eua: qui «mis a part le 
gouvernemeni de peiites fanuEes donl la 
Concorde depend de la concupiscence naturelle, 
n'ont pas de gouvernement du tout^ et vivent a 
ce jour de maniere quasi-animale* (Leviathan). 

Glose P ; Quand on louche au mfde lapensee, 
Fespace entre une question et sa reponsepeut se 
compter en siecles. Cefut done un antkropologue 
qui quelques mois avant de se suicider, repondit 
a Hobbes. Uepoque^ aynnt traverse le Jleuve des 
Temps ModemeSy se tenait alors sur I 'autre rive, 
deja limrdement engagee dans FEfupire. Cetle 
reponse paratt en igfi, dans le premier numero de 
Lilire^ sous le tllre c/'Archeologie de la violence. ON 
a lente de la comprendre, ainsi que sa suite Le 
malheiir du guerrier sauvage, independammeni 
de Faffrontemeni qui dans ki meme decennie a 
oppose ia gueriUa urbaine aux meiiles structures 
de F&tat bourgeois delabre^ independammeni de 

16 



43 



Rousseau crut pouvoir opposer a Hobbes «que I'etat de 
guerre nait de I'etat social*. Ce faisant, ii opposait au 
mauvais sauvage de PAnglais son Bon Sauvage, a une 
anthropologie une autre anthropologie, optimiste cette 
fois, Mais Terreur, ici, ce n'etait pas le pessimisme, 
c'etait r anthropologic; et de vouloir fonder siir elle un 
ordre social. 



la IIAF, independammeni des BR et 
de rAutononue dijfuse. Et meme ai^c 
cette couarde reserve, Ies te^^tes de 
Clastres genent encore. 

«Qu'esi-ce que la aodete primitive?* 
C'esi une multipUcite de 
conimunautes indivisees qid 
obeissent toutes a une meme logique 
centrifuge. Quelle inslitution a la fois 
expriine et garaiitit la permanence de 
cette logique? C'est la guerre, comme 
verite des relations entre Ies 
commonautes, comme principal 
moyeu sociologique de promouvoir la 
force centrifuge de disf>ersion mntta 
h force (^ntiipete d'lmificaiioiL La 
inacliine de guerre, c'est le moieiu- de 
la maclune sociale, Tetre social 
priniitif repose entieremerit sur la 
guerre, la .'jociece primitive ne peut 
siitisister sans la guerre. Plus il y a de 
la guent:, moins il y a de Fiuiiiica- 
tion, et le meilleur ennemi de TEtat, 
c'est la gueriTe. La societe primitive 
est societe contre I'Etat en tant 



qu'elle est societe-pour-la-guerxe* 
Nous voici a nouveau ramenes vers 
la pensee de Hobbeii. [. ..] II a su 
voir que la guerre et FIi tat sont des 
termes coutradicioires, qu'il ne 
pen vent exister ensemble, que 
chacun des deux implique la 
negation de Tautreda guerre 
empecbe TEiat, FEtat empeche la 
guerre. Cerreur, enorme niais 
presque fatale chez un bonmie de ce 
temps, c'ejit d'avoir cru que la 
societe qui pei-siste dans la guerre de 
chaeun eonrre chacim n'est 
justement pas une $ociete;que le 
rnonde des Sauvages n'est pas un 
moiide social; que, par suite, 
finstitution de la soeiete paj^se par la 
fin de la guerre, par Fapparition de 
I'Etat, machine antiguerriere par 
excellence. Incapaiile de j^enser le 
monde primitif comme im nionde 
non naturel, Hobbes en revanche a 
vu qu'on ne peut penser la guerre 
$ans FEtat, qu'on doit Ies penser 
dans une relation d'exclusion.* 



44 



Uirreductibilite de la guerre civile a Toffensive juridico- 
formelle de TEtat ne reside pas marginalernent dans le 
fait qn'il reste toujoms line plebe a pacifier, inais centra- 
lenieiiL dans les nioyens nienies de cette pacification. Les 
organisations qui prennent Tttat pour modele connais- 
sent aiiisi sous le nom d'^informel^^ ce qui en el les releve 
justement du jeu des formes- de -vie, Dans i'Etat 
nioderne, cette irrednctibilite se manifeste par Texten- 
sion infinie de la police, c'est-a-dire de tout ce qui a la 
charge inavouable dc realiser les conditions de possibi- 
lite (Fun ordre etatique d'autant plus vaste qti'imprati- 
cable. 



Close aiDepuis la creation par Lotiis XIV de la 
lieutenance de Riria, la pratique de rinstitution 
policiere n Vi ceue de lemoignerde lafagon donl 
rttat fftaderne a progressiiyemeni cree sa societ4 
Lft police est cette farce qui inten^ienl «/a oii ga 
ne va pasK c'est-a-dini la ou tin arttagonisme 
entre formes-de-vie, une saute d^iatensite 
politique $e fait jour. Sous pretexte de preserver 
de sa main policiere un "^tissu sociar qu'il 
detruit de rauire, rhat se presente alors comme 
mediation exisfentielleinent neutre entre les 
parties et s 'impose, pur la demesure meme de ses 
moyeFtJi de caercition^ comme le terrain pacific de 
raffronlement. C*est ainsi^ d^apres ce scenario 
invariable, que la police a produit Pespace 
public* comme espace quadrille par elle; etc^est 
aifisi qui' le langage de F^tats^est etendu a la 
quasi- iotaliie de rctctivite sociale, est devenu le 
langage social /Jar t^xcellence. 




C^LOSE P: «La survciiiaDce et k prevoyanc^ de la 
poUce ont pour fin de faire une mediation cntre 
rindividii el la possiLilite universclle qui est 
donne^ de parvenir atix fins indi^iduelles. EUe 
doit s'cx^cuper de reclairagc des mes, de la 
const! nciion des ponts, de la taxation des 
besoins quolidiens aus$i bien que de la santc. Or 
ici deux points dt; vue priiicipaux remportent. 
\]m\ pretend que la siu-veillance sur toiite chose 
revient a ia police, T autre qii'en la matiere la 
police ii'a rien a determiner, chacun se diiigeant 
en fonction du l>esoin de Tauire. II est certes 
necessaire que Findividii singulier ait uii droit de 
gagner son pain de telle ou de telle autre fagon, 
mais d'un autre cote le public a aussi droit 
d'exiger que ce qui est stiicieinent necessaire soit 
foumi a convenaace.* 

I legel 

Principes de la philosophic du droit 

(additifau|236),/553 



45 



A chaque instant de son existence, la police rappelle a TEtat 
ia violence, la trivialite et Fobscurite de son origine. 



17 



Close a : fhsse le premier moment de pacification 
viafefitp^ m^lattre le regime absoiuti^te^ la figure du 
soitrcniifi iftcame r'estail comme le ^ynbole imttiie 
d\me guerre revolne.Afi Hen dejonerdans le senj; 
de la pacijii'atioiu if f^nnoquatt an amirain* a 
faffittntenhsnt^ €m dejl^ a la remlie. Vassomption 
de saforme-de-me singidiefv - ^f^/ est man bon 
plai^ir^ - <wait tmp eridcttntteiit poarprix la 
repTmJsiofi (le toatius' les an/ res. L'lJat liberal 
correspond mi depassemenl de cette apone, 
I'aporie de la sourerainete personnelk^ mats an 
dfjHL^fieim'nt de veiled siu* son pitipre lermiii. 
LlJai liberal est rEtalfiiigaL qni pretend n^etre Ih 
que piinr asxnrerle librejen des Ifber/es- 
indiridnelks ef a cetiefin commence par exlorquer 
a chaque corps des int^rets^ pour ensuite Fy 
ftttacher et regner paisiblement sur ce notiveau 
momle alystralt : ffk repiiljliqiie phenomenale des 
inieietSJ* (Foucault). U dit n ^exister que pour le bon 
ortlfT!, le bonfonctionnemcnl de la *^societe civile\ 
cpufa Im-meme depart en part creee. 
('in-fen.^ement, oit vonstfsh.' que Fheufv degloirv de 
niiui lihemL iffn sY'lend de iSfj a 1^14^ aura 
conexpondn a la muli {plication des disposiufs de 
controle^ a la mise en .•^nrredlaiice eoufinne de la 
population^ a la di'^eipluunisation gefierale de 
celle-ci^ a la mumisston aclievee de la soclete a la 
police et a lapublicitti ^Cesfameuses ginndes 
hxhniques diseipffnai/^s <pn n^^prennenl en charge 
le eon{f}ortement dex iudiridtis aujour le jour el 
jusqne dans son delaU lephisfin sont exactement 
conlemporaines dans kur deueloppement^ dans 
lenre^tplosion, dans lenr disseniination a trovers 
la sociefe. rontemporaines exacfement de l^age dm 
liber(e:<.y. (Ira intuit) ("est que la sccMiriif^ est la 
condition premiere de la Hiberle indiriduelle\ 
celle qui n *esf rien a force des \trreler la on 
commence celle dnuirni IJEtal qui u*eul 
goummerju&te assez pour pouvolr gouverner le 
moins possible* doit en fait tnuf supoir^ et 
developperun ensemble de /nafiqnes^ de 
feehuologies pour cela. La police el la publicite 
sonf les deu.v instances par quoi FEtat lil>eraL^e 
rendrn U-ansparent^ t'opacilefondamenlole de la 



46 



L'fitat moderne aura echoue de trois manieres : comme 
Etal absolulistc d'aboi'd, comme Etat liberal ensuile. el 
bicntot comme £ tat -providence. Le passage de ]\m a 
1' autre ne se comprend (|iren liaison avec trois formes 
successives, et correspond antes terme a tenne. de la 
guerre ci%^ile:la guerre de religions, la lutte des classes, le 
Parti Imaginaire, 11 est a noter cp.ie Pechec en question ne 
reside nul lenient dans le resultat, mais est le processus 
meme, dans toute sa duree. 



popnlaiion. On voit icl de quelle 
manihx' insidieuse I'Etat libeml 
ponssera a sa perfection I'Etal 
moderne, preteMant qu 11 doif 
pouvoir etre partoutponr ne pas 
arairiiyeire effeclwemenl^ qulllui 
faui tout s,iiyo\r pour ponuoir laisser 
Ifbres ses sujets. Le princlpe de tElat 
liberal pourrait se formuler ain^i : 
<fPour que I 'Etat ne soif pas partout, 
ilfaut que le ccmfmle et la discipline 
le soieut». «Et c ^est nniquemenl 
lorsqne k gonimnemenf limite 
dhbofri ft Mijoffeffffti de sfireeillance 
verfxi que quelqtfc rltoxe ue se passe 
pas conune le mat ki mecanigue 
genemie des comportement^, des 
echanges, de la rie ecortomiqae, etc., 
qnllaura a intervenir [.r}Le 
Panopfique^ c'est laforimde meme 
d^uu gouiHirnemenl liberal^ 
(foucault, Naisstmce de la 
biopolifiqiHy La %ariete ciifile^ est le 
noti f que I 'IJa t HI) erai ( lonnera 
ensaite a ce qui sent a iufois .wn 
produit et son dehors- On ne 
s'etonnera pas, des lors, qu'tme etude 
sur les ""i^deurs " des Frangais croie 
pouvoir eemclure.. sans jamais aroir 
rimpressiott d'enarfcer uu paixidoxe^ 
qu\m fyyy 4es Fmngais sonf deplns 



en plus attaches a la Hberte priree et 
a Fordre pnblic» (l.r Monde, t6 
novembre 200c)- Manijesiement, 
pamd les abrutis qui accept en t de 
repondre a un sondnge, qui done 
croienl encore a la I'epreseni^tionj // 
ra une majorile d^amourenx 
malheurena\ emascnles de FEtal 
libemi En somme, ki "^societe civile 
fnm^atse " ne designe que le bon 
Ibnctioiinenicnt de Fensemble tics 
disr/plfttes et regimes de 
subjcrfirotion autorises parVEtat 
moderne. 

(ii osi: p : Imperialisme et 
totahf(nisme marquent les deu.T 
fa^o/is dont FEtat moderne ten fa de 
santerpar-dessus sa propre 
impossibditii par hfnite en ar(uif 
dan.s le.vpansion colon tale a u -de la 
de ses front teres d'abord^ puis par 
Fapprofondissemeut intensifde sa 
penetfYition ii Finterienrde ses 
propresfrontieres. Dans tons les cas, 
ces reactions desesperees de FEtat ^ 
qui preteudait d'aatani pins etre 
ttuit qn 11 mesuraif combien ii n ^etait 
plus i-icn, se eonclurent dans les 
formes de guerre civile qu 11 reputait 
I'avcjjr precede- 





Close a : Uyatme histoirf^ qfficielk de Vhat on 
cekd-ci apparatt comrmt le seul el unique 
protagofThtf\ oii l^s pmgres du monopoh 
elatique dtt politique sont autant f/p batmiles 
remporiees stir un ennemi inmsihie^ imaginaire^ 
pfed^ement sans liistoire. Elptdsdya une 
cofUre-hfsfoinLfiiiie du point de ime de la guerre 
cmk, w ['efijeu de lous ces "^progrhi^ la 
(Jyiiainique de r£t42f moderue jie lakse entrevotr 
Cede contre-histoire montre un monopok du 
politique constammenl menace par h 
i-ecamtltution de mondes auiommten^ de 
collectivites non-etatiques- Taut ce que VElat a 
ahandofine a la sphere ""prioee " a la ^sociele 
civile^ et qu )l a decrete imigniftant^ tion- 
poUtique, rela kiisse loujours assez d^espace an 
librejeu des formes-de-vie pour que le immopale 
du politique semble. a un momeat ou a un aulre^ 
dispute. C'esi ainsi que rttat eM amene a 
inmsttrf en rampant ou d'un gesle dolent^ ia 
totalM de FarMifde sociale^ a prendre en charge 
la totalite de ^existence des hommes. Ators, ^xie 
coneepi de I'&at au service de rindividu en 
bonne santese subntitue au concept de rindividu 
en bonne sanfi au service de VEtat^ (Foucault). 
En France, ce renrersemenf est deja acquis quand 
est votee h toi du g auriliSgS concernant « ia 
responsabilit/^ des accidents dont sont ricdnies 
les ouvriers dam teur Iravaih et a fortiori ia loi 
du 5 avril igic sur ies retraite^ auvrieres el 
paysannes, qui consacre h^ tlroit a la vie. Efi 
prenant ainsi la places au eoars des siecles* de 
loutes Ies mediations heterogenes de ia socieie 
traditionnelle, tStat deuait obtenirle i^suiiat 
inverse de celui qui etait visBy elfinalement 
succomberd sa propre iinpos&ibllite. Lui qui 
rfjt/lfiif romentrer k monopok du politique avail 
tout ptfliiimh tous ks aspects de la vie etalenl 

19 



47 



L'etatisation du social devait fatalement: se payer d'une 
socialisation de l'£tat, et done mener a la dissolutiofi 
V\m dans rautre de TEtat ei de la societe. ON nomme 
«Elat-providen€e» cette indistinction dans laquelle s'est 
un temps survecu, au sein de ['Empire, la forme-Etat 
perirnee. Dans Factuel demantelement de celui-ci s'ex- 
prime Fincompatibilile de Toidre etatique et de ses 
inoyens, la police et la piiblicite. Mors, aussi bieii, il n'y a 
plus de societe, au sens d'une unite differenciee, il n'y a 
plus qu'un enchevetrement de iiormes et de dispositifs 
par lesquels ON tient ensemble Ies lambeaux epars du 
tissu biopolitique mondial;par lesquels ON previent toute 
desijitegration violente de celui-ci, CEmpire est le ges- 
tionnaire de cette desolation, le regidateur ultime d'un 
processus d^nplosion tiede. 



devenus poliliques, non en eax- 
memes, en tant que conkmus 
singuliers, mais precisement en tant 
que VEtaty en y prenant position, sy 
etait la aussi constilMe en pai'ti Ou 
conunent that en partjont partout sa 
guerre contre la guerre cii^ile, a 
surtout propage VhostiUtea son 
endroil. 

Glose P : Uilat-providence^ quipris 
dhbordla releve de t&at Ubenduu 
sein de rEftipirCy est kproduit de ia 
diffusion massive des disciplines et 
regimes de subject ivation propres a 
tEtai iihrmt. II xfuvient au moment ou 
ia concent rolioa de ces disciplines ei 



de ces regimes - aveepar exemple la 
generalisation des pratiques 
assuranlieUes - atteint un tel degre 
dans la socieM que celie-ci neparviertt 
plus a se distinguerde FEtat^ Les 
hammes ont ahrs ete a ce point 
socialises que Fexistenee d'unpouvoir 
separe. personnel de VEtal dement un 
obstacle a la pacification, Les Bloom 
ne sont plus des sujet^. ecanomiques 
encore moins que de dnnl : ce sont des 
creatuies de la socieie imperiaie- cest 
pomquoi ils doivent dhbo/d etre prij; 
en charge en lant qu'etres vivants 
pourpouifoir ensuite continuer a 
existerfictivement en tmil que sujets 
de droit* 



Ainsi /e Salnf e^t place 
fiti-fhji.^tL'! dit peapie et 
lepeupie ne sent point 
son poids; d dirige le 
peuple et le peupie ne 
sent point sa main, 
AiJSsi tout Fempire 
airne a le sendr et ne 
J 'en lasse point. 
Comme U ne dispute 
pm ie premier rang, d 
/z y a permnne dans 
rempire cpu ptiisse le 
lid dispfden 

Lap Tae 
Tm Te King 



UEMPIRE . LE CITOYEN 



1 



Close aJly a done VhiMoin' officiellr de rElal 
moderneic ^esl le grand recitjiuidico-formel de 
la sourerainete: centralisation, unification, 
rationalisation. El ily a sa contre-hisLolre, qui 
est i^dMoife de son impossibllile. Si Von vent, une 
genealogie de rEmpije, c 'est pin tot de ce cote 
qu 'ilfaudra cherchen dans la masse crfmsante 
des pratiques qu^ij/aut enteriner, des dispOJiitifs 
qn 'ilfiiut mettre en place, pour que la fiction 
dcmenrv. An f ant din' que tEmplre ne commence 
pas IdstoriqnenK'fd Id oiifinit I'^toi moderne. 
UEmplre est pint 6l ce qai^ apartird^nn certain 
point, meltons [gi4^permet le maintien de FEtal 
moderne conime pure apparency, comme fitrme 
sans me. La dlscontinuite, id, n 'est pas dans la 
succession d'un ordre d an autre, niais trarerse 
ie temps comme denx- plans de conxistance 
panilleles et hilerogenes, comme ces deux 
hisloires donlje parlms tout d theure et qui son t 
elles-memes paralleies et heterogenes, 

C^LOSE p 1 Rir retroussemeni, on entendra lei 
tultime possibiUte d'un sy^teme epuise^ et qui est 
de se retourner pour ensuite, mecaniqnemeni, 
somhrer en soi-meme, Le Dehors dement le 
Dedans, et le Dedans s Wmite. Ce qui etail 
atipararant pieseiil en un certain lieu 
delimi table devient possible partout. Ce qui est 
retrousse n ^e.Tiste plus positiuemenU de manif>re 
conceniree, mals demettre d perte de mie, 
suspendu. C^est la ruse finale du systeme^ et 
aussi bien le moment oii H est d lafi>is leplus 
vulnerable et le plus inattaqnable. Uopemtion 
par laquelle rEtat liheml se retrousse 
imperiulement pent etre decrite ainsl : P^tat 
libend avail developpe deux Instances infra- 
inMilulionnelles par lesquefles d tenait en 
respect, controlait la population, dim cote la 
police^ entendue au sens originel da terme - ^La 
police uedk a l^ut ce qui louche au bonheur des 
hommes. [...] La police veiile au vivanL^ (N. De 
La Mare, Traitc de la police, ifC^^) -, et de rant re 
la pnbliciie, comme sphere de ce qui est 
egtdement accessible a chacun, et done 
independammenl de sa forme-de-vie. Chacune 
de ces instances ne designait enfiiit qu\tn 
ensemble de pratiques et de dispositifs sans 
continuite reelle, si ce n "est. leur effet conrergent 
sur la population, la premiere s ^e:rergant comme 
sur le ^corps", rautre comme surfYime^ de 
celle-ci If suffisait alors de controler la 
definition sociale du bonheur et de maintenir 
Pordre dans la publicite pour s 'assurer un 
pouvoir sans partage. En cela VEtat liberal 
pouvait efifectif'ement se permettre d^etre frugal. 
Tout au long des XVHt' et A7S*" siecles se 
developpent done la police et la publicite, a la 
fois au sermce et en dehors des institutions stato- 

20 



48 



L'histoire de TEtat moderne est Thistoire de sa liitte 
coiitre sa propre impossibilite, c^est-a-dire de son debor- 
demeiit par TenseiTibie des nioyens d/^ploye^ pour conju- 
rer celle-ci. UEmpii c est Vaswmption cle cette itupossi- 
bilite^ et par la a us si de ces moyeiis. Nous d irons, pour 
plus d'exactitude, que rEinpire est le reUrmuetnetit de 
l'£tat liberal. 




nalionales. Mais ce n ^est qu hvec la 
Premiere guerre rnondiale qn^elhs 
deviennent le pirot da refrausscment 
de lEfai libend en Empire. On 
tissi.tte alors a cefte chose curieuse : 
en se branchant les unes sur les 
autres a lafaveur de la guerre, et de 
fa^on largement independante des 
El (its rmtionauj;, ces pratiques 
infrxi - instil ut ion n elki^ donnent 
naissance an.r dvn.r polvs supra- 
institntionnels de ri.jnpire : la police 
devient le Biopouvoir, et la publicite 
se mue en Spectacle. A partir de ce 
point, rEtat ne disparait pas., il 
devient seulemenl second au regarxl 
d'rin ertsemble transterritorial de 
pratiques autonomes ,* cedes du 
Spectacle et celles du Biopouvoir. 

Ci/JSL Y t igi4 est ki date de 
reffondremenf de ritypothese 
liberale, a quoi avail correspondtt la 
^Paia: de Cent amn^ iuue du Congres 



^ -1^ j H* ' iM ■ 



de Vienne. Et lorsqu 'en igif, avec le 
coup d'Etal bokhemque, chaque 
nation se ironve corrnne coupee en 
deux par fa Infte rnondiale des 
cla.^.^es, fftnte Hhi.-^ioti d'nn oidre 
infer-naffofifif a recti. Dans la gueire 
ririlr ffioftdifdi'. irx I Jats perdent leur 
slat id de neidraHle iulerieure. Si un 
orxlrepenf encore etre envisage, ii 
dcpia done el re supra-national. 

C»LosK h.En tut ft qirassofttption de 
ritupossibflite de llCtol moderne, 
I 'Empire est anssi bien I 'assomption 
de rimpossibilite de Fimperialisme. 
La decolonisation aura ele un 
moment important de relablis- 
serncnt de tEmpire, logiquernent 
marque par la proliferation d^Etats 
fantockes. La decolonisation signifie 
ceciide nouvel les formes de pmwoir 
h orizon ta les , infra - in ,s /// ft t ionnelles, 
ord ele elaborees qui lonctioiinent 
mieux que les anciennes. 




49 



La souverainete de I'fitat modeme etait fictive et persoii- 
neOe. La souveramete imperiale est praginatiqiie et imper- 
sonnelle. k Li difference de FEtat moderne, T Empire 
peut legitimenient se proclarner democratique, pour 
autant qu'il ne baiinit iii fie privilegie a priori aiicune 
fonne-de-vie. 

Et pour cause, il est ce qui assure 1 'attenuation simiiL 
tanee de toules les forme s-de-vie;et leiir libre jeu dam 
cette attenuation. 



mesitre oii IV'f/iiii^nlence en Ire les 
fonaws-de-me nepeut eire efablie 
que negaitivement, pnr lefaU 
d^empecher par fonx h'.-^ moy^ns que 
les differences ethkpies aUeignent 
dans kurjeii le point dintensite ou 
elles demennent politiques. Car 
alors sAnhodtdmieni dans I'espace 
lisse de h societe democrutique de 
ces Ugne& de ruptures et de ces 
alliances, de ces disconti math par 
quoi l*egmmlem:e entre les formes- 
de-vie semit minee. C'est pourcpioi 
VEmpire et la democratle ae son I 
rten d'autre^ positivement^ que le 
libre jeu des formes-de-vie atte- 
nueesy camme celu se dit des virus 
que I' on inocule en guise de vaccin. 
Marx, dans Pun de $e$ seals terries 
surlilal, la Griiique du droit 
poliliqur li/^gelieii, defendait en ce,^ 
{ermes la perspective imperiale^ celie 
de d^Etat materieh qu V/ oppose a 
d'Eial politique^. 
^xLa republiquc politique est la 
democratie a Vinterieitr de la forme 
d 'Eta { a b si ra ife. C 'est p oun^ uoi la 
forme d Efat ahsfraite de la 
democratie est la liepublique.^ 
d^u vie politif]iH" flans le stms 
moderne esf lii st;olfistiqae de la me 
du peuple. La inonarcliie est 
Vepcpression achevee de cette 
alienation. La rcpublique est la 
negation de cette alietialion a 
Viaterieur de sa propre sphere. » 
«Toutes les formes d^Etat oat la 
democratie pour verile etparlant 
precisement sont non vraies dans la 
mesure ou *?/fe ne sont pas la 
democratic,?) 

^nDans la iff me democratie J'Etat 
poliliqtic disparaitmiLw 



C^LOSE Y ■ L'Empire ne se comprend 
pas en dehors du toarnant 
biopolitique dupouvoir Risplusqui^ 
le Blopouvoir, I'Efnpire ne 
correspond a une edification 
Jaridique positive, a riustaumdon 
d'un nouuel ordre instiliitionnei Us 
designent plutbt une res^orfitioii, la 
retraction de rancienne soiafcminete 
sabstantielle. Lepouvoira toufours 
circule datis des dispositifs materieis 
et lingaisliques. quotidienxy 
fomiliers. mierophysiqttes, il a 
toufours traverse la me el le coq?s 
des sujets. Mais le Biopouvoir^ et en 
cela ilya une reelle nouveauie, c'esf 
q It'll fi'y ait plus que cela, Le 
BiopouL'oir, c 'est que ie poui'oir ne se 
dresseplus en face de la %ocieM 
civile ^ comme une hy^postme 
souveraine^ comme an Orand Sufot 
Exleriew\ c ^est qu ^il ne soil plus 
iscilable d(' la sociele. Le Biopouvoir 
veui aculcment dire ceci : le pouvoir 
adhere a la vie et la tie au pouvoir. 
On assiste done ici, au regard de sa 
forme classique, a un changement 
d'etat radical du poupoir, a son 
passage de Vetjot solide a Felat 
gazeux, motecitkdre. Pourfaire une 
formule : le Biopouvoir, c'e.'Jt la 
SLBLIMATION du pouvoir. 
UEmpire ne se conqoiipas en de^d 
d\me telle comprehension de 
rcpwpie. VEmpire n'estpaJi, ne 
saurail etre un pouvoir scpare de la 
socle te; celle-ci ne le fiopporlerait 
pas, tout comme elk ecrase de .mn 
indifference les derniers debn)i de la 
politique claMtque. UEmpire est 
immanent a "^la societe''^ ii est ""la 
societe" <;ii (aiU que celle-ci est un 
pouvoir. 



Close a : Surles decombres de la socieie 
medievak, r^tal modeme aum tenle de 
recomposer Vunile aid^ur duprincipe de la 
representalion, c'esl-a-dire dn foif qu 'une partie 
de la socieie pourrait incam^r la tot alt (e de celle- 
Ci. Le terme <(incarner» ripest pas id employed 
defout d'un autrey meiHeur. La doctrine de FEtat 
modeme est explicitement la seculari.mtiofi d'une 
des plus redoutahles operations de la theoiogie 
chretienne : celle dont le dogme est figure par le 
^yinhole de Nicee. Hobbes lui consacre un 
chapilre de rappendice au Leviatlian. Sa iheorie 
de la soureraiuete, qui est une ditkme de la 
souremincte peisonucllc* s\ippuie surla doctrine 
qui foil du Pere, du Ftls et du Saint-Espnt trois 
persoimes de Dieu ^au sens de ce qui joue son 
piopre role oil cekii d'autj-ui^j. Ce quipermet de 
definirle souremin comme Tat teur de ceua- qui 
ont decide de ^dei^iguer un lioiiimeT on mm 
asseniblee, pour assuiiier leiu- peisotinalitej!' et 
cela de telle foi^on que <tchacuu a'avuue et se 
recoiuiait conime Fautcur de lout ce qu'aura fait 
ou fait faire, cjuani aux clioses qiii conccment la 
paix et la securite Cjonunune, celiu qui a aiiisi 
assume leur pexsotmaliti^fljeviaihan). El de meme 
que dans la theoiogie iconophik de Nicee. le 
Christ ou ricone ne manifostent pas la presence 
de DieUi mais au contraire son absence 
essentielle, son retrait sensible, son 
irrepresentabilite. de meme FEtat modeme^ le 
.•iourerain personnel ne Fesf queparce que de hit, 
la "^societe cirile^ sest. fjctiveinent, retiree. UEtat 
modeme se com^oil done comme cette partie de la 
soric/r qui uc foil pos partie de la societe. etqui 
pour cela meme est en mesure de la representee. 



Ci.osK ft : Les different es revolutions bourgeoises 
n hat fo ma is parte atteinte an principe de la 
souoerainete personaelle^ aa sens oii assemhlee, 
chefelu directement ou indirectement ne 
rompent nultemenl avec Pidee d^uue 
representation possible de la tolalite sociale i. e. 
de la socieie rcuniin' ioialite> Ainsi le passage de 
rEtaf absolutiste a lEtat Ubeml ne finsait-d que 
liquider en re tour celui. le Roi, qui urait si bien 
liquide Fordre dout il etait issu, le monde 
medieval, qu il derait en apparaitre comme le 
dernier uestige rivant. C^esl en tant qu^obstacle 
au processus qu ^il avail lui- meme initie que le 
roifotjuge, et sa morlfot le point final d\tne 
phrase qu 11 avail lui -meme ecrite. Seul le 
pnm-ij)v drinnt ratique,/)TO//N/ dc Finterieur par 
ri-Jat mode rue. deuait entminer eehii-ci vers sa 
elissolulion. Uidee democradque , qui neprofi^sse 
rien que Fequimdence absolue de toutes les 
formes-de-vie, n 'est pas distincte de I'idee 
imperiale. Et la democratie est imperiale dans la 

21 



Close a-.Le regime imperial de pan- inclusion 
fonctionne invarktbkmenl sekm la meme 
dramainrgie.quelque chose, pour ime rai^on 
quetconque^ se manifesfe eomme etmnger d 
VEffipire^ ou conime lentant de lui echapper, d'en 
finir arec Int. Cei etat de choses difinit une 
sliualum de crise, a quoi VErnpire repond par urt 
etat d'lirgence. Alors seukmenl^ dans k moment 
ephemere de ces operations reacdves, ONpeul 
dire -.H 'Empire existed 



50 



L'Empire n'existe positivement que dans la crise, c'est- 
a-dire de maiiiere encore negative^ reactionnelle. Si nous 
sommes inclus dans FEmpire, c'est par la seule inipossi- 
bilite de s'en exciure tout a fait. 



] 



Close §'Xe n 'eslpa^ que la societe impSriale 
soil derenua une pie nit tide san.^ re$te:respace 
iaiue tide par la deckmnce de la sauverainele 
personnels demeure lei qnelface a la soeiete. 
Cet espace, h place da Prince^ eH a present 
occnpeparie Rien du Prinnipe imperiai, qui n^i 
.^e malenaiise, ne se concentre qu'enfoadres 
contre re qui pretendrait se tenir an dehors. 
C'f^st ponnptoi rEmpire est Mins gouvernementy 
el an fond sans emperrnr. parce qu V/ n 'r a iei 
qae des actes degtHivenitinent, tons egnlemenf 
negatifs, Ce qui, danji notre e.rperience 
historiqne, se rapproche ie pins de ce noupeau 
conrs. c ^e$t encore la Terreur. La oil da Uberte 
fniirer^elle ne peat prodnire ni une ceuvre 
positive ni une operalion positive Ji ne lui reste 
que rope ration negaliveieile est seulemenl la 
furie de la destruction. » (Hegel) 



Close yJJEmpire est d'aalantplns ii resairre qae 
la cri^e estpartout. La crise esl le mode 
d'existence reguiier de lErnpire, comme 
raccident est le seul moment ok se precipite 
Pexistence d^une &oclete assurantieile. La 
tempomlite de rEmpire est une temporalite de 
rurgence el de la catastrophe. 




51 



UEmpire ne siurient pa& au temie d'un processus ascen- 
dant de cmlisation, eomme son coui-onneinent, mais au 
terme d'lm processus involutif de desagregation, comma 
ce qui doit le freiner et si possible le figer. C'est pourquoi 
TEmpire est kat-echon. « "Empire'' designe iei le pouvoir 
historique qui parvient a rele/iir I'avcnement de 
TAntechrist et la fin de Teon actuel.* (Carl Schmitt, Le 
Notnos de la Terre) UEmpire s'apprehende comme le 
dernier rempart contre FiiTuption du chaos, et agit dans 
cette perspective minimale. 



22 



52 



L'Empire presente a sa superficie Taspect d'uue recollec- 
tion paroditjne de toute fhistoire, maintenant gelee, de "la 
civilisation''. Mais cette impression ne manque pas d'une 
certaine justesse intuitive rFErnpir-e est ejfectivement Tul- 
time aiTet de la civilisation avant son tenninus, la demiere 
extremite de son agonie, ou toutes les images de la vie qui 
la quitte defilent devant elle. 



53 



Avec le retroussement de I'^tat liberal en TEmpire, ON 
ost passe d'un monde partage par la Loi, a iin espace 
polarise par des iiormes- Le Parli Imaginaire est Vautre 
face de ce retroussement. 



est dei'enne mctnire, avec la. fffn/li- 
plica f ion de ces "^cudarn.^ tin vaur 
battafif^, dp n^x '^motls tosea", qui 
aumietit frrpasM^ depui^ hngfemps 
xli fiY^liifcftl conserves artificieUe- 
ttH'tff fnitfr servir de reserve d^or- 
ganex a queli^u Inepie Iransplantti- 
iion, s'lh n'eiaienf conserves pour 
etre irepasses. La verite eni qti 7/ f} y 
a plus de marge identifiable ]m\i\v 
qii€ la liminaiite est devemie (a 
condition intime cfr; tout rexistaiii. 

La Loi fixe dvi purfa^^'f's^ ehjbhl 
des dislinetions. flrbmih- ct- tpd bii 
vofihcrivnL prend acfv dun nionde 
onion fit' onquel elle doniif forme et 
duree: fa Loi fionnne, nen finii phts 
de notmnery d^ena merer ce qui esl 
hors-la-ioi, elle dit sou d^iiors. 
L^exclusion^ lercbiiiion de ce qui la 
fonde - la souverainete, ki violence - 
est son gesie fondoteur. A Foppose, la 
narme ignore fiixqu Vi I idee cPune 
fondation. La norme u 'a pas de 
menioire^ elle se m a in t lent dan& un 
rapport tres serre an present^ pretend 
epouser I' immanence. Alors que la 
Loi se donne figure^ revere lo sonve- 
rainete de ce qui n *esf f>fis inrfiix par 
elle, la norme est acfphale e( sefeli- 
cite rhaqncfiiis qnr fy)i\ coupe la tete 
fi {jnvUfUf' .sonvvrain. FJfe n V^ pas de 
Ini'iiK. fit- fivn proprv, mais: agit invi- 
siblefmaf snrla futiditr d^im espace 
quadrdiv cf .sans bard qa \4li' disiri- 
bue. Nul n'est excbt. ici, ou rejete 
dans une eMeriorile design ablet, le 
siatul d^ejcclu lui-meme n \^st qn^ine 
modaliie de rinclusian genende. Ce 
n'est done plus qu'un xeul et unique 
champ, homoi^ene mai.^ dijfracfe en 
dlnfinit'x tut (aires, fai fvt{fnfr d'iute- 
gratian sans limile qui fraraitle a 
contenir les formes-de-vie dans un 
fi'U de basse in tensile. Une insaisis- 
sable ins fa net' de totalisation y regne 
qui dissout. tlfgere. absorbe et desac- 
live a priori ton fe alteiiie. Unprvces- 
.sj/.s' dlnnnaaeantisatiou fminirare se 
diploic a I'er belle d^une pfanete. Le 



but : Jaiic flu hioihIk mi ii&su biopoli- 
lique con I i mi. En alleudant, la 
norme veille. 

Sous le regime de In norme ^ rien 
n 'est normal, tout est a iiormaliser. 
Ce qui fonctionne^ c'est an patxi- 
digme positif du poavoir. La norme 
prodnjt tout ce qui est, en iant 
qn^elle est elle-meme. dit-ON, /ens 
realissimum. Ce qui ne rentre pas 
dans .%on mode de deuoilement n 'est 
pas^ et ee qui n 'est pas ne rentre pas 
dans soff rttoslv de dev(nlement. La 
uegafivife fFv est junudfi reconnue 
comme fellvy rnais comme int simple 
dcfiiut an vu de la ttorme. an 1 1 cm ii 
rep riser dans le ti.^.^sn biopolitiqae 
mondial La negativite, cette puis- 
sance qui n ^est pas censee exisier, > 
est dofu: logiquemenl livree a une 
disparition sans tntce. I\on sans rai- 
son, car le Parti Imaginaire est le 
Dehors de ce monde sans Dehors^ la 
discontinuife essentielle I ogee an 
ceeur d'nn monde rendu contimt. 

Le Parli Imaginaire est le siege de 
la puissance. 



QhOAE p : Rien nlllnstre mieux la 
fagon donlla norme a Ard)snme la Loi 
que lafa^on dont les vieux IJafs ter- 
rifOfian.x dr Europe ont ""aholi'^ tears 
frontietes. a la /(wear des accords de 
Sckengen . L >/ h olit ion des fron tieres 
dont il est question id* r^est-ii-dire le 
renouceTnenta I at tribal lepiussacre 
de FEtal moderne, n\i nalurellemenl 
pas le sens de leur di.^parition effec- 
tive, mais signifie an vnn^rajrv fapos- 
sibilite perrnanente dv Icar rt'stauixi- 
tion; au gre des eireonstances. Ainsi 
les pratiques de donanes, quand les 
froniieres sont ^abolies '^ ne viennenl- 
elles nuliement a di^pannttr. mais se 
Iron vent an contra irv ef endues, en 
puissance, a tons les lieuA ef it tons les 
instants. Sons PEmpire^ les frontieiY^s 
sont devennes comme les douanes — 
volantes. 



Close a : Que signifie le Bird Imaginaire? Que le 
Dehors est passe au dedans. Le retroussement 
s*est fait sans brail, sans riolence, comme en une 
nuit. Krlerieuremenf, rien n '« change, du mains 
rien de rwtable. (}\ s'efanne seulement «« lever 
de riaahlitv inatvelle de tant de chases 
finniiieres^ain.^i des vienx pariages. qui onl cesse 
d'opererpour d\tn coup dereuirsi encombrants. 

Une petite nvrrose fivrsistanfe vcuf que /'OA' 
tache encore d<' ibsfuigaer fejasfc dr f^injustey le 
sain da malade. le trarad da ioi.^ir le rriminel de 
I ■innocent on Pordinaire dn monsfrneaA\ mais d 
faut se rend re a Peeidence-.ces antiques a/>posi- 
tions ont perdn tonte paissanre d'nilelfigibilite. 

piles ne sont point supprimees pour tant, mais 
demeurent juste, sans ronseqiioncp^. Car la 
raynne n'a pas atntb la Lid. elle Pit .•seulement 
ridee ef ordonner it j>es i^ixces, Jintilisee a son 
immanence comp table et gereuse. En rent rant 
dans le champ de force de la norme. la Loi a 
tombe les oripeatix de la Iranscendance pour ne 
pins four tionrter qtr en arte sorte d^etat d\^xcep- 
tion indejiititneut reconduit* 

Uelat d'exeeplion est le regime normal de la 
Loi 

fl n y a plus nalle part de Dehors visible - la 
pni^e Nature, la Grande Polie classique, le Grand 
Crime class iqae on \e Grand Prole t aria I clas- 
si{]ut' des ouvnt'vs a rev sa Patrie reellernent e.Tis- 
tante de la Justice et de la Liberte onl dispant, 
mais n rntt disparu dans la realite que parce 
qu V/.T avaient d'abord petrlu lonteforxe d^attrac- 
lion imaginaire - il n \ a phis ntille part de 
Dehors, car ily a partonl^ en chaqtte point du 
tissa biopolifiqne. dn Dehors. Lafolie, le crime oa 
le proletariat au venire creux n Itatfitent plus 
quelqu 'espace deli mite et connru ils n onl pins 
leur rrmnde hot^s du monde. lenr ghetto prop re 
atee on sans mur; ils sonf deremui^ aufil de PetHt- 
porulion socio le. une modaUte ret?ersible, une 
tale nee violente, une possibilite su specie de 
chaquc corps. El c'est ce soapgon qui Just ifie la 
poursuite du processus de socialisation de la 
societal le perfectiormement de tons les micro-dis- 
positif s de conlrdle\non que le Biopotrroir pr-e- 
tende regir direclemcnl des hommes ou des 
chases, mais plnlot des possibilices et des condi- 
tions de passihdite. 

Tout ce qui ressortis.<^ait au Dehors, Pillegalitey 
done^ mais anssi la mtsere ou la mo ft, dans la 
mesure oa VON pairirnt ii les. *^(-rv\\ .•<ui)fssenf frrw 
integration* qui Irs rlitnine [ntsitiM'tiU'rii ef lenr 
permetde rentrrrdan.^ la rirttdadtnL ( ' e.^f panr- 
qtioi la mori n \'.risft' /)a.-i. <(tt srin dn Hiapouvoir; 
puree qu'd nyapbts t|ii€ du nienrtie, qiucif^ale. 
Au t ratters des stulistiques, c'^esf tout un rvseau 
de can s aliies qu i ma it i fen atif en rh a s.<i i ' < -h aqtf e 
vivant dans Pensetnble des tnorfs qu 'a rechnne .sy/ 
survie (excbis. pet its Indonesieus. accident es dn 
travalL fyhiopiens de tons ages, stars eciast}es, 
etc.). Mais c^esl aussi medicalenient que la mor't 




Close a : Chaque intervention de rEfnpii^ Icdsse 
derrierv elle de$ normes et den disposiUfs grace a 
Cfuoi ie iieu oii ekdt. sarvenu la cnse sera gere 
comme espace transparent de drrulation. C^eM 
ainM que la wciete imperiale js ^annonce : comme 
itne ifftmense arlicutaiion de disposififs qui innerve 
d'une vie electnque Dnerdefondarnentale du ti^sit 
biapolitique. Dam k quadrilkige reticulalre, sam 
cesse menfice de panne, dhccident^ de biocage, de 
la societe imperiale, rEmplre estce qui ctssure 
relimination des resistances a la circulation^ qui 
liqiiide les obstacles a la pmetratimi, a la 
Iratispersion de tout par lesfla^ sociau^^ Et. c 'est 
encot^ lui qui securise les transactions^ qui 
gamntit^ en un mot^ la atipraconductiviie socialc, 
Volla pomquoi FEtnpit^ n hpas de centre i parce 
qu V/ est ce qui fait que chaque nt£ud de son reseau 
puisse en eire an. lout au plus peut-on constater 
le long de rassemblage mondial des duiposit^s 
hcaux des condensations deforces^ ie deploiement 
de ces operations ne^mvGS par quoi pro^sse la 
transparence imperiak. I^ Spcctude et le 
Biopoupoir n 'assurentpas moins ki normalisation 
trafmtive de toutes les situations^ kur mise en 
equiifalenc^ effective^ que la cantimute intensive 
desflux. 



Close ^ : Certes^ iiyades zones d^ecmsement, des 
zones oii le controle imperial est plus dense 
qu^ailleurs, oil chaque interstice de feTistant pate 
son tribut au panopttsme geneml, et oufinakment 
la population ne se distingue plus de la police. 
Inmrsemenl^ ily^ades zones dontFEfripire semble 
absent etfait sauoir qu 1! i^fi \}se memeplas s^ 
aventurer». Vest que fEmpije cdcule, VEmpire 
pese^ evalue,puis decide d^etre present iciou lay de 
s y nmnifester ou de se retirer:, et celu enfanction 
de camiderations tactiques. UEtnpire n'estpas 
partout, et nest absent de nullepart, A la 
difference de I'Etat modemcy ^Empire ne pretend 
pas etre la chose la plus hautey It souverain 
toujaurs visible et toujoars eclatant, FEmpire 
pretend Juste etre le dernier res&ort de chaque 
situation. De meme quhin <ipan: natureh n 'a rien 
de nuturel pourtuitant que les puissances 
d'ariijlciulisation out juge preferable et decide de 
le laisser intact^ de meme VEmpire est encore 
present B oii H est effectivetnent absent : par son 
retmil meme. LEuipire est done tel qu V/ peut etre 
partouty Use tienten chaque point du terntoire, 
dans Pecart entje la sitaatiou normale et la 
situation exceptionnelle, CEmpire peut sa prnpre 
bnpLussance. 



Closer : La logique de that moderne est une 
logique de rinstitution et de la Loi. Ulnstitution et 
la Loi sont deterrit^rialisees, parprincipe 
abstraites, se distinguant par la de la coutumey 
toujours locale^ toujaurs imbibee ethiquement^ 
toujours sascepfibk €k contestation existentielle^ 
et dont elks ont partout pns la place. Ulnstitution 
et la Loi se dressentface aux hommes, 
verticalement^ puisant kur permanence dans kur 
t:>ropfe transcendance, dans rauta- proclamation 
inhumaine d^elles-memes. Ulnstitution^ comme ki 
lAfiy etablit des portages, nomme pour separer^ 
pour Oidonner, pour mettrefin au chaos du 
monde, on plutSt refouler le chaos dans un espace 
delimitaf)le, rehd du Crime, de la folk, de la 
Rebelliou de cv qui n 'est pas aiilorise* Et elks 
sont toutes deux unies dans ce qu ^elles n 'ont de 
raison a donner a personne, de qaoi que ce soit. 
«La lA}iy c^est la Loi», dit k monsieur. 



54 



CEmpire n'a pas, n'aiira jamais d'existence joiidique, ins- 
titiitionnelle,po/Tce qu 'tl n 'en a pas besom. LEmpire, a la 
difference de Pfitat modeme, qui se voiilait ion ordre de la 
Loi et de Flnstitution, est la gararU d'une proliferation 
reticulaire de normes et de dispositifs. En temps nonnal, 
ces dispositifs sont T Empire, 



Meme s 11 ne repugne pas a s'en 
serviTf comme le reste, en guise 
d'armesj PE/npire ignore la logique 
abstmite de la Loi et de llnstilatfon. 
UEtnpire ne connatt que ks normes et 
ks dispositifs. Comme les dispasitifsy 
ks normes sont locaks, elles sont en 
rigueurici et maintenant tant que 
celu fonciiomiej empiriquement. Leur 
onginey et leur pounpioi, les normes 
ne s'en c€ichentpas, ne sont pas o 
chervher en elleSy mats dans un 
canflit, dans une crise qui les a 
precedees. Uessentiel ne reside done 
plus, a present^ dans une 
pfvclamation liminaire d'anit'ersalite^ 
quivoudraii enstute sefaire respecter 
partout; Pattention est plutot poiiee 
surks opcralioMs, surla 
pmgmatique. II y a bien une 
tofalisafhn, iciaussi^ mais celle-cine 
naitpas d'une valonte 
duniversalisation : ede se fait par 
raiiicidaiion menie des dispositifs, 
par la cantmuite de ki circulation 
entn? euJc. 



GijOSE b I On assiste sous rEmpifV a 
ane proliferation du droit, f> un 
embalkment chrouique de la 
production jaridique. Cette 
praliferation du droit, loin de 
sanctionner un quelconque triomphe 
de la Loi^ tmduit au contraire son 
extreme demduationy sa perernption 
definiticc. La Loi, sous le regne de la 
norme. n^esfphts qu 'unefagonpartni 
tant ffautres, et non mains ajustuble 
et reversible que les aatresy de 
I'etroa^r sur la societe. C^est une 
tectuijque de gouvememenl, une 
maniei-e de mettre un terme a une 
crise* rien deplas. EUe que VEtM 
modeme avail promue au rang 
d 'unique source du dmit^ n^eslplus 
que I'une des expressions de la norme 
SQcialc. I^sjages eux-memes n hnt 
plus la tache subordonnee de 
quaUfier lesfaits et d'appliquer la 
Loi^ mais la fond ion souveraine 
devaluer Vopportunite de tel ou tel 
jugement. Des hrs, kflou des lois, ou 



Von trouvera de plus en plus de 
references a defiuneu,v crii^res de 
normalite. ne eonstitaem pas en elks 
un vice n'dhihitoirey mais au 
coutniire one condition de leur duree 
et de kur applicabilite a tout cas 
d'espece. l^Judiciarisation du social^ 
le ""gourernement desjuges ^ ne sont 
pas autre chose : lefait que ceinc-ci 
ne statuent plus qii'au itoiti de k 
inwim\ Sous I'Empire^ un "^proces 
anti-mafia ^ nefait que couronner la 
victoire dune mafia, celk quijugCi 
sur une autre, cede qui est Jugee. Iciy 
le Droit est deuenu une arufe ram me 
les autres dans le deploiemeui 
universel de tkostilite. Si ks Bloom ne 
parviennent plus, tcndamiellementy a 
se ixipporter les uifs au.i at tires et ii 
s'entretarturerque dans le langage 
du Droit, lEmpire, lui. n *affectionne 
pas particulierement ce faugage. Hen 
use « Foccasiou. svlou I opport unites 
et meme alors ii continue, an fond, ii 
parkr le seal langage qu 7/ 
connaisse : celaide /^fllcacile, de 
refflcacite a retaljlir la situation 
Jiorjiiale* afimduirr t'ordre public, k 
bonfonctionueffir/it geurrfd de la 
Machine. Deua^figures toujours plus 
ressemblantes de cette .souverainete 
de Vefficacite s 'impasenl ahrSy dans 
la convergence meme de kurs 
fonctixtm : k^cetk medecin. 



Close e : «La Loi doit etre utilis^ee 
coinme simplemeni une autre anne 
dans I' arsenal du gous^ernement, ct 
dans ce cas ne represente rien de 
plus qirune couvertcire de 
propagande pom- se debarrasser de 
membj-es indesirables du public. 
Pour la meilleure efficacite, il 
conviendra que les activites des 
services judiciakcs soient liees a 
r effort de guerre de la fagon la plus 
diserete possible.* 

Frank Kitson 

Low intyensity operations - 
Subversion, Insurgency and 
Peacekeeping, /^^ 



24 



55 



Est citoyen tout corps ayant attenue sa forme-de-vie jiis- 
(.|u'a la rendre compatible avec TEmpire. Tci, la diffe- 
rence n'est pas absolumeiit baiinie, r^est-a-dire tant 
qii'elle se deploie siu' le fond de J 'equivalence gencrale. 
La difference, en fait, sert meme d'unite elenientaire a la 
gestion imperials des identites. Si TEtat moderne regnait 
sur ia ^republique plienomenale des iiiterets», on peut 
dire que TEnipire regne sur la republique phmomemde 
des differences. Et c'est par cette mascara de depressive 
que desormais J 'ON conjure Texpression des formes-de- 
vie, Ainsi Ic pouvoir imperial peut-il demeurer imper- 
sonnel:parce qu'il est lui-meme le pouvoir personnali- 
sant^ainsi le pouvoir imperial est-il totalisant:parce qu'il 
est celui-la meme qui individualise. Plus qita des indivi- 
dualites ou des sul>|ectivites, on a ici affaire a des indivi- 
dual! satious et des subjectivatious, trans itoires. jetables, 
modulaires. UEmpire^ c'est le Ubrejea des simulacres. 




Close aiUunite de rEmpire n^estpas obtenue a 
paritr de quelque supplement formd a la realile^ 
mais a redmlle la plus basse ^ au niimtu 
moleculaire. Vimite de r&npire n 'est autre que 
I'um/ormite mondiale de^^formes-de-me 
aUemiees que pmdtiit la conjonction du 
Spectacle et du Biopoiwoln Umformite moiree 
plus que higarree.faite de differences cerles^ 
luais de differences par rapport a la nanne- De 
differences normalisees. D^eearfs statlMique.^. 
Rien nmfeidit, sous PEmpire, d'etre un peu 
punL legerement cynique ou moderement SM. 
UEmpire tolire toutes tes frangremons pourmt 
qu '*?//e.v reUent soft. On n^a plus affaire , /c/j a 
line Lotalisation uoiontariste a priort\ mais « un 
caiibrage moleciilairv des subjectkites et des 
corps. nA mesure que k pouvoir dedeni plus 
iinonyme et plus fonctionneU ^^t^^ sur qui il 
s^exerce lendent ii fitrephisfortement 
indiindualises,:i> (Eoucauk^ Survciiler et puiiir^ 



Close p : «Le mofide habite tout entier est 
desormai!^ dans utie fete perpetuelle. 11 a depose 
Tacier cpfil portalt autrefois ct s'est tourne, 
insouciant, vers des festivites tt des amusements 
de toute sorte. ToiUes les rivalites ont disparu, et 
une seule forme de competition preoccupe a 
present toiitcs les cites, celle qid consiste a offiir 
Ic meillcur spectacle de beaute et d'agrenient. Le 
nionde eniier est maintenant pbin de gynmases, 
de fontaijies, de portes moi^umentales, de 
temples^ d 'ateliers, d*academies. El Ton peut 
affijTner, avec une cesrtitude scientifiqiie, qii'tui 
rnonde qui etait a Tagonie s*est retabli et ii re^ii 
im noitveau bail de vie* [ - . .] Le monde entier a 
ete amenage eonune un pare de loisirs. La htmm 
des viliageB incendies et des fenx de giiel - 
a Humes par les amis ou les enneniis - s'est 
evanouie au-dela de T horizon, comme si uii vent 
puissant Tavait dissipee, et elle a ete remplacee 
j.iar la multitude el la variete imiombrables des 
spectacles ei des jeitx enchanteurs. [ . . d A cc 
point que les seuls peuples sor lesquels on doive 
s'apitoyer, a cause des bonnes clioses dont ils 
sont prives, .^ont ceux qiu sont en dehors de ton 
empire, si du moins U s'en trouve encore. » 

Aelius Aiisiide 

In Romam^ 144 apresJ.-C. 



56 



Dorenavant, citoyen veut dire : citoyen de FEiupire. 



Cuose: Sous Romcy etre citoyen n'etaiipas 
Fapanage des senh Romains^ mais de t^us ceu:x; 
qniy dans chaque province de ['Empire^ 
manifeslaient une conformite ethique suffisanle 
avec le modek romain. litre citoyen ne designait 
un stalutjuridique que dans la mesure oit celui- 
ei correspondalt d'abord ii un iravad indmduel 
dMuto- neutralisation. Comme on le volt, le terme 
citoyen n hppartient pas au langage de ia Loiy 
ma is fi celui de la norme. Uappel au citoyen est 
ainsi, depuis la Revolution, une pratique 
d*urgence;une pratique qui repond a une 
situation d''eocception (^ala Palrie en dangei-^^ da 
Ri'pfddfqfic menacecK etc.), Uappel au citoyen 
n \'s/ a for,^ Jamais Vappel au sujel de droit, mais 
i'injonclimifaite au sujet de droit a sortlr de soi 
et donnersa vie^ a se comporler exemplairement^ 
a htj^^ plus qu- un sujet de di'oit pour pouvoir le 
demeurer. 

25 



Close : Nietzsche, Artaud, Schmiti, Hegei, Saint- 
PauL le romanthme <itkrnmidy le jsurf^almne, il 
semhh ffin' la iiiconstruction ait vocation a 
prpf}(hf'poiircihie de sesfasfidif;ii.v ioi/imcnkiit-es 
toiii Ci' qui. dans lapennee. xe/il tin put on 
i'auireporteurd'inliirtsite. Dans son domaine 
propre, mite noiwelle forme de police qnisefaii 
pas.'ier pour une contiuualioit iniuHi'itfe de la 
cntiqae Htieraire au-dda dr .m date de 
petvfftp/fo/h xe revele d\me efficacite ossez 
redtm/tihir. Elle sera bientot parreniie d disposer 
aittimrde tout ce qui^ dtt pass^, reste virulent, des 
cordons sanitaires de digressions^ de reserves, de 
jeux de langages el de cUns d^oeils^ pnh-enaut par 
la pesanfeur de ses i^olmnes proses tout 
proiongenieut de la pensee dans k geste, luttont. 
href, pied a pied cofifre iWenement, NuUe 
stiq)rise que eel epifi^'^ ci-mmn! du Imvardage 
mondial soil ne ddue critique de la 
metaphysique comme privilege accorde a la 
presence uimple et immedutfc^, it hi parole pltdot 
qu% Pecfiture* a la riv plutof f./u \sfi fi-xiv el a la 
multiplicite de se.s signijicatiofis. ll serai t cerO^s 
possible d 'interpreter la deconstruct ion cornme 
une simph' rrui'tion bloomesque^ Le 
deconstitirdur. ue partwnant plua a aroir prise 
Surle plus pi'iii dt'tttfl dr son moudi'. netant 
UttetxdemenJ ]>n-si]m' fiiiiis aft ntonde. ay ant fat i 
del'absi'rsn' son uuhIv d'etre permament. esmie 
dhssuftii'i sa hlnfmd/ftde par une bntvade : il 



57 



La deconstruetion est la seule pensee compatible avec 
rEmpire, qoand elle n'en est pas h \ >onsee. officielle. Ceux 
qiii Pont celebree comme «peiis6c Taihle* out vise juste : la 
deconstruetion est cette pratique discursive tout entiere 
tendue vers uii imique but : dmoudre, disquaiifier loiite 
intemitey et soi-meine tt en jamais ptoduire. 



s 'enferme dans le cercle dm des 
nkdites qidle touckent eucotepaire 
qn x^lles partageni son degre 
d'evaporation : les lirres. lex Uwtes. II 
cesse de voir dans ce qn 'il lit quelque 
chose qui pounxiil sv rapport er it stt 
tne, et i^oit plutot datts ce qu 'il tif uu 
ti.'isu de ivferences a ce qn 11 a deja 
Itt. La presence et le tnotide dans son 
ensemble, dans la mesnre oit 
FEtnpire Ini en accorde les moyens. 
acqttieteut poitr hii un catnctere de 
piifv Irypotliese. La reaUte. 
rexperieneij ne sont pins potir ltd que 
de etapulenx arguttwitls d\iutoiite. 
II y a queique chose de iiiiliiani dans 
la deconstruetion, eottttne un 
tnilitantfsttu' de raltsettce, uu retruil 
offetisif datts le tnonde clos ittais 
indefinittietit recombinahle des 



sigtdficadims. La decoitstrurtion, de 
fad. a fiuefonrtioti polifiqtfr precise^ 
HOits ses dehotx de situplejuliuti^ el 
r 'est defaire passer pour Ijaibare 
tout ce qui viendrait a s'apposer 
liolemment a rEtnpiti\ pour 
iiiy^iltcm^" quirimque fjfretid sa 
piTseuce a soi amtttte retitre 
d'ettetgie de sa t^hmlti% pour fasciste 
toute consequence i^ecue de la 
pettsee, tout geste. Pour ces agents 
sec/oriels de fa contre-nkyolutiou 
preifentire, il s \igit seulemetU de 
proroger la suspension epoqimle qui 
les fait tkvre. iJittifuediafete, eomme 
rexpliquait de/a HegeL est la 
detettuination la plus abstraite. Et 
cottnue I 'otit hien eottipris ttos 
decoustructeurs : I'avetiir dc I legeJ, 
c'cst lEinpiie. 




GiiOsEaE // estpkiisant d^obseruera quelles 
comiques contorsions LEmpire cotttraint. Iocs de 
ses inlerventions„ ceux qui lout en von Ian t 
s vpposer il Itd^ refuseut dctssmtier la guerte 
civile . Aitisi les bonnes at ties qui tie pouvaient 
comprendre que roperadon iTiiperiale au Kosovo 
n 'etaitpas dirigee cot it re les Serltes^ niais contre 
la guerre civile elle-metne^ qui comtnengail a 
s'etendte sous des formes unpen Lrop lisibles 
dans les Balkans, u 'avaient-ils d'autre choi.t\ 
dans lettr compulsion de prendif^ posiiion, que 
de pretidre fad et catise pour TOTAN^ on pour 
Milosevic. 

GijOSE P : Pan apres Genes et ses scenes de 
repression a la chiUenne. tin hautfonctiotmaite 
de la police i/ffdi'miv /irrc it [.a Repuhblica cette 
prise de conscieurc euiue : «^BotiJe t?ais vans dire 
une chose qui rtte coute et queje u 'iu juinuis dile 
a personne. /I . *] La police n 'est pas la pour inet- 
Ire de Vordre^ mats pour gouverner le desordre.» 

26 



58 



UEmpire ne con^oit pas la guerre civile comme un 
affront fait a sa majeste, comme im defi a sa toute-puis- 
sance, mais simplement comme un risque. Ainsi s'ex- 
plique la contre-revolution preventive que T Empire n'a 
de cesse de livrer a tout ce qui pourrait occasionner des 
trom dans le tissu bio politique contin^i. A la difference 
de TEtat modeme, TEmpire ne nie pas 1 existence de la 
guerre civile, il lagiere. Sans quoi, d'aOleurs, il devrait se 
priver de certains moyens bien commodes pour la piloter 
on la conttTiir. La ou ses re^eaux ne penetrent: encore 
qu'insufiisamment, il s'alliera done le temps qu'il faudra 
avec queique mafia locale, voLie meine avec teUe ou telle 
guerilla, si celles-ci lui garantissenl de mainteuir Tordre 
sm le territoire qui leur est dcvolu. Rien n'est plus ed'an- 
ger a TEmpire que la question de savoir qui controle 
quoi, pom'\T.i citillyail dtt controie. D'ou U s'ensiiit que 
nepas teaglreM encoiv., ici, une reaction. 



59 



La reduction cybemetique pose idealement le Bloom 
<M>nime relais transparent de rinforniation sociale, 
L'Empire se representera done volontiers comine iin 
nUeau doiit chacnn serai l mi nmud. La norme constitue 
alors^ en chaciin de ces noends, Felenient de la conducti- 
\ite sQciale. Avant riidormation, c'est en fait la causaiite 
biopolitiqae qui y circule, avec plus on nioins de resis- 
tance, selon le gradient de normalite. Chaqiie noeud - 
pays, corps, entreprise, parti politique - est tenu poiu^ i-es- 
ponsable de sa resistance. Et cela vaut jusqu^au point de 
non-condtiction absolu, ou de refraction des flux. Le 
noMid en cause sera alors decrete coupable, criminel, 
inliiunain, et fera Tobjet de I'intervention imperiale. 



(iLOSE 6 ; UEmpire exl coidunuerde 
ce qu V7 uppi'Ue des «canipagnex de 

dam reiemiion delibci-ee de la 
sensibilM des capieurs sociar4.i- a tef 



(Ml lei phenomene. c'esHi-dirt? dam 
la creation de cephenomene en tan/ 
que phertomme, et dans la ctm- 
strucdan da maiUage de cauMiiites 
qmpermettront de le matenaliser. 



Globe a : Or comme nul n ^est Jamais assez de- 
personnaifse pour condulre paifaitement lesflux 
soclaux, rhaeun esl tonjours-dejii, et c'est une 
coitfiflfon Hi erne de xa sftrvie, eri fauie au regani 
de la nontiiu uorme qui ne seta d\iilleurA etablie 
qu'a posterioiL apres mten^eutiim de l Empire. 
Cet ekit, nous i'appeUerouj! fauLe bbnclic, Elle 
eAt la condition morale du ciloj^n sous VEmpire, 
et la raison pour laquelle ll n V a pas de citoyen 
mats seulement des preuves de eitoyennete. 

Close p ; l^ reseau, avec son informuliti\ sa 
phsfiriliu son inachk^ement apporluniste, offre 
le modeie des solidariles faibies, des liens Ifirhes 
dont est tusee la *^sociele^ imperiale. 

Close y : Ce qui appatatlfinolemertf dans la 
ciividation plane f aire de hi rcsfx^nsahdile^ 
quand Partmsonnement du mondc aUt'int le 
point oil l\m rhercke des coupables aux degats 
d'une ""cakiS/rophenatureUe", c'estcomblen 
route eausaUte est par essence construitc. 




60 



L'etendue des attributions de la police imperiale, du 
Biopouvoir, est iUimitee, parce que ce qu'elle a mission 
de circonscrire, d^arreter n'est pas de i'ordi^e de ractua- 
lite, rntm de la puissance. Uarbitraire s'appelle icipr^- 
ifention, et le risque est cette puissance partout en acte 
en tant que puksance qui fonde le droit d'ingerence uni- 
versel de T Empire. 



en tamer I'efficacite de la Machine. 
De la memefagouy ily a un aspect 
brnoque de Pedifice juridique sous 
lequel nous vlvons. En fail, le 
mainlien d'une eerlaine confusion 
permanente quant 



aa:i- reglements en mgueur, aux 
droit.% aux aulorites et a leurs 
competences semble mtaie a 
rEmpire. Car c'est elle qui lui 
permet de pouvoir user^ le moment 
i^nu, de tous leii moyens. 



Close a : Uennemi de rEmpire est interieun C'est 
rhrenement. C'est tottf re qui pouiTait arriven eH 
qininettmit it mf.d If ma ilia gr- des nonnes et des 
dij;posififi. Emnemf est doin\ logiqiwrnent, 
pari out prrsiwtf. .sfff/s If t forme du rifitque. Et la 
sollkifndf i\'it la. Arvv/i nmse a cejour recomiue 
des brutales ifitcrrnidonx imperiales cont/v te 
Parti Inmginaire : idlcgardcz commc nous sommes 
prf'ts a mas pmlegrr, fyuisquv. des que quelque 
chose d^exiiaordinaire arrirc, rridrnanent sans 
lenir compte de ces meilles habitudes que sont les 
lois on lesjurispmdemx% nous a lions interrenir 
amc toas les mo)^ns qu'ilfautv (foucaalf). 

Close p : Hy a d evidence un caraciere 
nbuesque du pouvoir imperioL qui 
paradaxalement ne semble pas fait pour 

27 



Close a-.Uidee f^que le delinquant c'esl tennemi 
de la societe touf f^riliere^^ Foucatill ta voit 
apparaitre darns la seconde partie du XVHP 
siecle. Sou^ rErnpire^ elie est etendue a la tolaiiie 
du cadavre social recontpo&e. Chacon est pour 
hd'fmme elpourles attires, en vertu de son etat 
deffude blanche^ un risque, im hostis potentieL 
Celte situafion sckizoide eocplfqui' Ir rcrtoiweait 
impenalde la delafton. de la sftrreillance 
mitfuelh^ de renda- el de Penire-flicage. Car ce 
II est pa& sealemenl que ies citoyem de rEnipire 
denoncenl tout ce qui leursemble ""tmormar 
avec unefrenesie idk que h police nepanmnt 
deja plus a Ies suii^re^ c'est nieme qit'ik se 
denoncenl parfois eux-memes pour enfinir avec 
lafaufe blanche, pour que, lejugement 
s^abattanl sur eux, leur situation indecise. leur 
doule quant a leur appurtenance au fism 
bfopo/ififjim soit ttrmcke. Et c^estpar ce 
mciunisnw de terreur generale que sont 
repousses de tons Ies milieux, mis en 
quarantaine, isoles xpordanemenl tons Ies 
dfrffjftjf it risque^ tot is eeux qui^ etant 
xusci'pfiblcft d^une intervention irnperiaie, 
pourraient emporter dans leur chute, par effet de 
capillarite, Ies mailles adjacenles du reseau. 



«- Comment dejinir Ies poUciersP 

Les poUciers sont issus du pidiUc et Ic public 
fait partie de la police. Les agents de police 
soni cetix qui sont payes pour consaci-er tout 
leiu" temps a rernplir des devoirs, lescjiiels sont 
egalement ceiiA de to us leurs concitoyens. 

- Qtiel est le role priontaire de la police'^ 

Elle a tine misj^iion elargie, centree siir la 
resoluticjii dea pmblemes {problem solving 
policing) . 

- Quelle est la mesure de refficacite de la police? 

Uabscnce de crime et de desordre. 

- De quois'occupe specifiquement la police? 

Des pioblemes et des preoccupatjons des 
citoyens. 

- Qu^esi'ce qui determine refficacite de la 
police? 

La cooperation du public. 

- Qu^est-ce que le piofeSAionalisme policier? 

Unc capfK^ite a denieuier au contact de la 
population pour anticiper les problemes. 

- Comment kt police considere-t-elle les ponrsuites 
judicimres? 

Commc un inoyen parmi tant d'autres,^* 

Jean-Paid Brotleur, professciir de eriininolo^ie a 

Monii*eal 

ciie in Guide pratique de ki police de proximite, 

Paris, mans aooo 



61 



II ne Gonvient pas de distinguer entre flics et citoyens. 
Sous rEmpire, la difference entre la police et la popula- 
tion est abolie. Chaque citoyen de TEmpire pent, a tout 
instant, et au ^re d'tine reversibilite propremeiit bloo- 
mestjue, se reveler tin flic. 




Gi.osR:f.>r telephone portable dement un 
mouchcttd, un tnoyen depaiement un rekve de 
vos habitudes alimentaircs^ vos panmts se 
tranforment en indie \ tine fact ure de telephone 
depienl lefichler de vos amities JotUe la 
surproduction d'information inutile doni vous 
faites robjet shpere crticiaie par le sitnplefait 
d'etre a tottf instant utili sable, Qu'elle soit ainsi 
i]\s\nm\U\v fiiil peser sur ch aque geste une 
ttienace suffisanfe. Et lafriche oii PEfuplre lai^se 
leur mobilisation mesure assez e^actemeni le 
sentiment qid ritabite de sapropre securite, 
combien^pour Vheure, il se sent pen en peril. 

28 



62 



La souverainete imperiale consiste en ceci qu'aucun 
point de fespace, du temps, ni aucon element du tissu 
biopolitique n'est a rahri de son intervention. La mise en 
memoire du monde, la tiagabilite generalisee, le fait que 
les inoyens de produetion tendent a devenir inseparable- 
ment des nioyen.s de contiole, la subsoniption de Tediiic^ 
jiuidiqne en simple arsenal de la nonne, tout cela tend a 
faiie de chacuii uti suspect. 



63 



UEmpire n'est guere pense, et peut-etre guere pensable 
ay sein de la tradition occidentale, c'est-a-dire dans les 
tirnitefi de la melaphysique de la subjectivity. Toot an 
plus a-t-ON pu y penser le depassemeiit de TEtat 
moderne sur son propre teiTain; et cela a donne les irres- 
pirahles projets d'Etat iioiversel, les speculations sur le 
droit cosmopolite qui viendrait finalement instaurej- la 
paix perpetuelle ou encore le ridicule espoir d'liii Etat 
democratiijue mondial, qui est la perspective ultime du 
negrisme. 



unit)ersei yenaiil degenji tjui oni 
lo II jours «ispli r^ a cies posiliotis 
institutkiiindleSj (ftii done oni 
toTijours fail semblant de i^ioirft k la 
fiction tie i'fitat moderne, ceite 
simlegk aberrard^ datfienl limpide^ 
el les conlre-emlences af Empiie 
eiles-Tnemes acquierenl une 
Signification historique, Lor&que 
Negri affirme que c 'est la midiitude 
ijiii a engendre rEmpire, que fila 
souveimnete a prk une forme 
noiweUe^ amtpojsee d'une serie 
d'orgfifii^ties tmllonanx et 
supmnationmix imis sous une 
iogique unique de gouvemement», 
que i^r Empire est le snjet politique 
qui regif effeciwement les eehonges 
fuoudiau.i\ le pouroir sourenun qui 
goureme le motideif on eneore que 
'!:cet ordre s^^.r/fntuc .sourS uuejijnuf 
juridique:&, il uvfail tiullemetU ekil 
du uiofule qui Eenfoure mats des 
(imbitiom qui rauiment, Les 
negrist£s vculent que I Empire se 
donne desfijrmesfiirtdiqnes^ veulenl 
avoir erifiice d'cn.i: une sourertiinele 
personnelle, un sujel iusiitufiounei 
at}ec leqael contnu-ter ou dont fls 
pourraieni s^empciren La ''societe 
cii?ile mondiale'^ dont Us se 
rerlurueitf ne t rah if que leur desir 
d'Etiii Uiotfdial. ('rrtes. ilii arctncent 
bien quelques ffrefues, on ce qu'ils 
croienf eirr trL fie Eexi^tence d'un 
ordre uuirersd ru formation : ce 
seront les iulcrrcftfious imperiales 
au Kosuvo, e/f Smsfalie on duns le 
Oolfe et leur lep:itiimidmi 
spectaculaire par des ^^vateurs 
anirerselles ". Mais qaand bien 
meme FEmpire se doterait d^une 
f<t<;ude InstitutiormeUe posticke^ sa 



realite effecliee n 'en demeurerait 
pus mains concenfree dans une 
police et ane publicite mondiale.% 
respect iremen I le Biopouvoir et le 
Spectude. Que les guerres 
imperiales se preseuteuf eomme des 
"operations de police 
internationale'' mises en oeuvrepar 
des fbrccs d'interpasition " que la 
guerre en eUe-meme soit mise hors- 
la-loipar une forme de domination 
qui voudrait faire passer ses propres 
ojfensit^es pour df si tuples affaires de 
gestion inteiirurr. /.xfur une question 
policien' vt unn ptJiffqne - assui-er 
da trauqudlite. in seeurite et 
Eordrei^ -, Schmitt E avail deja 
entreru dy a soi:i:ante ans de cela et 
ne coutribue uullement a 
I Via borat ion progressive d'un "droit 
de police "^^ com me rent le rroire 
Xegri. Le eonseusns speriuculaire 
moment fine eouin- ft 'I ot? let "hat 
voyvu'\ fel on tel "diclateur^^ on 
'^terroriste'' nefonde que In 
legit imite (emporairr rf reeersible de 
i in ten r-t i f io u iuqj e ru j ii- ry u i s Vfi 
rerendiipie. La retklttion de 
Irdiuuati.r de Nuremberg degeneix's 
fyoftr fitut ef n iuqsorte quoi^ la 
det 'fsft iff ifuifaf eixde par des 
ui sffUH't 'H ji ulicialres u at ion ales de 
jui£er dr ( rimes qui out eu lieu dans 
des pays oil ils ue sonf me me pas 
connus comme tels. ne snuefionne 
pas Eavancee duu droit mondicd 
naissant. mais In suboixlinaliou 
acheuee de Eardre juridique a Eetat 
d'uigence policien Dans ces 
conditions^ // ne s'^ugd pas de mil iter 
en fovea rdun Efat uniiersel 
salvateur^ mais bieu de rarager le 
Spectacle el le Biopouvoir 



Close ayCciix qui n ^arrwent pas a concevoir le 
monde aulrernenl que dam les categories que 
EEtal liberal leur avait allaueesfont 
conramment mine de confondre EEtnpire nvec tel 
ou lei organisme supranational (le EML la 
Banque Mandiale, EOMCou EONll plus 
nirement EOTAN et la Commission Europeenne). 
De contre-sommet en contre-sommeL on les vail 
de plus en plus gagnes par le cloule^ nos "^anti- 
mondiaiisation^ let si a Vinterieur de ces 
pompeu^ edifices, derriere ces facades 
orgueilleuses, d n 'y avait RIEN?Aufond, its ont 
Eiuluition que ces grandes coquilles mondiales 
sonl vides, et c'est paunpioi ils les assiegenf 
d'aillenrs. Les murs de cespalais ne soul fid (s 
que de bonnes intentions, lis fu rent edijies 
ehacun en ienr temps en reaction a quelque erise 
mondiale;et depuis lors laisses la, in habit es, a 
foutesfins inuliles. I-ktr e^cernple. pour servir de 
leurres auj^ troupeaux du negrisme 
contestataire. 

Close ^ : fl u ^esl pas simple de savoir ou veul en 
venir quelquhm qui. au terme d'une vie de 
palirwdieSy affirme dans un article intitule 
IJfl Empire*, stade supreme de rLiTiperialismc que 
^dans Eactueile phase imperiaie, U n y a plus 
d^imperialisme^^ qui dicrete la mart de la 
dialectique pour en conclure qu'ilfaut <i:thSoriser 
et agir a lafois dans et conti^e EEmpire»\ 
quetqa 'un qui se place tantol dans la position 
masochiste d^xiger des iuslilutlons qu elles 
s\uttO'dissolvent, tantot dans cetlede les 
supplier d'exister. Aussi nefaut-d pas pari ir de 
ses icrlls, mais de son action historique. Meme 
pource qui est de comprendre an livre comme 
Empire, cette sorte de gloubiboulga theorique 
quiopere dans lapensee la meme reconciliation 
finale de toates les incompatibiUies que EEmpire 
reee de reaiiser dans iesfaitjs, d est plus inslructif 
d'observer les pratiques quis^en reciamenL Dans 
le discours des bureancrales spectaculaires des 
Tutc fji^nchej le lerme de ^peuple de Seattle» s 'est 
ainsi substitae, depuis quelque temps^ a celuide 
^multitude A. ^uLepeuple, rappelle Hobbes, estun 
certain corps ^ el une certaine personne, H 
laquelle on peat attribner une seule volonte, el 
une action propre : mais il ne se peat rien dire de 
semblabie de la multitude. C'est le peuple qui 
regne en quelque sorle dEfat que ce soit : car, 
dans les mo u a re hies memes^ cest le peuple qui 
commaude. ef (pu veut par la volonte d\in seal 
homme. Les partiadiers ef les sujets sont ce qui 
fa if In uudlilu.de. Ihreillemeut eu lEtnt populaire 
et en Earklocratique. les hatidanis enfoule sont 
la multitude, el In eour ou le conseiL c 'est le 
peuple,^ Toute la perspective fiegriste se borne 
done a cela Jorcer I Empire, par la mise tm scene 
de Eemergence d'une soi-disant '^societe cimle 
mondiale'', a se donner les formes de VEtat 




Close: Certains ont malu caraetedser i'^ogue 
impenale comme cetle des esclm^es sans mmtres^ 
si cela n ^est pas faux, elle serait plus 
afli'cjuatemenf specifiee comme celle de la 
Maiirise saQS maiti-es, dii souverain me.risfant, 
comme test le chevalier de Calvino. dont 
Farmure est mde. La place df( Prince demetire^ 
itn'isfblemenl occupi^e ptft LKPm:^nFlL I/ya la, a 
kifois^ nne ntpftfiv ithaoliic arec la rieilJe 
sonrerciinctf' pcrsojiiiclie el un accomplissemenl 
de cellc'iiJi' grand desarroi dn Maiire a 
loit jours eif de n 'avoir pour snjefs que des 
esidares. Le Priucipe legnaut nkdise ie parrido."Ee 
deratif fequtd nraif du s^inclmerla sonrerninete 
suijstaufielle [ii\ ok \iouy csclavc?? ik^ liuniines 
libres. Celle sotwerainete vide n'est pas ime 
noureaate hisUmque, a pmp/^ment pader 
meme si elk Pest msiblement pour POccidenL 
Lajfaire iciest de se defaire de la mefaplrvsique 
de la subjeclimte. Les Chinois. qui i^itf pris leurs 
quart iers hors de la metaphrsiquv de In 
sid)jcvdrih'' rufre le si^vieme et le hoisieme siecle 
arani nahr rrt\ seforgcrent alors une theorie de 
la safinfiu'nr/e ftttpersonuelle qui finest pas sans 
utilile pour comprendre les ressort,^ acktels de la 
domination ifupvriale. A Pelaboration de celte 
theone reste attache le nom de Han-fei-tsc. 
principale figure de Vecole qnalifiee d tort de 
""legiMe^ tant elle developpe unepensee de la 
narme plus que de la Loi. (^'est ^a doctrine, 
compilee aujourdltui st/us le litre T.n Tad tin 
Princf^, qui dicta la fondalion du pt^mier Empire 
chinois veritcddement unifie, par lecpielfut close 
la periade dife des «Rayaumes comhatiants^a. 
ilnefois rPffipirc etabli^ UEtnpereur, le 
soniferaiii de Is'in^/it bruler Pmii^rv de Han Fei. 
en 2i:j a{\ J.-C, Ce n 'est qii ^au XX' siecle que fit t 
exhume le te.Ttc qui avcdt commande loute la 
pratique de P Empire chinois: alors, done, que 
cclui-ci s\fihudrad. 

Le Prince de Han Fei. celui qui oecupe la 
Position, u >a7 Prince qu a raison de son 
impersonualf/(\ de son absence de qualiti\ de 
son iurisibilitC\ de son inactirite; d rPest Prince 
que da us la mesa re de sa resorption dans le 
Tao, dans la loie, dans le cours des rlufMrs. Ce 
fPestpas un Prince en un sensperssautt/L rest 
uu Principe, un pur ride, quioccupe la Position 
el demenre dans le non-agir. La perspective de 
rEtiqnre lepsfe est celle d\in Etat qui senuf 
parfudemenl immanent a la societe civile : 's^La 
loid'un Etat oii regne Pordre parfiiit est oheie 
anssi naiurellement que Fon mange quand on a 
faim el se conere quand on afraid : nul besoin 
dWdonnen^, explique Han Eei. Lafonction du 
sauverain est ici d^ariiculer les dispositifs qui le 
rendronf supe.rfiu, qui permeflront 
Pfutlon '<j:i f la lion cybern ef iqur. Si^ par certains 
aspech\ la doclriuc de Ihui Feifait songer ri 
certaines cons/ nu don de lapensee liherale^ elle 
n 'en afiumns la ndirete : elle se sail camme 
lluknii' de la domination ahsolue. Han Fei 
enjoint le Prince de j^'cn lenfr r/ la Voie de Lao 
Tse : *f!.e del esf inhumain ; d fmiie les hommes 
CO mute rhiens de paille: le Suiul eU inhumain. il 
trade le,'^ hommes comme chien de paille.^ 
Jusqu'a ses pins fidi'les minislres doivenl savair 
le pen de chose qu ih sont an regard de la 
Machirtc Impericdci ceu,i>la memes qui hier 
encore s'en ero^-aient les matlres doivenl 
redouter que s'abalte sur eux quelqu 'operation 
de '^morulisalion de la vie publique^, quelque 
fiingale de transparence, Uart de la domination 
imperiale est de s'absorber dans le Principe, de 
s^evanauir dans le neant, de det>enir invisible et 

30 



64 



La domination imperiale, telle que nous commen^ons a 
la reconnaitre, peut etre qualifiee de neo-taoiste, poiir 
autant qifori ne la trouve pensee a fond qu'au sein de 
cette tradition. 11 y a vingt-trois siecles, un theoricieii 
taojste affirmail aiiisi: <sll existe trois moyens d'asstirer 
Tordre. Le preininr s'appelie I'interet, le second s'ap- 
pelle la crainte, le troisienie les denominations, 
Uinterei attache le people an souverain; la crainte assm-e 
le respect des ordres; les denominations incitent les infe- 
neurs a emprunter la meme voie que les maitres. [*..] 
C'est ce que f appelle abolir le gouvemcment par le gou- 
vernement memo, Les discours par le disconrs meme. » II 
en concluait sans cliinoiser : «Dans le gouvemement par- 
fait, les inferieurs sont sans veitu» (Ilan-Fei-tse, Le Tao 
du Prince). Fort probablement, le goiivernement se per- 
fectionne. 



par la de tout imr^ de devenir 
insaisissahle el par la de tout lenir 
Le relrad du Prince n ^est ici que le 
re I rail du Principe .fiver les normes 
d*apres lesquvltvs: lex iq/vs seront 
juges et erafiic's, leifier a ce que les 
choses soienl nommees de lafa^on 
^qui eon vie nt^, regler la mesure des 
grafifi cat ions et des chdtiments^ 
regir les identiles el altacher les 
hommes d cedes- ci. S^en tenir a cela 
el demeurer opaque : lei csl Pari de 
la domination vide et 
dematericdisee, de la dominalum 
im[>6ritJe du relraiL 

*fLe Principe est dans rinvisible, 

CUsagc daii!* ]'inipi'evisil>!e. 

Vide tn *^alme, il est sans affaire. 

C»cbe, d demasque les tares. 

11 vnit sans etre vu, 

Emend sans eti*e entendti, 

II eoniiait sans eire devine. 

11 comprend ou les tliscours veiiieni 

b ineiier; 

Ne bo age ni lie mne, 

[I examine et il confronte; 

Chacim est a sa plaee. 

[Is ne eoiiiniuniqnent pas; 

Toiii est en ordie. 

II masque ses traees, 

Brouille ses pistes; 

Nul ne remonte a hii. 

II bannit rintelligence; 

ALandonne tout talent; 

11 est hors de poriee de ses ."sujets. 

.le cache mes visces, 

,r ex amine et je coiifmnte. 

Je les tiens par les poignecs; 

Je les etreins solideraent. 

Je les empeciie d'esperer^ 

J'abolis meme la pensee; 

|e supprime jusqu'au desir. [...] 

La Voie du Maitre^falre un joyau du 

retrait, reconnaitre les hommes 



eapables sans s'occuper d'affaires: 
faire les buns clioix sans dresser de 
plan. C'est ainsi cpi'on bii repond 
sans qu'il demande, qu'on abat 
Totivrage sans qu^d exige.» 

La Voie du Mai f re 



«Poini fie devode ses ressorls. 

Sans cesse inactif. 

Des clioses se passent aiix quatre 

coins du monde. 

Cimportanl Menir le centre. 

Le sage .saisit rbnportant. 

Les quatre orients i ejiondem. 

Calme, mactif, il attend 

Qu'on vienne le servir. 

Tons les eires qtie Tunivers recele 

Par leur ciarte a son obsctirite se 

deeelem. [...] 

Ne cliauge ni ne ituie, 

Se mouvant avec les Deux 

Sans jamais avou" de cesse. 

Suivre la raison des ehose^: 

Cbaque etre a lute plaee, 

Tout objet un usage. 

Tout est la oii il se doit. 

De baiit en bas, le non-agir. 

Que le eoq veille sur la nuii, 

Que le eliat attrape les rats, 

Chacun a son emploi; 

Et le Maiire est sans 6moi. 

La metbode pour tenk I'Un: 

Parrir des Noms. 

A nonis eorrexits, citoses 

assui-ees. [ . , . ] 

Le Maitre entreprend j>ar le Nom. 

[..,] 

Sans agir, d gouverne, [.. .] 

Le maitre de ses sujets 

Taille Tarbre constanimeni 

Pour qu'd ne soit pas proliferant. » 

Manifeste doctrinal 



65 



Tontes les strategies iiBperiales, c'est-a-dire aussi bien ia 
polar isat ion spectaculaire des corps sur dts absences 
adequates que la teneur constatite que I'ON s'attache a 
eutretenir, visent a iaire que T Empire n'apparaisse 
jamais comme tel, comme parti. Cette sorte de paix tres 
speciale, la paix annee qui caracteiise i'ordre imperial 
s'eproiive comme d'autant plus suffocaute qu'elle est 
elle-meme le resultat d'une guerre totale, muette et 
continue. Ue.njeu de Toffensive, ici, n'est pas de rempor- 
ter qiielqu'ai'fronlement, mais an contraire de faire qiie 
raffroutement n'aitpas lieu, de conjurer Fevenement a 
la racine. de prevenir toute saute dUntensite dans le jeu 
des formes-dO"vie, par quoi du politique adviendrait. Le 
fait que rien ii'arrive est deja pour TEmpiie une victoire 
massive. Car face a r«ennemi queiconqiie», face au Parti 
Imaginaire, sa slrategie est de «siibstituer a revenement 
que Ton voudrait decisif, mais qui reste aleatoire (la 
bataille), une serie d'actious mineitres mais statistique- 
ment efficaces, que nous appellerons par opposition^ la 
non-bat^ille»(Guy Brossollet, Essai sur la non-balaiile, 
1975). 




66 



T;Empire ne s' oppose pas a nous comme un sujet qui nous 
ferait face, mais comine un milieu qui tious est bosdle. 



31 



NouDslie fonne de 
commimaiite : 
s ■iiffirmer de maniere 
guernere. Siiion Pesprit 
s 'affalblit Pas de 
"yanlin \. ""esquiver ies 
masses "^ ne stjffii pas* 
La guerre (mais sans 
potidre^ e.ntre hs 
diffirvntes penseesi 
Et iears arrfteesl 

Nietzsrhe 
fmpitenis posthtimt'^ 




67 



68 



Tons les corps qui ne peuvent on ne veiilent attenuer leur 
forme -de -vie doivent se reiidre a cette evidence : ils sont, 
nous sommes les pa Has de F Empire. II y a, an ere 
qiiekyne part en iioiis., ce poiol; d'opacite sans retonr qni 
est comine la marqne de Cain et qui remplit les citoyeiis 
de terrenr siiion de baine. Manicheisme de T Empire : 
d'nn cote, la nonveOe hinnanite radieuse, soignensement 
reformat ee, trans par ente a tons les rayons dii ponvoir, 
idealement dennee d'experience, absente a soi jnsqii'au 
caiicer : ce sont les citoyens, les citoyens de T Empire* Et 
puis il y a nous. Nous, ce n^est ni un snjet, ni rnie entite 
formee, non pins qn'nne mnltitude. Nous, c'est une 
masse de mondes, de mondes infra-spectaculaii^es, inter- 
sticiels, a Texistence inavonable, tisses de solidarites et 
de dissensions impenetrables an pouvoir;et puis ce sont 
aussi les egares, les pauvres, les prisonniers^ les voleurs, 
les criminels, les fons, les pervers, les corrompus, les 
trop-vivants, les debordants, les corporeites rebelles. 
Bref :tous ceux qni, snivant lenr ligne de fuite, ne s'y 
retronvent pas dans la tiedeur climatlsee du paradis 
imperial. Nous^ c'est tout le plan de consistance frag- 
mente dn Parti Imaginaire. 



Ponr autant que nous nons tenons en contact avec notre 
propre pnissance, ne fut-ce qn'a force de penser notre 
experience, nous representons, au sein des meUopoles de 
PEmpii-e, im danger. Nons sommes Vennemi quelconque. 
Celni centre qui tons les dispositifs et toutes les normes 
imperiales sont agences. Inversement, Fliomme du res- 
sentiment, rintellectuel, riinnnmodeficient, ritufnaniste, 
le greffe^ le ncvrosa offrenl le modele du citoyen de 
TEmpire. D'eux, ON est sur qu'il n^y a rien a craindre. Dn 
fait de leur etat, ils sont arrimes a des conditions d'exis- 
tence d^ine artificialite telle qne seul FEmpire pent les 
lenr assnrer; et tonte modification brutale de celles-ci 
signifierait leur mort. Ceux-la, ce sont les coOaborateurs- 
nes. Ce n^est pas senlement le ponvoir, c^est la police qui 
passe a tr avers lenr corps. La vie nmtilee n'apparait pas 
senlement coinme une consequence de Tavancee de 
FEmpire, elle en est d'abord une condition, Ueqnation 
citoyen =fUc se prolonge dans Fextreme felure des corps. 



32 



69 



70 



71 



Tout ce que tolere rEmpire est pour nous semblablement 
exigu : les e spaces^ les mots, !es amours, les tetes et les 
cwms : autant de garrots. Ou que nous allions se forment 
presque spontanement autour de nous de ces cordons 
sanitaires tetanises, si recoriTiaissabtes dans les regards et 
dans les gestes. II suffit de si peu de chose pour etre iden- 
tifie par les citoyens anemies de T Empire comme im sus- 
pect, comme un dwidit a risque. Un marchandage per- 
niaiieiit se joue pour que nous reuoncions a cette iutimite 
avec nous-memes dont ON nous fait tant grief. Et en 
effet, nous ne tiendrons pas toujours ainsi, dans cette 
position dechiree de deserteur interieur, d^eti^anger apa- 
tride, d'hostis trop soigneusement masque. 



Nous n'avons rien a dire aux citoyens de TEmpirc : il fau- 
drait pour cela que nous ay ions quelque chose en com- 
mun. Pour eux, la regie est simple : soit ils desertent, se 
jettent dans le devenir et nous rejoignent, soit ils restent 
la ou ils sont et ils seront alors traites selon les piincipes 
bien connus de Pliostilite : reduction et aplatissement. 



L'hostilite qui, dans rEmpire. regit tant le non-rapport a 
soi que le n on -rap port global des corps entre eux, est 
pour nous Vhosih. Tout ce qui veut nous Textorquer doit 
etre aneanti. Je veux dire que c'est la sphere me me de 
l^hostiHte que nous devons rediure. 



^ Cy La sphere de Fbostilite ne pent etre reduite qu'a etendre 
4 ^ le domaine ethico-politique de Tamitie et de Finimitie; 
c'est pourquoi T Empire n'y parvient pas, en depit de 
toutes ses protestations en faveur de la paix. Le devenir- 
reel du Parti Imaginaire n'est que la formation par 
contagion du plan de consist ance oil amities et ininiities 
se deploient librement et se rendent lisibies a elles- 
memes. 



^ Q L' agent du Parti imaginaire est celui qui, partant de la ori 
i ej il se trouve, de &a, position^ enclenche ou poursuit le pro- 
cessus de polarisation ediique, d^assomption dif ferentielle 
des formes 'de -vie. Ce processus n^est autre que le Tiqqun. 



33 



74 



Le Tiqqun est le devenir-reel, le devemi'-pratique du 

monde: le processus de revelation de toiiie chose comme 
pratique^ c*est-a-dire comme preiiant place dans ses 
liniites, dans sa signification immanente. Le Tiqqiiin, 
c'est que chaque acte, chaque conduite, cliaque enonce 
dotes de sens, c^est-a-dire en tant qiCevenement^ s'ins- 
crive de soi-meme dans sa metaphysiqiie propre, dans sa 
cormnuuaute, dans Bon parti. La guerre civile veut seiile- 
mein dire : le monde est pratique; la vie, heroi'qiie, en 
tons ses details. 



'^ ^ Le mouvement revolutionnaire n*a pas ete defait, 
L ^ comme le regrettent les staliniens de ton jours, en raison 
de son insuffisante unite, mais a cause du tiop faible 
niveau d 'elaboration de la guerre civile en son sein. A ce 
titre, la confusion systematique entre hostis et ennemi a 
eu I'effet debilitant qtie Ton salt, du tragique so%'ietique 
au comique groupuscuiaiie. 

Entendons-nous : ce n'est pas F Empire qui est T en- 
nemi avec lequel nous devrions nous mesurer et les 
autre s tendances du Parti Imaginaire qui sont pour nous 
a u tant d'liostis a liquider, mais bien le contraii'e. 



76 



77 



78 



Toute forme-de-vie tend a se constifuer en commiuiaute, et 
de cormnunaute en monde. Chaque monde^ lorsqu'il se 
pense, c'est-a-dire forstpi'il se saisit strategiquement dans 
son jeu avec les auti'es mondes, se decouvre conmie confi- 
gure par une metaphysique particuliere* qui est, plus 
qu'un systeme, une iangiie, m langue. Et c'est alors, lors- 
qu^il s'est pense., qne ce monde devient contaminant : car il 
salt de quel ethos il est poiteur, il est passe maitre dans un 
certain secteiu* de Fart des distances. 



Le principe de la plus intense serenrte est, pour chaque 
corps, d'aller au bout de sa forme -de -vie presente, jus- 
qu'au point oil la ligne d'aceroissement de puissance 
s\'vai!ouit, Chaque corps veut epuiser sa forme-de-vie, 
lii Ijiisser morte deniere soi. Puis il passe a une autre. 11 a 
gagne en epaisseur : son experience Fa nourri. Et il a 
gagne en souplesse :il a su se depreiidre d'une figure de 
soi. 



La oil etait la vie nue doit advenir la forme-de-vie. La 
nialadie, la faiblesse ne sont pas des affections de la vie 
nite, generic[ue, sans etre au premier chef des affections 
de notre forme- de- vie singuliere, orchestrees par les 
iinperatifs contradictoires de la pacification imperials 
En rapatriant ainsi sm" le terrain des formes- de-vde tout 
ce que FON exile dans le langage plein d'embarras de la 
vie nue, nous renversons la biopoHtique en politique de 
la singula rite radicale. Une medecine est a rein venter, 
une jnedecine politique qui partira des formes- de- vie. 



^ 



34 



79 



Dans les conditions presentes, sous TEmpire, toute agre- 
gatioii ethtqiie ne pent que se constituer en machine de 
giK^rre. IJne machine de guerre n'a pas la guerre pour 
objet;au contraire :elle ne pent ^faire la guerre qu'a 
condition de creer autre chose en meme temps, ne serait- 
ce que de nouveaux rapports sociaux non-orga- 
niques^(Deleuze-Guattan, Milk plateaux). A !a diffe- 
rence d'une armee comme de tonte organisation revolu- 
tionnaire. la inachiTie de guene n'a avec la guerre qn'un 
rapport de supplement. EUe est capable de menees 
offensives, elle est en mesure de livrer des batailles, 
d'avoir on recoin-s delie a la violence, mais elle n'en a pas 
besoin pour mener une existence entiere. 



80 



Ici se pose la question de la reappropria- 
tion de la violence, dont les democraties 
biopolitiqiies nous ont, avec toutes les 
expressions intenses de !a vie, si parfaite- 
ment depossedes. Corninen^ons par en 
linir avec la vieille conception d'une mort 
qui surviendrait an terme, comme point 
final de la vie. La mort est quotidienne^ 
elle est cet anienuisement contiiiu de notre 
presence sous Teffet de Timpossibilite de 
s'abandonner a nos penchants. Chacune 
de nos rides, chacune de nos maladies est 
un gout auquel nous n'avoos pas ete 
fideles, le produit d'mie trahison de notre 
forme-de-vie. Telle est la mort reelle a 
quoi nous sonimes soimiis, et dont la cause 
principale est notre manque de force, Viso- 
lement qui nous interdit de reiidre coup 
pour coup au pouvoir, de nous abandon- 
ner sans Tassurance que nous devrons le 
payer. V'oila pomquoi oos coips eprouvent 
le besoin de s'agreger en machines de 
guerre, cai' ceia seul nous rend egalement 
capable de uivre et de latter. 




I 




Ordre de Requisition 

Kii atrord fl\*f !<■ fonjik* l*«fi!-ien il^' h IJt*traliori 11 
r^! i\Mi\v^ ki rOqiii^itioii flu tlivitim* tlin* >^ot•k^ of finds flV^Hjit^nw 
A ill* ia louilitti il<^ -i(m*kH (*liinii*"Hlin^. 

LH' pliis la tolaJilr ili*^ i^m'Vs triielilu snMiirir|iie el dc 
I'liliini*** lU* jwitaw^^ srront iui> i\ h\ (Ji^jmsilidii dc^ rlicl'^ K V. I. 
;i tiiii'- Ir*' i'H-hiH<jii> <]iii JViiliH-hnU ki .R^|iiisiinni iiiei' I'tiidr iJe 
lnu^ liKHl^i'liM'Jll!.. foiri*^ li h:|Hi'^n»llirit> di' l;i r^■>i■*^Jli^^^^ 

Ti'd i\m-^ 1*^ 1*1 1 1 *J'^ bbPM|inT cli^s ItuiUt-illi'^ iiiiTmiiam'> iiiHi- 
fJ^ai>* jiJU»4ilktil*''^. iii- .. 

*]4jiH(K>si!i<m ifiim' lioiiU'ilk' iiUfudinin' \ 

1/% 4'adLdm snihuiqm 

Ki>^iclii^3E h hiJUiiMllr ibHr* Mil (liwnH iU' \Ki\tm- fart I'li- 
r^illi^ a I1iUi'TiiHu% sjsijHimlrt'jf, fi)rifeMif-rtl tk v\thn-AU\ 

I J- kns lit' Li IhmiIviIIi" iHiHatK^- snr Vtibii-tut mv\ \Wu\r 
fit Ciiiil;i<'l (III riilt^ratc i*l |H*<noi|UU riiifNrtmiaikMi ilu iwiMitiigo rl 
riafvfiilir ■!» \<'liti-iil<* ^hi dii rliiir vi?^N 



\^ 



*iJ hmi Vm. 



t:Uvt 1l(Hiioind ik^^ F. h\ 
Sijnie I HOL 



-:y 



81 



De ce qui precede on deduira sans peine cette evidence 
hiopolitique :il n'y a pas de mort ''naturelle'', toutes les 
inorts sont des morts violentes. Cela vaut existentielle- 
ment et histonquement. Sous les democraties biopoli- 
tiques de FEinpire, tout a ete sociahse;chaque mort 
rentre dans un reseau complexe de causalites qui font 
d'elle une mort sociale^ un memtre; il n'y a plus que du 
meurtre, qui est tantot condainne, tanlot armiistie, et le 
plus souvent meconnu. A ce point, la question qui se 
pose n'est plus celle du fait du meuitre, mais celle de son 
comment. 



35 



82 



Le fait n'est rien, le comment est tout. Qu'il n'y ait de fait 
que prealablement qualifier le prauve suflisamment. Le 
coup de maitre du Spectacle est de s'etre acquis le mono- 
pole de la qualification, de la denomination; et, a paiiir de 
cette position, d'ecoider sa metaphysique eii contrebande^ 
Hvrant coinme faits le produit de ees interpretations frau- 
dnleuses. Une action de guerre sociale est uu "^acte de ter- 
rorisme", tandis qu\me intervention lourde de TOTAN, 
decidee de la fagon la plus arbitraire, est ime "operation de 
pacification^*; im enipoisonnement de masse est une epide- 
niie, et Ton appelle ^Qu artier de Haute Securite* la pra- 
tique legale de la torture dans les prisons democratiques. 
Face a cela, le Tiqqim est an contraire raction de rendre a 
chaque fait son prop re comment, de le tenir, menie, pom' 
seal reeL La inort en dnei mi bel assassinat, une demiere 
phrase de genie piononcee avec pathos, snffisent a effacer 
le sang, a humaniser c^ que TON repute le plus inliuniain : 
le meiirtre. (>ar dans la moit phis qu'ailleurs, le comment 
resorbe le fait. Entie ennemis, par exemple, rarme a feu 
sera exchie. 





83 



Ce monde est pris entre deux tendances, Tune a sa liba- 
nisation, Taiitre a son helvetisation; tendances qui peu- 
vent, zone a zone, cohabitee Et en effet, ce sont la deux 
manieres singulierement reversibles, quoique apparem- 
ment divergentes, de conjurer la guerre civile. Le Liban., 
avant 1974, n'etait-il pas suinomme la ^Suisse du 
Proche-Orient» ? 



36 



84 



Dans le cours du devenir-reel du Pard Imaginaire, nous 
rericontrerons sans doute de ces sangsues livides : les 
revolutionnaires professioimels- Gontre l^evidence que 
les seuls beaux moments du siecle furent depreciative- 
ment appeles ^guerres civiles^, ils iront tout de meme 
denoncer en nous «la conspiration de la classe domi- 
nante pour abattre la revolution par une guerre civile.^ 
(Marx, La guerre civile en France) Nous ne croyons pas a 
la revolution, deja plus a des ^revolutions mole.culaires», 
et sans retenue a des assornp lions differenciees de la 
guerre civile. Dans un premier temps, les revolution- 
aires professionnels, que leurs desastres repetes n'ont 
qu'a peine refroidis, nous diffameront comnie dilet- 
tantes, conune traitres a la Cause. Os voudront nous faire 
croire que FEmpire est Fennemi. Nous objecterons a 
Lem- Betise que TEmpiie n'est pas Tennemi, mais Vhos- 
tis. Qu'il ne s'agit pas de le vaincre, mais de I'aneantir^ 
et qu'a la limite, nous nous passerons de leur Parti, sui- 
vant en eel a les eonseils de Clause witz au sujet de la 
guerre populaire : «La guerre populaire, comme quelque 
chose de vaporeux et de fluide, ne doit se condenser nuUe 
part en un corps solide;sinOfi rennemi envoie une force 
adequate contre ce noyau, le brise et fait de iiombreux 
prisonniers;le courage faibiit alors, chacun pense que la 
question principale est tranchee, que tout effort ulteneur 
est vain et que les armes sont tombees des mains de la 
nation. Mais, d'autre part, il faut bien que ce brouillard 
se condense en certains points, forme des masses com- 
pactes, des nuages mena^ants d'ou enfin peut surgir une 
foudre terrible. Ces pomts se situeront surtout aux ailes 
du theatre de guene ennemi.[,..] II ne s'agit pas de bri- 
ser le noyau, mais seulement de ronger la surface et les 
angles. » (De la guerre) 



851 



Les enonces qui precedent veulent introduire a une 
epoque de plus en plus tangiblement menacee par le 
deferlement en bloc de la reaJite. Uethique de la guerre 
civile qui s'y est exprimee re^ut un jour le nom de 
«Comite Invisible*. EUe signe une fraction determinee 
du Parti Imaginaire, son pole revolutionnaire. Par ces 
lignes, nous esperons dejouer les plus vulgaires inepties 
c[ui pourront ett^e proferees sur nos activites, commc sur 
la periode qui s'ouvre. Tout ce previsible bavardage, 
comment ne le devinerions-nous pas, deja, dans la repu- 
tation que le shogunat Tokugawa fit a la fin de I'ere 
Muroniachi,et dont un de nos ennemis observait juste- 
ment : «Par son agitation meme, dans Tinflation des pre- 
tentions illegitimes, cette epoque de guerres civiles se 
revelerait la plus libre qu'ait coimu le Japon. Un ramas 
de gens de toutes sortes se laissaient eblouir. C'est pour- 
quoi on insistera beaucoup sur le fait qu'elle aurait ete 
seulement la plus violente» ? 



37 



Tiqquii 



DERMER AVERTI8SEMENT 
AU PARTI IIVIA(;iI\AIRE 

conreniant rpspttre piihlir 







^ 



Irlirk IVrmirr 

iii i-m-iilniiiM] .if^ iiijir*hnn,li^-^ r ,wn(„» i.,,,,,., \^ 

|:Mpr-.tniiMv if rjiii ri i*|i|iiinfrn» » ]H>iN,,|itir ii|j|iiir- 



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^ ifct fail r' fii I M t- i injjiifi^, (>ii\ ijin %■ nh-til ^ uifiiL^MT 

\ \y Mini iJf Iriir |>liiti tfn- 4|im> ii> r^|HH-i>H ,je- liii^ir. di^^ 
i^iihri|ii4^ *'i jniiit'* liiii«<|Mirk^ miiriiuc*". m ri-( 
rfFi^ Diiii^ Li hililiiiilt^^qiir. it y h 1('^ Inn >. I)ai|<« li^n 
hu-pHTT-., il T, It h- \\t\i\. [iKtii" Ji'" |»jitUktti^. 4 > 11 
Ir'- fafnillf'^ I Ji vie ♦h fiiiir ^ir imMiK'llT-<. ili*t*- 
tluililr^x rhiM|t|i' i]H*t(ti'iil a *M |*lmr TVnii r^i rn 
urdrr. Nul iw * I'li pluint 

ArtiHr S 6JJi 

1^ dt-irfinir*- iiUMtl a hi fcHMnifMi ^h rinir II ninii 
ilaiiP 1 liiir^nilr. k fi-lnplwYifiriil |»n'Vii p<i>4ir Ir^ 
r^» iM4i»iii- iiii|irrviiH, Pi Mir \r hi/en-Hn' i%f UiiJ», Ir- 
rihiyrii^ ^iiH in%'ll^ ii »tr liy>ii%rr tiir lit \*m- 
jtiiiilii|iir liir% «lt'^ fi'if% itnrjiiiiMV ^ k Imr iiinirHiti. 
H iiirmitlir«i rr^ilu'r^. par Ip" wnii-r-- dn Mini^ipn' 
ilf" lliiiriiiur fM ili-^ la < iiImiit. Nil?. NjcrMi d mv~ 
lti«iiii r -*mx \a |iiiijr t«iife» '^-nir It ii'i'!%l p«* Miff rfll 
d'rin* Htiiiiiblr mwv I'ui, iin'iin^ m ^tnj* fi«« rn fffek'^ 

%riiclr 4 

\ I'ltJiijtM^ riifiim r-l iiHMifih' till iidiilif-fi'fen'iil 

Or **duln' *«-i n*^KHi-»iJtti- ii**viiiii hi Ijim dii rmii- 
|M»nritifMil lit' I i'lifaiii (|iii liii i-l linrilimV Kii ni*^MM 
A' kiir htrniKfiiiti p-^^i lo -*» mli' fii*'*tn- iiiii<iiiH.ilrli- 
v% (litii- 1 iiiirr»*t iiMHiii*iif l*'iir ik'vr'l»nijKHH*iii I*** 

♦ llfrtlll- II iHM !•«>< Il*»* !*■ I* *"**■' '^*"»" J * -jiJH'*' JIIiIiIh 

inif- i\* hi -iin«'ilijiii*i il** l« "ir- *iiliiii»— n'lin'iii- In 
liHii rii* rk tmi^ h^rtihmt- -4- vh%^^-u\ I'ii iii'ii\ 
i:RHi(« > . J*- hM'*"r»"*^'"l"^^ *l*" rri.^'*^*"' '**' *« 
Kiiaiiiif ri kf-vji^l"" iiVti.|i<.-^. *(*i ilit«i%M*ni *l< pJa 
.11 **Hj^ Pniiwir iii\t'i» .iMuKi r-*iir*' ' 



fMliriii'4*'-iiitilitiri<^ *'*i \ijr«iriir piifilirr* ntH»ii- 
diriitit'iiuiif ibiii^ lit |»n'-**" naiiiiiUiV *ah»ltr-ii- 
tif-itt lit- riintJi-r ihiii^ li'H linn jiMl-Ui ' rtiiri' iiciif 
Innn-- iH vitifci Iti'Htr- tn'uii nuriirii i + ii*- 
11 -HI, Uv lifiiiiiir. Irx rii»ili1iiliitA *i r*ntl *'U r«'Mili»lit' 
ti4i n* uux jHHiii- ili- pill* fi»rti' itfflttim iv oit il" 
|iitrtt<T|H'rii 11 I 4rilirtriiriu|i 'i^ ^'X^" 1'^'* h'^' i""pl<" j, 
rp|,KMi>*-»)iiii tfii iU I oit^iiiiif-iit, f 0^\/ 1^ ItD^tI** 



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jiliU' fjii»' i*'^ i*irj>» imii 



xH'iiiliai' 
iiifi^ririiH^ mi\ luiriii*^ 



Arlii-I» 6 

Hii lir 111 vir r-i Ir I*' liliriir t r imnllH'iir r'-i 
Hiim' wbi^M-iKr i|ni m- itM".iirt ''ii -|iiiinliii ^ 
ritsinrB Of i-ltartiii If ^-lii «!** in>- I'mv^ \» nil 
R^pv b tniii*|MirrFM^-. r^jiur U- iMHtluiir: n- ^m 
m ebr^4ir pu^ it *n- iiiiHHn'r ilwTi ti** M^iilriH»'iii- 
pur \k. 41 *r ratiipr: pi umt iT qui rlw-n hr « -<' 
i'Hi'iirr litiil 4*in^ iPtiii jwmr hi|!»|Hr(, II r^i ptir 
4^ifi^t|iirtii flu ilrvf«r ti iti|ern'fifr 4ii BHt|MMn«ir 
iJr faiiv tli-«|iitij|jtn' miiu- iHKicilP 'I*' Mfin* vif. 1^- 
Biii|Hiii^iiii vfui *n<ri- Uiiilu-iir. H il I*- fxmi. il U' 

Artlrip T 

Pinir bi Micijnir iU- um- il niiiMi-nl i|iir J i"|Mi<j*- 
piitilit !44iit trttrfEntirmt'ttt -iir\i ilU^ Ui nil U' i (Hitri*- 
Ir riniifiirt jitifiitrffiil \m UmU- *-^t iitviirV '» n-jirinirr 
rn Hill "^riii UHit i mlifMiftfiiiriii i-iMiimtttvii Ui ili|eiii 
Ir liiiiiuuiM' Inui ra***rtiililt'iiii*iii kiiMJiiyiiiH-. iiMiir . 
odHhIiiiii- itimntuilp ilrvnmi thuw ■■m- -►iMiialt^ juy 
|Mitr«Hiillp> tir r Ariiiiii iV'\rtJtivf lir IVfiviintn- 

\ Pr;i IViumuT II'*' tt^fiil- ilii j^ifii liiiitjEtiuMf r^ j 
1 1^1 mil II* III-,, r t-M till ili-%i»ir filmy I iT^r i-^l JApiriwmT/ 
IrurljtPii. **i piiur If Imu lir M»Uh. , ^w<a^^^ 

Artkl*^ 8 * 

Lr^jKii^- |iiihlir ewT IJI I'^jHiir m'ttlpi\ r'i'Hi-k-tlirr 
Hi«* lO«iir iiiHiiirr^taiicBi il i'\i»h'iirT -iiiaiiUrtr \ 
rpprvm^iii^ iitir iiMf»itiii' ii VuiU^^rilr tlaiilrui Itmi 
H*m lii-^iiriiiiii^ irtif i-il n'uvn% tiitilkilif-r tit I mill 
i W-*t If" .1* ii'i i iiJ 1 1 - * « inlmlf- C It n I [ ti III ( 1 J i . I ■< H IT 
rpinlrr wifmistUt'i ih' U'lli'- iiiiiiiift'^lJiiltiit'*. il*»itl -m 
n^ijt i|iiril*-- iiiMilfriiliir* imiHuiur^ ill* - <»<iyi'i«iir 
iH-iil il in»- i''H»f'if'»V*'" ViVt ^ ri^M* r 

Vlll- M MM'lvt.111- I i-il-tltllili- li*- i rlU ijlll |Ml 

Untr i'i»(ii|i4rni'iTi»'fii. *mi *"imirilMir k n *\].u- l*iMrii 
i4i{r *v^ priilri|N*- itillr ili m*i ^hi|T>r**r4»^ 

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RIlvX M. IHM I ri IS \KHI\ I H. 



f 



ni.uxiKif avi:rtissi:\ikm <H 

l..*»..i...,M^. -k U-,Mf ..ibluVfTiuu... ,.. f ,I..,.„.„.Z Ann. iJ,.n.^ n.i,ln.k /.l.4^ 
Iiltniiiriii i __^.. T 1 f 1 . 



ln-r-^MiiM. 1 r i{ur n iip|iunii'rii a j»rr*ti 
IHMII ii IKtiit 11 nil itinrnlr u Ll -n'-llin 



I «^ Uiirruux NfiiU (alt^ |Mnir trJt\atM«T l^i |>18^' 
(nitv |Niiir lifiiiijrt'r, t mv iiui vcnlnK st^uuu^r 

rffr|, U^iii" biVrltli«jf1ic«|iM' Av a W-s Inn-*-. I>;iiiii< le^ 

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iini* <loiLiiri- liltjmnr i|iii M' tiit-hiirr rii ijiuiiiuu^ 
r\a( ti'-. (,|i^luii-i|]| Ii* ^M *l«* int- jiPwr-* tk iiij 
ri'lfiir In trHii%Hirt>iH-r. rt'mii' |r iHrtibinir . tr qiii 
iir i'|ii'r/lir |i«Mflh u -it* nuimrrr I'Ui'ri'lir' ^Milriiirtit 
\tttw ln,;ii '«(' Aii'litT : ft i4iut ri' i|iii ehrn'lir it ?>c 
I'iit'lii'f fiiiil jftn' H'nu jhhif -vii^pr*! II i*^l linr 
> < uiiigfliiijjf/ijii ill vi»ir ■If'in^i'irtui ■■ 4u Eli* 'im hi voir 
t dlt- Um^' ili^|Miriiiirr u»*iir n^Muiti- *ii" \Mrr w. (j* 
I Biii|fimMiir \ru\ v*i<« Imulhiir, > il Ir litui. il Ir 
irtiirr nm^, ^ 



iljiiE'. limlUti I'll *^ viHi|irji iirtiirr nm^, J 



^-- ^rSlf .tm^ /" ^ ! f *Mtf ** ^imu' <ti' tii»*. il iinni^ir i|iir 1 V^pwt 
.bin. rim..:rul. n liu^.i^-ifl m ,J.u u^ k. ^1. fctiiniii. .iMHW^W.ak v^i uiMt.^n«^^ 



iitii\i-ilf 



|nil]lii|ur liif*' ilr- fAr- t.riiiii*i'<2^ '"^ 
;ir Tfifi^ri *ur M ' U ll Hiti ifi^ '^; 1 



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(f I, itfi^inmUH"! jiT.yi-*i/r^».tnl 




,i,m^-<^fiiiii i^^wuTit' iiti fli^TT^TW 

*m^ti( 

ilHfllMHHHIH*^'"''*" 

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Tiqqun_ 



cyfoemetique 



^ 





«Nous pouvons rever k un temps oil la machine ^ gouverner vien- 
drait supplier - pour le bien ou pour le mal, qui salt?- Tinsuffi- 
sance aujourd'hui patente des t^tes et des apparels coutumiers de 
la politique,^ 

Pfere Dominique Dubarle, Le Monde, 28 d^cembre 1948 

«I1 y a un contraste frappant entre le raffinement conceptuel et la 
rigueur qui caract^risent les d-marches d'ordre scientifique et 
technique et le style sommaire et imprecis qui caract^rise les 
demarches d'ordre polidque. [„.l On est amen6 k se demander s'il 
y a la une sorte de situation ind^passable, qui marquerait les 
limites definitives de la rationality, ou si Ton peut esp6rer que cette 
impuissance sera un jour surmont^e et que la vie collective sera 
finalement entierement ratio nalis^e.» 

Un encyclop^diste cybern^ticien dans les ann^es 1970 



I 



«il n' est probablement aucun domaine 
de la pens^e ou de ractivit^ mat^rielle 
de rhomme, dont on puisse dire que la 
cybem^tique n'y aura pas, tot ou tard, 
uoroleajouer.» 

Georges Bouianger, Le dossier de ia 
cybernitiquey utopie ou science de 
demain dans le monde d'aujourd'hui 
1968 

«Le grand circonvers veut des circuits 
stables, des cycles ^gaux, des 
repetitions pr6vlsibleSp des 
comptabiiit^s sans trouble. II vent 
^liminer toute pulsion partiellej il veut 
immobiliser le corps. Telle raim^t^ de 
rempereurdontparleBorg^s, qui 
d^sirait une carte si exacte de Tempire 
qu'eUe devait recouvrir le terrltoire en 
tons ses points et done le redoubler k 
son 4chelle, si bien que les sujets du 
monarque passaient tant de temps et 
iisaient tant d'^nergies a la fignoler et k 
Tentretenir que Tempire "lui-mSme" 
tombait en ruines k mesure que se 
peifectionnait son relev6 
cartographique, - telle est la folie du 
grand Z^ro central, son d^sir 
d' immobilisation d'un corps qui ne 
peut "etre" que repr^sent^.w 

Jean-Frangois Lyotard, tconomie 
libidinale, 1973 



«Ils ont voulu une aventure et la vivre avec 
vous. C*est finalement la seule chose h dire. Us 
croient r^solument que le futur sera modeme: 
different, passionnant> difficile surement. 
Peuple de cyborgs et d 'entrepreneurs aux 
mains nues, de fievres boursi^res et 
d'hommes- turbines. Comme Vest deja le pre- 
sent pour ceux c^ui veulent le voir. lis croient 
que i'avenir sera humain, voire f^minin - et 
pluriel; pour que chacun le vive, et que tous y 
participent. Ce soot eux les Lumieres que 
nous avions perdues, les fantassins du pro- 
grfes, les habitants du XXI^ sifecle. lis combat- 
tent rignorance, f injustice, la misere, les souf- 
frances de tout ordre. lis sont la ou 9a bouge, I^ 
oti 11 se passe quelque chose. Us rre veulent 
rien rater, lis sont humbles et courageux, au 
service d'un int^r^t qui les depasse, guides par 
un principe sup^rieur. lis savent poser les pro- 
bl ernes mats aussi trouver les solutions. lis 
nous feront franchir les fronti^res les plus 
p^rilleuses, nous tendront la main depuis les 
rivages du futuL lis sont THistoire en marche, 
du moins ce qu*il en reste^ car le plus dur est 
derri^re nous. Ce sont des saints et des pro- 
phfetes, de v^ritables socialistes. Cela fait long- 
temps qu'ils ont compris que mai 1968 n'^taii 
pas une revolution. La vraie revolution, ils la 
font. Ce n'est plus qu'une question d'organi- 
satijoo et de transparence, d' intelligence et de 
cooperation- Vaste programme I Et puis. . . » 




Pardon ! Quoi? Que dites-vous? Quel programme? Les pires 
cauchemars, vous le savez, sont souvent les metamorphoses 
d'une fable, de celles que Ton nous racontait lorsque nous etions 
enfants afin de nous endormir et de parfaire notre Education 
morale, Les nouveauxconquerants, ceux que nous appellerons 
ici les cyberneticiens, ne forment pas un parti organise - ce qui 
nous eOt rendu la t^che plus facile - mais one constellation dlf- 
fuse d'agents, agis, possedes, aveugl^s par la m^me fable. Ce sont 
les assassins du temps, les crois^s du M^me, les amoureux de ia 
fatalite. Ce sont les sectateurs de I'ordre, les passionnes de la rai- 
son, le peuple des intermidiaires. Les Grands Recits peuvent bien 
etre morts comme le repfefe a souhait la vulgate postmodeme, ia 
domination reste constituee par des fictions- maitresses. Ce fut le 
cas de cette Fable desAbeiUes que publia Bernard de Mandeville 
dans les premieres ann^es duXVlIF siecle et qui fit tant pour fon- 
der I'economie politique et justifier les avancees du capitaiisme. 
La prosp^rite, I'ordre social et politique n'y d^pendaient plus des 
vertiis catholiques de sacrifice mais de la poursuite par chaque 
individu de son int^ret propre. Les <cvices prives» y ^taient d^cla- 
r^s garanties du «bien commun», Mandeville, «r Homme -Diabie» 
comme on Tappelait alors, fondalt ainsi, contre I'esprit religieux 
de son temps, I'hypotMse liberale qui inspira plus tard Adam 
Smith. Bien qu'elle soit regulierement reactivee^ sous les formes 
r^nov^es du liberalisme, cette fable-li est aujourd'hui caduque. II 
en decoulera, pour les esprits critiques, que le liberalisme n'est 
plus^ critiquer. C'est ufi autre modele qui a pris sa place, celui-li 
mSme qui se cache derriere les noms dlnternet, de nouvelles 
technologies de I'information et de la communication, de <cNou- 
velle ficonomie>> ou de genie g^n^tique. Le liberalisme n'est plus 
desormais qu'une justificafion remanente, Talibi du crime quoti- 
dien perp^tr^ par la cybernetique. 



Tiggtm 



ritiques rationalistes de la «croyaiice ^conomiqye» ou de wl'utopie n^o-technolo- 
giquew, critiques antliropoiogiques de rutilitarisme dans les sciences sociales et de 
I'heg^monie de I'echange marchand, critiques marxistes du «capitalisme cognitif» qui 
voudraient lui opposer le «communisme des muldtudes»i critiques politiques d'une 
utopie de la communication qui laisse resurgir les pires fantasmes d'excluslon, cri- 
tiques des critiques du «nouvel esprit du capitalisme» ou critiques de «rEtat penal» et 
de la surveillance qui se dissimulent derrifere le eeo- liberalism e, les esprits critiques 
semblent peu enclins a tenir compte de I'^mergence de la cyhemetique comme nou- 
velle technologie de gouuernement qui federe et associe aussi bien la discipline que la 
bio-politique, la police que la publicite, ses ain^s aujourd'hui trop peu efficaces dans 
I'exercice de la domination- C'est dire que la cybernetique n'est pas, comme on vou- 
drait Tentendre exciusivement, la sphere separee de la production d'informadoos et de 
la communication, un espace virtuel qui se surimposerait au monde reel. EUe est bien 
plutot un monde autonome de dispositifs confondus auec le projet capitaliste en tant 
qu'il est un projet politiquBj uee gigantesque ^machine abstraite» faite de machines 
binalres effectuees par I'Emplre, forme nouvelle de la souverainet^ politique, il faudrait 
dire une machine abstraite qui s'est faite machine de guerre mondiale. Deleuze et Guat- 
tari rapportent cette rupture a une forme nouvelle d'appropriation des machines de 
guerre paries £tats-nations:«c'est seulement aprfes la Seconde guerre mondiale que 
Tautomatisation, puis I'automation de la machine de guerre, out produit leur veritable 
effet. Celle-ci, compte- tenu des nouveaux antagonismes qui la traversaient, n'avait 
plus la guerre pour objet exclusif, mais prenait en charge et pour objet la paix, la poli- 
tique, Tordre mondial, brefi le but. C'est la qu'apparait 1' inversion de la formule de 
Clausewitzic'est la politique qui devient la continuation de la guerre, c'est la paix qui 
libhre techniquement le processus materiel illimiti de la guerre totale. La guerre cesse 
d'etre la materialisation de la machine de guerre, c'est la machine d^ guerre qui devient 
elle-meme guerre mater ialisee>K C'est pour cela que Thypothese cybernetique non plus 
n'est pas k critiques Elle est k combattre et a vaincre. C'est une question de temps. 




T y hypoth^se cybernetique est done une hypothfese 
L poiidque, une fable nouvelle qui, a partir de la 
Seconde guerre mondiale, a definitivement 
supplante rhypothese liberale. A I'oppose de 
cette derni^re, elie propose de concevoir les 
comportements biologiques, physiques, 
sociaux comme int^gralement programmes et 
re-programmables. Plus pr^cisement elle se 
repr^sente chaque comportement comme 
«pilote» en derniere instance par la n^cessite 
de survie d'un «systeme» qui le rend possible et 
auquel il doit contribuer. C'est une pensee de 
r^quilibre nee dans un contexte de crise. Mors 
que 1914 a sanctionne la decomposition des 
conditions anthropologiques de verification de 
rhypothfese liberate - Temergence du Bloom, la 
faiUite, manifeste en chair et en os dans les 
tranchees, de Tidee d'individu et de toute 
metaphysique du sujet - et 1917 sa contestation 
historique par la wrevolution» bolchevique, 
1940 marque I'extinction de I'idee de soci^t^, si 
^videmment travaillee par rauto-destruction 
totalitaire. En tant qu'experiences-limites de la 
modernite politique, le Bloom et le totalitarisme 
ont done ete les refutations les plus sohdes de 
rhypothese liberale. Ce que Foucault appellera 
plus tard, d'un ton badin, «mort de THomme^ n'est rien d* autre d'ailleurs que le ravage 
suscite par ces deux scepticismes, Tun en direction de Tindividu, Tautre de la soci^te, et 
provoques par la Guerre deTrente ans qui affecta TEurope et le monde pendant la pre- 
miere moitie du siecle dernier. Le probleme que pose le Zeitgeist d^ ces annees, c'est a 
nouveau de fldefeiidre la soci^te» contre les forces qui conduisent h sa decomposition, 
de restaurer la totality sociale en depit d'une crise generale de la presence qui afflige 
chacun de ses atomes. L'hypothese cybernMque repond par consequent, dans les 
sciences naturelles comme dans les sciences sociales, a un desir d'ordre et de certitude. 
Agencement le plus efficace d'une constellation de r^acdons auimees par un desir acdf 



42 



• cybem^tique 



de totalite - et pas seulement par une 
nostalgie de celle-ci comme dans les 
difff^rentes variantes de romantisme - 
rhypothese cybernetique est pareote 
des ideologies totalitaires comme de 
tous les holismes, mystiques, solida- 
ristes comme chez Durkheim, fonc- 
tionnalistes ou bien marxistes, dont 
elle ne fait que prendre la releve. 



n tant que position ^thique, I'hypo- 
th^se cybernetique est compl^men- 
taire, quoique strictement oppos^e, 
du pathos humaniste qui rallume ses 
feux dbs les anoees 1940 et qui n'est 
rien d'auire qu'une tentative de faire 
comme si t<f Homme» pouvait se pen- 
ser intact aprfes AuscJiwitz, de restau- 
rer la m^taphysique ciassique du sujet 
en depit du totalitarisme, Mais tandis 
que rhypothese cybernetique inclut 
i'hypothese liberale tout en ia depas- 
sant, Thumanisme ne vise qu'a eten- 
dre rhypothese liberale aux situations 
de plus en plus nombreuses qui lui 
r^sistent ; c'est toute la «mauvaise 
ioi» de I'entreprise d'un Sartre par 
exemple, pour retourner centre son 
auteurl'une de ses categories les plus 
inoperantes. Uambiguite constitutive 
de la modernite, envisagee superfi- 
ciellement soit comme processus dis- 
ciplinaire soit comme processus libe- 
ral, soit comme realisation du totalita- 
risine soit comme avenement du libe- 
ralisme, est contenue et supprimee 
dans, avec et par la nouvelle gouver- 
nementalite qtii emerge, inspir^e par 
rhypothfese cybernetique. Celle-ci 
n'est rien d^autre que le protocole d'ex- 
perimentation grandeur nature de 
TEmpire en formation, Sa realisation 
et son extension, en produisant des 
effets de vdrite devastateurs, corro- 
dent de|^ routes les institutions et les 
rapports sociaux fondes sur le libera- 
lisme et transforment aussi bien la 
nature du capitalisme que les chances 
de sa contestation. Le geste cyberne- 
dque s'affirme par une denegation de 
tout ce qui echappe a la regulation, de 
toutes les lignes de fuite que manage 
Texistence dans les interstices de la 
norme et des dispositifs, de toutes les 
fluctuations comportementales qui 
ne suivraient pas in fine des lois natu- 
relles. En tant qu'elle est parvenue k 
produire ses propres vertdictions, i'hy- 
pothfese cybernetique est aujourd'hui 
Vanti-humanisme leplus consequent, 
celui qui veut maintenir Tordre gene- 
ral des choses tout en se targuant 
d' avoir depasse I'humain. 



Comme tout discours, Thypothese 
cybernetique n'a pu se verifier qu' en 
s'associant les etants ou les idees qui la 
renforcent, en s'eprouvant k leur 
contact, pliant le monde k ses lois 
dans un processus continu d'autovali- 
dation. C*est d^sormais un ensemble 
de dispositifs qui a pour ambition de 
prendre en charge la totalite de 
Texistence et de I'existant. Le grec 
kubernesis signifie, au sens propre, 
«action de pUoter un vaisseau» et, au 
sens figure, «action de diriger, de 
gouvernen). Dans son cours de 1981- 
1982, Foucault insiste sur la significa- 
tion de cette categorie de «pilotage» 
dans le monde grec et romain en 
suggerant qu'eile pourrait avoir une 
port^e plus contemporaine : «L'idee 
du pilotage comme ait, comme tecb- 
nique a la fois theorique et pratique, 
necessaire h. Texistence, c*est une 
idee qui est, je crois, importante et 
qui meriterait eveotueilement d'etre 
analys^e d'uo pen prfes, dans la 
mesure oil vous voyez au moins trois 
types de techniques qui soni tres 
regulierement referes h ce modele du 
pilotage ^premidrement la medecine; 
deuxiemement, le gouvernement 
polifique;troisiemement, la direcfion 
et le gouvernement de soi-meme. 
Ces trois activit^s (guerir, diriger les 
autres, se gouverner soi-meme) sont 
tres r^gulierement, dans la litterature 
grecque, hellenistique et romaine, 
referees a cette image du pilotage. Et 
je crois que cette image du pilotage 
decoupe assez bien un type de savoir 
et de pratiques entre lesquels les 
Grecs et les Romains reconnaissaient 
une parente certaioe, et pour les- 
quels ils essayaient d'etabUr une 
tekhne (un art, un systeme reflechi 
de pratiques refere a des princtpes 
generaux, k des notions et k des 
concepts) :le Prince, en tant qu'il doit 
gouverner les autres, se gouverner 
lui-meme, guerir les maux de la cite, 
les maux des citoyens, ses propres 
maux; celui qui se gouverne comme 
on gouverne une cite, en guerissant 
ses propres maux;le m^decin qui a k 
donner son avis non seulement sur 
les maux du corps, mais sur les maux 
de Lame des individus. Enfiii vous 
voyez, vous avez la tout un paquet, 
tout un ensemble de notions dans 
Tesprlt des Grecs et des Romains qui 
relevent, je crois, d'un meme type de 
savoir, d'un meme type d'activite, 
d'un meme type de connaissance 
conjecturale. Et je pense qu'on pour- 
rait retrouver toute Lhistoire de cette 
metaphore pratiquement jusqu'au 
XVl^ sifecle, oil precisement la defini- 




43 



Tlqqmi 



tion d'un nouvel art de gouvemer, centra autour 
de la raison d'JEtat, distingoera, alors d*une fagon 
radicale, gouvemement de soi/medecioe/gou- 
vernement des autres - non saos d^ailleurs que 
cette image du pilotage, vous lesavez Men, reste 
liee a I'activite, activite qui s'appelle justement 
activite de gouvernement.» 




e que les auditeiirs de Foucault sont censes bien 
savoir, et qu'il se garde bien d'exposer, c'est qn'h 
la fin du XX^ sifecle, I'image du pilotage, c'est-a- 
dire de la gestion, est devenue la metaphore car- 
dinale pour decrire non seulement la politique 
mats aussi bien toute 1' activity humaine. La 
cybernetique devient le projet d'une rationalisa- 
tion sans limites. En 1953, lorsqu*il publie The 
Nerues of Government en. pleine periode de d^ve- 
loppement de I'hypothese q^bern^tique dans les 
sciences natureiles, Karl Deu tsch, un universi- 
taire americain en sciences sociales, prend au 
s^rieux les possibilites politiques de la cybern^- 

44 



tique. II recommande d'abandonner les vieilles 
conceptions souverainistes du pouvoir qui ont 
fait trop longtemps T essence de la politique. 
Gouvemer, ce sera inventer une coordination 
rationnelle des flux d'informations et de deci- 
sions qui circulent dans le corps soclaL Trois 
conditions y pourvoiront, dit-il: installer un en- 
semble de capteurs pour ne perdre aucune infor- 
mation en provenance des wsujets^; traiter les 
informations par correlation et association; se 
situer a proximity de chaque communaut^ 
vivante. La modernisation cybernetique du pou- 
voir et des formes perim^es d'autorit^ sociale 
s'annonce done comme production visible de ia 
«main invisible» d'Adam Smith qui servait jus- 
qu'alors de clef de voute mystique a TexpM- 
mentation iiberale. Le systeme de communica- 
tion sera le systfeme nerveux des societes, la 
source et la destination de tout pouvoir. Vhypo- 
these cybernetique Snonce ainsi ni plus ni mains, 
la politique de la «fin du politique^. Elle repr^- 
sente ^ la fois un paradigme et une technique de 
gouvemement. Son etude montre que la police 
n'est pas seulement un organe du pouvoir mais 
aussi bien une forme de la pensee. 



a cybernetique est la pensee polici^re de TEm- 
pire, tout entiere animie, historiquement et 
m^tapbysiquement, par une conception offen- 
sive du politique. Elle acheve aujourd'hoi d'inte- 
grer les techniques d'individuation- ou de sepa- 
ration -et de totalisation qui s'etaient develop- 
pees s^par^mentide normalisation, ^d'anatomo- 
politique», et de regulation, «la bio-politique», 
pour le dire comme Foucault. fappelle police 
des qualites ses techniques de separation. Et> 
suivant Lukdcs, j'appelle production sociale de 
society ses techniques de totalisation, Avec la 
cybernetique, production de subjectivites sin- 
guli^res et production de totalit^s collectives 
s'engrenent pour r^phquer I'Histoire sous la 
forme d'un faux mouuement d'evolution. Elle 
effectue le fantasme d'un Meme qui parvient 
toujours h integrer TAutre: comme Texplique un 
cybemeticien, «toute integration reelle se fonde 
sur une differenciation prealabW. A cet egard, 
personne sans doute, mieux que i'«automatew 
Abraham Moles, son ideologue fran9ais le plus 
zele, n'a su exprimer cette pulsion de meurtre 
sans partage qui anime la cybernetique : «0n 
con^oit qy'une societe globaie, un Etat, puissent 
se trouver regules de telle sorte qu'ils so lent pro- 
teges contre tous les accidents du devenintels 
qu'en eux-memes I'eternite les change. Cest 
Videal d'une society stable traduit par des meca- 
nismes sociaux objectiuement contrdlable$». La 
cybernetique est la guerre livree h tout ce qui vit 
et k tout ce qui dure. En etudiant la formation de 
rhypothese cybernetique, Je propose ici une 
g4n^alogie de la gouvernementaliti imperiale. Je 
lui oppose ensuite d' autres savoirs guerriers, 
qu'elie efface quotidiennement et par tesquels 
eUe finira par etre renversee. 



II 



M 



«La vie synth^tlque est certainement 
un des produits possibles de 
revolution du controle 
technobureaucratiquep de meme que 
le retour de la planfete entiere au 
niveau inorganique, est -assez 
ironiquement - un autre des r^sullats 
possibles de cette m^me r^olution 
qui touche k la technologie du 
contr61e>j* 

James R, Beniger, The Control Revolution, 



gme si les origines du dispositif Internet sont 
aujourd'hui bien connues, il n'est pas inutile de 
souligner h nouveau leur signification politique. 
Internet est une machine de guerre inventee par 
analogie avec le systeme autoroutier - qui fut 
aussi con^u par TArm^e americalne comme 
outil decentralise de mobilisation int^rieure. 
Les militaires americains voulaient un dispositif 
qui pr^serverait la structure de commandement 
en cas d'attaque nucleaire. La reponse consista 
en un rescau electronique capable de rediriger 
automatiquement I'lnformation m^me si la 
quasi-totalite des liens ^taient detruits, permet- 
tant ainsi aux autorites survivantes de rester en 
communication les unes avec les autres et de 
prendre des decisions, Avec un tel dispositif, 
Tautorite militaire pouvait etre maintenue 
centre la pire des catastrophes, Internet est 
done le r^sultat d'une transformation noma- 
dique de la strategie militaire^ Avec une telle pla- 
nification a sa racine on pent douter des carac- 
teristiques pr^tendument anfi- auto ritai res de 
ce dispositif. Comme Internet, qui en derive, la 
cybem^tique est un art de la guerre dont Tobjec- 
tif est de sauver la tete du corps social en cas de 
catastrophe. Ce qui affleure historiquemeot et 
polidquement pendant I'entre-deux-gueiTes, et 
a quoi r^pondit i'hypothese cybemetique, ce fut 
ie probleme metaphysique de la fondation de 
I'ordre a partir du d^sordre. Uensemble de Tedi- 
fice scientifique, dans ce qu'il devait aux 
conceptions deterministes qy'incamait la phy- 
sique m^caniste de Newton, s'effondre dans la 
premiere moitle du sifecle. II faut se figurer les 
sciences de cette ^poque comme des territoires 
dechires entre la restauration neopositiviste et 
la revolution probabiliste, puis t^toonant vers 
un compromis historique pour que la loi soit 
redefinie depuis le chaos, le certain depuis le 
probable. La cybemetique traverse ce mouve- 
ment - commence a Vienne au toiirnant du 
siecle puis transport^ en Angleterre et aux 
EtatS'Unis dans les annees 1930 et 1940 - qui 
construit un Second Empire de la Raimn oti 
s'absente I'idee de Sujet jusqu'alors jug^e indis- 
pensable. En tanf que savoir, elle reunit un 
ensemble de discours het^rogfenes qui font 
Tepreuve commune du probleme pratique de la 
mmtrisedeVincertitude. Si bien qu'Us expriment 
fondamentalement, dans leurs divers domaines 
d'apphcation, le desir qu'un ordre soit restaure 
et, plus encore, qu'il sache tenir. 

a scfene fondatrice de la cybemetique a lieu chez Jes scientifiques dans un contexte 
de guerre totale. 11 serait vain d'y chercher quelque raison malicieuse ou les traces 
d*un complot:on y trouve une simple poign^e d'hommes ordinaires mobilises poui 
TAmerique pendant la Seconde guerre mondiale. Noibeit Wiener, savant americain 
d'origine russe, est charge de developpei avec quelques coUegues une machine de 
prediction et de controle des positions des avions ermemis en vue de leur destruction. 
II n'etait alors possible de prevoir avec cerdtude que des correlations entre certaines 
des posidons de I'avion et certains de ses comportements. L'^laboradon du «Predic- 
toD>, la machine de prevision commandee a Wiener, requiert done une methode par- 
dcuHfere de traitement des posidons de Tavion et de comprehension des interactions 
de Tarme avec sa cible. Toute Vhistoire de ki cybemetique vise a conjurer cette impossi- 
bilite de determiner en meme temps la position et le comportement d'un corps. L' intui- 
tion de Wiener consiste H traduire le probleme de Vincertitude en probleme d'infor- 






u 



cybemetique 






45 



Tiqqun 



mation dans one s^rie temporelle ou certaines donnees sont d^j^ connues, d^autres pas 
encore, et a vonsiderer Vobjetet lesujetde la connaissance comme un tout, un «systeme». 
La solution consiste a introdnire constamment dans le jeu des donnees initiales I'ecart 
constate entre le comportement desire et le comportement effectif, de sorte que ceux-cl 
coincident lorsque f^cait s'annule, comme I'illustre le mecanisme d'un thermostat. La 
decouverte d^passe considerablement les frontiferes des sciences exp^rimentales : 
contraier un systeme dependrait en dernier ressort de i'institution d'une circulation 
d'informations appel^e «feedbacb> ou retro-acdon. La portee de ces resultats pour les 
sciences naturelles et sociales est expos^e en 1948 a Paris dans un ouvrage r^pondant au 
titre sibyllin de Cybernetics, qui d^signe pour Wiener la doctrine du «CQntr61e et de la 
communication chez ranimal et la machines. 



T a cybetn^tique Emerge done sous 
L^ I'abord inoffensif d'une simple 
theorie de I'lnformation, une infor- 
mation sans origine precise, tou- 
jours-dejkla en puissance dans Ten- 
vironnement de toute situation. Elle 
pretend que le controle d'un systeme 
s'obtient par un degr^ optimal de 
communication entre ses parties. Get 
objectif rMame d'abord I'extorsion 
continue d'informations, processus 
de separation des dtants de leurs 
qualites, de production de diffe- 
rences. Autrement dit, la maitrise de 
Fincertitude pa^se par la representa- 
tion et la memorisation du passe. 
L' image spectaculaire, la codifica- 
tion mathematique binaire - ceUe 
qu'invente Claude Shannon dans 
Mathematical Theory of Communi- 
cation I'annee meme oti s'^nonce 
rhypothese cybernetique - d*uii 
cote, Tinvention de machines de 
memoire qui n'alterent pas Tinfor- 
mation et I'incroyable effort pour 
letir miniaturisation - c*est la 
fonction strategique d^terminante des nanotechnologies actuelles - de I'autre, conspi- 
rent k creer de telles condidons au niveau collectif. Ainsi mise en forme, Tiiiformation doit 
retourner ensuite vers le monde des Plants, les reliant les uns aux autres, k la maniere dont 
la circulation marchande garantit leur mise en equivalence. La retroaction, clef de la regu- 
lation du systeme, reclame maintenant une communication au sens strict. I^ cyberne- 
tique est le projet d'une re-creation du monde par la mise en boucle infinie de ces deux 
moments, la representation separant, la communication reliant, la premifere dormant la 
mort, la seconde rrdmant la vie. 




e discours cybernetique commence par renvoyer au rayon des faux problfemes !e$ 
controverses du XDC' siecle qui opposaient les visions mecaoistes aux visions vitalistes 011 
organicistes du monde. II postule une analogue de fonctiomiement entre les organismes 
vivants et !es machines, assimlies sous la notion de flsysteme». Aussi Thypothese cyber- 
naique justifie-t-elle deux types d' experimentations scientifiques et sociales. La pre- 
miere vise hfaire des itres vivants une micanique, a mattriser, programmer, determiner 
rhomme et la vie, la societe et son «devenir». Elle alimente le retour de Teugenisme 
comme le fantasme bionique. Elle recherche scientifiqaement la fin de I'Histoire; on est 
ici initialement sur le terrain du controle. La seconde vise a imiter le uivant avec des 
machines, d'abord en tant qu'individus, et cela conduit aux d^veloppements des robots 
comme de llntelligence artificielle; ensuite en tant que collectifs et cela d^bouche sur la 
mise en circulation d'informations et la constitution de «reseaiu£». On est tci plutot sitije 
sur le terrain de la communication. Quolque socialement composes de populations tirfes 
diverses-biologistes, m^decins, informaticiens, neurologues, in g^nieurs, consultants, 
policiers, publicitaires, etc. - les deux courants de cybemeticiens n'en restent pas moins 



46 



r^unis par le faetasme commun d'un 
Automate Universel, analogue k celui 
que Hobbes avait de TEtat dans le 
Leuiatkan, <fhomme (ou animal) artifi- 
ciel». 



tualisme le plus applique, la realisa- 
tion pratique de Tadage pr^f^r^ des 
petits maitres sans maitrise suivant 
lequel ^<ii n'y a pas de probi^mes; il n'y 
a que des solutions». 



• cjiiem^Que 



f 



uBfai 



^ unit6 des avancees cybem^tiques 
J provient d'une methode, c'est-^-dire 
qu'elle s'est imposee comme metho- 
de d'inscription du monde, a la fois 
rage experimentale et scMmatisme 
proUferant Elie correspond a Texplo- 
sion des mathematiques appliquees 
consecutive au d^sespoir caus^ par 
TAutrichien Kurt Godel lorsqu'il de- 
montra que toute tentative de fonda- 
tion logique des mathematiques, et 
par la d'unification des sciences, ^tait 
vou^e k al'incompletudew. Avec I'aide 
d'Heisenberg, plus d'un siecle de jus- 
tification positiviste vient de s'effon- 
drer. C'est Von Neumann qui exprime 
a Textreme cet abrupt sentiment 
d'an^antissement des fondements. II 
interprete la crise logique des mathe- 
matiques comme la marque de Tim- 
perfection ineluctable de toute crea- 
tion humaine. II veut par consequent 
etablir une logique qui sache enfin 
etre co he rente, une logique qui ne 
saurait provenir que de I'automate ! 
De mathematicieo pur il se fait 
I'agent d'un metissage scieotifiquCi 
d*une math^matisation g^n^rale qui 
permettra de recoostruire par le bas, 
par la pratique, Tunite perdue des 
sciences dont la cybernetique devait 
etre 1' expression th^orique la plus 
stable. Pas une demonstration, pas 
un discours, pas un livre> pas un lieu 
qui ne se soit depuis lots anim^ du 
langage uoiversel du scii^ma explica- 
tif, de \^ forme visaelledu raisonne- 
ment. La cybernetique transporte le 
processus de rationalisation com- 
mun a la bureaucratie et au capita- 
lisme k I'^tage de la mod^Hsation 
totale. Herbert Simon, le prophete de 
rinteiligence Artificielle, reprend 
dans les annees i960 le programme 
de Von Neumann afin de construire 
un automate de pensee. II s'agit d'une 
machine dotee d'lm programme, 
appele syst^me- expert, qui doit ^tre 
capable de traiter V information afin 
de resoudre les problemes que 
connait chaque domaine de compe- 
tence particulier, et, par association, 
I'ensemble des problemes pradques 
rencontres par Thumanite ! Le General 
Problem Solver (GPS), cree en 197^^ est 
le modele de cette competence uni- 
verselle qui resume toutes les autres, le 
module de tons les modeles, rintellec- 



f hypothese cybernetique progresse 
J indistinctement comme th^orie et 
comme techno logie, Tune certifiant 
toujours Tautre. En 1943- Wiener ren- 
contre John Von Neumann, charge de 
construire des machines assez rapides 
et puissantes pour effectuer les calculs 
necessaires au developpement du 
projet Manhattan auquel travaiUent 15 
000 savants et ing^nieurs ainsi que 
300 000 techniciens et ouvriers sous ia 
direction du physicien Robert Oppen- 
heimer : i'ordiiiateur et la bombe ato- 
mique naissent ensemble. Du point 
de vue de I'imaginaire contemporain, 
«i'utopie de la communication^ est 
done le mythe complementaire de 
celui de invention du nucMaire : il 
s'agit toujours d'achever Vitre- 
ensemble par exces de vie ou par exces 
de mort, par fusion terrestre ou par 
suicide cos mique. La cybernetique se 
pr^sente comme ia reponse la mieux 
adapt^e a la Grande Peur de la des- 
truction du monde et de Tespece 
humaine. Von Neumann est son agent 
double, flllnside outsider^ par excel- 
lence, L'analogie entre les categories 
de description de ses machines, des 
organismes vivants et celles de Wiener 
scelle Talliance de la cybernetique et 
de I'informatique. 11 faut quelques 
annees pour que la biologie mol^cu- 
iaire, k Torigine du decodage de I'ADN, 
utilise a son tour la theorie de I'infor- 
mation pour expliquer Thomme en 
tant qu'individy et en tant qu*esp^ce, 
conferant par 1^ m6me une puissance 
technique in^gal^e k la manipulation 
experimentale des etres humains sur 
le plan geoetique. 



e glissemeot de la metaphore du sys- 
teme vers celle du r^seau dans le dis- 
cours social entre les annees 1950 et 
les annees 1980 pointe vers Tautre 
analogic fondamentaie qui constitue 
rhypothese cybernetique. II indique 
aossi ime transformation profonde de 
cette derniere. Car si Ton a parle de 
^<systeme», entre cyberneticiens, c'est 
par comparaison avec le syst^me ner- 
veux, et si Ton parle aujourd'hui dans 
le sciences cognitives de wreseau», 
c'est au reseau neuronal que Ton 
songe. La cybernetique est rassimlla- 



47 



Tiqqmi 




tion de la totality des ph^nomenes existants ^ ceux du cerveau. En pasantia tele camme alpha etomSga du 
monde, !a cyber n6tique s'est garantie d'etre toujours a i' avant-garde des avant-gardes, ceile dernfere 
laquelle toutes n'en finissent plus de courir. EUe instaure en effet a son depart Videntite entre la vie, la pen- 
see etle langage. Ce monisnie radical se foiide sur une analogie entre les notions dinformation et d'energie. 
Wiener rintroduit en greffant sur son discours celui de la thermodynamique du XIX^ siecle. L' operation 
consisf e a comparer I'effet du temps sur un systeme energetique avec Teffet du temps sur un systfeme d' in- 
formations. Un systfeme, en tant que systeme, n'est jamais pur et parfait : il y a degradation de I'energie a 
mesure qu'eUe s'echange de m^me qu'il y a degradation de rinformation k mesure qu'elie circule. C'est ce 
que Claiisius a nomm6 enrropie. L'entropie, consideree comme une loi naturelle, est I'Enfer du cybern^ti- 
cien. Elle explique la decomposition du vivant, le desequilibre en economic, la dissolution du lien social, la 
decadence, , . Dans un premier temps, speculatif, la cybernetique pretend fonder ainsi le terrain commun k 
partir duquel I'unification des sciences naturelles et des sciences humaines doit etre possible. 



e qu'on appellera la «deuxieme cybern6tique» sera te projet superieur d'une experimenta- 
tion sur ies soci^t^s humaines : une amhropotechnie. La mission du cybern^ticien est de 
lutter contre I'entropie generate qui menace Ies 6tres vivants, les machines, les societ^s 
c'est"^"dire de creer les conditions experiment ales d'une revitalisation permanente, de 
restaurer sans cesse Tintegrite de la totality. «L' important n'est pas que Thomme soit pre- 
sent mais qu'il existe comme support vivant de Tid^e techniques, constate ie commenta- 
teur humaniste Raymond Buyer- Avec Telaboration et le developpement de la cyberne- 
tique, rideal des sciences experimentales, d^ja a I'origine de I'economie politique via la 
physique newtonienne, vieot a notiveau preter main forte au capitalisme. On appelle 
depuis lors «societe cootemporaine» le laboratoire oti s'experimente Thypotiiese cyber- 
netique. A partir de la fin des annees i960, grace aux techniques qu'elie a instruites, la 
deuxieme cybernetique n'est plus une hypothese de laboratoire mais une experimentation 
sociale. Elle vise h construire ce que Giorgio Cesarano appelie une societe animale stabili- 
see qui ^Ichez les termites, les fourmis, les abeilles] ont pour presuppose naturel de leur 
fonctionnement automatique, la negation de I'indivldu; ainsi la society animale dans son 
ensemble (termitiere, fourmilliere ou ruche) se pose comme un individu pluriel, dont 
I'unite determine, et est determinee par la partition des roles et des fonctions - dans le 
cadre d^me ^'composition organique" 011 11 est difficile de ne point voir le module biolo- 
gique de la tel^ologie du Capitals. 



48 



mT^ n 1946, une conference de scientifiques a lieu k 
Cj New York, dont I'objet est d'etendre rh3^othese 
cybernetique aux sciences sociales. Les partici- 
pants s'allient autour d/une disqualification 
6clair6e des philosophies philistines du social 
qui partent de I'individu ou de la societe. 
La socio-cybernetique devra se concentrer sur 
les phenomtaes lOtermMi aires de feedback 
sociaux, comme ceux que Tecole aothropolo- 
gique americaine croit decouvrir alors entre 
«culture» et «personnalite» pour construire une 
caracterologie des nations destinee aux soldats 
americains, L'operation consiste k r^duire ia 
pens^e dialectique a une observation de pro- 
cessus de causalites circulaires au sein d'une 
totalite sociale invariante a prioriy k coofondre 
contradiction et inadaptation, comme dans la 
categorie centrale de la psychoiogie cybern^- 
tique^ le double bind. En tant que science de la 
societe, la cybernetique vise a inventer uee 
regulation sociaie gui se passe des macro-insti- 
tutions que sont i^Etat et ie March^ au profit de 
micro-m^canismes de controle, au profit de dis- 
pQsitifs. La loifondamentale de la socio -cybem^- 
tique est la suivante : cwissance et contrdle evo- 
iuenten raison inverse. II est done plus facile de 
construire un ordre social cybernetique a petite 
echelle : *<le retablissement rapide des ^quilibres 
exige que les hearts soient d^tectes aux endroits 
m^mes ou ils se produisent et que Taction cor- 
rectrices*effectuede mani&red^entralis^K Sous 
I*influence de Gregory Bateson - le Voo Neu- 
mann des sciences sociales - et de la tradition 
sociologique americaine obsedee par la question 
de la deviance (le hobo, I'immigrant, le crimineL 
le jeune, je, tu, 11, etc.), la socio-cybernetique se 
dirige en priorite vers i' etude de Vindividu 
comme lieu de feedbacks, c'est-^-dire comme 
«personnalite autodisciplinee». Bateson devient 
le reeducateur social en chefde la deuxifeme moi- 
ti^ du XX^ sihdey k I'origine aussi bien du mouve- 
ment de la therapie familiale que des formations 
aux techniques de vente d^velopp^es a Palo-Alto. 
Car rh3^othese cybernetique reclame une conformation radicalement nouvelle du 
sujet, individuel ou collectif^ dans ie sens d'un evidement Elle disqualifie llnteriorit^ 
comme mythe et avec elle toute la psychologie du XIX"' siecle, y compris la psychana- 
lyse. II ne s'agit plus d'arracher le sujet a des liens traditionnels extMeurs comme 
I'avait commande Thypothese liberate mais de reconstruire du lien social en privant 
le sujet de toute substance. 11 faut que chacun devienne une enueloppe sans chair, le 
meilleur conducteur possible de la communication sociale, le lieu d'une boucle retro- 
active infinje qui se fasse sans nceuds. Le processus de cybern^tisation achfeve alnsi le 
^processus de civilisation», jusqu'^ I'abstraction des corps et de leurs affects dans le 
regime des signes. <<En ce sens, ecrit Lyotard, le systfeme se pr6sente comme !a 
machine avant-gardiste qui tire I'humanit^ apres elle, en la deshumanisant pour la 
r^humaniser k im autre niveau de capacite normative, Tel est Torgueii des d^cideurs, 
tel est leur aveuglement. | . . J Meme la permissivit^ par rapport aux divers jeux est pla- 
cee sous la condition de la performativit^. La redefinition des normes de vie consiste 
dans I'am^lioration de la competence du systeme en matiere de puissance.^ 



id] n'est pas besoin d'etre prophete 
pour reconnaitre que les sciences 
modernes, dans leur travail 
dinstallationp i)e vont pas tarder a etre 
d^termin^es et pilot^es par ia nouvelle 
science debase, la cybern^tic|ue. Cette 
science correspond k la determination 
de Thorn me comme etre dont 
Tessence est 1' activity en mOleu social 
Elle est en effet la th6orie qui a pour 
objet la prise en main de la 
planification possible et de 
rorganisation du travail humain> 

Martin Heidegger, La fin delaphilosophie 
et la tdche deh pens^, 1966 



«Mais la cybernetique se voitpar 
ailleurs forcee de reconnaitre qu'une 
regulation g^nerale de F existence 
humaine n'est pas encore accomplie k 
I'heure actuelle. C'est pourquoi 
I'homme fait encore provisoirement 
fonction, dans le domalne universel de 
ia science cybernetique, de "facteur de 
perturbation", Les plans et les actions 
de riiomme, apparemment lib res 
agissent de fa(;on perturb ante. Mais 
tout recemment la science a aussi pris 
possession de ce champ de F existence 
humaine. Elle entreprend F exploration 
etla planification, rigoureusement 
methodiqueH de I'avenir possible de 
Fhomme agissant. Elle prend en 
compte les informations sur ce qui est 
planifiable de l'homme.» 

Martin Heidegger, La provenance de Tan 
et la destination de la pensie, 1967 



# cybernetique 



Aiguillonn^s par la Guerre Froide et la <<chasse aux S0TCiferes», les socio -cybem^ticiens 
traquent done sans relache le pathoiogique derriere le normal, le communiste qui 
sommeille en chacun. Us forment k cet effet dans les ann^es 1950 la Federation de la 
SanteMentale oti s'elabore une solution originale, quasi-finale, aux problfemes de la 
communaute et de I'epoque : «C'est ie but ultime de la sant^ mentale que d' aider les 



49 



Tiqqmi 



hommes k vivre avec leurs semblables a 
rinterieur d'un m#me monde... La 
concept de saote mentale est coextensif 
k Tordre international et a la commu- 
naut^ mondiale qui doivent etre deve- 
loppes afin que les homines puissent 
vivre en paix les uns avec les autiesw. En 
repeosant les troubles mentaux et les 
pathologies sociales en terme d'lnfor- 
mation, la cybem^tique fonde one nou- 
veile politique des sujets qui repose sur la 
communication, la transparence a sol et 
aux autres. C'est a la demande de Bate- 
son que Wiener k son tour doit refl^chir 
k une socio-cybernetique dune enver- 
gure plus large que le projet d'un hygM- 
iiisme mental. II constate sans mal 
Techec de Texperimentation lib6rale : 
sur le marche, rinformation est toujours 
impure et imparfaite a cause aussi bien 
du mensonge pubJicitaire, de la concen- 
tration monopolistique des medias, que 
de la meconnaissance des Etats qui 
contiennent, en tant que collectif, moins 
d'informations que la society civile. L'ex- 
tension des relations marchandes, en 
accroissant la taille des communautes, 
des chaines de retroaction, rend plus 
probables encore les distorsions de 
communication et les problemes de 
controle social. Non seulement ie Hen 
social a ete detruit par le processus d'ac- 
cumulation passe mats I'ordre social 
apparait cybern^tiquement impossible 
au sein du capitaJisme. La fortune de 
I'hypothese cybernedque est done com- 
prehensible a partir des crises rencon- 
tr^es par le capitalisme auXX'= siecle, qui 
remettent en cause les pretendues «lois>^ 
de feconomie politique ciassique, C'est 
dans cette breche que s'engouffre le dis- 
cours cybemetique. 




f histoire cootemporaine du discours 
.J economique doit etre envisagee sons 
Tangle de cette montee du probleme 
de Vinformation. De la crise de 1929 a 
i945> i' attention des economistes se 
porte sur les questions d' anticipation, 
d'incertitude liee k la demande, 
d'ajustement entre production et 
consommation, de prevision de racti- 
vite economique. L'economie clas- 
sique issue de Smith flanche comme 
les autres discours scientifiques direc- 
tement inspires par la physique de 
Newton. Le role preponderant que va 
prendre, apres 1945, la cybern^tique 
dans l'economie se comprend k partir 
d'une intuition de Marx qui constatait 
que <dans l'economie politique, la loi 
est determinee par son contraire, k 
savoir I'absence de lois. La uraie loide 
Veconomie politique c'est le hasard». 
Afin de prouver que le capitalisine 
n'est pas facteur d'entropie et de 
chaos social, le discours economique 
priviiegie, a partir des annees 1940, 
one redefinition cybernetique de sa 
psychologie. EUe s'appuie sur le 
modele de la «theorie des jeux» deve- 
loppe par Voo Neumann et Oskar 
Morgensterfi en 1944, Les premiers 
socio-cyberneticiens montrent que 
Vhomo aeconomicus ne pourrait exis- 
tef qu'^ la condition d'une transpa- 
rence totale de ses preferences a lui- 
m6ioe et aux autres. Faute de pouvoir 
connaitre Lensemble des comporte- 
ments des autres acteurs econo- 
miques, Tidee utilitariste d'une ratlo- 
nalite des choix micro-economiques 
n*est qu'une fiction. Sous I'impulsion 
de Friedricfi von Hayek, le paradlgme 
utilitariste est done abandonn^ au 
profit d*une theorie des mecanismes 
de coordination spontanee des choix 
individuels qui reconnait que chaque 
agent n'a qu'une connaissance limit^e 
des comportements d'autrui et de ses 
propres comportements. La reponse 
consiste k sacrifier Tautonomie de la 
theorie economique en la greffant sur 
la promesse cybernetique d'equiU- 
brage des systemes, Le discours 
hybride qui en resulte, dit par la suite 
«neo-liberal», pr^te au marche des 
vertus deallocation optimale de Tin- 
formation -etnon plus des richesses - 
dans la soci^t^. A ce dtre, le marche est 
Tinstrument de la coordination par- 
faite des acteurs grace auquel la tota- 
lite sociale trouve on equilibre 
durable. Le capitalisme devient ici 
indiscutable en tant qu*il est presente 
comme simple moyen, le meilleor 
moyen, pour produire Vautoregula- 
tion sociale. 



50 



OS 

omme en 1929, le mouvement de contestation plan^taire de 1968 et, plus ^ 

encore, la crise d'apr^s 1973 reposent a I'^conomie politique le problfeme ^ 

de rincertitude, sur un terrain existentiel et politique, cette fois. On s'en- O 

ivre de theories ronflantes, ici ce vieux baveux d'Edgar Morin et sa «com- ^ 

plexite», la Joel de Rosnay, ce niais illumin^i et sa «societe en temps reel>^ pg 

La philosophie ecologiste se nourrit de cette mystique nouvelle du Grand p4 

Tout, La totalite, maintenant, n'est plus une origine a retrouver mats tin 
devenir a construire. Leprobleme de la cybernetique n'est plus la provision 
dufutur mais la reproduction du present II n'est plus question d'ordre sta- 
tique mais de dynamique d' auto -organisation. Uindividu n'est plus credit^ 
d'aucun pouvoir : sa connaissance du monde est imparfaite, ses desirs lui 
sunt inconnus, il est opaque a lui-m^me, tout lui 6chappe, si bien qu'il est 
spontan<§ment cooperatif, rtaturellement empathique, fatalement soli- 
daire, Lui ne salt rien de tout cela mais on salt tout de lui Ici s'elabore la 
forme la plus avanc^e de I'individualisme contemporain, sur laquelle se 
greffe la philosophie hayekienne pour laquelle toute incertitude, toute 
possibility d'ev^nement n'est qu'un problfeme temporaire d'ignorance. 
Convert! en ideologie, le liberalisme sert de couverture k un ensemble de 
pratiques techniques et scientifiques nouvelles, une fldeuxieme cyberne- 
tique» diffuse, qui efface delib6r^ment son nom de bapteme, Depuis les 
annees i960 le terme meme de cybernetique s'esf fondu dans des termes 
hybrides, L'^clatement des sciences ne permet plus en effet d' unification 
th^orique : Tunite de la cybernetique se manifeste d6sormais pratique- 
ment par le monde qu'eUe configure chaque jour. EUe est I'outi par lequel 
le capitalisme a ajuste Tune k Tautre sa capacity de desintegration et sa 
quete de profit- Une soci^t^ menacee de decomposition permanente 
pourra d'autant mieux ^tre mattrisee que se formera un r^seau d'informa- 
tions, un <(systeme nerveux>> autonomy qui permettra de la piloter, ^cri- 
vent pour le cas fran^ais les singes d'fitat Simon Nora et Alain Mine dans 
leur rapport de 1978. Ce qu'oN appelle aujourd'hui «Nouvelle Economie», 
qui unifie sous une mame appellation controlee d' origine cybernetique 
I'eosemble des transformations qu'ont connues depuis trente ans les pays 
occidentaux, est un ensemble de nouveaux assujettissements, une nou- 
velle solution au probleme pratique de Tordre social et de son avenir, c'est- 
^-dire une noumlle politique. 



ous Vinfluence de Vinformatisation, les techniques d'ajustement de Foffre 
et de la demande, issues de la periode 1930-1970, out €t€ epurees, raccour- 
cies et d^centralisees. Uimage de la «main invisible» n'est plus une fiction 
justificatrice mais le principe effectif de la production sociale de sociae, tel 
qull se materialise dans les procedures de I'ordinateur. Les techniques 
dlnterm^diation marchande et financi^re ont ete automatisees. Internet 
permet simultanement de connaitre les preferences du consoramateur et 
de les conditionner par la publicity. A un autre niveau, toute I'information 
sur les comportements des agents 6conomiques circule sous forme de 
titres pris en charge par les marches financiers. Chaque acteur de la valori- 
sation capitaliste est le support de boucles de retroaction quasi-perma- 
nentes, en temps reel. Sur les marches reels comme sur les marches vlr- 
tuels, chaque transaction donne lieu desormais k une circulation d'infor- 
mations sur les sujets et les objets de I'echange qui depasse la seule fixa- 
tion du prix, devenue secondaire. D'un c6te, on s'est rendu compte de 
I'importance de Tinformation comme facteur de production distinct du 
travail et du capital et decisif pour la «croissance» sous la forme de 
connaissances, d' innovations techniques, de competences distribuees. De 
Fautre, le secteur specialise de la production d'informations n'a cesse 
d'augmenter sa tailie. C'est au renforcement reciproque de ces deux ten- 
dances que le capitalisme present doit d'etre quaUfie d'economiede Vinfor- 
mation. information est devenue la ricbesse a extraire et ^ accumuler, 
transformant le capitalisme en auxiliaire de la cybernetique. La relation 
entre capitaUsme et cybernetique s'est ioversee au fil du siecle : alors 
qu'apres la crise de 1929 on a construit un systeme dlnformations sui Fac- 
fivite economique afin de servir la regulation - ce fut Fobjectif de toutes les 
planifications ~, Feconomie d'apres la crise de 1973 fait reposer le proces- 
sus d'auto-regulation sociale sur la valorisation de Finformation. 



• cybernetique 






51 



Tiqquu 



R 



ien n'exprime mieux la victoire contem- 
pomine de la cybemetique que ce fait que 
la valeur puisse etre extraite comme 
information sur Vinformation. La logique 
marchande-cyberneticienoe, on «n6o- 
liberale», s'^tend k toute Tactivite, y com- 
pris non-encore marchande, avec le sou- 
tien sans faille des Etats modernes. Plus 
generalement, la precarisation des 
objets et des sujets du capitallsme a 
pour corollaire un accroissement de la 
circulation d' informations a leur sujet: 
c'est aussi vrai pour le travailleur-cho- 
meui que pour la vache. La cyhermtique 
vise par consequent a inquieter et h 
contrdler dans le meme mouvement EMe 
est fondee sur la terreur qui est un fac- 
teur d'evolution - de croissance ^cono- 
mique> de progres moral - car elle four- 
oit Toccasion d'une production d'infor- 
mations. lletat d'urgence, qui est le 
propre des crises, est ce qui permet k 
I' auto- regulation d'etre relanc^e, de 
s*auto-entretenir comme mouvement 
perp^tuel. Si bien qu*^ I'inverse du 
schema de reconomie classique ou 
Tequilibre de I'offre et de la demande 
devait permettre la «croissance» et par 
1^ le bien-etre coUectif, c'est desorraais 
la «croissance» qui est un chemin sans 
limites vers Tequilibre, 11 est done juste 
de critiquer la modernity occidentale 
comme processus de « mobilisation infi- 
nie» dont la destination serait «le mou- 
vement vers plus de mouvement», Mais 
d'un point de vue cybernetlque I'auto- 
production qui caract^rise aussi bien 
I'Etat, le Marche que Tautomate, le sala- 
rie ou le ch6meur, est indiscernable de 
i'auto-controie qui la tempere et la 
ralentit. 



IV 



«Si les machines mo trices ont 
constitu^ le detixi^me age de la 
machine technique, les machines de la 
cybern^tique et de rioformatique 
formeni un troisifeme §ge qui 
recompose un regime 
d'asservissement g^neralis^: des 
"systfemes hommes-machines'', 
r^versibles et recurrents, remplacent 
les anciennes relations 
d'assujettissement non reversibles et 
non r^currentes entre les deiix 
^l^ments; le rapport de Thomme et de 
la machine se fait en termes de 
communication mutuelle iniirieure, et 
noD plus d' usage ou d 'act ion ^ Dans ia 
composition organ ique du capital, le 
capital variable d^flnit un regime 
d'assujettissement dutravaUleur 
[plus- value humaine) ayant pour 
cadre principal I'entreprise ou Tusinej 
mals quand le capital constant crait 
praportionnellement de plus enplus^ 
dans r automation, on trouve un 
nouveiasservissement, en meme 
temps que le regime du travail change, 
que la plus- value devient machlnique 
et que le cadre sitend (I la societi tout 
entiere. On dirait aussi bien qu'un peu 
de subjectivatlon nous eloignait de 
I'asservissement machinique mais que 
beaucoup nous y ramfenep» 

Gilles Deleuze, F^llx Guattari, 
Mille Plateaux, 1980 



<^Le seul moment de permanence 
d'tme ciasse en tant que telle est aussi 
celui qui en possede la conscience 
pour soi: la ciasse des gestionnaires du 
capital en tant que machine sociale. La 
conscience qui la connote est, avec la 
plus giande coherence, celle de 
Tapocaiypse, de l'auto-destruction.» 

Giorgio Cesaiano, Manuel de sujvie, 1975 



52 




• cybem^tiqiie 



C^est acquis, la cybern^tique n'est pas 
simplement un des aspects de la vie 
contemporaine, son volet neo-techoo- 
logique par exemple, mais le point de 
depart et le point d'arrivee du nouveau 
capitalisme. Capitalisme cyberneiique 
- qu'est-ce que eel a signifie? Cela veut 
dire que nous faisons face depuis les 
annees 1970 a une formation sociale 
^mergente qui prend la rel^e du capi- 
talisme fordiste et qui r^suite de rap- 
plication de rhypoth^se cybernetique 
h Feconomie politique. Le capitali&me 
cybernetique se developpe afin de per- 
mettre au corps social d^vast^ par le 
Capital de se reformer et de s'offrir 
pour un cycle de plus au processus 
d'accumulation. D'un cdt€ le capita- 
lisme doit croitre, ce qui implique une 
destruction. De I'autre il doit recons- 
troire de la «communaiite humaine», 
ce qui implique une circulation. «TI y a, 
ecrit Lyotard, deux usages de la 
richesse, c'est-a-dire de la puissance- 
pouvoir : un usage reprodocdf et un 
usage pillard. Le premier est circulaire, 
global, oiganique; le second est partiei, 
mortif^re, jaloux, |. , .] Le capitaliste est 
un conquerant et le conqudrant est un 
monstre, un cenmure : son avant-train 
se nourrit de reproduire le systfeme 
regie des metamorphoses contr6!ees 
sous la loi de la marchandise-^talon, et 
son arriere- train de piller les energies 
surexcitees. D'une main s'approprier, 
done conserver, c'est-a-dire repro- 
dy ire dans Inequivalence, r6investir; de 
Lautre prendre et d(5truire, voler et fiiir, 
en creusant uo autre espace, un autre 
temps.>^ Les crises du capitalisme telles 
que les comprenait Marx vienoent 
tonjours d'une disarticulation entre le 
temps de la conqu^te et ie temps de la 
reproduction. La fonction de la cyber- 
netique est d'^viter ces crises en assu- 
rant la coordination entre «l'avant- 
train» et «rarriere trains du Capital. 
Son developpement est une reponse 
endogfene apport^e au probleme pose 
au capitalisme, qui est de se devehpper 
sans d^siquilibresfatais. 



D 



ans la logique du Capital, le developpe- 
ment de la fonction de pilotage, de 
«contr61e» correspond a la subordina- 
tion de la sphfere de I'accumulation a la 
sphere de ia circulation. Pour la cri- 
tique de Teconomie politique, la circu- 
lation ne devrait pas ^tre moins sus- 
pecte, en effet, que la production, EUe 
n'est, comme Marx le savait, qy 'un cas 
particulier de la production prise au 
sens general. La socialisation de Feco- 
nomie - c'est-a-dire Tinterdependance 



entre les capitalistes et les autres 
membres du corps social, la «cominu- 
naute humaine» -, relargissemeot de 
la base humaine du Capital, fait que 
I'extracdon de la plus-value qui est a la 
source du profit, n'est plus centree sur 
le rapport d' exploitation institue par le 
salariat. Le centre de gravite de la valo- 
risation se deplace du c5te de la sphere 
de la circulation. A d^faut de poiivoir 
renforcer les conditions d' exploitation, 
ce qui entrainerait une crise de la 
consommation, Taccumulation capi- 
taliste pourra neanmoins se pour- 
suivre k condition que s^acceldre le cy- 
cle production-consommation, c'est- 
^-dire que s'accelfere aitssi bien le 
processus de production que la cir- 
culation marchande. Ce qui a €i€ 
perdu au niveau statique de r^cono- 
mie pourra etre compens^ au niveau 
dynamique. La logique de fiuxdomi- 
nera la logique du produit finL La 
Vitesse primera sur la quantite, en tant 
que facteur de richesse. La face cacMe 
du maintien de V accumulation, c'est 
VaccMeration de la circulation. Les dis- 
positifs de contrdle ont par conse- 
quent pour fonction de maximiser le 
volume des flux marchands en mini- 
misant les evenements, les obstacles, 
les accidents qui les ralentiraient. Le 
capitalisme cybernetique tend a abolir 
le temps m^me, a maximiser la circu- 
lation fluide jusqu'a son point maxi- 
mum, la Vitesse de ia limiifere, comme 
tendent deja a le realiser certaines 
transactions financieres. Les catego- 
ries de fltemps reel», de <^juste-a- 
temps» temoignent assez de cette 
haine de la duree. Pour cette ralson 
meme, le temps est notre allie. 



ette propensioo du capitalisme au 
controle n'est pas nouvelle. Elle n'est 
post-moderne qu'au sens ou la post- 
modernite se confond avec la moder- 
nite dans son dernier quartier, C'est 
pour cette raison m6me que se sont 
developpees la btireaucratie a la fin du 
XDC*' siecle et les technologies informa- 
tiques apres la Seconde guerre mon- 
diale. La cybernetisation du capita- 
lisme a debute h la fin des annees 1870 
par un controle croissant de la produc- 
tion, de la distribution et de la consom- 
mation. Linformation sur les flux tient 
des lors une importance strategique 
centrale comme condition de ia valori- 
sation, L'historien James Beniger 
raconte que les premiers problfemes de 
contrdle ont surgi quand eurent lieu 
les premieres collisions entre trains, 
mettant en peril et les marchandises et 






u 






53 



Tiqqun 



les vies humaines. La signalisation des 
voies ferries, les appareils de mesure 
des temps de parcours et de transmis- 
sion des donates durent etre inventus 
alin d'^viter de telles «catastrophes». 
Le tel^graphe, les hodoges synchroni- 
sees, les organigrammes dans les 
graodes entreprises, les systemes de 
pes6es, les feuilles de routes, les proce- 
dures d'evaluation des performances, 
les grossistes> la chaine de montage, la 
prise de decision centralisee, la publi- 
cite dans les catalogues, les medias de 
communication de masse fiirent des 
dispositifs inventes pendant cette 
periode pour repondre, dans toutes les 
spheres du circuit ^conomique, k une 
crise g^n^ralisee du cootr61e liee a 
1 'acceleration de la production que 
provoquait la revolution industrielle 
aux Etats-Unis. Les systemes d'infor- 
mation et de controle se d^veloppent 
done en meme temps que s'^tend le 
processus capitaliste de transforma- 
tion de la matlfere. Une classe d'ioter- 
mediaires, de middlemen qu'Alfred 
Chandler a appele la «main visible» du 
Capital, se forme et grandit. A pardr de 
la fin du XDC^ siecle, on constate qee la 
previsibilite devient une source €le pro- 
fit en tant qu'elle est une source de 
confiance. Le fordisme et le taylorisme 
s'inscrivent dans ce mouvement, de 
meme que le d^veloppement du 
controle sur la masse des consomma- 
teurs et sur ropinion publique h. tra- 
vers le marketing et la publicity, char- 
ges ^Xextorquer de force puis de mettre 
au travail les ^preferences^ qui, selon 
I'hypothese des economistes margi- 
nalistes, sont ia vraie source de la 
valeur, L'invesdssement dans les tech- 
nologies de planification et de 
controle, organisationnelles ou pure- 
ment techniques, devient de plus en 
plus rentable. Aprfes 1945, la cybern^- 
tique fournit au capitalisme une nou- 
velle infrastructure de machines - les 
ordinateurs - et surtout une technolo- 
gie intellectuelle qui permetteot de 
reguler la circulation des flux dans la 
societe, d'en faire des flux exclusive- 
mentmarchands. 



I ue le secteur economique de Tinfor- 
' mation, de la communication et du 
controle ait pris une part croissante 
dans r^conomie depuis la Revolution 
Industrielle, que le «travail immate- 
rielw croisse en regard du travail mate- 
riel, n'a done rien de surprenant ni de 
nouveau. II mobilise aujourd'hui dans 
les pays industrialises plus des 2/3 de 
la force de travail, Mais ce n'est pas 



suffisant pour definir le capitalisme 
cybem^tique. Celui-ci, parce qu'il fait 
d^pendre en continu son ^qtiihbre et 
sa croissance de ses capacites de 
CQmxb\^,B. change denature. Vin$4cu- 
ritSy bien plus que la raret4y est le nceud 
de r^conomie capitaliste presente. 
Comme le pressentent Wittgenstein k 
partir de la crise de 1929 et Keynes 
dans son sillage - il y a im lien trfes fort 
entre «retat de la confiance» et la 
courbe de Tefficacite marginale du 
Capital, ecrit-il dans ie chapitre XII de 
la Theorie generate en fevrier 1934 -* 
reconomie repose en definitive sur 
un «jeu de langage». Les marches, et 
avec eux les marchandises et les mar- 
chands, la sphere de la circulation en 
general et, par voie de consequence, 
I'entreprise, la sphfere de !a produc- 
tion en tant que iieu de prevision de 
reodements a venir, n* existent pas 
sans des conventions, des normes 
sociales, des normes techniques, des 
normes du vrai, un meta-niveau qui 
fait exister les corps, les choses en tant 
que marciiandises, avant mdme qu'Lls 
fassent Tobjet d'un prix. Les secteurs 
du contrdle et de la communication 
se developpent parce que la valorisa- 
tion marchande n^cessite Torganisa- 
tion d'une circulation bouclee d' in- 
formations, parallele a la circulation 
des marchandises, la production 
d'une croyance coUecdve qui s'objec- 
tive dans la valeur. Pour advenir, tout 
^change requiert des «investisse- 
ments de former - une information 
sur et une mise en forme de ce qui est 
echange -, un formatage qui rend 
possible la mise en equivalence avant 
qu'elle n'ait effectivement lieu, un 
conditionnement qui est aussi une 
condition de Taccord sur le marche* 
C'est vrai pour les biens; c'est vrai 
pour les personnes. Perfectionner la 
circulation d'informations, ce sera 
perfectionner le marche en tant 
qu'instrument universel de coordina- 
tion. Contrairement k ce que suppo- 
sait rhypothfese liberale, pour soute- 
nir le capitalisme fragile, le contrat ne 
se suffit pas a lui-mSme dans les rap- 
ports sociaux. ON prend conscience 
apres 1929 que tout contrat doit etre 
assorti de contrdles. Lentree de la 
cybern^tiqoe dans le fonctionnement 
du capitalisme vise a minimiser les 
incertitudes, les incommensurabili- 
tes, les probl^mes d' anticipations qui 
pourraient s'immiscer dans toute 
transaction marchande. Elie contri- 
bue a consolider la base sur laquelle 
les mecanismes du capitalisme peu- 
vent avoir heu, a liuiler la machine 
abstraite du Capital 



54 



# cybemMque 



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vec le capitalisme cybernetique, le moment politique de I'eco- 
nomie politique domine par consequent son moment ^cono- 
mique. Ou comme le comprend, depuis la theorie econo- 
mique, Joan Robinson eo commentant Keynes : «Des lors que 
Fon admet I'incertitude des anticipations qui guident le com- 
portement economique, I'^quilibre n'a plus d'importance et 
rHistoire prend sa place». Le nionient polilique, enteodu ici an 
sens large de ce qui assujettit, de ce qui normalise, de ce qui 
determine ce qui passe k travers les corps et pent s'enregistrer 
en valeur socialement reconnue, de ce qui extrait de la forme 
des formes-de-vie, est essentiei h ia «croissance» comme a la 
reproduction du systeme:d'un cote la captation des energies, 
leur orientation, leur cristallisation deviant la source premifere 
de valorisation; de Tautre la plus-value pent provenir de n'im- 
porte quel point du tissu biopolitique a condition que celui-ci 
se reconstitue sans cesse. Que I'ensemble des depenses puisse 
tendanciellement se metamorphoser en qualit^s vaJorisables 
signifie aussi bien que le Capital comp^nfetre tous les flux 
vivantsr socialisation de reconomie et anihropomorphose du 
Capital sont deux processus solidaires et indissociables. II faut 
et il suffit pour qu'iis se r^alisent que toute action contingente 
soit prise dans un mixte de dispositifs de surveillance et de sai- 
sie. Les premiers sont inspires de la prison en tant qu'eUe intro- 
duit un regime de visibility panoptique, centralise. lis ont long- 
temps ete le monopole de TEtat moderne. Les seconds sont 
inspires de la technique informatique en tant qu'elle vise un 
regime de quadrillage decentralise et en temps reel. L'horizoo 
commun de ces dispositifs est ceiui d'une transparence totale, 
d'une correspondance absolue de la carte et du territoire, 
d'une volont^ de savoir a un tel degre d'accumulation qu'elle 
devient volonte de pouvoir. Une des avanc^es de la cyberne- 
tique a consiste a cl6turer les systemes de surveillance et de 
suivi en s'assurant que les surveillants et les suiveurs sclent a 
leur tour surveilles et/ou suivis, et ce au gre d'une socialisation 
du controle qui est la marque de la pretendue «societe de Tin- 
formation^, Le secteur du controle s'autonomise parce que 



e 






55 



Tiqqun 



s' impose la necessite de controler ie coniroie, les flux marchands ^tant doubles par 
des flux d'informations dont la circulation et la securite doivent a leur tour etre 
optimis^es. Au sommet de cet etagement des controles, le controle 6tafique, la 
police et le droit, ia violence legitime et le pouvoir judicialre, jouent un role de 
controleurs en derniere instance. Cette surenchere de surveillance qui caracterise 
les «soci^tes de contr61e», Deleiize Texplique simplement:«elles fuient de partoutw. 
Ce qui confirme sans cesse le controle dans sa n^cessit^. «Dans les soci^t^s de dis- 
cipline, on n'arretait pas de recommencer (de I'^cole k la caserne, etc.), tandis 
que dans les soci^t^s de contr61e on n'en finit jamais avec rien.» 



I 




1 n'y a done rien d'^tonoant k voir le developpement du capitalisme cybern^tique 
s'accompagner d*un developpement de toutes les formes de repression, d'un hyper- 
securitarisme. La discipline traditionneile, la generalisation de I'etat d'urgence, de 
remergenza, sont amenes a croitre dans un syst^me tout entier tourne vers la peur de 
ia menace. La contradiction apparente entre un renforcement des fonctions r^pres- 
sives de TEtat et un discours economique neo-liberal qui pr5ne le «moins d'fitat» - 
qui permet par exemple h Loic Wacquant de se lancer dans une critique de Udeolo- 
gie lib^rale qui dissimule la mont^e de «rfitat p^nal^ - ne se comprend qu'en r^f^^- 
rence a I'hypothese cybernetlque. Lyotard Texpliquei^Il y a dans tout systfeme cyber- 
netique une unite de reference qui permet de mesurer r^cart produit par I'introduc- 
tion d'un evenement dans le systfeme, ensuite, gr^ce a cette mesure, de traduire cet 
evenement en information pour ie systeme, enfin s*il s*agit d'un ensemble r^gie en 
hom^ostasie, d'anouier cet ecart et de ramener le systdme k la quantity d'energie ou 
d'information qui etait la sienne pr^c^demment. [...] Arretons nous un peu ici. On 
voit comme Tadoption de ce point de vue sur la soci^te, soit la fantaisie despodque 
qui est celle du matt re de se placer au lieu suppose du z€xo central et de s' identifier 
ainsi au Rien matriciel [,..] ne pent que le contraindre a etendre son idee de la 
menace et done de la defense. Car quel est Veuenement qui ne camponerait pas de 
menace ace point de i/i/e? Aucun;tQus au contraire, puisqu'ils sont des perturbations 
d'un ordre circulaire, reproduisant ie meme, exigent une mobilisation de I'energie 
auxfins d'appropriationet d' elimination. Est-ce "abs trait''? Faut-il un exemple?C'est 
le projet meme que perpetre en France et en haut lieu, rinstitation d'une Defense 
op^rationnelle du territoire, nantie d'un Centre opera tionnei de Tarmee de terre, 
dont ia specificity est de parer k la menace «interne», ce qui natt dans les obscurs 
repiis du corps social dont 'Tet at -major" ne pretend pas moins qu'dtre la t^te clair- 
voyante:cette clairvoyance s'appelle fichier national;!.,.] la traduction de revene- 
ment en information pour le systfeme se nomme renseignement [.. .l;enfin I'execu- 
tion des oidres regulateius et leur inscription dans le ''corps social", surtout quand 



56 



■1 



cybem^tlque 



on imagine celui-ci en proie a quelque 
intense emotion, par exemple a la 
peur paniqiie qui le secouerait en tout 
sens au cas ou se declencherait une 
guerre nucleaire (entendez aussi bien 
oti se Ifeverait on ne sait quelle vague 
jug^e insane de protestation, constes- 
tation, desertion civile) - cette execu- 
tion requiert I'infiltration assidue et 
fine des canaux emetteurs dans la 
"chair" sociale, soit comme le dit a 
merveille tel officier sup^rieur, la 
"police des moui/ements sponran^s".» 
La prison est done au sommet d'une 
cascade de dispositifs de controle, le 
garant en dernifere instance qu'aucun 
evenement perturbant n'aura lieu 
dans le corps social pour entraver la 
circulation des personnes et des biens. 
La logique de la cybern^tique etant de 
remplacer des institutions centrali- 
sees, des formes sedentaires de 
controle, par des dispositifs de tra^age, 
des formes nomades de contr61e, la 
prison comme dispositif classique de 
surveillance est ^videmment amenee 
a etre prolong^e par des dispositifs de 
saisie comme le bracelet electronique, 
par exemple. Le developpement des 
community police dans le monde 
anglo-saxon, de la «poiice de proxi- 
mite» en France, repond aussi a une 
logique cybernetique de conjuration 
de r^v^nement, d'organisation de la 
retroaction. Selon cette logique, les 
perturbations dans une zone seront 
d'autant mieux etouffees qu'elles 
seront amorties par les sous- zones du 
systfeme les plus proches. 



i la repression tient le rdle, dans le 
capitalisme cybernetique, de conju- 
ration de Levenement, la prevision 
est son corollaire, en tant qu'elle vise 
a eliminer ['incertitude liee a tout 
futur. C'est Lenjeu des technologies 
statistiques. Mors que celles de I'Etat- 
providence se tournaient tout entieres 
vers I'anticipation des risques, pro- 
babilises ou non, celles du capita- 
lisme cybernetique visent k multi- 
plier les domaioes de responsabilite. 
Le discours du risque est le moteur 
du deploiement de Thypothfese 
cybernetique : il est d'abord diffuse 
pour etre ensuite interiorise. Car les 
risques sont d'autant mieux accept^s 
que ceux qui y sont exposes ont Tim- 
pression d'avoir choisi de les prendre, 
qu'ils s'en sentent responsables et 
plus encore lorsqu'ils ont le senti- 
ment de pouvoir les controler et les 
maitriser eux-memes. Mais^ comme 
Tadmet un expert, le «risque zero» 



n'existe pas:^4a notion de risque affai- 
blit bien les liens causaux, mais ce 
faisant elle ne les fait pas disparaitre. 
Au contraire elle les multiplie. [...1 
Considerer un danger en terme de 
risque, c'est forcement admettre 
qu'on ne pourra jamais s'en premu- 
nir absolument : on pourra le gerer, le 
domestiquer, mais jamais raneantir.» 
C'est au titre de sa permanence pom 
le systeme, que le risque est un outii 
ideal pour I 'affirmation de nouvelles 
formes de pouvoir qui favorisent 
I'emprise croissante des dispositifs 
sur les collectifs et les individus, 11 eli- 
mine tout enjeu de conflit par le ras- 
semblement obligatoire des indivi- 
dus autour de la gestion de menaces 
censees concerner chacun de la 
meme fa^on. Uargument qu'oN vou- 
drait nous faire admettre est le sui- 
vantiplus il y a de securite, plus il y a 
production concomitante d'insecu- 
rite. Et si vous pensez que rinsecurite 
croit alors que la prevision est de plus 
en plus infaillible, c'est que vous avez 
vous-meme peur des risques. Et si 
vous avez peur des risques, si vous ne 
faites pas confiance au systeme pour 
controler integralement votre vie, 
votre peur risque d'etre contagieuse 
et de presenter un risque bien reel de 
defiance envers le systeme. Autre- 
ment dit, avoh peur des risques, c'est 
dej^ representer soi-meme un risque 
pour la society. Uimperatif de circu- 
lation marchande sur lequel repose le 
capitalisme cybernetique se meta- 
morphose en phobie generaie, en 
phantasme d'auto-destruction. La 
societe de contrdle est une society 
paranoiaque, ce que confirme sans 
peine la proliferation en son sein des 
theories de la conspiration. Chaque 
individu est ainsi subjective dans le 
capitalisme cybernetique comme 
dividu a risques, comme Vennemi 
quelconque de la societe equilibree. 



I 



I ne faut pas s*etonner alors que le rai- 
sonnement de ces collaborateurs en 
chef du Capital que sont Francois 
Ewald ou Denis Kessler en France soit 
d'affirmer que Tfitat-providence, 
caracteristique du mode de regula- 
tion sociale fordiste, en reduisant les 
risques sociaux, a fini par derespon- 
sabiliser les individus. Le demanteie- 
ment des syst^mes de protection 
sociale, auquel on assiste depuis le 
debut des annees 1980, vise par 
consequent a responsabiliser chacun 
en faisant porter h tous les wrisques^ 
que font seuls subir les capitalistes k 




57 



Tiqqmi 



Tensemble du ^<corps social». U s'agit en derniere 
analyse d'inculquer le point de vue de la repro- 
duction de la societe a chaque individu, qui 
devra ne plus rien attendre d'elle, mais tout lui 
sacrifier. C'est que la regulation sociale des 
catastrophes et de rimprevu ne peut plus ^tie 
geree, comme elle T^tait an Moyen Age pendant 
les l^pres, par la seule exclusion sociale, la 
logique du bouc-emissaire, la contention et la 
cloture. Si tout le monde doit devenii respon- 
sable du risque qo'il fait encourir h la societe, 
c'est qu'oN ne peut plus exclure sans se priver 
d'une source potentielle de profit. Le capltalisme 
cybern^tique fait done aller de pair socialisation 
de Teconomie et mootee du wprincipe-responsa- 
bilite». 11 produit ie citoyen en tant que «dividu k 
risques^ qui auto-neutralise son potentiel de 
destruction de Tordre. II s'agit ainsi de generali- 
ser Tauto-contrdle, dispositition qui favorise la 
proliferation des dispositifs et en assure un relais 
efficace. Toute crise, dans le capltalisme cyberne- 
tique, prepare un renforcement des dispositifs. La 
contestation anti-OGM comme la «crise de la 
vache folle» de ces dernieres annees en France, 
ont en definitive permis d'instituer une tra<;abi- 
lite inedite des dividus et des choses. La profes- 
sionalisation accrue du contrdle - qui est avec 
Tassurance Tun des secteurs economiques dont 




la croissance est garantie par la logique 
cybernetique - n*est que rautre face de 
la inontee du citoyen, comme subjecti- 
vity politique ayant total ernent autor^- 
prime le risque qu'elle represente objec- 
tivement. La vigilance citoyenne contri- 
bue ainsi k Tani^lioraiion des dispositifs 
de pilotage. 



andis que la mont^e du contr6le k la fin 
du XDC^ sifecle passait par une dissolution 
des liens persoonalises- ce qui fait qii'oN 
a pu parler de «disparition des commu- 
naut€s» -t eHe passe dans le capitalisme 
cybernetique par un nouveau tissage de 
liens sociaux entiferement traverses par 
Timperatif de pilotage de soi et des autres 
au service de Tunit^ sociale : c'est ce 
devenir-dispositifd^ Thomme que figure 
le citoyen de TEmpire. ^importance pre- 
sente de ces nouveaux systemes citoyen- 
dispasidf, qui creusent les vieilles institu- 
tions etatiques et propulsent la n^bu- 
leuse associative- citoyenne, demontre 
que la grande machine sociale que doit 
etre ie capitalisme cybernetique ne peut 
se passer des hommes, quoique certains 
cyberoeticiens incr^dules aient mis du 
temps a le croire, comme en temoigne 
cette prise de conscience depitee du 
milieu des annees ig8o : 

<<Uautomatisation systematique serait 
effectivement un moyen radical de sur- 
monter les limites physiques ou men- 
tales qui sont h la source des erreurs 
humaines les plus communes : pertes 
momentanees de vigilance dues k la 
fatigue, au stress ou k la routine; incapa- 
city provisoire d'interpreter simultane- 
ment une multitude d*informations 
contradictoires et done de maltriser des 
situations trop complexes; euphemisa- 
tion du risque sous la pression des cir- 
constances (urgences, pressions hi^rar- 
chiques.. .J; erreurs de representation 
conduisant a surestimer la securite de 
systfemes habituellement tres fiables (oe 
cite le cas d'un pilote refusant cat^gori- 
quement de croire que I'un de ses reac- 
teurs est en feu). II faut cependaot se 
demander si la mise hors circuit de 
rhomme, consider^ comme le maillon 
faible de Tinterface homme/ machine, 
ne risque pas en definitive de creer de 
nouvelles vulnerabllites, ne serait-ce 
qu'en etendant les erreurs de represen- 
tation et pertes de vigilance qui sont, 
comme on I'a vu, la contrepartie fre- 
quente d'un sentiment exagere de secu- 
rite. Le debat merite en tout cas d'etre 
ouvert.>^ 

Eneffet 



58 



V 



cybem^tique 



Les ^v^nements de Mai 68 ont provoqti^ 
dans rensemble des societes occidentaies 
une raaction politique dont on a peine a se 
souvenir rampieur aujourd'hui. Tres vite, la 
restmcturation du capitaiisme s'orgaoisa, 
commese met en marche une armee. On vit, 
avec le Club de Rome, des multiiiationales 
comme Fiat, Volkswagen et Ford payer des 
economistes, des sociologiies et des ecolo- 
gistes pour qu'ils determinent les produc- 
tions auxquelles devaient renoncer les 
eotreprises afin que le systeme capitaliste 
fonctionne mieux et se renforce. En 1972. le 
rapport du Massachussets Institute of 
Technology commandite par ledit Club de 
Rome, Halte a la croissance, fit grand bruit 
parce qu'il recommandait de stopper le 
processus d' accumulation capitaliste, y 
compris dans les pays dits en voie de deve- 
loppement, Du plus haut de la domination, 
ON revendiquait la «croissance z^ro» afin de 
preserver les rapports sociaux et les res- 
sources de la planete, on introduisait des 
composantes qualitatives dans I'analyse du 
developpement contre les projections 
quantitatives centr^es sur la croissance, on 
exigeait en d^finidve que celle-ci soit entife- 
rement red^finie et cette pression s'accen- 
tua encore lorsqu'eclata la crise de 1973^ Le 
capitaiisme semblait faire son autocritique. 
Mais si j*ai parl^ a nouveau de guerre et 
d'armee, c'est que le rapport du MIT, redige 
par Teconomiste Dennis H. Meadows, 
s'inspirait des travaux d'un certain Jay For- 
rester qui avait ^t^ charge en 1952 par i'US 
Air Force de mettre au point un systeme 
d^alerte et de defense - le SAGE System - qui 
coordonnait pour la premiere fois radars et 
ordinateurs dans le but de detecter et d'em- 
pecher une possible attaque du territoire 
am^ricain par des fusees ennemies. Forres- 
ter avait monte des infrastructures de com- 
munication et de controle entre hommes et 
machines 011 ceux-ci etaient interconnec- 
tes pour la premiere fois en «temps reeb>. 
Puis il avait et^ nomm^ dans Tecole de 
management du MIT pour etendre ses com- 
petences en matifere d'analyse systemique 
au monde economique. II appliqua les 
memes principes d'ordre et de defense 
aux entreprises, puis ce sera le tour des villes et enfin de Fensemble de la planete 
dans son ouvrage World Dynamics qui inspira les rapporteurs du MIX Ainsi la 
fldeuxieme cybernetique» fut-elle determinante pour fixer les principes de 
restructuration du capitaiisme. Avec elle, I'^conomie politique devenait une 
science du uivanL Elle analysait le moede en tant que systeme ouvert de transfor- 
mation et de circulation de flux d'^nergle et de flux mon^taires. 



«V^f:Qsodit§GS\ decentralise, 
communaumire, participatim. La 
respomabilM et Vinitiative individuelle 
existent vraiment. L'^cosoci^t4 repose 
sur le plumlkme des id^es, des styles et 
des conduiteK de vie. Consequence: 
^galit^ et justice sociale sont en 
progT^s. Mais aussi, bouleversement 
des habitudes, des modes de pens^e et 
des mceuis. Les hommes ont invent^ 
une vie diff^rente dans une soci^t^ en 
^quilibre. Us se sont apen^us que le 
maintien d'un ^tat d'^quilibre ^tait plus 
d^licat que le maintien d'un ^tat de 
croissance continue. Grace a une 
nouvelle vision, k une nouvelie logique 
de la compl^mentarite, h. de nouvelles 
valeurs, les hommes de I'^cosociet^ ont 
invent^ une doctrine ^conomique, une 
science politique, une sociologie, une 
technologic et une psychologie de I'^tat 
d'equilibre contr6l^.» 

Joel de Rostiay. he Macmscope, 1975 



aCapitalisme et socialisme 
representee deux organisations de 
r^conomie d^riveesdu mSme systfeme 
de base, celul de la quantification de la 
valeurajout^e. I..,] Consid^re sous cet 
angle, le systfeme appeJe "socialisme" 
nest que le sous -systeme correcteur 
appliqud au "capitaiisme". On pent 
ainsi dire que le capitaiisme le plus 
outr^ est socialiste sous certains de ses 
aspects, et que tout le sociaJisme est 
une "mutation" du capitaiisme 
destinee ^ tenter de stabiliser le 
systfeme a travers une redistribution- 
redistribution estimee necessaire pour 
assurer la survie de tons et les inciter k 
une consommation plus large. Nous 
appellerons dans cette £*bauche 
"capitaiisme social" une organisation 
de r^conomie, congue dans le but 
d'etablirun ^quilibre acceptable entre 
capitaiisme et socialisme.» 

Yona Friedman, UtopiesTiaiisabM, 1^7^ 






Ml 






n France, un ensemble de pseudo-savants - TiUumme de Rosnay et le baveux Morin 
mais aussi le mystique Henri Adan, Henri Laborit, Ren^ Passet et rarriviste Attali - se 
reunissent poinr elaborer, a la suite du MIT, Dix cammandements pour une nouuelle 
economie, un «eco-socialisme» disent-ils, en suivant une apprciche systemique, c'est- 
^-dire cybernetique, obsedee par t<r^tat d'^quilibre» de tout et de tons. II n'est pas 
inutile a posteriori, lorsqu'ON ecoute la «gauche» d'aujourd'hui et aussi la «gauche de 
la gauche», de rappeler certains des principes que de Rosnay pr^sentait en 1975 ^ 



59 



Tiqqun 




1. Conserve! la vari^t^ des espaces comme des cultures, la bio-diverslt^ comme la multi- 
culturalit^. 

2. Veiller h ne pas ouvrii, ne pas laisser s'^chapper rinformation contenue dans les 
boiicles de regulation. 

3. R^tablir les ^quilibres de Tensemble du systfeme par decentralisation- 

4. Diff^rencier pour mieux Integrer, car conformement ^ ce qu'a pressenti Teilhard de 
Chardin, rillumin^ en chef de tous les cybern^ticiens, «toate integration r^elle se fonde 
sur uoe diff^renciadon pr^alable. [. ..1 L'homogfene, le melange, le syncr^tisme. c'est 
Tentrople. Seule Vunion dans la diversity est cr^atrice. Elle accrolt la complexity, 
conduit k des niveauxplus Aleves d'organisadon». 

5. Pour ^valuer :se laisser agresser 

6. Pieferer les objectifs, les projets k la programmation detaill^e. 

7. Savoir utiliser I ' information. 

8. Savoir maintenir des contraintes sur les elements du systfeme. 



I 



1 ne s'agit plus, comme on pouvait fake encore semblant de le croire en 1972, de mettre 
en cause le capitalisme et ses effets d^vastateurs, mais plutdt de i<reonenterVeconQ- 
mie de maniere h mieux servir, a la fois, les besoins humains, ie maintien et revolution 
du systfeme social et la pottrsuite d'une veritable cooperation avec la nature, L'econo- 
mie d'equiUbre qui caract^rise recosoci^te est done une economic "r^guiee", au sens 
cybernetique dn terme>^ Les premiers Ideologues du capitalisme cybernedque par- 
leot d'ouvrir a one gestion communautaire du capitalisme par en has, h. une respon- 
sabilisation de chacun grace a fll'intelligence collective» qui resultera des progrfes des 
telecommunications et de I'informatique. Sans remettre en cause ni la propri^t^ pri- 
vee, ni la propriete d*Etat, on invite a une co-gestion, a un controle des entreprises par 
les communaut^s de salaries et d^usagers. L'euphorie r^formatrice cybernedque est 
telle, en ce d^but des annees 1970, qu'oN ^voque sans plus fr^mir, comme s'il ne 
s'etait, depuis leXIX*^ siecle, agi que de cela, Tid^e d'un «capitalisme social», ainsi que 
le d^fendit par exemple rarchitecte ecologiste et graphomane Yona Friedman. Ainsi 
s'est cristailise ce qu'oN a fini par appeler «socialisme de troisieme voie», et son 
alliance avec r^cologie, dont on connait aujourd'hui 1' emprise politique en Europe. 
S'il fallait retenir un evenement qui, dans ces ann^es-la, en France, a expos^ la pro- 
gression tortueuse vers cette nouvelle alliance entre socialisme et liberalisme, non 
sans respoir qu'autre chose Emerge, ce serait sans conteste Taffaire LIR Avec elle c'est 
tout le socialisme, jusque dans ses courants les plus radicaux comme le «commu- 
nisme de conseils>>, qui ^choue a faire chuter I'agencement liberal, et qui, sans subir k 
proprement parier de defaite, finit simplement absorb^ par le capitalisme cyberne- 
tique. Uadhesion r^cente de recologiste Cohn-Bendlt, le gentil leader de Mai 68, au 
courant liberal- lib ertaire n'est qu'une consequence logique du retournement plus 
profond des id^es «socialistes» sur elles-memes. 



60 



Lf actuel mouvement «ariti- global! sationw et la contestation citoyenne en g^n^ral ne ^^ 
I presentent aucune rupture a I'interieur de cette formation d'^nonc^s elaboree il y a ^ 
trente ans. lis reclament simplement racc^l^ration de sa mise en oeuvre. S V fait 

jour, derdere les contre-sommets tonitniants, une meme vision froide de la soci^t^ P^ 

comme totality menacee d'^clatements, un meme objectifde regulation sociale. 11 pj 
s'agit de restaurer !a cohesion sociale pulverisee par la dynamique du capitalisme ^4 

cybern^tiqne et degarantiren derniere instance la participation de tous a cette 
dernifere. Aussi n'est-il pas surprenant de voir I'^conomicisme le plus aride impre- 
gner de fa^on si tenace et si nauseabonde les rangs des citoyens. Le citoyen depos- 
s^d^ de tout se projette en expert amateur de la gestion sociale et congoit le neant 
de sa vie comme succession iointerrompue de «projets» h realiser : comme le 
remarque avec une feinte naivet^ le sociologue Luc Boltanski, «tout pent acc^der k 
la dignity du projet, y compris les entreprises hostiles au capitalisme». De meme 
que le dispositif «autogestion» fut seminal dans la reorganisation dii capitalisme 
depuis trente ans, la contestation citoyenne o'est rien d'autre que rinstrument 
actuel de la modernisation de la politique. Ce oouveau ^processus de civilisation 
repose sur la critique de Tautorite developp^e dans les armees 1970, au moment ou 
se cristallisait la deuxjeme cybern^dque. La critique de la representation politique 
comme pouvoir s^par^, d^j^ recuperee par le nouveau management dans la 
sphere de production economique, est aujourd'hui r^investie dans la sphere poli- 
tique. Partout ce ne sont qu'honzontalit^ des rapports et participation a des projets 
qui doivent remplacer rautorit^ hi^rarchique et bureaucratique poussiereuse, 
contre-pouvoirs et decentralisations qui sont censes defaire les mono poles et le 
secret Ainsi s'etendent et se resserrent sans obstacles les chaines d'interd^pen- 
dance sociale, ici faites de surveillance, ailleurs de delegation. Integration de la 
societe civile par I'Etat et integration de I'Etat par la societe civile s'engrenent de 
^ mdeiix en mieux, Ainsi s'organise la division du travail de gestion des populations 

necessaire k la dynamique du capitalisme cybernetique. Laffirmation d'lme 
«citoyennete mondiale» devra previsiblement la paracheven 

/^ >est qu*^ partir des annees 1970, le socialisme n*est plus qu'un democratisme, desor- 
V-/ mais absolumeot necessaire a la progression de Thypothfese cybernetique. II faut 
comprendre Tideal de democratie directe, de democratic participative comme desir 
d'lme expropriation g^n^rale par le systeme cybernetique de toute Vinformation 
contenue dans ses parties. La demande de transparence, de tragabilite, est une 
demande de circulation parfaite de Tinformation, un progressisme dam la logique 
deflux qui regit le capitalisme cybernetique- C'est entre 1965 et 1970 qu'un jeune 
philosophe allemand, heritier presume de la <ctheorie critique», fondait le para- 
digme democratique de la contestation presente en entrant avec fracas dans plu- 
sieurs controverses avec ses aines. Au socio-cyberneticien Niklas Luhmann, theori- 
cien hyper-fonctionnaliste des systfemes, Habermas opposait rimprevisibilite du 
dialogue, des argumentations, irreductibles a de simples echanges d'informations. 
Mais c'est surtout contre Marcuse que fut elabore ce projet d'une «ethique de la dis- 
cussion» generalisee qui devait radicaliser en le critiquant le projet democratique 
des Lumieres. A Marcuse qui explique, en commentant les observations de Max 
Weber, que «rationalisation» veut dire que la raison technique, au principe de I'in- 
dustrialisation et du capitalisme, est indissolublement une raison politique, Haber- 
mas r^torque qu'un ensemble de rapports intersubjectife immediats echappent aux 
rapports sujet-objet mediatises par la technique, et qu'en definitive ils les encadrent 
et les orientent. Autrement dit, face au developpement de Thypo these cyberne- 
tique, la politique devrait viser a autonomiser et etendre cette sphere des discours, a 
multiplier les arenes democratiques, k construire et rechercher un consensus qui, 
par nature en somme, serait emancipateur. Outre qu'il reduit le «monde vecu», la 
<fvie quotidienne», rensemble de ce qui fiiit de la machine de contr61e, k des interac- 
tions sociales, a des discours, Habermas ignore plus profondement encore I'hetero- 
geneite fondamentale des formes-de-vie entre elles. Au meme titre que le contrat, le 
h consensus est attache k I'objectif d'lmification et de pacification par gestion des dif- 

t ferences. Dans le cadre cybernetique, toute foi dans r«agir communicationnel», 

I toote communication qui n' assume pas la possibilite de son impossibilite, finit par 

^ servii le controle. C'est pourquoi la technique et la science ne sont pas simplement, 

( comme le pense I'idealiste Habermas, des ideologies qui viendraient recouvrir le 

tissu concret des relations intersubjectives. Ce sont des ^ideologies materialisees», 
des dispositifs en cascade, une gouvernementalite concrete qui traverse ces rela- 
^ tions. Nous ne voulons pas plus de transparence ou plus de democratic. II y en a 

bien assez. Nous voulons au contraire plus d'opacite et plus d'intensite. 



• cybem^dque 



iH^ 



61 



Tiqqmi 



'^ 



M 




ais je n'en aurai pas fini avec le socialisme tel que I'a pdrim^ 
I'hypothese cybern^tique tant que je n'ay rai pas ^voqu6 une 
autre voix; je veux parler de la critique centr^e sur les rapports 
hommes-machines qui, depuis les annees 1970, s'attaque au 
noeud suppose du problfeme cybernetique en posant la ques- 
tion de la technique par-delk technophobie - ceile d'un Theo- 
dore Kaczynski ou du singe lettr6 de TOregon, John Zerzan - et 
technophilie, et qui pretend fonder une nouvelle Scologie radi- 
cate qui ne soit pas betement romantique. Dfes ia crlse econo- 
mique des annees 1970, Ivan lllich est parmi les premiers h 
exprimer Tespoir d'une refondation des pratiques sociales non 
plus seulement au travers d'un nouveau rapport entre sujets, 
comme chez Habermas, mais aussi entre sujets et objets, au tra- 
vers d'une wreapproprlation des outils» et des institutions, qui 
devraieiit etre gagn^es par une ftConvivialite» generate; convi- 
vialite qui serait en mesure de saper la loi de la valeur. Le philo- 
sophe des techniques Simondon fait m^me de cette r^appro- 
priation ie levier du depassement de Marx et du marxisme : «Le 
travail possfede llntelligence des elements, le capital possfede 
ilntelligence des ensembles; mais ce n'est pas en reuoissant 
Finteiligence des ^l^ments et rinteHigence des ensembles que 
fon peut faire TinteUigence de Tetre interm^diaire et non mixte 
qu'est rindividu technique. I. . J Le dialogue du capital et du tra- 
vail est faux parce qu'il est au passe. La collectivisation des 
moyens de production ne peut operer une reduction de Taliena- 
tion par elle-meme; elle ne peut I'operer que si elle est la condi- 
don prealable de Tacquisition par Tindividu humain de TinteUi- 
gence de I'objet technique individue. Cette relation deTlndividu 
humain a Tindividu technique est la plus delicate k former.» La 
solution au problfeme de I'economie politique, de Talienation 
capjtaliste comme de la cybernetique r^siderait dans I'mven- 
tion d'une nouvelle relation aux machines, d'une ^culture tech- 
nique» qui aurait jusqu'^ present fait d^faut k la modernite occi- 
dentale, C'est une telle doctrine qui justtfie depuis trente ans le 
developpement massif de Tenseignement «citoyen>> des 
sciences et des techniques. Parce que le vivant, contrairement h 
ce que suppose I'hypothese cybernetique, est essentiellement 
dijferent des machines, I'homme aurait une responsabilit^ de 
representation des objets techniques : «L'homme comme 
temoin des machines, 6crit Simondon, est responsable de leur 
relation; ia machine individuelle represente Thomme, mais 
Thomme represente Tensemble des machines, car il n'y a pas 
une machine de toutes les machines, alors qu'il pent y avoir une 
pensee visant toutes les machines^. Dans sa forme utopique 
actuelle, comme chez Guattari a ia fin de sa vie ou aujourd'hui 
chez un Bruno Latour, cette ecole pretendra «faire parler» les 
objets, representer leurs normes dans Tarene publique au tra- 
vers d'un «parlement des choses». A terme, les technocrates 
devraient faire place a des ^m^canologues^ et antres «medio- 
logues>v dont on ne voit pas en quoi ils differeraient des techno- 
crates actuels si ce n'est qu'ils seraient plus rompus k la vie tech- 
nique, qu'ils seraient des citoyens idealement accoupl^s h leurs 
dispositifs. Ce que font mine d'ignorer nos utopistes, c'est que 
integration de la raison technique par tons n'entamerait en 
rien les rapports de force existants. La reconnaissance de Fhy- 
bridite hommes-machines des agencements sociaux ne ferait 
certainement qu'^tendre la lutte pour la reconnaissance et la 
tyrannie de la transparence au monde inanim^. Dans cette eco- 
logie politique r^nov^e, socialisme et cybernetique atteignent 
leur point de convergence optimal : le projet d'une R^publique 
verte, d'une democratie technique- «un renouveau de la demo- 
cratie pourrait avoir poiu* objectif une gestion pluraliste de Fen- 
sembie de ses composantes machimques», ecrit Guattari dans 
son dernier texte publie -, la vision mortelle d^une paix civile 
definitive entre humains et non-humains. 



62 



%/ I T ? utopiecybem^tiquen'a pas seulement vara- 

W A Xj pMse le socialisme et sa puissance d'opposi- 

tion en en faisant un ^democratisme de 
proximit^». Dans ces ann^es 1970 pleines de 
confusion, elle a aussi contamine le 
marxisme le plus avance, rendant intenable 
et inoffensive sa perspective. «Partout -> 
comme Tecrit Lyotard en i979i - a un titre ou 
h. Tautre, ia Critique de reconomie politique 
et la critique de la soci^t^ ali^n^e qui en etait 
ie correlat sont utilises en guise d'el^ments 
dans la programmation du sysr^me.» Face ^ 
I'hypotiiese cybem^tique unifiante, Taxiome 
abstrait d'un antagonisme potentiellement 
r^volutionnaire - lutte des classes, «com- 
munaute huinaine» {Gemeinwesen) ou 
«social-vivant» contre Capital, general intel- 
lect contxe processus d'exploitation, «multi- 
tude» contre «Empire», <^creativit^» ou «vir- 
tuosit^w contre travail, «richesse sociale» 
contre valeur marchande, etc. - sert en defi- 
nitive le projet politique d'une plus grande 
integration sociale. La critique de I'econo- 
mie politique et recologie ne critiquent pas 
le genre Jconomique propre au capita- 
lisme, ni la vision totalisante et systeraique 
propre a la cybernetique, elles en font 
meme paradoxalement les moteurs de leurs 
philosophies emancipatrices de rhistoire. 
Leur teieologie n'est plus celle du proleta- 
riat ou de la nature mais celle du Capital. 
Leur perspective est aujourd'tiui profonde- 
raent celle d'une economie sociale, d'une 
«economie solidairew^ d'une «transforma- 
tion do mode de productions^, non plus par 
collectivisation ou ^tatisatiou des moyens 
de production mais par collectivisation des 
decisions de production. Comme Tafiiche 
par exemple un Yann Moulier Boutang, il 
s'agit finalement que soit reconnu «le carac- 
tere social collectif de la creation de 
nchesse», que ie metier de vivre en citoyen soit valorise. Ce pretendu communisme 
en est r^duit k un democratisme economique, au projet de reconstruction d'un Etat 
«post-fordiste», par le bas. La cooperation sociale y est posee comme toujours-deja 
donnee, sans incommensurabilites ^thiqties, sans interferences avec la circulatioo 
des affects, sans problemes de communaute. 



• cyfoem^tique 



«Tout comme la modernisation Ta fait 
dans une epoque ant^rieuren ia 
postmodecnisation (ou 
informatisation) actueile marque une 
nouvelle fa<?o n de devenir homme. L^ 
oia la production d'ame est concern^e, 
comme dirait Musil. on devrait 
r^ellement rempiaceries techniques 
traditionnelles des machines 
industrielics par I'inteiligence 
cyhern^tique des technologies de 
r information et de la communication. 
II nous faut in venter ce que Pierre L^vy 
appelle une^anthropologie du 
cyberespace".» 

Michael Hardt, Toni Negri, Empire, 1999 



*La communication constitue le 
troisifeme moyen fondamental du 
contr61e imperial, I...] Les systfemes 
CO ntempo rains de communication ne 
sont pas subonlonn^s a la 
souverainet^;c'est au contraire la 
souverainete qui semble ^tre 
subordonn^e k la communication. [...J 
La communication est la forme de 
production capitaliste dans iaquelle le 
capital a r^ussi k soumettre 
entierement et mondialement la 
soci^til k son regime, supprunant 
toutes les voies de remplacement.» 

Michael Hardt, Toni Negri, Empire, mm 



f 



i^L 



itiiieraire deToni Negri ^ Tint^rieur de 1' Autonomic, puis de la n^buleuse de ses dis- 
ciples en France et dans le monde anglo-saxon, montre combien le marxisme auto- 
risait ime telle glissade vers la voloote de volonte, la «mobiUsation infinie», scellant 
sa d^faite inductable, a terme, face k Fhypothese cybernetique. Cette demifere ii*a 
eu aucun mal a se brancher sur la metaphysique de la production qui recouvre tout 
le marxisme et que Negri pousse k son terme en consid^rant tout affect, tonte Amo- 
tion, toute communication en derniere instance comme un travaiL De ce point de 
vue, autopoT^se, autoproduction, auto -organisation et autonomic sont des catego- 
ries qui joueot un role homologue dans les formations dlscursives distinctes oil 
eUes ont Emerge. Les revendications inspir^es par cette critique de I'^conomie poli- 
tique, celle du revenu garanti comme ceOe des «papiers pour tous>^ ee s'attaquent 
aux fondements que de la seule sphere productive. Si certains de ceux qui deman- 
dent aujourd'hui un revenu garanti ont pu rompre avec la perspective de mise au 
travail de tous - c'est-a-dire a la croyance dans le travail comme valeur fondaraen- 
tale - qui predominait encore auparavant dans les mouvements de chOmeurs, c'est 
k condition, paradoxalement, d'avoir conserve une definition h^rit^e, restrictive de 
la valeur comme «valeur-travail». C'est ainsi quails peuvent ignorer qu'ils contri- 
buent finalement a am^liorer la circulation des bieos et des personnes. 



63 



Tigquii 







m^^iiW 










r c'est pr^cis^ment parce que la valorisation n'est plus assignable en dernier ressort h 
ce qui a cours dans ia seuie sphfere productive qu'il faudrait desormais deplacer le 
geste politique - je songe a la greve, par exemple, sans m^me parler de grfeve g^nerale 
-vers les spheres de la circulation des produits et de I'information. Qui ne voit que la 
demande de «papier$ pour tous»p si elle est satisfaite, ne contribuera qu'a une plus 
grande mobillte de la force de travail an niveau mondial, ce qii'ont bien compris les 
penseurs liberaux americains? Quant au salaire garanti, s1l etait obtenu, ne ferait-il 
pas entrer simplement no revenu supplementaire dans le circuit de la valeur? II 
representerait requivalent formel d'un investissement dn syst^me dans son ^capital 
humainft, d'un credit; il anticiperait une production a venin Dans le cadre de la 
restructuration presente du capitalisme, sa revendication pourrait etre comparee a 
une proposition n^o-keyn^sienne de relance de la «demande effective^ qui puisse 
servir de filet de securite au d^veloppement souhait^ de la «NouveIle Economie». De 
la aussi Tadhesion de plusieurs economistes a I'id^e d'un «revenu umversel» ou 
wrevenu de citoyennet^w. Ce qui just ifierait celui-ci, de favis meme de Negri et de ses 
fideles, c'est une dettesocialecontract^e par le capitalisme envers la «multitiide». Et si 
j'ai dit plus haut que le marxisme de Negri avait fonctionn^, comme tous les autres 
marxismes, apartir d*uii axiome abstrait sui I'antagonisme social, c'est qu'il a besoin 
concr^tementde la fiction de Tunit^ du corps social. Sous ses jours les plus offensifs, 
comme ceux qui furent vecus en France pendant le mouvement des chdmeurs de 
rhiver 1997- 199S, ses perspectives visent a fonder un nouueau contmt social, fut-il 
appele communiste. An sein de la politique classique, le negrisme joue dej^ le role 
d'avant-garde des mouvements 6cologistes. 



our retrouver la conjoncture intellectuelie qui explique cette foi aveugle dans le 
social coni^u comme objet et sujet possible d'uo contrat, comme ensemble d*ele- 
ments equivalents, comme classe homogfene, corps organique, il faut revenir & la 
fin des annees 1950, lorsque la decomposition progressive de la classe ouvriere 
dans les soci^t^s occidentales inquiete les theoriciens marxistes car elle bouie- 
verse Taxiome de la lutte des classes. Certains croient alors trouver dans les Grun- 
drisse de Marx une parade, une prefiguration de ce qu'est en train de devenir le 
capitalisme et son proletariat, Dans le fragment sur les machines, Marx envisage 
en pleine phase d' industrialisation que ia force de travail individuelle puisse ces- 
ser d'etre la source principale de la plus-value car «le savoir social g^n^ral, la 
connaissance» deviendrait la puissance productive immediate. Ce capitalisme-la, 
que Ton dit aujourd'hui «cognitif», ne serait plus contest e par le proletariat qui 
naquit dans les grandes manufactures. Marx suppose qu'il le serait par «rindividu 
social». II precise la raison de ce processus ineluctable de renversement : «Le capi- 
tal met en branle toutes les forces de la science et de la nature, il stimule la coope- 
ration et le commerce sociaux pour liberer (relatiuement) la creation de ia richesse 
du temps de travail [... j Ce sont \k les conditions materielles qui feront eclater les 
fondements du capitals. La contradiction du systeme, son antagonisme catastro- 



64 



# cybem^tique 



phique. viendrait du fait que le Capital mesure toute valeur en 
temps de travail tout en ^tant amen6 h diminuer celui-ci k 
cause des gains de productivite que permet rautomation. Le 
capitalisms est en somme condamn^ parce qu1l demande a la 
fois moins de travail et plus de travail. Les reponses h. la crise 
economique des annees 197O1 le cycle de luttes qui dure plus 
de dix ans en Italie, donnent un coup de foiiet inespere a cette 
t^leologie- Cutopie d'un monde oia les machines travailleront 
h notre place paratt a portee de main. La creativite, rindividu 
social, \e general intellect -j^unesse ^tudiante, marginaux cul- 
tives, travailleurs immateriels, etc. - detaches du rapport d' ex- 
ploitation, seraient le nouveau sujet du communisme qui 
vienL Pour certains, dont Negri ou Castonadis, mais aussi les 
situationnistes, cela signifie que le nouveau sujet revolution- 
naire se reappropdera sa «creativite», ou son «imaginaire», 
confisques par le rapport de travail, et fera du temps de eon- 
travail une source nouvelle d' emancipation de soi et de la col- 
lectivite, LAutonomie en tant que mouvement politique sera 
fondle sur ces analyses. 




n 1973, Lyotard, qui alongteinps frequente Castoriadis au sein de 
Socialisme ou Barbarie, note I'indiff^renciation entre ce nou- 
veau discours marxiste ou post-marxiste du general intellect ei le 
discours de la nouvelle Economic politique : «\e corps des 
machines que vous appelez sujet social et force productive uni- 
verseUe de Thoinme n'est autre que le corps du Capital moderne. 
Le savoir qui y est en jeu n'est niilement le fait de tons les indivi- 
dus, il est s^par^, moment dans la metamorphose du capital, lui 
obeissant autant que le gouvernant.>) Le probleme ethique que 
pose fespoir place dans rintelligence collective, qui aujourd'hui 
se retrouve dans les utopies d'usages coilectifs autonomes des 
reseaux de communication, est le suivant : «on ne pent decider 
que le r61e principal du savoir est d'etre un element indispen- 
sable du fonctioiinement de la societe et agir en consequence k 
son endroit que si Ton a decide que celle-ci est une grande 
machine. Inversement, on ne pent compter avec sa fonction cri- 
tique et songer a en orienter le d^veloppement et la diffusion 
dans ce sens que si Ton a decide qu'elie ne fait pas un tout int^gr^ 
et qu'elle reste hant^e par un principe de contestation». En 
conjuguant les deux termes pourtant irreconciliabies de cette 
alternative^ Tensemble des positions heterog^nes dont nous 
avons trouve la matrice dans le discours de Toni Negri et de ses 
adeptes, et qui representent le point d'ach^vement de la tradition 
marxiste et de sa metaphysique, sont condamnees a I'errance 
politique, a Tabsence de destination autre que celle que leur 
menage la domination. L'essentiel ici, et qui seduit tant d'appren- 
tis intellectuels, c'est que ces savoirs ne soient jamais des pou- 
voirs, que la connaissance ne soit jamais connaissance de soi, 
que rinteUigence reste toujours separee de rexperience. La vis^e 
politique du negrisme est de formaliser rinformel, de rendre 
explicite Timplicite, patent le tacite, bref de valoriser ce qui est 
hors'ualeur. Et en effet, Yann Moulier Boutang, chien fidele de 
Negri, finit par lacher le morceau en 2000, dans un rale irreei de 
cocajinomane debility : «Le capitalisme dans sa nouvelle phase, 
ou sa derniere frontiere, a besoin du communisme des multi- 
tudes». Le communisme neutre de Negri, la mobilisation qu*il 
commande, n'est pas seulement compatible avec ie capitalisme 
cybernedque, il en est d^sormais la condition d'effectuation. 



u 



ne fois les propositions du Rapport du M/^dig^rees, les econo- 
mistes de la croissance ont soiiligne en effet le r61e primordial de 
la creativite, de Tinnovation technologique - h. cote des facteurs 
Capital et Travail - dans la production de plus-value, Et d'autres 
experts, aussi bien informes, ont alors affirme doctement que la 



65 



Tiqqmi 







propension a innover dependait du degr^ d*^ducation, de formation, de sant^, des 
populations - a la suite de I'^conomiciste le plus radical, Gary Becker, on appellera 
cela le «capif al humain» -, de la compl^mentarite entre les agents economiques - 
complementarity qui peut etre favorisee par la mise en place d'une circulation r^gu- 
lifere d'informations, par les reseaiix de communication =ainsi que de la complemen- 
tarity entre I'activit^ et I'environnement, le vivant humain et le vivant non-humain. 
Ce qui expliquerait la crise des annees 1970 c'est qii'il y a une base sociale, cognitive et 
naturelle au maintien du capitalisme et a son developpement qui aurait ^te negligee 
jusqu'alors. Plus profondement, cela signifie que le temps de non- travail, I'ensemble 
des moments qui ^chappent aux circuits de la valorisation marchande - c'est-a-dire 
la vie qeotidienne - sont aussi un facteur de croissance, detiennent une valeur en 
puissance en tant qu'ils permettent d'entretenir la base humaine du Capital, on vit des 
lors des armees d'experts recommander aux entreprises d'appiiquer des solutions 
cybernetiques a rorganisation de la production : developpement des telecommuni- 
cations, organisation en reseaux, «management participatif>> ou par projet, panels de 
consommateurs, controles de qualite contribuent a faire remonter les taux de profit. 
Pour ceux qui voulaient sortir de la crise des annees 1970 sans remettre en cause le 
capitalisme, «relancer la croissancew, et non plus la stopper, impliquait par conse- 
quent une reorganisation profonde dans le sens d'une democratisation des choix 
economiques et d'un soutien institutionnei au temps de la vie, comme dans la 
demande de «gratuite» par exemple. C*est k ce titre seulement que 1'on peut affirmer 
aujourd'hui que le «nouvel esprit du capitalism e» herite de la critique sociale des 
annees 1960-1970 : dans Texacte mesure oti Thypothese cybemetiqiie inspire le mode 
de regulation sociale qui emerge alors. 



I 



1 n'est done guere etonnant que la communication, la mise en commun de savoirs 
impuissants que realise la cybernetique, autorise aujourd'hui les ideologues tes plus 
avances k parlerde <communisme cybernetique», comme le font Dan Sperber ou 
Pierre Levy- le cyberneticien en chef du monde francophone, le coUaborateur de la 
revue Multitudes, Tauteur de Taphorisme : «r evolution cosmique et culturelle cul- 
mine aujourd'hui dans le monde virtuel du cyberespace>^ wSocialistes et commu- 
nistes, ecrivent Hardt et Negri, ont longtemps exige que le proletariat ait Tacc^s libre 
et le controle des machines et des materiels qu'il utilise pour pro dmre.Toutefois, dans 
le contexte de la production immaterieile et biopolitique, cette exigence tradition- 
nelle prend un aspect nouveau, Non seulement la multitude utilise des machines 
pom produire, mais elle devient elle-meme de plus en plus machinique, les moyens 
de production etant de plus en plus integres aux esprits et aux corps de la multitude. 
Dans ce contexte, la reappropriation signiiie avoir le libre acces (et le controle sur) la 
connaissance, I'information, la communication et les affects, parce que ce sont 
quelques-uns des moyens premiers de la production biopolitique.» Dans ce commu- 
nisme-lk, s'emerveillent-ils, on ne partagera pas les richesses mais les informations et 
tout le monde sera a la fois producteur et consommateiir. Chacun deviendra son 
«automedia» I Le communisme sera im communisme de robots ! 



66 



cybem^tique 



Qu'elle rompe seulement avec les postulats individualistes de 
r^conomie ou qu'elle considere I'economie marchande comme 
volet regional d* une ^conomie plus g^n^rale - ce qu'lmpliquent 
tootes les discussions sur la notion de valeur, comme celles du 
groope allemand Krisis, toutes les defenses du don contre 
r^change inspirees par Mauss, y compris I'^nergetique and- 
cybernetique d'un Bataille, ainsi que toutes les considerations 
sur le symbolique, que ce soit chez Bourdieu oit Baudrillard - la 
cridque de Teconomie politique reste in fine tributaire de f^co- 
oomicisme. Dans une perspective de salut par Tactivit^, 1' ab- 
sence d'un mouvement de travailleurs qui corresponde au pro- 
letariat r^volutionnaire imagine par Marx sera conjuree parte 
travail militant de son organisation. «Le parti, ecrit Lyotard, doit 
fournir la preuve que le proletariat est reel et il ne le peut pas plus 
qu'on ne peut fournir la preuve d'lm id6al de la raison. n ne peut 
que se fournir lui-meme comme preuve, etfaire une politique 
realiste. Le referent de son discours reste impr^sentable directe- 
ment, non ostensible. Le diff^reod refoule revient ^rinterieur du 
mouvement ouvrier, en particulier sous ia forme de conflits 
r^currenls sur la question de r'organisation.» La qu§te d'une 
classe de producteurs en lutte fait des marxistes les plus conse- 
quents des producteurs d'une classe integree. Or il n'est pas indif- 
ferent, existentiellement et strat^giquemeot, de s'opposer politi- 
quement plutdt que de produire des antagonismes sociaux, 
d'etre pour le systeme un contradicteur ou d*en gtre un regula- 
teur, de cr^er au lieu de vouloir que la creativite se libere, de desi- 
rer plut6t que de desirer le d^sir, bref, de combattre la cybern6- 
tique au Ueu d'etre un cybemdtkien critique. 



o 



n pourrait, habite par la passion triste de rorigine, chercher dans 
le socialisme historique les premisses de cette alliance devenue 
manifeste depuis trente ans, que ce soit dans la phUosophie des 
r^seaux de Saint-Simon, dans la theorie de I'^qidlibre chez Fou- 
rier ou dans le mutuellisme de Proudhon, etc. Mais ce que les 
socialistes ont en commun depuis deux siecles, et qu'ils parta- 
gent avec ceux d'entre eux qui se sont dMar^s communistes, 
c'est de ne lutter que contre un seul dBS effets du capitalisme : 
sous toutes ses formes le socialisme lutte contre la separation en 
recreant du lien social entre sujets, entre sujets et objets, sans 
lutter contre ia totalisation qui fait qu'oN peut assimiler le social 
a un corps et Tindividu a une totality close, un corps-sujet, Mais 
il y a aussi un autre terrain commun, mystique, sur fond de quoi 
le transfert des categories de pens^e du socialisme et de la cyber- 
netique ont pu s'allier, celui d'un humanisme inavouable, d'une 
foi incontrolee dans le genie de Thumanite. De meme qu'il est 
ridicule de voir derrifere la construction d'une ruche a partir des 
attitudes erratiques des abeilies une «ame collective», comme le 
faisait au debut du sifecle Tecrivain Maeterlinck dans une pers- 
pective catholique, de m§me le maintien du capitalisme n'est-il 
en rien tributaire de Fexistence d*une conscience collective de la 
«multitude» log^e au coeur de la production. Sous convert de 
raxiome de ia lutte des classes, Tutopie socialiste historique, 
I'utopie de la communaute, aura 6\.€ en definitive une utopie de 
rUn promulguee par la Tete sur un corps qui n'en peut. Tout 
socialisme - qu'il se reclame plus ou moins explicitement des 
categories de democratie, de production, de contrat social -, 
aujourd'hui, defend le parti de la cybernetique. La politique 
non-citoyenne doit s'assumer comme anti-soclale autant 
qu'anti-eiatique, elle doit refuser de contribuer k la resolution de 
la ^question sociale», recuser la mise en forme du monde sous 
forme de problemes, rejeter la perspective d^mocratique qui 
structure Tacceptation par chacim des requites de ia societe. 
Quant it la cybernetique, ce n'est plus aujourd'hui que le dernier 
socialisme possible. 




67 



Tiqqtui 



VII 



«La throne c'est la jouissance sur 
nmmobilisatlon. [...] Ce qui vous fait 
bander, th^oriclens, et vous jette dans 
notre bande, c'est la froideur du clair 
et du distinct; en fait, du distinct seul, 
qui est Vopposable^ car [e clalr n'est 
qu'une redondance suspects du 
distinct, traduite en phllosophie du 
sujet, Arr^tez la barre, vous dites: surtif 
du pathos, -voU^ uotre pathos,** 

Jean-Frangois Lyotard, ^nomie 
libidinale, 1973 



I 



^ 



1 est coutume lorsqo'on est ecrivain, pofete ou philosophe de 
parier sur la puissance du Verba pour entraver, dejouer, percer les 
flux informationnels de I'Empire, les machines binalres de 
I'enonciation. Vous les avez eotendus les chantres de la poesie 
comme dernier rempart face a la barbarie de la communication. 
Mgme quand il identilte sa position a celle des litt^ratures 
mineures, des excentriques, des «fous litteraires», lorsqu'il traque 
les idiolectes qui travaiUent toute langue pour montrer ce qui 
echappe au code, pour faire imploser I'idee meme de compre- 
hension, pom- exposer le malentendu fondateur qui fait ^chec a 
la tyrannie de 1' information, I'auteur qui, de plus, se salt agi, 
parle, traverse par des intensites, n'en reste pas moins anime 
devant sa page blanche par une conception proph^tique de 
Tenonce, Pour le «recepteuD> que je suis, les effets de sideration 
que certaines Ventures se sont mises a rechercher sciemment a 
partir des annees 1960 ne sont k cet egard pas moins paralysants 
que I'etait la vieille th^orie critique categorique et sentencieuse, 
Voir depuis ma chaise Guyotat ou Guattari jouir a chaque llgne, se 
distordre, ^ructer, peter et vomir leur devenir-delire ne me fait 
bander, jouir, raler qy*assez rarement, c'est-a-dire seulement 
lorsqu'un desir me porte sitr les rives du voyeurisme. Perfor- 
mances pour sur mais performances de quoi? Performances 
d'une alchimie d'internat ou la pierre philosophale est traquee a 
jets d'encre et de foutre meles. Vintensit4^iodMn€e ne suffit pas 
k engendrer le passage dlntensit^. La theorie et la critique, quant 
k elles, restent clottrees dans une police de Tenorice clair et dis- 
tinct, aussi transparent que devait i'etre le passage de la «fausse 
conscience» ^la conscience eclaii^e. 



oin de ceder k une quelconque mythoiogie du Verbe ou essentia- 
lisation du sens, Burroughs propose dans Revolution electronique 
des formes de lutte contre la circulation controlee des enonc^s, 
des strategies offensives d'enonciation qui ressortissent aux ope- 
rations de ^manipulation mentale» que lui inspirent ses expe- 
riences de «cut-up», une combinatoire des 6nonces fondee sur 
Fal^a. En proposant de faire du «broulllage» une arme revolution- 
naire II sophistique ind^niablement les recherches pr^c^dentes 
d'uQ langage offensif, Mais comme la pratique situationniste du 
«d^tournement», que rien dans son modus operandi ne permet 
de distinguer de celle de la wr^cup^ratiom) - ce qui explique sa 
fortune spectaculaire -, le «brouillage» n*est qu'une operation 
reactive. II en est de meme pour les formes de lutte contempo- 
raines sur Internet qui sont inspir^es par ces instructions de Bur- 
roughs : piratages, propagations de virus, spammingn^ peuvent 
servir infinequ'k d^stabiliser temporairement le fonctionne- 
ment du r6seau de communication. Mais pour ce qui nous 
occupe ici et maintenant. Burroughs est connaint d'en convenir, 
en des termes certes herites des theories de la communication, 
qui hypostasient done le rapport ^metteur-recepteur : «!! serait 
plus utile de decouvriir comment ies modeles d'exploration pour- 
raient etxe alt^r^s afin de permettre au sujet de iib^rer ses propres 
modules spontanes-» L'enjeu de toute 6nonciation n'est pas la 
reception mais bien la contagion. Tappelie insinuation- fUlap- 
sus de la philosophie m^dievale - la strategic qui consistera h 
suivre la sinuosite de la pensee, les paroles errantes qui me 
gagnent tout en constituant en m^oie temps le terrain vague ou 
viendra s'etablir leur reception- En jouant sur le rapport du signe 
a ses referents, en usant des cliches a contre-empioi, comme 
dans la caricature, en laissant s'approcher le lecteur, rinsinuation 
rend possible une rencontre, une presence intime, entre le sujet 
de i'enonciation et ceux qui se branchent sur T^nonc^. «I1 y a des 
mots de passe sous les mots d'ordre, ecrivent Deleuze et Guattari. 
Des mots qui seraient comme de passage, des composantes de 
passage, tandis que les mots d'ordre marquent des arrets, des 
compositions stratifiees organis^esw. Uinsinuation est la brume 
de la theorie et sied k un discours dont I'objectif est de permettre 
les luttes contre le culte de la transparence attach^, des Torigine, k 
I'hypothfese cybernetique. 



68 



Q 



ue la vision cybem^tique du monde soit une machine abstraite, 
uoe fable mystique, une eloquence froide a laquelle de mul- 
tiples corps, gestes, paroles, €chappent continuellement ne suf- 
fit pas pour conclure a son ^chec ineluctable. Si quelque chose 
fait d^faut a la cybern^tique a cet egard, c'est cela meme qui la 
soiitient: le plaisir de la rationalisation outranciere, la brulure 
que provoque le «taotisine», la passion de la reduction, la jouis- 
sance de Taplatissement binaire. S'atmquer a VhypotMse cyber- 
netiquBy ilfaut k repeter, ce n'est pas la critiquer et opposer une 
vision concurrente du monde social mais expMmenter a cdti 
d'elle, effectuer d'autres protocoles, les cr^er de toutes pieces et 
enjouir. A partir des annees 1950. Thypo these cybem^tique a 
exerc^ une fascination inavouee sur toiite une g^n^ration «cn- 
tique», des situationnistes a Castoriadis, de Lyotard a Foucault, 
Deleuze et Guattari. On pourrait cartographier leurs r^ponses 
de la sorte :les premiers s'y sont opposes en d^veloppant une 
pens^e au dehors, en siirplomb, les seconds en usant d'une 
pensee du miiieu, d'une part «un type meiaphysique de diff^- 
rend avec le monde, qui vise aux mondes supra- terrestres trans- 
cendants ou aux contre-mondes utopiques», de I'autre «un type 
pQietique de differend avec le monde qui volt dans le reel lui- 
meme la piste qui conduit a la libertew, comme le resume Peter 
Sloterdijk. La r^ussite de toute experimentation revolutionnaire 
future se mesurera essentiellement h sa capacite a rendre 
caduque cette opposition. Cela commence quand les corps 
changent d'echelle, se sentent epaissir, sont traverses par des 
phenomenes moi^culaires qui echappent aux points de vtie 
systemiques, aux representations molaires, et font de chacun de 
leurs pores une machine de vision accrochee aux devenirs plutot 
qu'un appareil photographique, qui cadre, qui delimite, qui 
assigne les etres. J'insinue dans les lignes qui suivent un protocole 
d'exp^rimentadon destine a d^faire Thypothese cybern^tique et 
le monde qu'elle pers^vfere a construire, Mais comme pour 
d'autres arts erotiques ou strategiques, son usage ne se decide pas 
ni ne s'impose. II ne pent provenir que du plus pur involonta- 
risme, ce qui impUque, certes, une certatne desinvoltuie. 



I 

I 

1^ 



cybem^tique 





69 



VIII 



1^1 n^9k manque j.-J!kNLix.'l1o 
plrnkpakd, CL-Kc inilifl^rriiM fiU SOn 
que iXaniK^ ddriur d'mic iSEindll |&i« ll 
JEaiiiLLiuriJId tk^ u'ut^ d^^'N^AM«iCtqii?! 
It niOihk quJ wfCT4 Tl*ii;it apjwn*;™.^ 

^k!^0«» If ftciLf TKiic plm cbcT sa 
fcif^, qi;Jnnd oju-drlildf kio ^lan 
lEIlUf^i^l Ie r^l pouiblr. &iri9 dLulu 
rVc9l>-LL' qu'auhwud'ltui qux lai 
di>inin:jtii7ih du. flLlir k'ifvl TdBlf- 
InluliLaJru. MaLx u't^M ju^rtn^enL 1^ 14 
limi4L' dd^JL^ LkfU? uE 'nuCiMfHc:' ^1 
bitfji dui^ lldLilriL" h^K IhT dUjMirjdl: 
piL^U' ju dfeir il d¥i.'C ;Ui SWl swJeN El 
cort»mi^eR du^Linlrilc la 
C€A%emuxmn bAm^ pv h\cn. loul 
pJmiiFftcn^^rt tllu^rf: b hJLv' ffsu liiiie 
dc I'nptce MS'ifi^ialiK llhiIit k-^ 
ggd^Lhaiauilm d? TaJMiHliuf i rL clil>$ 3e 
ddclm idj-i^n Ji' Cij^lb Ic? '^j4^4li: 4jb« 
I'^wiur. conimmw ^ t>4MiKlE^?i?iidiii 
Ull*^^lUrK'^>Jl>t^.'- H r^MJitJiiquL: 
d#«Hmul^ niri^ hihrTiinu^ piHjr ^latf, ifjii 
IJC ^ ^nn.T-it'fiiiLiL-bmH.'jtl djF hjubr 
"iiinpii'f^nirrt'l^.- 

f^hu^Ji^ C>^niiHK Mr.iiurl^ MFl4r.ty7% 



pas £tre mDntfe &n bouclE^ dc i^f-UMMtii>n. I3 y en a de crop fraf^fcs. Qui 
iTKitM;^!IC de CA-^^er: I>^tmp foits, qui numocrnl dc c-^^^^-i'r 
CeKdevrrmi^-la, 

parli>s4:nCimcnE Liigi^ -^i^c-C cal? [win finlrflhruptument, 

ij'liMJn^cant^l'autre, 

qucbrk'fir 

qufib&sitcficeK 

q^LC bt inan Roni ^ port^ d^ carps 4Jl Ji: i^CSie, 

CdapiiutBiut. 

^rc ^cl-itC HU j^rocess^ <^e cvrbern^tisalLon, fain> biL:$CUkf I'BinpIre 

pofiscrEi, par line *;niv^'rciire A lapaFJjV^ftr^. h*nji^ s|ut." TI^Tiprrc cSl tm 
cnsembtG- de dispotilife qui viscnE 5[ ^OHJHWr r^^^iement un procea- 
suydct:rjii[rc>[0'ec Jt:- 1 :ti ifHSoJisacw^nr sa ihu^ic st-ra CuujCuir^ p^Cijue par 
Mi agents ct scs^ppun"il§^e ft^minl^coinmf! Ic pl^K imiUcHiaa-:! tk** 
pMnflmfenes. 1^^ J^^cs qyi suivriildunniTil uii a;]i&rQud(?oc que pent 
^n UJ1 tdpDinl dcv^i^^ciyt^erTW^qiiieF^UTJapaniqLLC m injdiquetl^ ^^$^. 
bum a £mtrano sa pLiii^5iUJLic ^-Hffsccive : -:E Ji paiitqui* i?st fIniR- im nsm- 
■pom^-mtm c^ftlltctLf fFj^jp^oFpaEccqu'lniidvipSt CiU Jang^r ( n^eL on 
sLi|]pns^:i: dk St oTacK^ris!^ fWJ la. r^KjeLLbnii dcs rrxnldi^^s ^ on 
niviftaij anchakiueet f^T^LKM'liL-5il>H>uli^=:LdPftif.^cil&nK prlmHiv^dE 
fuilc ^jwrrduv- d'a^ii^Uk];:! d-t^THrdo-nn^c, de vnoli'nt;^.'* (hhysiques eL 
d-uimfd^diip^Rlrakvi dL'^,x:Cc^ d'fnaEft- fiiid'h^ldm-iigicssivHirk.5 
p^aoiJc^nF: de panLqiic rdfr^cnl di.^ i.aratiH?n:-s dt? rsiinj ooll^^ive awe 
aJttnilirjii dw fK:rt^pLlcuifi ec du ^fi^ofncnt, dignismt'f iL swr I^S coi^'ipop- 
[iMiiencH li-i^pEuH frask's, su^gtaiibilir^. pMiKipadon i Ja vinLciKc soim 
tviUofi de re^pcmRarbilLt^ Individ iLdltX- 



apmfquewt™ qui rail p.miciui^Tlret->*Jtrrt4rti;iens. ^3l^ repr^^^scnlc Ic 
na^^d^U^ k. mt^tiam pfn^itiucllc pcrmancrtteqtt'4jtla" liimTiMl m-a 
Ikm dci rappcNrt!:: t]iUf f4jEiii^i-i:tivV]L':. Ds ce faic, 13 Faut la rendre 
eflfrayiiticecammes.'>'effoDCL" k- m<Mi3c ohifntl^Cicleii appolnti^:*iLs 
paniqiiei^C dfin^i^y^ pcyiir la populaitDn qu'cLlL' nieciiiC: i.-Ke li^Ljorie 
k nombredtf vi(:tiriiL'SiT^4ull?inLd'iiii aL"^;l<iei'ii en raiFrcmdct rtfiicdom 
tk TuJie^ hiappmprife^elLe pcut m^metEir la seulssNJspansabk des 
iTUDdsrt dc» ne^is; A th*qttf fioK cc son! Jcs mtmcs sc^ruuiCHs : acH>S 
defureuravELiglEr, pk^MiiL^mrpiC. C^irasJtilWill ■ ■ ■ *■ 1-5 mciiiongc d'unc 
icllv dn^s^f ipikin contlste h ItmaRiner k*s phifn&m^ases de paisique 
esKtusLvcmt^jH cit mINeu d<^ - en mm que libtradosn dDs corps, k 
pankiLies'aLLlcd^tnjtL p3RX-quu CniKle moajcte tliercbe i s'enfuir par 
ujit i^ui^^uJ<^i E^petrorte. 



M 



aii it csl po&sibk d'llTivisa^^, ounme i t^nefi en juililet 2ck>l. qirutk- pankiue d'lttW 
^JiiJk'KMffi^.1»iitepQLird^ioucrbtpint^jJTi^^^^ ct tra^vrscrpSu- 

Bieura miLciJX sl^^m-^e fee^cadede I'an^ElssFmrnls aiitsi qiK- "kr syKW^*= O&JiietM daii:*^ 
WaiitffJiP^^rssrt^w:^ : ^ Iwi n^liiJC t^ri^-d^tts un th^tre, nil pouiTiulluii crfeSWibJe. 
CMjiinnp Uii iiOHtT^aiide be<es cndanKfrflaugmcFHil-t'^tierpic dcia fuUc par dcs 
moU'Wfii'UiUs jnaaC-nifi dJirecct-nn. UnepEUi dc miiVM." i;k s:i:l f ■:■ ^^^]3k:^. ^v^iiv^. esi Le 
fi.ra j^d dvi^ncment ciiUcriif v^^u pOir I^^U* Iss animausi qut vtvent en iToup* cC qui S^ 
syuvtjiii ■.jaisi'^iiatiJis parctqu'ilB sont bmis cour-uf^.- k (j^jis icec d^ard pour un lafil 
pciLiliqucdeliiipki^ h^Uie inifx^rLaiice La paniquc rle pk»A. d'Lin PvulilMJn eIl^ jjtfi ^^M1rh^ 



1 


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fjOl 



70 



cybern^tifiue 



que provoqua Orson Welles en octobre 
1938 en annon<;;ant par voie d'ondes 
Taiiivee imminente des martiens dans 
le New Jersey, a une epoque ou la 
radiophonie etait encore suffisam- 
ment vierge pour qu*on n' attache pas h. 
ses emissions une certaine valeur de 
v^rit^. Parce que «p!iis on lutte pour sa 
propre vie plus il devient evident qu'on 
hitte contre les autres qui vous genent 
de tous les c6t6s», la panique revele 
aussi, a c6t^ d'une depense inouie et 
incontr6iable, la guerre civile en son 
etat nu : elle est «une desintegration de 
la masse dans la masse^>. 



n situation de panique, des commu- 
eautes se d^tachent du corps social 
coni^u comme totalite et veulent lui 
echapper. Mais comme elles en sont 
encore captives physiquement et 
socialement, elles sont obligees de 
s'attaquer a elle. La panique mani- 
fested plus que tout autre phenomene, 
le corps pluriel et inorganique de Fes- 
pfece. Sloterdijk, ce dernier homme de 
la philosophie, prolonge cette con- 
ception positive de la panique : <^Daiis 
une perspective historique, les aJter- 
natifs sont probablement les premiers 
hommes a developper un rapport non 
hysterique avec Tapocalypse possible. 
f, . J La conscience alternative actuelle 
se caract^rise par quelque chose qu'on 
pourrait qualifier de rapport pragma- 
tique avec la catastrophes. A la ques- 
tion, «la civilisation, dans la mesure ou 
elle doit s'edifier sur des esp^rances, 
des repetitions, des securit^s et des 
institutions, n'a-t-elle pas pour condi- 
tion I'absence, voire 1' exclusion de 
Tel^ment panique», comme Tim- 
plique rhypoth^se cybernetique, Slo- 
terdijk oppose que t<c'est seulement 
grace & la proximity d' experiences 
paniques que des civilisations vivantes 
sont possibles^. Elles conjurent ainsi 
les potentialites catastrophiques de 
I'epoque en retrouvant leur familiarite 
originaire. Elles of]freot la possibilite de 
convenir ces energies en «une extase 
rationnelle par laquelle I'individu 
s'ouvre a I'intmtion : "je suis le mon- 
d€'». Ce qui dans la panique rompt les 
digues et se transforme en charge 
positive potentielle, intuition confuse 



(dans la con-fusion) de son depasse- 
ment, c'est que chacuny est comme la 
fondation vivante de sa propre crise au 
lieu de la subir comme une fatalite 
. ext^rieure. La recherche de la panique 
active - «!' experience panique du 
monde» - est done une technique 
d'assomption du risque de desintegra- 
tion que chacun repr^sente pour la 
society en tant que dividu a risque. 
Cest la fin de i'espoir et de toute uto- 
pie concrete qui prend forme comme 
pont jete vers le fait de ne plus rien 
attendre, de n' avoir plus rien a perdre, 
Et c'est une maniere de reintroduire, 
par une sensibility particulifere aux 
possibles des sitiiadons v6cues, a leurs 
possibilites d'effondrement, a Tex- 
treme fragillte de ieur ordonnance- 
ment, un rapport serein au mouve- 
ment de fuite en avant du capitalisme 
cybernetique. Au crepuscule du nihi- 
lisme, il s*agit de rendre la peur aussi 
exirauagante que Fespoir. 









D 



ans le cadre de Thypothfese cyberne- 
tique, la panique est comprise comme 
un changement d'etat du systfeme 
autoregule. Pour un cyberneticien, 
tout desordre ne pent partir que des 
variations entre comportements me- 
sures et comportements effectifs des 
elements du systeme. On appeUe 
«bruit>>, un comportement qui echap- 
perait au controie tout en restant 
indifferent au systeme, ce qui par 
consequent ne pent pas ^tre traite par 
une machine binaire, r^duit a un ou 
on 1, Ces bruits, ce sont les lignes de 
fuite, les errances des desirs qui ne 
sont pas encore rentres dans le circuit 
de la valorisation, le non-inscrit. Nous 
avons appele Parti Imaginaire Ten- 
semble heterogene de ces bruits qui 
proliferent sous I'Empire sans pour 
autant renverser son ^quilibre 
instable, sans modifier son ^tat, la soli- 
tude etant par exemple la forme la 
plus repandue de ces passages du cot^ 
du Parti Imaginaire, Wiener, lorsqu'il 
fonde I'hypothese cybernedque, ima- 
gine I'existence de systfemes - appel^s 
^circuits fermes r^verberants^ - oti 
prolif^reraient les hearts entre com- 
portements d^sir^s par Tensemble et 
comportements effectifs de ces ^1^- 




71 



Tiqqim 



;] 



ments. II envisage que ces bruits pour- 
raient alors s'accroitre brutalement eo 
serie, comme lorsque les reactions d*uii 
pUote font chasser son vehicule apr^s qu'iJ 
s'est engage sur une route verglacee ou 
qu'il a percute une glissiere d'autoroute. 
Surproduction de mauvais feedbacks qui 
distordent ce qu'ils devraieot signaler, qui 
amplifient ce qu'ils devraient contenk, ces 
situations indiquent la voie d'une pure 
puissance reverberante. La pratique 
actueile du bombardement d'informa- 
tions sur certains points nodaux du reseau 
Internet - le spamming- vise a produire 
de telles situations. Toute revoke sous et 
contre TEmpire ne pent se concevoir qu'h 
partli d'une amplification de ces f<bruits» 
capables de constimer ce que Prigogine et 
Stengers - qui invitent h une analogic 
eotre monde physique et monde social - 
ont appele des «poiiits de bifurcation», 
des seuils critiques k partir desquels un 
nouvel ^tat du systdme devient possible. 



' erreur commune de Marx et de Bataille 
J avec leurs categories de «force de travail» 
ou de «depensew aura 6i6 d'avoir situe la 
puissance de renversement do systfeme en 
dehors de la circulation des flux mar- 
chands, dans une exteriorite pre-syste- 
mique, d'avant et d'apr^s le capitalisme* 
dans la nature chez I'lm, dans iin sacrifice 
fondateur chez Tautre, qui devaient etre le 
ievier h partir duquel peuser la metamor- 
phose sans fin du syst^me capitaliste. 
Dans le premier numero du Grand Jeu, le 
probleme de la rupture d'equilibre est 
pose dans des termes plus immanents 
quoiqu'encore quelque peu ambigus : 
^<Cette force qui est, ne peut rester inem- 
ployee dans un cosmos plein comme un 
oeuf et au seio duquel tout agit et reagit sur 
tout. Seulement aiors un declic, une 
manette inconnue doit faire d^vier sou- 
dain ce courant de violence dans im autre 
sens. Ou plutot dans un sens parallele, 
mais grace a un decalage subit, sur un 
autre plan. Sa r^volte doit devenir la 
Revoke invisible.)) II ne s'agit pas simple- 
ment d'une «insurrection invisible d'un 
million d'esprits» comme le pensait le 
c61este Trocchi. La force de ce que nous 
appelons politique extatique ne vient pas 
d'un dehors substande! mais de I'ecart, de 
la petite variation, des tournoiements qui, 
partant de I'iuterieur du systeme, le pous- 
sent localement k son point de rupture et 
done des intensit^s qui passent encore 
entre formes-de-vie, malgre Tattdnuation 
des intensites qu'elles entretiennent. Plus 
pr^cis^ment, elle vient du desir qui excede 
le flux en tant qu'il !e nourrit sans y dtre 
tradable, qu'il passe sous son trace et qu'il 
se fixe parfois, s'instancie entre des 
formes-de-vie qui jouent, en situation, le 
rdle d'attracteurs. II est, cela se salt, dans la 
nature du d^sir de ne pas laisser de traces 
1^ oil E passe. Re venons k cet instant oil un 



systfeme en equihbre peut basculer : <^u 
voisinage des points de bifurcation, ecri- 
vent Prigogine et Stengers, la ou le sys- 
teme a le "choix" entre deux regimes de 
fonctionnement et n'est, a proprement 
parler, ni dans Tun ni dans Lautre, la 
deviation par rapport a la loi generale est 
totale : les flucUiations peuvent atteindre 
le mgme ordre de grandeur que les valeurs 
macroscopiques moyennes. [...] Des 
regions separees par des distances macro- 
scopiques sont corr^Iees : les vitesses des 
reactions qui s'y produisent se reglent 
Tune sur Tautre, les ev^nements locaux se 
repercutent done a travers tout le systfeme. 
II s'agit 1^ vraiment d'lm 6tat paradoxal qui 
defie toutes nos ''intuitions" a propos du 
comportement des populations, un etat 
ou les petites diff^^rences, loin de s'annu- 
ler, se succMent et se propagent sans 
r^pit, Au chaos indifferent de T^quilibre a 
ainsi fait place un chaos createur tel que 
I'evoquerent les anciens, un chaos ficond 
d'oia peuvent sortir des structures diffi^- 
rentes,» 



I 



1 serait naif de deduire directement de 
cette description scientifique des poten- 
tiels de desordre ttn nouvel art politique. 
L'erreur des philosophes et de toute pen- 
s^e qui se deploie sans reconnaitre en 
elle, dans son ^nonciation meme, ce 
qu'elle doit au d^sir est de se situer artifi- 
ciellement au-dessus des processus 
qu'elle objective, meme depuis I'expe- 
rience; ce k quoi n'^chappent pas, 
d'ailleuis, Prigogine et Stengers. Uexp^ri- 
mentation, qui n'est pas 1' experience 
achevee mais son processus d'accomplis- 
sement, se situe dans la fluctuation, au 
milieu des bruits, a TaffCit de la bifurca- 
tion. Les evenements qui se vedfient dans 
le social, a un niveau assez significatif 
pour influer sur les destins genera ux, ne 
constituent pas la simple sommation des 
comportements individuels. Inverse- 
ment, les comportements individuels 
n'influent plus d'eux-memes sur les des- 
tins gen^raux. Restent neanmoins trois 
etapes qui n'en font qu'une et qui, k 
defaut d'etre representees, s'eprouveront 
a m^me les corps comme problemes 
immediatement politiques : je veux parler 
de Tamplification des actes non-con- 
formes; de ^intensification des d^sirs et 
de leur accord rythmique; de I'agen- 
cement d'un territoire, si taut est que <<la 
fluctuation ne peut envahir d'un seul 
coup le systfeme tout entier. Elle doit 
d^abord s'etablir dans une region. Selon 
que cette region initiale est ou non plus 
petite qu'une dimension critique [.,,] la 
fluctuation regresse ou peut, au contraire, 
envahir tout le systeme». Trois problfemes 
done qui demandent des exercices en vue 
d'une offensive anti-imperiale : probleme 
deforce, probleme de rythme, probleme 
d'dlan. 



72 



es questions, envisag^es depuis le point de 
vue neutralise et neutralisant de robservateur 
de laboratoire ou de salon, il faut les reprendre 
a partir de soi, en faire T^preuve, Amplifier des 
fluctuations, qu'est-ce que cela signifie pour 
moi? Comment des deviances, les miennes 
par exemple, peuvent-elles provoquer le 
desordre? Comment passe -t-on des fluctua- 
tions eparses et singLtli^res, des ecarts de cha- 
cun par rapport a la norme et aux dispositifs k 
des devenirSp h des destins? Comment ce qui 
fuit dans le capitalisme, ce qui ^chappe a la 
valorisation peut-il fatre force et se retourner 
contre lui? Ce probleme, la politique classique 
Ta resolu par la mobilisation. Mobiliser, cela 
voulait dire addittonner, agreger, rassembler, 
synth^tiser. Cela voulait dire unifier les petites 
differences, les fluctuations en les faisant pas- 
ser pour un grand tort, une injustice irrepa- 
rable, a r^parer. I^s singularites etaient d^j^ la. 
II soffisait de les subsumer sous un predicat 
unique, Cenergie aussi ^tait toujours-deja la. II 
suffisait de Torganiser. Je serai la tete, ils seront 
le corps. Aiesi ie theoricien, T avant-garde, le 
parti ont-ils fait fooctionner la force de la 
meme fa9on que le capitalisme, a coup de 
mise en circulation et de controle dans le but 
de saisir, comme dans la guerre classique, le 
coeur de Tennemi et de prendre le pouvoir en 
prenantsat^te. 



a revoke invisible, le «coup-du-monde» dont 
parlait Trocchi, joue au contraire sur la puis- 
sance. Elle est invisible parce qu'elle est 
imprevisible aux yeux du systfeme imperial. 
Amplifiees, les fluctuations par rapport aux 
dispositifs impMaux ne s'agregent jamais. 
Elles sont aussi heterogenes que le sont les 
desirs et ne pourront Jamais former de totaJite 
close, pas m^me une multitude dont le nom 
n'est qu'un leurre s'il ne signifie pas multipli- 
cite irreconciliable des formes -de- vie. Les 
desirs fuient, ils font clinamen ou pas, ils pro- 
duisent des intensites ou pas, et par-dela la 
fuite, ils continuent a fuir. lis restent r^tifs a 
toute forme de representation en tant que 
corps, classe, parti. II faut done bien en 
deduire que toute propagation de fluctua- 
tions sera aussi propagation de la guerre 
civile. La guerilla diffuse est cette forme de 
lutte qui doit prodiiire une telle invisibilite 
aux yeux de I'ennemi. Le recours par une frac- 
tion de rAutonomie a la guerilla diffuse dans 
ritalie des ann^es 1970 s'explique precise- 
ment en vertu du caractere cybernetique 
avance de la gouvernementalit^ italienne. Ces 
annees etaient celles du d^veloppement du 
^<consociativisme», qui annonce le citoyen- 
nisme actuel, Tassociation des partis, des syn- 
dicats et des associations pour la repartition 
et la cogestioo du pouvoir. Encore le plus 
important n'est-il pas ici le partage mais la 
gestion et le controle, Ce niode de gouverne- 
meot va bien au-del^ de TEtat-providence en 
creant des chaines d'interdependance plus 
longues entres citoyens et dispositifs, ^ten- 
dant alnsi les principes de contrdle et de ges- 
tion de la bureaucratic administrative. 



IX 



• cybernetique 




"C'est l^ que les programmes 
g^n^ralis^s se cassent les dents. 
Sur des bouts de monde, 
sur des morceaux d'hommes 
qui n'en veulent pas, 
des pragrammes^w 

Philippe Carles, Jeati-Louls Comolli, 
"Free Jazz, hors programme, hors 
sujet, hors champ" 2000 

wLes quelques rebelles actifs 
doivent poss^der des qualit^s de 
Vitesse et d'endurance. d' ubiquity 
et Fitid^pendance des voies de 
ravitailiement.» 

T E. Lawrence, "Guerilla", Encyclo- 
paedia Britannica, tome X. 1926 




73 



Tigquit 



o 



n doit kT. E. Lawrence d' avoir dabor^ 
les principes de la gneriila a pardr de 
son experience de combat aux cotes 
des Arabes, contre les Turcs en 1916. 
Que dit Lawrence? Qtie la bataille n'est 
plus le processus unique de la guerre, 
de m^me que la destruction du coeur 
de rennemi n'est plus son objectif cen- 
tral, a fortiori si cet ennemi est sans 
visage comme c'est le cas face au pou- 
voir impersonnel que material i sent les 
dispositifs cybern^tiques de TEmpire : 
«La plupart des guerres sont des 
guerres de contact, les deux forces s'ef- 
for^ant de rester proches afin d'^viter 
toute surprise tactique. La guerre 
arabe, elle, devait etre une guerre de 
rupture : contenir Tennemi par la 
menace sUencieuse d'un vaste desert 
inconnu et en ne se decouwant qu'au 
moment de Fattaque.» Deleuze, meme 
s'il oppose trop rigidement la guerilla, 
qui pose le pmblfeme del'indivi duality, 
et la guerre, qui pose celui de rorgani- 
sation collective, precise qu'U s'agit 
d'ouvrir Tespace le plus possible et de 
proph^tiser ou, mieux encore, «de 
fabriquer du r^el et non d'y r^pondre». 
La revolte invisible, la gu^riUa diffuse 
ne sanctionnent pas une injustice, 
eUes cr^ent un monde possible. Dans 
le langage de Thypothfese cybernd- 
tique, la revolte invisible, la guerilla dif- 
fuse, au niveau mol^culaire, je sais la 



creer de deux maniferes. Premier geste, 
je fabrique du reel, je detraque et je me 
detraque en d^traquant. Tons les sabo- 
tages prennent ieur source la. Ce que 
mon comportement represente a ce 
moment n*existe pas pour le dispositif 
qui se detraque avec moi. Ni ni 1, je 
suis le ders absolu. Ma jouissance 
excede le dispositif. Deuxieme geste, je 
ne reponds pas aux boucles r^troac- 
tives humaines ou machiniques qtii 
tentent de me cerner, tel Bartleby je 
«prefere ne pas>> Je me tiens a Tecart, je 
ne rentre pas dans Tespace des flux, je 
ne me branche pas, je reste. Je fais 
ysage de ma passivite comme d'une 
puissance contre les disposidfs. Ni ni 
L je suis le n^ant absolu. Premier 
temps : je jouis perversemenL Deux- 
ieme temps : je me reserve, Au-dela, En 
d eg&. Court- circuit et dibra n chemen t. 
Dans les deux cas le feedback n'a pas 
lieu, il y a ime amorce de ligne de fiiite. 
Ligne de fuite exterieure d'un cot^ qui 
semble jaillir de moi; ligne de fuite 
int^rieure de T autre qui me ramene a 
moi. Touies les formes de brouillages 
partent de ces deux gestes, lignes de 
fiiite exterieures et interieures, sabo- 
tages et retraits, recherche de formes 
de lutte et assomption de formes-de- 
vie. Le probleme revolutiomiaire 
consistera desormais k coejuguer ces 
deux moments. 




74 



cybem^tique 



awrence raconte que ce fut aussi la question que durent resoudre 
les Arabes aupres desquels il se rangea face auxTurcs. Leur tactique 
consistait eo effet «toujours a proc^der par touches et replis; ni 
poussees, ni coups. L'armee arabe ue chercha jamais a conserver 
ou a am^liorer Tavantage, mais a se retirer et a aller frapper allleurs, 
Elle employail la plus petite force dans le minimum de temps et k 
Tendroit le plus eloigne,» Les attaques contre le materiel et notam- 
mem contre les canaux de communication plus que contre les ins- 
titutions elles-memes soni privilegiees, comme priver un trouQon 
de voies ferries de ses rails. La revolte ne devient invisible que dans 
la mesure oil eile parvient a son objectif qui est de «derober k I'ad- 
versaire tout objectify, de ne jamais fournir de cibies h I'ennemi. 
Elle impose dans ce cas k I'ennemi une ^defense passive» tres cou- 
teuse en materiels et en hommes, en energies, et etend dans le 
meme mouvement son propre front en reliant entre eux les foyers 
d'attaques. La guerilla tend done dfes son invention vers la guerilla 
diffuse. Ce type de lutte produit de surcroit des rapports nouveaux 
tihs distincts de ceux qui ont couis dans les armees tradidonnelles ; 
«0n recherchait un maximum d'irregularite et de souplesse. La 
diversite desorieiitait les services de renseignement ennemis. [..J 
Chacun pouvait rentrer chez soi lorsque la conviction lui manquait. 
Le seul contrat qui les unissait etait I'honneuL En consequence l'ar- 
mee arabe n'avait pas de discipline au sens ou la discipline restreint 
et etouffe Tindividualite et ou elle constitue le plus petit d^nomina- 
teur commun des hommes». Pour autant Lawrence n'id^alise pas, 
comme sont tentes de le faire les spontaneistes en g^n^ral, resprit 
libertaire de ses troupes. Le plus important est de pouvoir compter 
sur une population sympathisante qui tient alors a la fois le rdle de 
lieu de recrutement potentiel et de diffusion de la lutte. «Une rdbel- 
lioo peut ^tre menee par deux pour cent d' elements actifs et 
quatre-vingt-dix-huit pour cent de sympathisants passifs», mais 
cela n^cessite du temps et des operations de propagande. Ricipro- 
quemenL toutes les offensives de brouillage des lignes adverses 
impliquent un service de renseignements parfait «qui doit per- 
mettre d'elaborer des plans dans une certitude absolue» aiin de ne 
jamais fournir d'objecdfs a Tennemi. C'est precisement le r61e que 
pourrait d^sormais avoir une organisation, au sens que ce terme 
avait dans la politique classique, que cette fonction de renseigne- 
ments et de transmission des savoirs-pouvoirs acciimules. Ainsi la 
spontaneite des guerilleros n'est-elle pas n^cessairement oppos^e 
a une queiconque organisation en tant que reservoir d'informa- 
tionsstrat^giques. 




M 



ais rimportant est que la pratique du brouillage, telle que Bur- 
roughs la con9oit, et aprfes lui les hackers, est vaine si elle ne s'ac- 
compagne pas d'une pratique organisee de renseignements sur la 
domination, Cette n^cessite est renforc^e du fait que Tespace dans 
lesquels la revolte invisible pourrait avoir lieu n'est pas le desert 
dont parle Lawrence. Lespace electronique d'Internet non plus 
n*est pas Lespace lisse et neutre dont parient les ideologues de 
Lage de I'information. Les Etudes les plus recentes confirment 
d'ailleurs qu'Internet est k la merci d'une attaque ciblde et coor- 
donnee- Le maillage a ^t^ coni^u de telle mani^re que le reseau 
fonctionnerait encore apr^s une perte de 99% des 10 millions de 
«routeurs» - les noeuds du reseau de communication on se 
concentre I'information - d^truits de maniere aleatoire^ confor- 
m^ment a ce qu'avaient voulu initialement les militaires ameri- 
cains. Par contre, une attaque selective congue k partir de rensei- 
gnements precis sur le trafic, et visant 5% des noeuds les plus stra- 
t^giques - les noeuds des reseaux haut-d^bit des grands op^ra- 
teurs, les points d'entree des lignes transatlantiques - suffirait a 
provoquer un effondrement du systeme. Virtuels ou r^eis, les 
espaces de TEmpire sont structiues en territoires, strips par les cas- 
cades de dispositifs qui tracent les frontieres puis les effacent lors- 
qu'eUes deviennent inutiles, dans un balayage constant qui est le 
moteur meme des fltjtx de circulation. Et dans un tei espace struc- 
ture, tenitorialis6 et deterritorialis^, la hgne de front avec Lennemi 
ne peut pas ^tre aussi nette que dans le desert de Lawrence. Le 



75 



Tiqqttn 



caractfere flottant du pouvoir, la dimen- 
sion nomade de la domination exigent 
par consequent un surcroit d'activit^ de 
renseignement, ce qui signifie une orga- 
nisation de la circulation des savoirs- 
pouvoirs. Tel devrait gtre le role de la 
societe pour I'Avancement de la Science 
Criminelle(SASC). 



D 



ans CybernMque et societe, alors qu'il 
pressent trop tardivement que Tusage 
politique de la cybern^tique tend a ren- 
forcerl'exercice de la domination, Wiener 
se pose une question similaire, en prea- 
lable a la crise mystique dans laquelle il 
finira sa vie : ^Toute la technique du 
secret, du brouUlage des messages et du 
biuff consiste a s'assurer que son propre 
camp pent faire usage plus efficacement 
que Tautre camp des forces et operations 
de communication. Dans cette utilisation 
combative de I'information, il est tout 
aussi important de laisser ouverts se$ 
propres canaux d'information que d'obs- 
truer les canaux dont dispose radmrsaire. 
Une politique globale en matiere de 
secret implique presque toujours la 
consideration de beaucoup plus de 
choses que le secret lui-meme,» Le pro- 
blfeme de la force reformule en probieme 
de rinvisibilite devient done un probieme 
de modulation de Vouverture etde lafer- 
meture. II requiert a la fois rorganisation 
et la spontaneite. Ou pour le dire autre- 
ment, la guerilla diffuse requiert aujour- 
d'hui de constituer deux plans de consis- 
(a«^edtsfim:tsquoiqu'entremeles, Tun oii 
s* organise I'ouverture, la transformation 
du jeu des formes-de-vie en information, 
I'autre ou s'organise la fermeture, la resis- 
tance des formes- de-vie k leur mise en 
information. Curcio : <<Le parti-gu^rOla 
est Tagent maximal de rinvisibilite et de 
rextMorisation du savoir-pouvoir du 
proletariat, invisibility par rapport a Ten- 
nemi et ext prions ati on envers Tennemi 
cohabitant en lui, au plus haut niveau de 
synthfese.» On objectera qu'il ne s'agit la 
apr^s tout que d'une autre forme de 
machine binaire, ni meilleure, ni moins 
bonne que celles qui s'effectuent dans la 
cybern^tique. On aura tort car c'est ne 
pas voir qu'au principe de ces deux gestes 
se trouve une distance fondamentale 
avec les flux r^gl^s, une distance qui est la 
condition meme de Texperience au sein 
d'unmonde de dispositifs, une distance 
qui est une puissance que je peux conver- 
tir en epaisseur et en devenir. Mais on 
aura tort surtout parce que c'est ne pas 
comprendre que Talternance entre sou- 
verainete et impouvoir ne se programme 
pas, que la course que ces postures dessi- 
nent est de I'ordre de Terrance, que les 
lieux qui en sortent elus, sur le corps, a 
Tusine, dans les non-lieux urbains et peri- 
urbains, sont impr^visibles. 



X 



«La revolution c'est le mouvemeni, mais 
le mouvement ce n'est pas la revolution.)* 

PaulViriiio, Vitesse etpolivique, 197? 

«Dans un monde de S€;^narios blen r^gl^s, 
de programmes minutieusement 
calcules, de partitions impeccables, 
d 'options et d 'actions bien plac^es, 
qu'est-ce qui fait obstacle, qu'est-ce qui 
traine, qu'est-ce qui boite? 
Laboiterie indique le corps. 
Du corps. 

La boiterie indique Thomme au talon fra- 
gile. 

Un Dieu le tenait par 1^. 11 ^tait Dieu par le 
talon. Les Dieux boitillent quand iis ne 
sont pas bossus. 

Le d^regiement c'est le corps. Ce qui 
boite, fait mal, tient mal, F^puisement du 
souffle et le miracle de I'^quilibre. Pas plus 
que I'homme la musjque ne tient debout. 
Les corps ne sont pas encore bien r6gl^s 
par la loi de la marchandise. 
(^a ne marche pas. <^a souffre. ^a s'use, Qa 
se trompe. Qa ^chappe. 
TYop chaud, trop fro id, trop pr^s, trop loin, 
trop vite, trop lent.» 

Philippe Carles, Jean-Louis Comolli, 'Free 
Jazz, bors programme, hors sujet, hors 
champ", 2000 



o 



n a souvent insist^ - T, E. Lawrence n'y 
fait pas exception - sur la dimension 
cin^tique de la politique et de la 
guerre com me centre point strate- 
gique a une conception quantitative 
des rapports de force. C'est typique- 
ment la perspective de la gu^r&la par 
opposition a celle de la guerre tradi- 
tionnelle, II a €i6 dit qu'a defaut d'etre 
massif un mouvement se devait 
d'etre rapide, plus rapide que la 
domination. C'est ainsi que I'lnterna- 
tionale Situationniste formule par 
exemple son programme en 1957 : «\\ 
faut comprendre que nous aliens 
assister, participer, a une course de 
Vitesse entre les artistes libres et la 
police pour experimenter et develop- 
per les nouvelles techniques de 
conditionnement. Dans cette course 
la police a deja tin avantage conside- 
rable. De son issue depend pourtant 
rapparition d'environnements pas- 
sionnants et lib^rateurs ou ie renfor- 
cement -- scientifiquement contro- 
lable, sans br^che - de Tenvironne- 
ment du vieux monde d'oppression 
et d'horreur. [. . .] Si le contr61e de ces 
neuveaux moyens n'est pas totale- 
ment revolution naire, nous pouvons 
§tre entraines vers I'ideal polled d'une 
soci€t€ d'abeilles.^> Face a cette der- 
nifere image, evocation explicite mais 



76 



m cyfoem^llque 



statique de la cybem^tique achev^e telle que rEmpire lui donne 
figure, la revolution devrait consister dans une reappropriation 
des outils technoiogiques les plus modernes, reappropriation 
qui devrait permettre de contester la police sur son propre ter- 
rain, en creant un contre-monde avec les m^mes moyens que 
ceux qu'elle emploie. La Vitesse est ici con^ue comme une des 
qualit^s importantes pour Tart politique revolutionnaire. Mais 
cette strat^gie iinplique d'attaquer des forces s^dentaires. Or 
sous rEmpire celles-ci tendent a s'effiiter tandis que le pouvoir 
impersonnel des dispositifs devient nomade et traverse en les 
faisant imploser toutes les institutions. 




rinverse, c'est la lenteur qui a Informe un autre pan des luttes 
, contre le Capital. Le sabotage luddiste ne doit pas etre interpr^t^ 
dans une perspective mandste traditionnelle comme une simple 
rebellion primitive par rapport au proletariat organise, comme 
une protestation de I'artisanat reactionnaire contre l^expropria- 
tion progressive des moyens de production que provoque I'in- 
dustrialisation. C*est un acte delibere de ralentissement des flux 
de marchandises et de personnes, qui andcipe sur la caract^ris- 
tique centrale du capitalisme cybern^tique en taut qu'il est 
mouvement vers le mouvement, volonte de puissance, accelera- 
tion generalises Taylor con<;oit d'ailleurs TOrganisation Scienti- 
fique du Travail comme tme technique de combat contre le wfrei- 
nage ouvrier» qui represeiite un obstacle effectif a la production. 
Dans Tordre physique, les mutations du systeme dependent 
aussi d'une certaine ienteur, comme rindiquent Prigogine et 
Stengers : «Pliis rapide est la communication dans le systfeme, 
plus grande est la proportion des fluctuations insignifiantes, 
incapabies de transformer I'etat du systeme : plus stable est cet 
etab>. Les tactiques de ralentissement sont done porteu ses d'une 
pyissance supplementaire dans la lutte contre le capitalisme 
cybern^tique parce qu'elies ne Tattaquent pas seulement dans 
son etre mais dans son processus. Mais il y a plus : la lenteur est 
aussi n^cessaire a une mise en rapport des formes-de-vie entre 
eiles qiii ne soit pas reductlbie a un simple echange d'informa- 
tions. Elle exprime la resistance de la relation a finteraction. 



n de^a ou au-del^ de la vitesse et de la lenteur de la communica- 
tion, U y a Fespace de la rencontre qui permet de tracer une Umite 
absoliie a I'analogie entre le monde social et le monde physique. 
C'est en effet parce que deux particules ne se rencontreront 
jamais que les phenomenes de rupture ne peuvent 6tre d^duits 
des observations de laboratolre- La rencontre est cet instant 
durable ou des intensit^s se manifesteot entre les formes-de-vie 
en presence chez chacun, Elle est, eo dei;^ du social et de la com- 
munication, le territoire qui actuaiise les puissances des corps et 
s'actualise dans les differences d'intensite qu'ils degagent, qu'ils 




77 



Tiqqim 



sont. La rencontre se situe en deija du langage, outre-mots, 
dans les terres vierges du non-dit, au niveau d'une mise en 
suspens, de cette puissance du monde qui est aussi bien sa 
negation, son «pouvoir-ne-pas-^tre». Qu'est ce qu'autrm? 
«Un autre monde possible^, r^pood Deleuze. Cautre incarne 
cette possibilite qu'a le monde de e'etre pas, ou d'etre autre. 
C'est pourquoi dans les soci^tes dites <(primitives» la guerre 
rev6t cette importance primordiale d'annihiler tout autre 
monde possible. II ne sert h rien pourtant de penser le conflit 
sans penser la jouissance, la guerre sans penser 1' amour. Dans 
chaque naissance tumultueuse k Tamour, renait le d^sir fon- 
damental de se transformer en transformant le monde. La 
haine et la suspicion que les amaets suscitent autour d'eux 
sont la r^ponse automatique et defensive a la guerre qu'ils 
font, du seul fait de s' aimer, a \m monde oii toute passion doit 
se meconnaitre et mourir. 



a violence est bien la premiere regie du jeu de la rencontre. Et 
c'est elle qui polarise les errances diverses du desir dont Lyo- 
tard invoque la Hberte souveraine dans son Economie libidi- 
nale. Mais parce qu'il se refuse a voir que les jouissances s*ac- 
cordent entre elles sur un territoire qui les precede et ou se 
cotoient les formes-de-vie, parce qu'il refuse de comprendre 
que ia neutralisation de toute intensite est elle-m^me une 
intensification, rien moins que celle de TEmpire, parce qu'il 
ne peut en deduire que tout en etant inseparables, pulsions 
de vie et pulsions de mort ne sont pas neutres en face d'un 
autre singulier, Lyotard ne peut finalement d^passer I'hedo- 
nisme le plus compadbie avec la cybem^tisadon : desaissis- 
sez-vous> abandonnez-vous, iaissez passer les desirs ! Jouis- 
sez, jouissez, il en restera toujours quelque ctiose ! Que la 
conducdon, Vabandon, la mobilite en general puissent 
accroitre 1' amplification des hearts a la norme ne fait aucun 
doute h condition de reconnaitre ce qui, au sein m^me de la 
circuladon, interrompt ies flux. Face a Tacc^leradon que pro- 
voque la cybern^dque, la vitesse^ le nomadisme ne peuvent 
representer que des elaborations secondaires vis-^-vis des 
politiques de rakntissement. 



a Vitesse soul^ve les institutions. La lenteur coupe les flux. Le 
problfeme proprement cinetique de la politique n'est done 
pas de choisir entre deux types de revoke mais de s'aban- 
donner a une pulsation, d'expiorer d'autres intensifications 
que cedes qui sont commandoes par la temporalite de Tur- 
gence, Le pouvoir des cyberneticiens a 6t6 de donner un 
rythme au corps social qui tendanciellement empeche toute 
respiration, Le rythme, tel que Canetd en propose la genese 
anthropologique, est precisOment associe k la course: «Le 
rythme est a rorigine un rythme de pieds. Tout homme 
marche, et comme il marche sur deux jambes et qu'il frappe 
alternativement le sol de ses pieds, qu'd ne peut avancer 
qu'en faisant chaque fois ce m4me mouvement des pieds, il 
se produit inteutionneUement ou non un bruit rythmique». 
Mais cette course n'est pas pr^visible comme le serait celle 
d'un robot : «Les deux pieds ne se posent jamais avec la 
m^me force. La difference peut etre plus ou moins grande 
entre eux, selon les dispositions et Thumeur personnelles. 
Mais on peut aussi marcher plus vite ou plus ientement, on 
peut courir, s'arreter subitement, sauter.» Cela veut dire que 
le rythme est le contraire d'un programme, qu'il depend des 
formes-de-vie et que les problfemes de vitesse peuvent §tre 
ramenOs k des questions de rythme. Tout corps en tant qu'il 
est boiteux porte avec tui un rythme qui manifeste qu'il est 
dans sa nature de tenir des positions intenables. Ce rythme 
qui vient des boiteries des corps, du mouvement des pieds, 
Canetti ajoute en outre qu'il est a Lorigine de LOcriture en 
tant que traces de la d-marche des animaux, c'est-^-dire de 



78 



• cybem^qiie 



I'Histoire. L'^v^nement n'est rien d' autre que rappaiitioo de ^ 

telles traces et faire rHistoire c'est done improviser a la d 

recherche d'un rythme. Quel que soit le credit que Ton q 

accorde aux demonstrations de Canetti, elles indiquent & 

comme le font les fictions vraies, que la cin^tique politique f 

sera mieux comprise en tant que politique du rythme. Cela y 
signifie a minima qu'au rythme binaire et techno impose 
par la cybernetique doivent s^opposei d'autres rythmes. 

Mais cela signifie aussi que ces autres rythmes, en tant que 
manifestations d'une boiterie ontologique, out toujours eu 
une fonction politique cr^atrice. Canetti, encore lui, 
raconte que d'un c6te «la repetition rapide par laquelle ies 
pas s'ajoutent aux pas donne 1' illusion d'un plus grand 
nombre d'etres. lis ne bougem pas de place, ils poursuivent 
la danse toujours au meme endroit. Le bruit de leur pas ne 
meurt pas, lis se repetent et conservent longtemps toujours 
la meme sonorite et la meme vivacite. lis remplacent par 
leur intensM le nombre qui leur manque». D'un autre cote, 
«quand leur pi^tinement se renforce, c'est comme s'ils 
appelaient du renfort. lis exercent, sur tous les hommes se 
trouvant k proximite, une force d'attraction qui ne se 
relache pas tant qu'ils n'abandonnent pas la danse,» 
Rechercher le bon rythme ouvre done a une iniensification 
de TexpMence aussi bien qu'a une augmentation nume- 
rique. C'est un instrument d'agregation autant qu'une 
action exemplaire a imiter. A T^chelle de I'individu comme 
a r^chelle de la soci^t^, les corps eux-memes perdent leur 
sentiment d' unite pour se demultiplier comme armes 
potenti elles : «L equivalence des participants se ramifie 
dans I'equivaJeiice de leurs membres. Tout ce qu'un corps 
humain pent avoir de mobile acquiert une vie propre, 
chaqiie jambe, chaque bras vit comme pour lui seuL» La 
politique du rythme est done la recherche d'une reverbera- 
tion, d*un autre ^tat comparable k une transe du corps 
social, k travers la ramification de chaque corps> Car ii y a 
bien deux regimes possibles du rythme dans T Empire 
cybernetise. Le premier, auquel se refere Simondon, c'est 
celui de Thomme technicien qui «assure la fonction d'inte- 
gration et prolonge !' auto -regulation en dehors de chaque 
monade d'automatisme», techniciens dont la <me est faite 
du rythme des machines qui I'entourent et qu'il relie les 
unes aux autres». Le second rythme vise a saper cette fonc- 
tion d'interconnexion : 11 est profondement des-integrateur 
sans gtre simplement bruitiste. C'est un rythme de la decon- 
nexion. La conquele collective de ce juste tempo dissonant 
passe par un abandon prealable k Vimprovisation. 

«Levant lerideau des mots, Timprovisation devient geste, 

acte non encore dit, 

forme non encore nomm^e, norm^e, honor^e. 

S'abandonner afimprovisation 

pour se liberer deja - quelque beaux qu'ils soient- 

des recits musicaux dej&. 1^ du monde. 

D^j^ 1^, dej^ beaux, d^ja recits, deja monde. 

Defaire, 6 Penelope, les bandelettes musicales qui forment 

notre cocon sonore, 

qui n'est p^ le monde mais Thabitude rituelle du monde. 

Abandoimee, elle s'ofire a ce qui flotte autour du sens, 

autour des mots, 

autour des codifications, 

elle s'offi-e auxintensites, 

auxretenues, aux elans, aux energies, 

au pen nommable en somme. 

[. . J L'improvisation accueille la menace et la ddpasse, 

ladeposs^de d'eEe-meme, I'enregistre, puissance et risque.» 



.hL. 



79 



Tiqquii 



XI 



D 



«C*est la briame, la brume solaire. qui 
va rempHr i'espace. La rebellion meme 
est un gaz, une vapeur. La brume est le 
premier ^tat de la perception 
naissante et fait le mirage dans lequel 
les choses montent et descendent, 
comme sous Taction d'un piston, et les 
hommes levitent^ suspend us k une 
corde. Voir brumeiix, voir troubles une 
^bauche de perception ballucinatoire, 
un gris cosmique. Est-ce le gris qui se 
partage en deux, et qui donne le noir 
quand Tombre gagne ou quand la 
lumiere disparait, mais aussi le blanc 
quand le lumineux dement lui-m^me 

Gilles Deieuzfi, "La honte et la gloire: T. E. 
Lawrence". Critique et cUnique, 1993 

«Rien ni personne n'ofire en cadeau 
une a venture alternative; il n'est 
d' a venture possible que de se 
conqu^rir un sort. Tu ne pourras 
mener cette conquete qu'en partant 
du site spatio-temporel ou "tes" choses 
t'impriment comme une des leurs.^^ 

Giorgio Cesarano, Manuel de Suruie, 
1975 



ans la perspective cybernetique la menace ne pent ^tre accueillie 
et a fortiori depassee. II faut qu'eile soit absorb^e, ^liminee. J'ai 
deja dit que rimpossibilit^ infiniment reconduite de cet anean- 
tissement de r^venement est la derniere certitude sur laquelie 
fonder des pratiques d'opposition au monde gouvern^ paries 
dispositifs. La menace, et sa generalisation sous forme de 
panique, pose des problemes ^nerg^tiques insolubles aux 
tenants de I'hypothese cybern^dque, Simondon explique ainsi 
que les machines qui ont un haut rendement en information, qui 
contrfiient avec precision leur environnement, ont un faible ren- 
dement energedque. Irwersement, les machines qui demandent 
peu d'energie pour effectuer leur mission cybernetique produi- 
sent un mauvais rendu de la reality. La transformation des formes 
en informations contient en effet deux imperatifs opposes :<d'in- 
formation est, en un sens, ce qui apporte une serie d'etats impre- 
visibles, nonveaux, ne faisant partie d'aucune suite d^finissable 
d'avance;elle est done ce qui exige du canal d' information une 
disponibilite absolue par rapport a tons les aspects de la modula- 
tion qu'il achemine;/^ canal d'informatton ne doit apporter lui- 
meme aucune forme pred^terminee, nepas etre selectif, [.. J En un 
sens oppose, ['information se disdngue du bruit parce qu'on pent 
assigner un certain code, une relative uniformisation k I'informa- 
tionjdans tons les cas oule bruit ne pent etre abaiss^ directement 
au-dessQus d'un certain niveau, on opere une reduction de la 
marge d'indetermination et d'imprevi$ibilM des signaux d'infor- 
mation.>^ Autrement dit, pour qu'un systeme physique, biolo- 
gique ou social ait assez d'energie pour assurer sa reproduction, il 
faut que ses dispositifs de controle taillent dans la masse de I'in- 
connu, tranchent dans ['ensemble des possibles entre ce qui 
releve du hasardpuret s'exclut d'office du controle et ce qui pent 
y entrer en tant qu' al^a, susceptible des lors d'un calcul de proba- 
bility. 11 s'ensuit que pour tout dispositif, comme dans le cas spe- 
cifique des appareils d'enregistrement sonore, «un compromis 
doit etre adopte qui conserve un rendement d'information suffi- 
sant pour les besoins pratiques et un rendement energ^tique 
assez elev^ pour maintenir le bruit de fond a un niveau oil il ne 
trouble pas le niveau du signal», Dans le cas de la police par 
exemple il s'agira de trouver le point d'^qttilibre entre la repres- 
sion - qui a pour fonction de diminuer le bruit de fond social - et 
le renseignement - qui informent sur I'etat et tes mouvements du 
social a partir des signaux qu'il emet. 



-1 



rovoquer la paniqne voudra done d'abord dire etendre le 
brouillard de fond qui se surimpose au declenchement des 
boticles retroactives et qui rend couteux Lenregistrement des 
hearts de comportement par Tappareillage cybernetique. La 
pensee strategique a tot saisi la portee offensive de ce 
brouillard. Lorsque Clausewiiz s'avise par exemple que «la 
resistance populaire n'est evidemment pas apte a f rapper de 
grands coupsw mais que «comme quelque chose de vaporeux et 
defluide, elie ne doit se condenser nulle part». Ou lorsque 
Lawrence oppose les armees traditionneUes qui «ressemblent a 
des plantes immobiles» k la guerilla, comparable a «une 
influence, une idee, une esp^ce d'entite intangible, invulne- 
rable, sans front ni arrieres et qui se r^pand partout a la fa^on 
d'un gaz}>. Le brouillard est le mcteur privilegie de la revoke. 
Transplantee dans le monde cybernetique, la metaphore fait 
aussi rdf-^rence a ia resistance a la tyrannie de la transparence 
qu' impose le controle. La brume bouleverse toutes les coor- 
donn^es habituelles de la perception. Elle provoque I'indiscer- 
nabilite du visible et de Tinvisible, de I'information et de Tev^- 
nement C'est pourquoi elie represente une condition de pos- 
sibilite de ce dernier, Le brouillard rend la revoke possible. Dans 
une nouvelle intitul^e "Uamour est aveugle'\ Boris Vian ima- 
gine ce qtie seraient les effets d'un brouillard bien reel sur les 
rapports existants. Les habitants d'une m^tropole se reveillent 
un matin envahis par un «raz-de-maree opaque» qui modifie 



80 



cybem^tique 



progressjvement tous les coinportemerLts. Les n^cessit^s qu'imposent les 
apparences devierment vite caduques et la ville se iaisse gagner k Texp^ri- 
mentation collective. Les amours devienneiit llbres, facilitees par la nudite 
permanente de tous les corps. Les orgies se r^pandent. La peau, les mains, 
les chairs reprennent leurs prerogatives car «ie domaine du possible est 
^tendu quand on n'a pas peur que la lumiere s'allume», Incapables de faire 
durer un brouillard qu'ils n'ont pas contribue a former, les habitants sont 
done desempar^s lorsque 43. radio signale que des savants notent une 
regression r^guliere du phenom^ne». Moyennant quoi, tous decident de se 
crever les yeux afin que la vie continue heureuse. Passage au destin : le 
brouillard dont parle Vian se conquiert. 11 se conquiert par une r^appropria- 
tion de la violence, une r^appropriation qui peut aller jusqu'k la mutilation. 
Cette violence-1^ qui ne veut ^duquer en rien, qui ne veut rien construir6i 
n'est pas la terreur politique qui fait tant gloser les bonnes ames. Cette vio- 
lence- 1^ conslste tout entifere dans le d^blaiement des defenses, dans I'ou- 
verture des parcours, des sens, des esprits. «Est-eEe jamais pure?», demande 
Lyotard. «Une dnnse est-elle vraie? On poturra le dire, toujours. Mais la n*est 
pas sa puissance.» Dire que la revoke doit devenir brouillard cela signifie 
qu'elle doit 6tre a la fois dissemination et dissimuladon. De merae que I'of- 
fensive doit se faire opaque afin de reussir, de meme I'opacite doit se faire 
offensive pour durer : tel est le chiffire de la r^volte invisible. 




M 



ais cela indiqiie aussi que son premier objectif sera de r^sister a toute tenta- 
tive de reduction par exigence de representation. Le brouillard est une 
repoose vitale a Timperatif de clart6, de transparence, qui est la premiere 
empreinte du pouvoir imperial sur les corps. Devenir brouillard veut dire que 
j'assume enfin la part d' ombre qui me coimnande et m'emp^che de croire a 
toutes les fictions de democrarie directe en tant qu'elles voudraient ritualiser 
une transparence de chacun k ses propres interets et de tous aux inter^ts de 
tous. Devenir opaque comme le brouillard, c'est leconnaitre qu'on ne repre- 
sente rien, qu'on n'est pas identifiable, c'est assumer le caractfere intotali- 
sable du corps physique comme du corps poiidque, c'est s'ouvrir k des pos- 
sibles encore inconnus. C'est resister de toutes ses forces k toute lutte pour la 
reconnaissance, Lyotard : «Ce que vous nous demandez, th^oriciens, c'est 
que nous nous constituions en identites, en responsabtes. Or si nous 
sommes surs d'une chose c'est que cette operation (d'exciusion) est une 




81 



Tiqqwi 



frime, que les incandescences ne sont le fait de personoe et n'appardennent a per- 
sonne,w l\ ne s'agira pas pour autant de reformer quelques societes secretes ou 
quelques conspirations conqu^rantes comme ce fut le cas dans la franc-maQonnerie, 
le carbonarisme et comme le fantasmerent encore les avant-gardes du sifecle dernier - 
je pense notamment au College de Sociologie. Comtitaer unezone d'opacite ou circu- 
ler et experimenter librement sans conduire les flux d'information de rEmpire> c'est 
produire des «singularit^s anonymes», recreer les conditions d'une experience pos- 
sible, d'une experience qui ne soit pas immediatement aplatie par une machine 
binaire qui lui assigne un sens, d'une experience dense qui transforme les desirs et 
leur instanciations en un au-del& des ddsirs, en un recit, en un corps epaissi. Aussi 
lorsque Tord Negri interroge Deleuze sur le commmiisme, ce dernier se garde-t-il bien 
de Tassimiler a une communication realis^e et transparente : «Vous demandez si les 
societes de controle ou de communication ne susciteront pas des formes de resis- 
tance capables de redonnerdes chances a un communisme corit^u comme "organisa- 
tion transversale d'individus libres". Je ne sais pas* peut-etre. Mais ce ne serait pas dans 
la mesure oil les minorites pourraient reprendre la parole. Peut-etre la parole, la com- 
munication sont-elles pourrles, Elles sont entierement pen^trees par Targent : non 
par accident, mais par nature. II faut un detournement de la parole. Cr^er a toujours 
ete autre chose que commuoiquer. Vimportant ce sera peut-etre de cr^erdes vacuoles 
de non-communication, des interrupteurs pour echapper au contrdle.» Qui, Tim- 
portant pour nous ce sont ces zones d'opacite, I'ouverture de cavites, d'intervalles 
vides, de blocs noirs dans le maillage cybernetique du pouvoin La guerre irreguliere 
avec I'Empire, ^ T^chelle d'un lieu, d'une lutte, d'une emeute, commence dfes mainte- 
nant par la construction de zones opaques et offensives. Chacune de ces zones sera a 
la fois noyau a partir duquel experimenter sans ^tre saisissable et nuage propagateur 
de panique dans Tensembie du systeme imperial, machine de guerre coordonn^e et 
subversion spontan^e k tons les niveaux. La proliferation de ces zones d'opacit^ offen- 
sive (ZOO), rintensiiication de leurs relations, provoquera un d^s^quiUbre irreversible. 



A 



fin d'indiquer sous quelles conditions pent se «cr^er de I'opacit^w, comme arme et 
comme interrupteur des flux, il convient de se tourner une derniere fois sur la cri- 
tique interne du paradigme cybernetique. Provoquer le changement d'etat dans un 
systfeme physique ou social n^cessite que le desordre, les ecarts a la norme, se 
concentrent dans un espace, reel ou virtue!. Pour que des fluctuadons de comporte- 
ment fassent contagion il faut en effet qu'eUes atteignent d'abord une <daille critjque» 
dont Prigogine et Stengers pr^cisent la nature : «Elle resulte du fait que le "monde 
exterieor", renvironnement de la region fluctuante, tend toujours k amordr la fluc- 
tuation. La taille critique mesure le rapport eotre le volume, oti ont lieu les reactions, 
et la surface de contact, lieu du couplage. La taille critique est done determinee par 
une competition entre le "pouvoir d'int^gration" du systeme et les mecanismes chi- 
miques qui ampliflent la fluctuation a Tinterieur de la sous-region fluctuante». Cela 
vent dire que tout deploiement des fluctuations dans un systfeme est voue a I'echec 
s'il ne dispose pas au prealable d'un ancrage local, d'un lieu a partir duquel les ecarts 
qui s*y revfelent pourraient contaminer I'ensemble du systeme. Lawrence confirme, 
une fois de plus : wLa rebeUion doit avoir une base inattaquable, un lieu h Tabri non 
seulement d'une attaque mais de la crainte d*une attaque.» Pour qu'un tel iieu existe, 
il lui faut wFindependance des voies de ravitaillement», sans laquelle aucune guerre 
n'est envisageabla Si la question de la base esc centrale dans toute revoke, c'est aussi 
en raison des principes m^mes d'^quUibrage des systemes. Pour la cybernetique, la 
possibility d'une contagion qui fasse basculer le systeme doit etre amortie par I'eovi- 
ronnement le plus immediat de la zone d'autonomie oii les fluctuations ont lieu. Cela 
signifie que les effets de controle sont plus puissants dans la peripherie la plus proche 
de la zone d'opacite offensive qui se cree, autour de la region fluctuante. La taille de la 
b^e devra par consequent etre d'autant plus grande que le contrdle de proximite est 
appuy^. 



es bases doivent etre aussi bien inscrites dans Pespace que dans les retes : «La 
revolte arabe, explique Lawrence, en avait dans les ports de la mer rouge, dans le 
desert ou dans Pesprit des hommes qui y souscrivaient.» Ce sont des territoires 
autant que des mentalites. Appelons-les plans de consistance. Pour que des zones 
d'opacite offensive se forment et se renforcent, 11 faut qu' existent d'abord de tei 
plans, qui branchent les ecarts entre eux, qui fassent levier, qui operent le renverse- 
ment de la peur. LAutonomie historique - celle de ritalie des annees 1970 par 
exemple - comme I'Autonomie possible n'est rien d'autre que le mouvement 
continu de perseverance des plans de consistance qui se constituent en espaces irre- 
pr^senmbleSy en bases de secession avec lasoci^t^. La r^appropriation paries cyber- 
n^ticiens critiques de la categorie d'autonomie - avec ses notions derivees, auto- 



82 



• cybem^tlqiie 



organisation, auto-poifese, auto -reference, auto-productioo, auto -valorisa- 
tion, etc. - est de ce point de vue la manoeuvre id^ologique centrale de ces 
vingt derniferes annees. Au travers du prisme cybemetique, se dormer a soi- 
meme ses propres lois, produire des stibjectivit^s ne contredit en rien la pro- 
duction du systdme et sa regulation. En appelant il y a dix ans a la my Itiplica- 
tion des Zones d'AutonomieTemporaire (TAZ) dans le monde virtuel comme 
dans le monde reel Hakim Bey restait ainsi victime de I'idealisme de ceux 
qui veulent abolir le politique sans Tavoir prealablement pens^. II se trouvait 
contraint de s^parer dans la TAZ le lieu de pratiques hedonistes, d' expression 
«libertaire» des formes-de-vie, du Oeu de resistance politique, de la forme de 
lutte. Si I'autonomie, ici, est pensee comme temporaire, c'est que penser sa 
duree exigerait de concevoir une lutte qui s'articule avec la vie, d'envisager 
parexemple la transmission de savoirs guerriers. Les liberaex-libertaires du 
type de Bey ignorent le champ des intensit^s dans lequel leur souverainete 
appelle k se deployer et leur projet de contrat social sans fitat postule au fond 
ridentite de tous les gtres puisqu'il s'agit en definitive de maximiser ses plai- 
sirs en paix, jusqu'a la fin des temps. D'un c6t6 les TAZ sont denies comme 
des «enclaves libres», des lieux qui ont pour loi la liberty, les bonnes choses, 
le Merveilleux. De Tautre la secession d'avec le monde dont elles sont issues, 
les «plls» dans lesquels elles se logent entre le reel et son codage, ne devraient 
se constituer qu'apres une succession de «refus». Cette <ddeologie califor- 
menne», en posant I'autonomie comme attribut de sujets individuels ou col- 
lectifs, confond a dessein deux plans incommensurables, r«auto-r^aiisa- 
tion» des personnes et r«auto-organisation^> du social. C'est parce que I'au- 
tonomie est, dans Thistoire de la piiilosophie, une notion ambigue qui 
exprime a la fois I'affranchissement 
de toute contrainte etla soumission 
k des lois naturelles superieures, 
qu'elle pent servir k nourrir les dis- 
cours hybrides et restructurants des 
cyborgs «anarcho-capitalistes». 



autonomie dont je parte, elle, n'est 
pas temporaire ni simplement 
defensive. Elle n'est pas une quality 
substantielle des §tres mais la condi- 
tion m^me de leur devenir. Elle ne 
part pas de Tunit^ supposee du Sujet 
mais engendre des midtiplicites. Elle 
ne s'attaque pas aux seules formes 
s^dentaires du pouvoir, comme I'fi- 
tat, pour ensuite surfer sur ses 
formes circulantes, «mobiles», 
«flexibles». Elle se donne les moyens 
de durer comme de se deplacer, de 
se retirer comme d'attaquer, de s'ou- 
vrir comme de se fermer, de relier les 
corps muets comme les voix sans 
corps. Elle pense cette alternance 
comme le r^sultat d'une experimen- 
tation sans fin, <^utonomie» veut 
dire que nous faisons graodir les 
mondes que nous sommes. UEm- 
pire, arme de la cyberndtique> reven- 
dique Tautonomie pour lui seul en 
tant que systeme unitaire de la tota- 
lity : il est contraint d'aneantir ainsi 
toute autonomie dans ce qui lui est 
h^t^rogene. Nous disons que I'auto- 
nomie est k tout le monde et que la 
iutte pour i'autonomie doit s'ampli- 
fien La forme actuelle que prend la 
guerre civile est d'abord celle d'une 
lutte contre le monopole de Vautono- 
mie. Cette experimentation-1^ sera 
le flchaos f6cond»i le communisme, 
la fin 

de rhypoth^se cybem^tique. 





83 



Tkiiiim 



Les vainqueurs aval ant vaincu sans peine 
qui se d^barrassait de ses dieux. 



ils avaient pris une villa 



Nul ne se rappelle ati j ourd ' hui , d'entre les insurg^s d'alors, ce qui 
se passa exactement, au debut < 

En guise de reponse, certains ont une legende; mais la plupart disent 
seulemant ""chacun est un dShut" , 

Cela commenga au coeur des m^tropoles d'antan. II r^gnait la une sorte 
d' agitation glacee, avec des points de comble ou chacun se pressait, 
de preference a bord d'une petite boite m^tallique nomm^e 
"automobile"' . 

Cela commenga done ainsi, par des rassemblements sans objet, des 
rassemblements silencieux de masques, en marge de 1 'af fairement 
g6n6ral . 

Une impression de grand desoeuvrement emanait de ces petits groupes 
d'bommes masques, qui jouaient aux 6checs ainsi qu*^ d'autres jeux 
plus 6nigmatiques, qui porta lent sur des panneaux immobiles des 
messages sibyllins, qui distribuaient sans un mot des textes 
p^trifiants; mais c'^tait un desoeuvrement plein, habits, inquietant 
quoique discrete 

II a bien d"Q y avoir un jour, quelque part, un premier de ces 
rassemblements. Mais il y en eut tres vite tant que son souvenir lui- 
meme s'est noye dans leur nombre. On pretend que cela eut lieu d'abord 
h Lutece un jour de carnaval, Et depuis lors, le carnaval n'a jamais 
cess^. 

D'abord on depecha la police. Mais il fallut bientdt y renoncer : a 
peine dispersait-on une de ces ^tranges agr6gations qu'une autre se 
reformait ailleurs. II semblait meme qu'elles se multipliaient a 
chaque arrestation. C'etait comme si les hommes etaient 
imperceptiblement gagnes, contamin^s par le silence et le jeu, par 
1 ' anonyraat et le desoeuvrement, 

C'etait le printen^s et il y en avait tant, de ces rassemblements, 
qu*ils se mirent a circuler, vaguant de place en place, de rue en rue, 
de carrefour en carrefour, II y avait de la joie, de la <J6sinvolture 
et une curieuse determination dans ces corteges errants. 
Une secrete convergence semblait mime les guider* Quand venal t le 
soir, ils se massaient en silence devant les lieux de pouvoir : sieges 
de journaux, de gouvemements , de multinationales, d' empires 
mediatiques; banques, ministdres, commissariats, prisons, bientdt rien 
n'echappa plus k cet encerclement feutr^. 

Une grande menace en m§me temps qu'une grande derision se degageait de 

ces foules de masques mutiques au regard rive sur les vainqueurs 

retranch^s , 

On ne s'y trompa certainement pas, puisque 1 ' on denonga sans tarder la 

conspiration d'un certain Comite Invisible, On pari a mMe d'un p^ril 

majeur pour la civilisation, la democrat ie, I'ordre et I'economie. 

Mais h I'int^rieur de leurs chateaux, les vainqueurs prenaient peur, 

lis se sentaient de plus en plus seuls avec leur victoire. Un monde 

qui, hier encore, leur paraissait enti^rement acquis leur 6chappait 

incompr^hensiblement, pan par pan, 

Aussi finirent-ils par ouvrir les portes de leurs chateaux, croyant 

apaiser quelque insaisissable jacquerie en montrant gu'ils n'avaient 

rien a cacher. 

Mais nul n'entra, sinon par m^garde, 

car des masques Emanait un pouvoir plus desirable que I'sncien. 

Les vainqueurs eux-m@mes, au reste, durent §tre g^i^i? <3*un^ grande 

lassitude i nul ne salt, depuis lors, ce gu'ils ?ont dev^nyg. 



Tig gun 



Theses 
sur la 

communaute 
terrible 



«11 y a la c|uelque cliose de la peiivi'e «t breve 
enfance, quelque chose du bonheur perclii qiii 
ne se retrouve pas. majs quelque ciiose de la 
vie active craujourfFiiui aussi, de sou petit 
eujouement uicomprehensible el toujours la 
pourtaat, et qu'ori ne sauraii luer.?' 

Fraaz ICalka 

« w* jette des roses dans [""abime ct dis : "Voici 
mon remerdjement pom- ie monsire qui n'a pas 
reussi a m'avaler \^» 

Friedrich Nietzsche, fragfftents posljtumes 



I GENfciSE 

ou histoire 
d^une histoire 




<tCE QUI POUR UN TEMPS avuit ete compris, pour iin temps a ete 
oublie. An point que persoune ne s'apcr^oit plus que rtiistoire 
est sans epoque. De fait^ O ne se passe rien. 11 n'y a plus d'eve- 
nement, II n'y a que des nouvelles. Regaider les persoimages 
au sonunet des empires. Et renverser le mot de Spino^ia, Rien 
a comprendre. Seulement a rire et a pleorei\» (Mario Tronti, 
La politique au crepuscule) 

BIS. Fini, le temps des heros, Disparu, Fespace epique du recit 
que Ton aime a dire et que Ton aime a entendre, qui nous 
parle de ce que nous pourrions etre mais ne somnies pas. 

L'irreparatle est desormais notre etre-ainsi, notre etre-/?er- 
sonne^ Notre etre -Bloom. 

Et c'est de i'iireparable qu'il fant partir, maintenant que le 
nihilisme le plus feroce sevit dans les rangs memes des domi- 
nants. 

11 faut partir, parce que ^Persomie » est I'autre iiom dTJlysse, 
el qu'il ne doit importer a personne de rejoindre Ithaque, on 
de faire iiaufrage. 

n. n'est plus temps de reverk ce que Yon sera, a ce que Too 
fera, maintenant que nous pouvons tout etre, que nous pou- 
vons tout faire, maintenant que toute notre puissance nous est 
laissee, avec la certitude que Poubii de la joie nous empeciiera 
de la deployen 

C^est ici qii'il faut se deprendi'e, ou se kisser mourin Uhomme 
est bieu quelque chose qui doit etre depasse, mais pour cela il 
doit d'abord etre ecoute en ce qu'il a de plus expose et de plus 
rare, pour que son reste iie se perde pas au passage. Le Bloom, 
derisoire residu d\m monde qui n'arrete pas de le Irahir et de 
fexiler, demaiide a partir en annes; il demaode rexode. 

Mais le plus souvent celui qui part ne retrouve pas les siens, 
et son exode redevient exih 

BIS. Du fond de cet exil viennent toutes les voix, et dans cet 
exil toutes les voix se per dent. U Autre ne nous accueiUe pas; il 
nous renvoie a F Autre en nous. Nons abandoimons ce monde 
en ruine sans regrets et sans peine, presses par quelque vague 
sentiment de hate. Nous Tabandomions comme les rats aban- 
donnent le navire, mais sans forcement savoir s'il est amarre a 



qiiai. Rien de «noble» dans cette fuite, rien de graad qui puisse 
nous Her les uns aux autres, Finalement, nous restons seuls 
avec nous-menies, car nous n'avons pas decide de combattre 
mais de nous conserves Et cela n'est pas encore une action, 
seulement une reaction. 

3 irNE FOULE DlioMMEs qui fuient est une foule d'hommes seuis, 

A KE PA.s SE RENCONTRER cst impossible; Ics destins onl lem- clina- 
inen. Meme an sent I de la niort, menie dans I'absence a nous- 
memes, les autres ne cessent de se heiuter a nous snr le terrain 
liinlnaire de la fuite. 

Nous et les auti"es ; nou.H nous separons par degout, inais 
nous ne parvenons pas a nous reunir par election. Et pour- 
tant^ on se relrouve unis. Unis et liors de T amour, a decouvert 
et sans protection reciproque. C'est ainsi que nous etions 
avaiu la fuite, c'est aitisi qne nous avons toujours etc. 

^ iNOUS NE vouLioNs pas scuIement i'tiir, mcme si nous avons bien 
quitte ce monde puree qu'il nous paraissait intolerable. Ntille 
lachete ici : nous sommes partis en armes. Ce que nous vou- 
lions, c'etait ne plus hitter contre quelqn^in, mais avec quel- 
qu'rni. Et xnaintenanl que nous ne sommes plus seuls. nous 
ferons taire cette voix au dedans, nous serons des conipa- 
giions pour quelqu'im. nous ne serons plus les indesimbles. 

11 1'audra se forcer, il faudra se taire, cai* si personne n^a 
voulu de nous jusqu'ici, maintenaiit les cboses ont change. Ne 
plus poser de questions, apprendre le silence, apprendre a 
apprendre. Car la liberie est une forme de discipline. 

6 h\ PAROLE s'avance, prudcnte, elle rempllt les espaces entre les 
solitudes singulieres^ elle goniie les agregats humains en 
groupes, les pt)usse ensemble contre le vent. Teffort les reunite 
C'est jiresqu'tui exofle. Presque. Mais aucuti pacte ne les tieiit 
ensemble, sauf la spontaneite des sourii^es, la cruaute inevi- 
table, les accidents de la passion. 

y CE rASSAGE, semblable a celuj des oiseaux migrate urs. au mur- 
mm^e des douleurs errantes, donne peu a pen forme aux com- 
munautes terrible.?. 




Tiggan 



EFFECTIVIT1& 

de poujxjuoi la schizophrenie 
est plus i]u\m.e maladte 

et de comment^ tout en reuant 
d^extase, on en arrive a 
FendofUcage. 




I ^ON NOUS Di'i : quaiid ineme^ le schizophrene a un pere et 
une mere? Nous avoos le regret de dire iion, il n'eii a pas 
comrne tel. II a seulemeiit un desert et des tribus qui y 
habiteiit, un corps plein et des multiplicites qui s"y accro- 
chent.» 

Gilles Deleuze, Felix Guattari, Mille Plateaux 

1 ins. La coiiimunaute terrible est la seule foone de commu- 
iiaute compatil:»le avec ce inoiide, avec le Bloom. Toutes les 
autres communautes sent imaginaires, ooii pas vraimeat 
impossibles, mais possibles seulement par moments, et en 
tout cas jamais dans la plenitude de leui* actuaiisation* Elles 
emergent dans les luttes, elles sont alors des heterotopies, 
des zones d'opacite absentes de toute cariogra[>lii( , \u\\y^- 
tuellemeot en instance de constitution et per j wi urJ Irn km u en 
voie de disparidon, 

2 LA coMMUNAUT^ TEftfiiBLE n Vst pas seuIemeiit possible; elle 
est deja reelle, elle est toujours-deja en acte. C'est la com- 
mufiaute de ceux qui vestenL Elle ii'est jamais en puis- 
sance^ nV ni devenir ni futur, ni fins veritablement 
extenies a soi ni desir de deveiiir autre, seulement dftper- 
sister. C^est la communaute de la trahison, puisqu'elle va 
contre son propre devenir; eOe se trahit sans se transform 
mer ni transformer le monde autour d^elle, 

2 BIS, La communaute terrible est la communaute des 
Bloom, car en son sein toute desubjectivation est malve- 
nue. Cailleiu-s, pour y rentrer il a d'abord fallii se mettre 
entre parentheses. 

3 LA COMMUNAUTE TEHEiBLE n''ek-si$te pEs, siuou daiis les dis- 
sensions qui par moments la traversent. Le teste du temps, 
ia communaute terrible est, eternellement. 

^ MAUiRE cLLv, la coumiunaute terrible est la seule cjiie Ton ren- 
contre puisque le monde en tant que lieu physique du com- 
mun et du partage a disparu et qu'il ne reste de hn qu'un 
quadriUage imperial a sillomier. Le mensonge de r«homme3^ 
luj-meme ne trouve plus de menteurs en qui s'affirmer, 

Les non-hommes, les non-plus-hommes, les Bloom, ne 
parvieniient plus penser^ comme cela a pu se faire jadis, 
car la pensee etait un mouvement au sein du temps et 
celui-ci a change de consistance. En outre, les Bloom ont 
renonce a rever, ils habitent des chstopies amenagees, des 
lieux sans lieu, les interstices sans dimension de Tutopie 
marchande. lis sont plans et unidimensionnels car, ne se 
reconnaissant nolle part, ni en eux-memes ni dans les 
autres, ils ne reconiiatssent ni leor passe ni leur futur. Jour 
apres jour, leur resignation efface le present. Les non-plus- 
hommes peupient la crise de la presence. 

LE TEMPS de la communaute terrible est spiraloide et de consistance vaseuse. C'est 
un temps impenetrable ou la forme-projet et la forme-habitude pesent sur les 
vies en les laissant sans epaisseur. On pent le defirdr comme le temps de la liberte 
ingenue, ou tout le monde fait ce qu'il vent, puistpie c'est un temps (pii ne per- 
met pas de vouloir autre chose (pie ce qui est deja la. 

On pent dire que c'est le temps de la depression clinique, on bien le temps de 
Texil et de la prison. C'est une attente sans fin, une etendue unifoiTne de discon- 
tinuites sans ordre. 



88 



6 LE CONCEPT DORDRE, daos la cominunaute terribie, a ete aboli 
a Fa vantage de rcffectivite dii rapport de force et le concept 
de forme au profit de la pratique de la formalisatioii, qui, 
11 'ay ant pas de prise sur les contenus aux quels elle s applique, 
est etemelleeient reversible, Aiitour de faux rituels, de fausses 
echeances (manifi^, vacances, fins de mission, assemblees 
di verses, reioiions plus on moins festives), la cominunaute se 
coagule et se formalise sans j^Lin^iB prendre forme. Car la 
forme, etaiit sensible et corruptible, expose ait devenir. 



Tlieses 
sur la 

cninniimaute 
terrible 



BIS. Au sein de la cominu- 
naute terrible Finformalite est 
le medium le plus approprie a 
la construction inavouee de 
hierarchies inipitoyables. 



Y LA R^vERsiBiLiTE cst le sigiie 
sons leqnel se place tout eve- 
nement qui a lieu dans la com- 
inunaute terrible, 

Mais c'est cette reversibilite 
elle-nieine, avec son cortege de 
craintes et d'insatisfactions, 
qui est irreversible. 

O LE TEMPS DE LA REVERSIBILITY lufi- 

nie est un temps illisible, non- 
hnmaiii. C'est le temps des 
choses, de la lune.^ des ani- 
maux, des marees, non pas des 
hommes, et encore moins des 
non- plus -liomnies, puis que ces 
deniiers ne savent plus se pen- 
ser, tandis que les autres y arri- 
vaient encore, 

Le temps de la reversibilite 
n'est que le temps de ce qui est 
inconuaissable a soi-meme. 



pouR^uoi LES MOMMES n'aban- 
donnent-ils pas !a commu- 
naute terrible? se demandera- 
t-on. On pourrait repondre 
que c'est parce qne le monde 
non-plus-monde est encore 
plus inhabitable qu'elle; mais 
on tonil>erajt dans le piege des 
apparences, dans une verite 
superficielle, car le nionde est 
tisse de la meine inexistence 
agitee que la communante ter- 
rible; il y a entre enx une 
continnite cachee qui pour les 
habitants du inonde el pour 
ceux de la communante terri- 
ble demeure indechiffrable. 




89 



Tiqqim 



10 CE QUI DOIT plutot etre remarquc, c'est que le moiide tire son existence niiiiiinale, 
qui nous permet d'eo dechiffrer Finexistence substanlielle, de Textstence nega- 
tive de la conimimaute tenible (pour marginale qu'elle puisse etre), et non pas, 
comnie on pourrait le croire, le contraire. 

11 L^EXiSTENCE NEGATIVE de la communaute terrible est eo demier ressoit une exis- 
tence contre-revolutionnaire, piiisque devant la subsistance residuelie du 
monde celle-ci se contente de pretendre a une plus grande plenitude. 

12 Ui coMMUNAUTfi TERRIBLE est terrible parce qu'elle s'autolimite tout en ne repo- 
sant en ancune forme, parce qu'elie ne coiinait pas tl^extase. Elle raisomie avec 
les nieines categories morales que le monde-non-pl us- monde, les raisons de le 
faire en moins. Elle connait les droits et les injustices, mais elle les codifie ton- 
jours sur la base de la coherence manquee du monde qu'elle conteste. Elle cri- 
tique la violation d'un droits la met en lumiere, la porte a Fattention, Mais qui a 
etabli (et viole) ce droit? Le monde auquei elle refuse d'apparteoir, Et a quelle 
attention destine-t-elle son discours? A Fattention du monde qu^elle nie. Que 
desire done la commimaute terrible? Uamelioration de l^elat de ckoses exi^- 
tanL Et que desire le monde? La meme chose^ 

13 LA D^MOCRATiE est le milieu de culture de toute conmiunaute terrible. Le monde- 
non-plus-monde est le monde ou le litige originaire et fondateur du politique 
s'efface a Favantage d'une vision gestionnaire de la vie et du vivaot, Ic biopou- 
voir. En ce sens^ la connnunaute terrible est une commimaute biopolitique car 
elle auss! fonde son unaniinitc massive et quasi militaire sin- le refoulement du 
litige fondateur du politique, le litige entre fonnes-de-vie. La communaute ler- 
rible ne pent pas permettre en son sein Fexistence d'un bios^ d'une vie non 
couforme menee librement, mais seulement d\me survae dims ses rangs. Aussi 
bien, la continuite cachee entre le tissu biopolitique de la democratie et les 
communautes terribles tient au fait que le litige y est aboli par F imposition 
d'une unanimite a la fois inegalement partagee et violemment enfermee dans 
une collectivite censee rendre possible la libeite. It arrivera done, paradoxale- 
ment, que les rangs de la democratie biopolitique soient plus confortables que 
ceux de la communaute terrible, Fe space de jeii, la liberte des sujets et les 
contraintes imposees par la forme -politique se trouvant etre, dans un regime de 
verite biopolitique, inversement proportionnels. 

14 PI-US UN REGIME de verite biopolitique se pretendra ouvert a la liberte, plus celui- 
ci sera policier, et plus, en deleguant a la police la lache de reprimer les insu- 
bordinations, il laissera ses sujets dans un etat d' in conscience relative, de 
quasi-enfance. Par contre, dans un regime de %'erite biopolitique ou 1 ON pre- 
tend realise r la libeite tout en ne niettant pas en discussion sa fonne, om exigera 
de ceux qui y participent d'introjecter la police dans leur bios, avec le puissant 
pretexte qu'il n y a pas le choiw. 

Chojsir la pseudo- liberte individuelle octroyee par les democraties biopoli- 
tiques - que ce soit par necessite, par jeu on par soif de jonissance - equivaut 
pour cpielqu'un qui a fait partre d'une commmiaute terrible a une degradation 
etliique reelle^ car la liberte des democraties biopolitiques n'est jamais que la 
liberte d'acheter et de se vendre. 

I^ DE MiME, du point de vue des democraties biopolitiques unifiees en Empire, ceux 
qui se rangent du cote des communantes terribles passent d'un regime politique 
d'echange marchand (de gestion) a un regime politique militaire (de repression). 
En agitant le spectre de la violence policiere, les democraties biopolitiques par- 
viennent a militariser les communautes terribles, a rendre la discipline en leur 
sein encore plus dure qu^ailleurs; et cela aim de produire un crescendo en spirale 
cense rendre enfin preferable la marcliandise a la hitte, la liberte de circulen si 
chaudement recommandee par la police et la propagande marchande - 
«sCirculez, y'a rien a voir !» -, a la liberte de voir autre ekose, remeute, par 
exemple. 



90 



Pour cevix qui accepteiit de troquer la libeite la plus haute, 
celle de hitter, pour la iiberte la plus reifiee, celle d'acheter, 
les deinocraties potitiques amenagent depuis vingt ans de 
confortables places d'entrepreneurs biopolhiques forcement 
branches - que seraient-iLs, n'est-ce pas, sans leurs reseaux? 
Jusqu'a ce que \os fight clubs proliferent univcrsellement, 
start-up, boites de pub, bars branches et cars de flics ne ces- 
seront de pulluier selon une croissance exponentielle. Et les 
comnninautes terribies seront le modele de ce nouveau tour- 
nant de revolution marchande. 

ID coMMUNAUT^s TERRiBLES ct clemocraties biopolitiques peuvent 
coexister dans un rapport vampirique puisque les deux se 
vivent com me des niondes-non-phis-mondes soit comme des 
mondes sans dehors. Leur etre- sans -dehors n'est pas une 
conviction teiToriste agitce pour garantir la fidelite des sujets 
qui ont part a la democratic biopolitique ou a la commu- 
naiite terrible, mais c^est une realite dans la mesure oil 11 
s'agit de deux formations hinnaines qui se recoupent quasi- 
entierement. 

11 n'y a pas de paiticipation consciente a la democratie bio- 
politique sans participation mconsciente a une communaute 
terrible, et vice-versa. Car la conimunaute terrible n'est pas 
que la conmumaatc de la contestation socriale ou politique, k 
communaute inilitante, mais tendanciellemcnl tout ce qui 
cherche a exister en taut que coimnmiaute au sein de la demo- 
cratie biopolitique ( 1' en t rep rise, la famille, Passociation, le 
groupe d'amis, la bande d'adolescents, etc.). Et cela dans la 
mesure ou tout partage sans fin - an double sens du terme - 
est une menace effective pour ia democratie biopolitique, qui 
se fonde sur une separation telle que ses sujcls ne sont meme 
plus des individus mais senlement des dividus partages entre 
deiLx participations necessaires quoique conti-adictoires, entre 
leur coimnmiaute tcmble et la democratie biopolititfne. Aussi 
bien, lime de ces deux paiticipations doit ifievitab lenient etre 
vecue comme clandestine, iiidigne, incoherente. 

La guerre civile, expuLsee de la publicite, s'est refugiee a 
Pinterieur des dividu.s. La ligiie de front qui ne passe plus au 
beau milieu de la societe passe desormais au beau milieu du 
Bloom, Le capitalisme exige la schizoplireme. 

YJ LE PABTi iMAGiNAiRE est la forme que prend cette schizophrenie 
quand elle devient offensive. On est dans le Parti Imaginaire 
non pas quand on n'est iii dans une communaute terrible ni 
dans la democratie biopolitique, mais quand on agit pour les 
detruire toiites deux. 

lO CE QiiT s'effrite s'cffrite mais ne pent etre detruit. Pourtant la 
vie parmi les decombres est non senlement possible, mais 
effectivement presente, Uintelligence superieure du monde est 
dans la communaute terrible. Le salut du monde en tant que 
monde, en taut que persistant dans son etat de decomposition 
relative, residerait done dans Tadversaire qui a jure de le 
detruire. Mais cet adversaire, comment pomTait-il le detruire 
sinon au prix de sa propre disparition en tant qu 'adversaire? 
II pourrait, nous dit-on, se constitiier positivement, se fonder, 
se donner des bis propres. Mais la communaute terrible n'a 
pas de vie aatonorne^ ne trouve nutle part d'acces au deveim 
Elle est juste la derniere ruse d'un monde en desagregation 
pom* se survivre encore un pen. 



Theses 
sur la 

communaute 
terrible 



EFFECTIVIT6 

de poun/uoi la 
schizopkrenle 
est plus qu\ine maladie 

et de comment, tout en 
re van t d'extase, on en arrive 
a rendofllcage. 



91 



Tigqun 



AFFECTIVITE 

de poiuxjiioi Fan desire 
sou vent ce qui fail noire 
malheur (tant et si bieii 
qii hn en lient a regretter la 
belle epoque des manages 
arranges) 

et de pourquoi lesfemmes 
ne disent pas ce qa^elles 
pensent^ 

On y parte aiissi de 
tinsuffisance des bonnes 
intentions. 

Attention I Chapilre a iecltim 
dangereuse car tout te monde 
est mis en cause. 




LA FARRHfesrA est Tusage dangereux, affectuel du discours, 
Facte de verite qm met en question les rapports de pouvoir 
tels qirils sorit kic el nunc dans Tamitie, daiis la politique, 
dans ramom\ Le parrhesiastes n'est pas celui qui dit k 
verite la plus douloureuse pour briser les liens qui unissent 
les aiitres et qui se fondeot but le reftis d'accepter cette verite 
comme ineluctable. Celui qui fait usage de la parrhesia se 
met en danger d'abord lui-meme par uu geste d' exposition 
de soi dans les matllons relatiomiels. La parrhesia c'est Facte 
de verite qtdfuit le point de vue de surplonib. 

La oil la paiThesia n'est pas possible, les etres sont en exil, 
lis agisseut comme des esclaves- Meme si la communaute 
terrible est pour ses habitants comme urie cathedrale dans le 
desert, c'est en son sein que Ton endure !'exil le plus amer 
Car en tant que machine de guerre omnilaterale qui doit 
garder avec Texterieur uii equilibre vital de nature homeo- 
statique, la coimnmiaute terrible ne pent pas tolerer la cir- 
culation dans ses rangs de discours dangereux pour elle- 
meme. Pour se pcrpetuer, la coimnunaute terrible a besoin 
de releguer le danger a I'exterieur : ce sera FEtranger, la 
Goncuri'ence, FEnnemi, les flics. Ainsi la connnunaute ter- 
rible applique-t-elle en son sem la plus stricte police des dis- 
corn's, devenant a elle-meme sa propre censm-e, 

r iX ou LA PAROLE muette de la repression fait eiiteiidre sa 
voix, aucune autre pai-ole n'a plus droit dc cite pour autant 
qu'elle reste coupee d'une effectivite immediate. La com- 
munaute terrible est une reponse a Faphasie qu' impose 
tout regime biopolitique, mais c'est une reponse insuffi- 
sante car elle se perpetue par la censure interne, emar- 
geant encore a Fordre symbolique du patriarcat, Elle rVest 
done souvent qu'une autre forme de police, un autre lieu 
ou denieurer dans Fanalphabetisme eniotionnel ou dans 
un etat de minorite infantile, sous pretexte de menace 
exterieure. Car Fenfant est moins celui qui ne parle pas 
que celui qui est exclu des jeux de verite. 

[ LE MONDE -NOK-PLus-MOiNDE, ce moude cqiiani^ v\t dans Fauto- 
celebration padietique que Ton nonnne encore *Spectacle». 
Le Spectacle ronge le doute, reduit la conscience a ime pas- 
sivite anesthesique. Ce que la democratic biopolitique 
demande a la conscience, c'est d 'assist er a la destruction 
non pas en tant que destruction effective, mais en tant que 
spectacle. Alors que la communaute terrible demande a 
assister a la destruction en tant que destruction^ done de la 
faire alterner^ pour qu'elle puisse durer, avec de breves 
periodes de reconstruction collective. 



JocASTTE Qti'e&t-ce que Fexil? De quoi 
soaflfre V^W^ 

PbLYMCE Du pire des riiiiux : lie pas avoir 
le droit a la patrheskL 
JocASTE C est line condition d'-esclave, de 
ne pas dire ce que I'on pense. 
PoLYMCE El de devoir se pHer k la beiase 
de qiii conuiiaiide... 

JocASTE Eh oiii, c'est cela : faire le stiipi- 
de avec les stupides. 

fbuTTiJcn Pour rinteret, on foi-ce son tem- 
perament. 

Euripide, Let Phenkiennes 



BIS, n n'y a pas de discoiurs de verite, il nV 
a que des dlspositifs de verite. Le Spectacle 
est le dispositif de verite qui parvient a 
faire fonctionner a son profit tout autre 
dispositif de verite. Spectacle et democra- 
tie biopolitique convergent dans Faccep- 
tation de n'importe quel regime de dis- 
cours faux prof ere par nMniporte quel 
tj^e de sujet, pom'vu que cela permette la 
continuation dc la paix annee en viguein-. 
La proliferation de rinsignifiance vise a 
recouvrir la totalite de Texistant. 



92 



4 L.^ coMMUNAirri TERRIBLE coiuiait le monde, mais elle ne se coniiait pas. Cela parce 
qu'elle est, dans son aspect affirmatif, d'un etre non pas reflexif mais stagnant. 
En revanche, dans son aspect negatif, elle existe pour aiitant qu'elle nie le 
monde, et done se nie elle-meme, etaot faite a rimage de celui-ci. U n'y a aucune 
conscience en dega de ['existence, et ancune autoconscience en de^a de Factivite, 
mais il n 'y a surtout pas de conscience dans ractivite d'autodestmction incons- 
ciente. i)u moment que la connnnnaute terrible se perpetue en agissant sous le 
regard hostile d'autrui, en mtrojectant ce regard et en se constituant comme 
objet et non comme sujet de cette hostilite, elle ne peut aimer et hair que /^ar 
reaction, 

^ LA coMMUNAUT^ TERRIBLE est uii agglomeiat humain, non un groupe de coinpa- 
gnons. Les membres de la communaute terrible se rcncontjent et s'agregent par 
accident phis que par choix, lis ne s ''accompagneni pas, ils ne se connaissent pas. 



Theses 
stir la 

connnnnaute 
terrible 




6 L.\ coMMiJNAin^ TERRIBLE est traversce par toutes sortes de complicites - et com- 
ment pourrait-elle, autrement, subsister? - mais a la difference des ancetres 
dont elle se reclame, ces comphcites ne determinent en auciin cas sa forme. Sa 
forme est plutot celle de la mliiance. Les membres de la communaute terrible 
sont mefiants les uns envers les autres parce qn'ils ne savent rien d'eux-memes 
ni les uns des autres, et parce que mil d'entre cux ne connait la communaute 
dont il fait partie : il s'agit d'une communaute sans recit possible, done impene- 
trable, et dont on ne peut faire fexperience que dans rinunediatete; mais c'est 
une immediatete inorganique qui ne devoile rien. L' exposition qui s'y pratique 
est mondaine et non pas politique : jusque dans la solitude heroicpie dn casseur 
ce qu'on prise c'est le corps en mouvement et non la coherence entre celui-ci et 
son disconrs. Ce pour quoi la clandestinite, la cagoule, le jeu de la gue-guerre 
fascinent et trompent a la fois : le flic provocateur est aussi un casseur.., 

6 BIS. «0n a affaire a un appareil de mefiance totale et circidante, parce qu*il n'y 
a pas fie point absoki. La perfection de la sui-veillance, c'est une somme de inal- 
veillances.» (Foucault sur le Panopticon) 



93 



Tiqqmi 



Y CEPENDAJVT, Ics compHcites existaiit, 
les membres de la cominunaute 
terrible soup^oiiiient que le projet 
existe lui aussi mais qu'ils en 
seraient terms a Fecart. D'oit la 
oie fiance. La mefiaiice qu^entre- 
tiennent Tmi envers Fautre les 
menibres de la commnnaute ter- 
rible est autremeiit plus grande que 
celle qit'ils entretiemient a regard 
des citoyens du reste du monde : 
ces demiers, en effet, ne se cachent 
pas d' avoir beaucoup a cacher, ils 
saveiit riinage qu'ils sont censes 
avoir et dormer du monde doiit ils 
font partic. 

8 SL M.\LGR^. SON PANOPTiSME uiteme, la 
communaute terrible ne se connait 
pas, c'est parce qu'elle n'est pas 
connaissable et, dans cette mesiire, 
elle est aussi dangereuse pour le 
monde que pour elle-mcme. Elle 
est la comnumaute de Finquietude; 
mais elle est aussi la premiere vic- 
tune de cette inquietude, 

O BTs. La commiuiaute terrible est une 
somme de solitudes qui se sur- 
veillent sans se proteger. 

p i.'amour entre les membres de la 
connnunaute terrible est une ten- 
sion inepuisee, qui se nourrit de ce 
que Fautre voile et ne devoile pas : 
sa banalite. Uinvisibilite de la com- 
munaute terrible a elle-meme lui 
permel de s' aimer aueuglemenL 

10 l'imagk publique, exterieure de la 

commmiaute terrible est ce qui inte- 

resse le moins la conmiunaute eUe- 

meme, car elle la connait conmie sciemment postiche. Egalcment derisoire est 

son image de soi, la publicite propre que la communaute deploie en son sein 

mais dont personne n'est dupe. 

Car ce qui tient ensemble la communaute terrible est justement ce qui se 
trouve en dega de sa piiblicite, ce qu'elle laisse juste entrevoir a ses menibres et 
a peine deviner a rexteneur. Elle est iiiformee par la banalite de sonprwe.par 
le vide de son secret etpar le secret de son idde\ aussi, pour se perpetuer, elle 
produit et secrete la comiimnatite publique. 

10 BIS. La banalite du prive des communautes terribles se cache car cette banalite 
est la banalite du mal. 

11 L.^ coM^fUNAiiT^ TERRIBLE lie reposc pas en elle-meine, mais dans le desir que Fex- 
terieur lui porte, et qui prcnd inevitablemeut la forme du malentendu. 

12 LA coMMLTNALTii TERRIBLE couune toute fomiation liumaine dans la societe capita- 
liste avancee fonctionne sur mie economic de plaisir sado-masochiste. La com- 
munaute terrible, a la difference de tout ce qui n'est pas eUe, ne s'avoue pas son 




94 



Tlicses 
sur la 

oiasochisme fondaniental, et ies desirs dont elle participe s'agencent sur ce communaute 
inalenteiidu. terrible 

Le «sauvage!& susdte en effet nil desir, mais ce desir est mi desir de domestication, 
et done d'aneantissement, de nieme qne la creature ordinaiie, coiifortableineiit 
assise dans son qiiotidien, est erotiqiie senlenient dans la mesure on i'on voiidrait 
[in ijiiposer d'atroces soiiillures. Le fait C|ue ce metabolisme einotif reste caclie est 
line source inepnisable de souffrance pour Ies menibres de la communaute teirible, 
qui devieniient incapables cfevalyer Ies consequences de leurs gestes affectifs 
(consequences qui dementent systematiquemeiit leiurs previsions). Les menibres 
des conunimautes terribles desappremient ainsi progressivement a aimer. 

1 2 L^^DUCATioN sENTiMENTALE au scin de la conunuiiaute terrible se fonde sur rhumi" 
liation systematique, sur la pulverisation de raiito-estime de ses membres. Nul 
ne doit pouvoir s€ croire porteur d'une forme d'affectlvite qui ait droit de cite a 
I'interieur de la conimunante- Le lyjie hegenioni€|iie de I'affec^ivite a I'ioterieur 
de la communaute terrible correspond paradoxaleinent a la forme congue 
conniie la plus aiiieree a T'exterieiu*. La tribu, le village, le clan, la bande, I'ar- 
mee, la famille sont les formations humaines universellement reconnues 
comme les plus cruelles et les moins gratiiiantes, mais elles 
persistent rnalgre tout au sein des coinmun antes terribles. 
Les femmes y doivent assumer une forme de virilite que 
rneme les males declineiit desormais dans les democraties 
biopolitiques: et cela tout en se percevant comme femmes a 

la feminite declieante par rapport au fantasme masculin « AFFECTIVIXfi 

dominant au sein me me de la communaute terrible, qui est ^^ pourguoi ton desire 

celui de la fennnc plastiqite et ^sexy;^ (a Timage de cette pure souvent ce qui fait notre 

enveioppe charnelie qu'est la Jeune-FiUe) prete a usage et matkeur (tant et si bien 

consommation de la sexualite genitale, g^^ '^^^ ^^ j^i^^^ ^ regreUer la 

belie epoque des manages 

14 iJANS LES coMMUNAUT^s TERRIBLES, Ics femmes, fautc de pouvoir arraiiEes) 

devenir des Iiommes, doivent devenir comme les hommes, ^^ de pourguoi les femmes 

tout en restant furieusement heterosexuelles et prisomiieres ^^ disent pas ce au ^elles 

des stereotypes les plus ecules. Si dans la communaute ter- pensenL 

riblc personne n'a le droit de dire la verite sur les rapports q^ y parte aassi de 

humains, pour les femmes cela est doublement vrai : la Finsuffisance des bonnes 

femine qui fait usage de la parrhesia au sein de la commu- intentions. 

naute terrible sera immediatement cataloguee comme hyste- 

rique. 

L^ BIS. Au sein de toute communaute terrible, on fait T' expe- 
rience de Tetonnant silence des femmes. La pathophobie de 
la cominimaute terrible se manifeste en effet souvent comme 
repression Indirecte de la parole feminine, etrange et derangeante parce que 
parole de chair. Ce u^est pas que Ton fasse taire les femmes; siinpleinent Tes- 
paee-limite avec la folie, 011 leur parole de verite pourrait se donner, se tronve 
discretement efface, joitr apres jour. 

I^ ^CE N^EST PAS que les femmes aient en du mal a accomplir les actions : elles 
etaient meme plus coiiragenses, plus capablcs, plus preparees et plus convain- 
cues que les hommes. On lenr concedait senlement moins d'antonomie au 
niveau des initiatives : c'etait comme si ime difference affleurait instinctive- 
nieiit dans la preparation et dans les discussions collectives de travail, et leur 
voix comptait moins. 

«Le probleme etait dans le groupe : c'etait un comportement anodin, un non- 
dit, voire meme un "tais-toi" jete en pleine discussion. [. . .] Cette espece de dis- 
crimination n*' etait pas le fait d\ine decision a priori, c'etait plutot quelque 
chose qu'on apporlail dc Fexterieur, en partie inconsciemment, quelque chose 
qui etait en de<^a de la volonte. Quelque chose qui ne pent se resoudre dans une 
declaration ideologitpie on par un choix rationnel. » 

I. Fare, F. Spirito, Mam et les autres 

95 



Tiqqun 



15 BIS. Puisque la communaute terrible se foiide sttr des rapports inavoues, elle 
fmit inevitablemeiit par sombrer dans les relations les plus residiielles et les 
plus « primitives 56^. Les femmes y soiit destinees a la gestion des choses 
concretes, des affaires coiirantes ct les hommes a la violence et a la direction. 
Dans cette accablante reproduction de cliches sexuels obsoletes^ le seul rapport 
possible entre Phomme et lafemme est le rapport de seduction. Maif^ c(3innie la 
seduction generalisee conduirait la communaute terrible a I'explosiou, celle-ci 
est strictement endiguee dans la fonue-couple heterosexuelle et niooogame, qui 
y domine, 

ID «;IL EST VRAl QUE LES B ANDES SOUt OlineeS 

par des forces tres differeiites qui ins- 
taurent en elles des centres interieurs de 
type conjugal et familial, ou de type 
etatique, et qui les font passer a une 
tout autre forme de sociabilite, rempla- 
^.ant les affects de meute par des seiiti- 
rnents de famille ou des intelllgibilites 
d'Etat. Le centre ou les trons noirs 
internes, prenuent le role principaL 
C'est la que revolutionnisme pent voir 
un progres, dans cette aventure qui 
arrive aussi aux bandes humaines 
quand elles reconstituent un familia- 
lisme de groupe, on ineme un autorita- 
risme, un fascisme de meute. » 
G. Deleuze, F. Guattari, Milk Plateaux 

10 BIS. Les amities aussi, an sein de la com- 
munaute terrible, rentrent dans Funagi- 
naire stylise et rachitiqne qui convient a 
toute societe heterosexuelle monogame, 
Puisque les rapports interpersonnels ne 
doivcnt jamais etre mis en discussion et 
sont censes «aller de soi^*, la question 
des rapports hommes-femmes n'a pas a 
etre abordee et elle est systematique- 
ment resolue «a la maniere ancienne», 
soit proto-bourgeoise soit barbaro-pro- 
letarienne. Les amities res tent done 
rigoureusement monosexuelles, hommes 
et femmes se cotoient dans nne irreduc- 
tible etrangete qui leur permettra, le 
moment venu, de composer eventueile- 
ment - un couple. 

ly LE FAMiLiALiSME uMmplique nullemcot Fexistence de families reelles; au 
contraire, sa diffusion massive sui^ient au moment meme ou la famille en tant 
qu'ciUite close eclate, contaminant en retour toute la sphere des rapports qui 
jusque-la lui echappaient, «Le familialisme, dit Cuattad, 9a consiste a nier 
magiquement la realite sociale, a eviter toutes les connexions avec les flux 
reels.* {La resolution moleculaire) Lorsque la communaute terrible, pour nous 
rassurer, nous dit qo'elle n'est au fond qu'«une grandc families, tout Farbi- 
traire, toute la claustration, la morbidite et le moralisoie qui out accorapagne 
Finstitution familiale au cours de son existence historique se rappellent a nous; 
sauf que maintenant, sous pretexte de nous preserve^ tout cela nous est impose 
IHnstitution en moins, c'est-a dire sans qu 'onpuisse le denoncer. 

17 BIS. La part d'humiliation et d'avihssement des hommes consiste dans I'obliga- 
tion qui leur est faite de constamment exhiber leurs capacites par une forme ou 




96 



une autre de performance \iriloide. T^e con tre type n'a pas de 
place dans recoiiomie affective de la communaute terrible, 
oil seol le stereotype, en dernier ressort, prevaut; seul le 
Meneiir, en fait, est objectivement desirable. TotUe autre 
position est intenable sans Taveu implicite d'uiie incapacite 
fonciere a exister singulierement; mais les ecarts par rapport 
au stereotj^pe sont sans cesse alimentes par le metabolisme 
affectif impitoyable de la conimunaute terrible. Lorsque le 
coTitretv^pe, par exemple, cherchera a se deprendre de soi il 
sera violemment repousse dans le mitard de son ^insuffi- 
sance». Le contretype-bouc emissaire fonctionne comme le 
oiiroir deforin^uit de cbacun, qui rassure en inquietant. 

Impliciteinent, on reste dans la conununaute terrible pour 
n'etre ni le Meneur ni le contretype, alors que ces deux der- 
niers y restentpance quails n'^ont pas le ckoia:. 

lo CHAQUE coMMUNAUxfi terrible a son Meneur, et \ice-versa. 

ly BIS. Partoul oil les rapports ne sont pas problemathes les 
formes anciennes affleurent dans to ate la puissance de leur 
brutalite a-discursive : lefort a la haute main sur le faible^ 
Pkornme siir lafemme^ Pad a lie sur Penfant et ainst de suite, 

I^ LE Meneur n'a pas besoiii de s'affinner, il pent menieyo^e'/- le 
contretype ou iromser sur la virilite. Son charisme n'a pas 
besoin d'etre perfonnant, car il est objectivement atteste pur les 
parainetres biometriques du desir de la conununaute terrible et 
par la souinission effective des autres homines et fenunes. La 
communaute terrible, c'est la conununaute des cocus. 

20 LE SENTIMENT FONDAMENTAL qui lie la commuuaute terrible a 
son Meneur n'est pas la soumission mais la disponibilite^ soit 
une variante sophistiquee de Tobeissance. Le temps des 
meinbres de la communaute terrible doit en permanence 
etre passe au crible de la disponibilite ; disponibilite sexuelle 
potentielle envers le Meneur, disponibilite physique pour les 
taches les plus diverses, disponibihte affective a subir n'im- 
porte quelle iilessure due a Tine vi table distraction des 
autres. Dans la communaute terrible^ la disponibilite est 
Tintrojection artiste de la discipline, 

21 TANT L£ D^sm DU Mejveur quc le desir d'etre Meneur se savent 
condamnes a un echec inevitable. Car la femme du Meneur 
(nul ne Pignore) est la seule a n'etre pas victime de sa mas- 
carade seductive dans la mesure ou elle en verific quotidien- 
nement le neant : le prive des dominants est toujoiu^s le plus 
miserable. De fait, !e Meneur est desirable, au sein de la 
commimaute terrible, comme pent Tetre la femme sophisti- 
quee et hautaine dans la democratie biopolitique. Le desir 
sexuel qu'hommes et femmes portent an Meneur, et qui Fen- 
toiire d'une aura si intense qu^elle fait tourner spontanement 
tous les regards vers lui, n'est rien dVutre qu'un desir d'liu- 
miliation. On veut denuder le Meneur, voir le Meneur sans 
dignite satisfaire verital>Ienient le cortege d'envies qu'il sus- 
cite pour prevaloir. Tout le monde hait le Meneur, comme les 
honnnes out hai' les femmes pendant des millenaires. Tout le 
monde desire au fond apprivoiser le Meneur car tout le 
monde deteste la fideiite qui lui est vouee. 

CHACIJN DfiTESTE SON AMOUR POUR LE MENEUR. 



Theses 
Bur la 

conimunaute 
terrible 



AFFECTIVIT^ 

de pourquoi Von desire 
son vent ce qui fa it no tre 
uudheur (tan I et si bien 
qu 'on en vient a regret ter la 
belle epoque des manages 
arranges) 

et de poarqnoi les femmes 
ne disentpas ce qu 'elles 
pensent. 

On y parte aussi de 
rinsuffisance des bonnes 
intentions* 



97 



Tiqqmi 



22 Lii; PERSONNEL, daiis la cominuiiaute terrible, n^estpas politique. 

23 us Meneur est le plus souvent lui homme car il agit au noin du Pere. 

24 ACTT AU NOM du pere celui qui se sacrifie. Le Meneur est en effet 
celui cfui perpetue la forme sacrificielle de la commuiiaute ter- 
rible par son sacrifice prapre et par Texigence de sacrifice qu'il 
fait peser sur les autres. Mais coinme le Menenr n'est pas le 
Tyran - tout en etant, a plus forte raison, tyrannique - il ne dit 
pas oiwertement aux autres ce qu'ils doivent faire; le Meneur 
n^nnpose pas sa volonte, mais il la laisse s"'iniposer en orientant 
secretement le desir des autres, qui est toujours en dernier ressort 
le desir de lui plaire. A la cpjestion «Qne dois-je faire? j>, le Meneur 
repondra <Ce que tu veux», car il sait que son existence dans la 
communaute terrible empeche dans les faits les autres de vouloir 
autre chose que ce qu'il vent. 

25 CELm gm agit au nom du Pere ne pent pas etre questionne. La ou 
la force s'erige en argument, le discours se retire en bavardage 
ou en excuse. Tant qu'il y aura un Meneur - et done sa commu- 
naute terrible - il n'y aura pas de parrhesia et les hommes^ les 
femmes et le Meneur lui-meme seront en exih On ne pent pas 
mettre en discussion Pautorite du Meneur tant que \^% faits 
prauvent qu'on Paime tout en detestant son amour pour hii, 11 
arrive que le Meneur se mette en question de lui-meme, et c'est 
alors qu'uu autre preud sa place ou que la communaute ter- 
rible, restee acephaie^ pent d'une poignante hemorragie- 

26 LE Meneuk est reellement le meilleur de son groupe. 11 n'usurpe 
la place de personne et tout le monde en est conscient. 11 ne doit 
pas se battre pour le consensus, car c^est lui qui se sacrifie ie 
plus ou qui s'est le plus sacrifie. 

2^ LE Meneur n^est jamais seul, car tout le monde est derriere lui, 
mais en meme temps il est Tieone meme de la solitude, la figure 
la plus tragique et la plus dupe de la communaute terrible. C'est 
seulement en vertu du fait qu'il est deja a la merci du cynisme et 
de la cruaute des autres (ceux qui ne sont pas a sa place), que le 
Menem* est par moments veritablement aime et cfieri. 




98 



FORME 

des raisons 
de rextstence des infantes 

et de comment lesfreres 
d'aujourxI%uifont 
les ennemu de demain. 

Du charme discret de 
rUlegalite 

etde sespieges caches^ 



X 



1 L.i coMMUNAui^iS TERRIBLE cst iin dispositif de 
pouvoir post-autoritaire. Elle n'a pas de 
bureaucratie iii de forme oontraignante 
en appareiice, Jiiais pour produire tant de 
verticalite au sein de rinformel eile doit 
recourir a des configurations archaiques, 
a des roles revolus qui survivent encore 
dans les caves encombres de rinconscient 
collectif . En cela la fainille n'est pas son 
modele organisationnel mais son antece- 
dent direct dans la production de 
contrainte infonnelle et d'insoluble coha- 
bitation de haine et d'amonr, 

2 EN TANT QUE FORMATIONS post-autorltaires, 
les entreprises de la ^nouveUe economies* 
constituent a plein titre des communautes 
terribles. Qu'on ne voie pas une contra- 
diction dans le rapprochement de Favant- 
garde du capitalisme et I'avant-garde de 
sa contestation : elles sont toutes les deux 
prisonnieres du meme principe econo- 
miqne, du meme souci d'efficacite et d'or- 
ganisatioii m^eme si elles se placent sur 
des terrains differents. Elles se seruent en 

fait de la meme modalite de circulation 
du pouvoir, et en cela elles sont politique- 
ment proches, 

% LA coMMUNATJT^ TERRIBLE, seiiiblable CO ccIa 
a la democratie biopolitique, est un dis- 
positif qui gouverne Ic passage de ia puis- 
sance a Tacte chez les dividus et chez les 
groupes. Au sein de ce dispositif n'appa- 
raissent jamais que des fins et les moyens 
pour ies atteindre, mais le moyen sans fin 
qui preside a ce processus tout en demeu- 
rant inavouable, lui, n'apparait jamais 
puisque ce n'est autre que F^conomie. 
C^est sur la base du critere economique 
que roles, droits, possibihtes et impossibi- 
lites y sont dislribues, 

4 TANT QUE la communaute terrible se don- 
nera la pratique de la performance econo- 
mique de son ennemi comme alibi pour 
justifier la sienne propre elle ne sortira 
pas d'aucune de ses impasses. 
La « strategies, dada des communautes terribles, ne trahit en realite que la 
proximite mcestueuse entre la critique et son objet, proxiniite qui finit !e plus sou- 
vent par devenir famiharite voire parente si etroite qu'elle en est difficile a demeler. 
La revendication ciblee, en tant qu'elle ne songe pas a detruire le contexte qui 
I'a fait naitre, on bien Fexposition des engrenages du pouvoir qui ne songe pas a 
le demolir, menent tot ou tard sur le chemin sans poesie de la gestion, ramenent 
done a la racine de toute communaute teixible. 

5 l'informalit^, dans la communaute terrible, est toujours regie par une tres rigide 
distribution implicite des responsabilites. C'est seulement sur la base d'une 
modification explicite des responsabilites et de leurpriorite que la circulation du 
pouvoir peut etre modifiee. 



Theses 
sur la 

coinmunaute 
terrible 




99 



Tiqqun 



6 LA coMMUNAUT^ TERHiBLE est k coutmuatioii de la politique classique par d'autres 
inoyens. J'appeile ^politique classique » la politique qui place en son centre un siijet 
clos, plein et autosuffisant dans sa variante de droite, ct un sujet en etat d'iiicomple- 
tude contingente du a des circonstances a transformer pour rejoindre la suffisance 
monadique dans sa variante de gauche. 

Y LA coMMUNAurfi TERRIBLE, en fiu de compte, ne peut exclure personne, parce qu'elle 
n'a ni loi ni fonne explicite. EUe peut seulement inclure. 

Pour se renouveler, elle doit done graduellenient detruire ceux qui en font partie, 
sous peine de stagnation complete. Elie vit du sacrifice conune le sacrifice en est la 
condition d'appartenance, Lui seul, au reste, fonde la confiance epliemere et reci- 
proque de ses membres. Aurait-elle, sans ceia, un si grand besoin d'action? Mettrait- 
elle une telle ardeur a se renouveler par Pagitation la plus frenetique? 

J BIS. Moins une comniunaute a le sentiment de son existence, plus elle eprouve le 
besoin d'actualiser exterieurement son propre simulacre, dans I'activisme, dans le 
rassemblement compulsif et finalement dans la mise en canse permanente, meta- 
statique de soi. Uautocritiqoe collective presqu'iniassable a laqueMe se livrent de 
plus en plus visiblement tant le management d'avant -garde que les groupes de 
neo-militants informels renseigne assez sur la faiblesse decisive de leur sentiment 
d'exister. 

8 Certaines comnmnautes terribles de luttc furent fondees par les survivants d'un 
naufrage, d'une guerre, d\nie devastation queiconque mais d'une certaine amplenr 
tout de meme. La memoire des survivants n'est alors pas la memoire des vaincus, 
mais celle des exclus du combat. 

8 BIS. Pour cette raison, la communaute terrible nait comme exil dans ['exil, memoire 
au sein de i'oubli, tradition intransmissible. Le sur\ivant n'est jamais celui qui etait 
au centre du desastre, mais celui cjui se tenait a Tecart, qui en habitait la marge. 
Aussi bien, au temps de la communaute terrible, la marge s'est fait centre et le 
concept de centre a perdu toute validite, 

Q LiV communai;t1^ terrible est sans fondation, parce qu'elle est sans conscience de son 
commencement et sans destin; elle s'enregistre seulement au fur et a mesure, 
comme une chose toujours-deja passee, done seulement au travers du regard des 
autres, de la repetition, de I'anecdote : «te souviens-tu de...?». 




100 



10 LA coMMUNAurf TERRIBLE est un present qui passe et ne se 
depasse pas, et pour cette raisoii elle est sans lendemain. Elle 
a fraiichi la faible ligne qui separe la resistance de la persis- 
tance, le deja-vu de I'anmesie. 

11 LA coMMUNATJTfi TERRIBLE n'eprouve le sentiment de son exis- 
tence que dans rillegalite. D'ailleurs, tout echange humain 
sado-masochiste en dehors du rapport marcharid est voue a 
terme a rillegalite, en taot que metaphore vioieote de Tin- 
avouabie misere de Tepoque. C'est dans Fillegalite seuleinent 
que la communaute terrible se pergoit et ek-siste, quoique 
negativement certes, comme dehors de la sphere de la legalite, 
comme creation se liberant d'elle-meme. Tout en ne recon- 
naissant pas la legalite conune legitime, la communaute ter- 
rible a pu faire de sa negation Fespace de son existence. 

11 BIS, C'est sur la base du masoclusme que la communaute ter- 
rible conclut de fugitives alliances avec les opprimes, quitte a 
se retrouver Ires vite placee dans le role inassumable du 
sadique. EUe accompagne ainsi les exclus sur la voie de I'inte- 
gration, les regarde s'eloigner pleins d'ingratitude et devenir 
ce qu'elle voidait conjurer, 

12 {de la punATJON DO SECRET. LE RUPENTiR - l'infamie). La force et 
la fragilite de la communaute terrible est sa fagon dliabiter 
le risf(ue. En effet, elle ne vit intensement que lorsqu'eile se 
trouve en danger. Ce danger tient au repentir de ses 
membres. Le repentir - du point de vue de Pinfdme - est loin 
d'etre illegitime puisque celui qui se repent est quelqu'un 
qui a eu mie « illumination?^ : sous les yeux du regard inqui- 
siteur qui le soupgomie, tout d'un coup, il se reconnait 
comme membre du projet soupgonne. II avoue une verite 
quil n"a jamais vecue, et qu'il ne presumait meme pas avant 
qu'une inquisition ne Fexige de lui. 

12 BIS. Tout repent! est essentiellement un mythomane (au 
meme titre que c^ux qui out vu la vierge Marie), il actualise 
devant t'autorite sa propre schizophrenie. Ce faisant, il 
devient indwida, niais sans avoir assume sa di\Tdualite : il se 
croit - ou plutot veut se croire - enfin dans le juste, dans la 
coherence. 11 echange ses complicites passees reelles, pour 
une complicite inexistante avec I'ennemi de toujonrs; il se 
prend soi-meme pour ennemi. Ce qui, soit dit en passant, 
devient effectif a partir de son repentir. Mais I'infame ne fait 
que troquer un sado-masochisme inconscient et modere- 
ment destructeur pour \m autre sado-masochisme, conscient 
et ethiquement indigne cette fois. 11 sacrifie la duplicite du 
schizophrene pour choir dans celle du traitre. 

13 «LES FEMMEs etaient traitees comme des objets sexuels, sauf. 
lorsqu'elles participaient a des actions : elles etaient alors 
traitees comme des hommes. C'etait la le seiJ rapport d'ega- 
lite. Elles faisaient sou vent plus que les hommes, elles 
avaient reellement plus de courage. [...] C'est comme 9a 
que, pour la premiere fois, a surgi le probleme des traitres : a 
cause de Finsensibilite du groupe, [...] llella et Anne- 
Katrine n'ont rien dit a mon sujet, j'ai ete le seul du groupe a 
ne pas etre coffre. J'avais un autre rapport a elles, c'etait 
leur grand amour a eUes deux pour moi. . . ^ 

Baumi Baumann, Comment tout a commence 



Theses 
sur la 

communaute 
terrible 



FORME 

des raisons 
de Vexistence des infames 

et de comment lesfreres 
d ^aujourd'huifonl 
les ennemis de demain, 

Du ckarme dlscret de 
Villegalite 

etde ses pieges caches. 



101 



Tiqqim 



13 BIS. Une fois devoilee par ie repenti la verite de la cominimaute terrible, celle-ci est 
condamtiee, puisqu'elle vit de rignoraiice de son secret, protegee par son oinl^re, 
au lieu de le proteger. Les secrets honteiix de^ coniiniiiiaiites terribles fiiiisseiit sur 
les bouches iiidifferentes des hoinmes de Loi et riaypocrisie ambiante qui les a 
entretenus, d'un coup, feint de les ignorer. Le complice d^liier se scandalise, 
engage son deveuir-infaine dans la variante du delateiir ou du dissocie. 

Ainsi la pedophilie, le viol conjugal, la corruption, le chantage mafieux, 
comportements fondateurs de T ethos dominant jusqu'a hier, seront d'un 
coup denonces comme des comportements criminels. 

14 LE BESOiN DE JUSTICE Bst uu besoifi de chatiment. Ici affleure la racine com- 
mune, sado-masochiste, qui regit la conformite ethique des communautes 
terribles et leur lien inavoue avec TEmpire. 

I^ (de la privation du dancer : 

L\ LiCALESATIO^■ - LA TRAUISON DES 

iD^AUx) Cetreinte qui tient 
ensemble les decombres des 
democraties biopolitiques, celle 
du bioponvoir, reside dans la 
possibilite de priver a chaque 
instant les communautes ter- 
ribles de la iilDerte de vivre dans 
le risque. Cela se fait par un 
double mouvenient : a la fois de 
soustraction-repression, soit : 
de violence^ et d" addition-legiti- 
mation, soit ; de condesceix- 
dance. Par ces deux mouve* 
ments, le biopouvoir prive la 
communaute terrible de son 
espace d'existence et la 
condamne a la persistance 
puisque c' est lui qui delimite la 
zone qu'il lui reserve. En ope- 
rant ainsi il transforme Futopie 
en atopie et rheterotopie en dis- 
topie, Localisee et identifiee, la 
communaute terrible, qui fait 
tout pour echapper anx carto- 
graphies, devient un espace 
comme un autre. 




15 BIS, C'est en synchronisant le temps vaseux et infonne de la communaute ter- 
rible avec la temporal ite du dehors que le biopouvoir prive la communaute 
terrible de I'espace du risque et du danger. 11 suffit que le biopouvoir recon- 
naisse la communaute terrible pour qu'elle perde le pouvoir de briser le cours 
ordonne du desastre par F irruption de sa clandestinite. Des lors que la com- 
munaute terrible est inseree au meme titre que tant d'autres lezardes dans la 
publicite, elle est localisee et territorialisee dans un dehors de la legalitc qui 
est tout de suite englobe; en tant que dehors. 

10 UNE FOIS DE PLUS c'cst Fiuvisibilite de la commmiaute terril>le a elle-meme qui la 
met a la merci define reconnaissance unilateral avec laquelle elle nepeut de 
toute fagonpas intemgir. 

10 BIS. Si la communaute terrible refuse le principe de representation, elle n'echappe 
pas a la representation pour antant. Cinvisibilite de la communaute terrible a 
elle-menie la rend infiniinent vulnerable au regard d'autrui car, cela est bien 
connu, la communaute terrible n'existe qiCauxyeux des aittres. 



102 



CEUX QUI RESTENT 
CEUX QUI PARTENT 

des gens qui vivent 
com me des somnambules^ 

des CGeiirs brises 
ei des brise-caenrs^ 

Encore qiwlgues notes siir le 
mauiKiis usage des bonnes 
intentions. 

(Comme quoi la stmtegie 
seuh ne sitfjit pas 
et les rapports ftumains ne sont 
pas une <^question de 
psychanalyse^.) 

i^Aber fretinde 1 Wit kommen zu spat /» 
(jMaia aniia U nous venons trop tard [) 

Holderlin 



ON ENTRE dans la comniunaute terrible 
parce que, dans le desert, qui cherche 
ne rencontre rien d'auire. On traverse 
cette arGhitecture hiunaine chaiicelante 
et provisoire- Au debut^ on tombe 
amoureux. On sent, en y entrant, 
qu'elle a ete constmite avec les lannes 
et la souff ranee, et qu'elle en appelle 
encore d'autres pour continuer a exis- 
ter; mais cela importe pen. La commu- 
nante terrible est d'abord Pespace dii 
devonement, et cela emeot, cela reveille 
le <i!reflexe du souci». 

MAIS LES RAPPORTS, au sein de la com- 
munaute terrible, sont uses, ils ne sont 
deja plus jennes helas ! quand nous y 
arrivons. Conmie les galets du lit d'lm 
flenve trop rapide, les regards, les 
gestes, Fattention sont consommes. 
Quelque chose manque tragiquement 
a la vie dans la commtmaute terrible^ 
car Findulgenee ii'y tiouve plus sa 
place, et rainitie tant de fois trahie se 
donne avec une parcimonie acca- 
blaiite. 

Qu'on le veuille on non, ceux qui 
passent, ceux qui arrivent, paient les 
mefaits des autres. Les personnes 
qu'ils voudraient aimer sont deja visi- 
blement trop abimees pour preter 
Toreille a leurs bonnes intentions. 

^Avec le temps ^ ua, . - -^ II faudra done 
vaincre la inefiance des autres, plus 
exactement apprendre a etre mefiants 
comme les autres pour que la comniu- 
naute terrible puisse encore ouvrir ses 
bras decharnes. C'est par la capacite 
d'etre dur avec les nouveaux arri- 
vants, finalement, que Ton demon- 
trera sa solidarite avec la communaute 
terrible. 



2 BIS. « Cette cruaute, eile etait dans lew 
rire, dans ce qui leur doimait du plai- 
sir, dans la maniere dont ils comnmni- 
quaient entre eux, dans la fa^on dont 
ils vivaient et mouraient. L'infortune 
d'autrui etait leur plus grande source 
de joie, et je me demandais si, dans 
leur esprit-, elle reduisait on accroissait 
la probabillte de voir cette infortune 

ies f rapper eux-memes. Mais Finfortune persoimeUe, en fait, n'etait pas une pro- 
babillte, c'etait une certitude. La cruaute faisait done partie d'eux-memes, de 
leur humoin, de leurs rapports, de leurs pensces. Et pourtant, si grand etait leur 
isolement, en tant qu'individus, que je ne crois pas qn'ils imaginaient que cette 
cruaute af fectait les autres. » 

Colin Turnbull, Les Iks 

2 TER. Dans la communaute terrible on arrive toujours trop tard. 



Theses 
sur la 

eominunaute 
terrible 




103 



Tiqqiui 



LA FORCE de la coiTimunaute terrible lui vient de sa violence, Sa violence est sa 
veritable raisoii et son veritable defi. Mais elle n"'en tire pas les consequences car 
au lieu de s'en servtr pour cbarrner, elle en fait un usage qui eloigne ce qui lui est 
exterieur, et decliire ce cpii est eo sou seiii. La justesse extreme de sa \iolence est 
entamee par son refus d'en interroger Forigine, car celle-ci n'est pas, coiiime on 
le dit, la haine de rennemi. 




L.4 COMMUNAUTiS TERRIBLE eSt lUlC COinillU- 

naute hemorragiqtie. Sa iemporalUe est 
hemorragique, car le temps des heros 
est uu temps qui se vit comme 
decheance, occasion manquee, deja-vu. 
Les etres n'y font pas advenir Tevene- 
m.eiit, mais rattendent en spectateurs. 
Et dans cette attente leur vie saigne en 
un activisme cense occuper et prouver 
Texistence du present, jusqu'a Fexhaus- 
tion. 

Plus tpie de passivite il faudrait parler 
ici d'une inertie agitee. Puisqu'aucune 
position ne se presente comme defmiti- 
vemeot acquise dans la decompositioii 
du corps social dont est synonyme la 
democratie biopolitique, un maximum 
d^'inertie et un maximum de mobilite y 
soiit aussi possibles. Mais une ^struc- 
ture de mouvement*, pour permettre la 
mobilite, doit construire une architec- 
ture que les personnes puissent traver- 
ser. Cela se fait done, dans la commu- 
naute terrible, au travers des singular i- 
tes qui acceptent Tinertie, meme si ce 
faisant, elles rendent a la fois possible et 
radicaiemeiit impossible la commu- 
naute. Le Meneur seul a la tache ingrate 
de manager et regler rintrouvable equi- 
libre entre iiiertes et agites, 

BTs. Dans la mesure meme ou la commu- 
naute terrible se fonde sur le partage 
entre membres statiques et membres 
mobiles, eUe a perdu son pari a favance, 
elle s'estmanquee en tant que commu- 
naute. 



LE VISAGE DES iNERTES est le souvemr le plus douloureux pour celui qui est passe 
par la communaute terrible. Destines a enseigner quelque chose qu'etix-memes 
ne sont pas arrives a s'ajoiiter, les inertes souvent surveiilent, comme des poli- 
ciers melancoliques au bord de terntoires desertiques. 

lis liabitent un espace qui certes leur appartient: mais puisqu'il est structicel" 
lement public, ils y sont a chaque moment au meme litre que tout autre, lis ne 
peuvent pas se reclamer du droit a avoir leur place dans cet espace, car la renon- 
ciation prealable a ce droit est ce qui leur a permis d'y acceder, Les inertes habi- 
tent la communaute comme les sans-abri habitent la gare, mais chaque pas les 
traverse, car cette gare, c^est eux-memes et sa construction est congruente a la 
construction de leur vie. 

Les inertes sont des anges desesperes et etourdis qui, n'ayant trouve la vie en 
aucun repli du monde, se sont pris a habiter im lieu de passage. lis peuvent s'im- 
merger pour un temps indetermine dans la communaute : leur solitude est infi- 
niment impermeable. 



104 



CEUX QUI soNT toujours la, tout le monde les connait. lis sont 
apprecies et detestable;^ comme tous ceux qui soignent et 
restent la oii les autres vivent et passent (rinfirmiere, la 
mere, les vieux, les surveillants des jardins publics). lis 
sont le faux iniroir de la iiberte, eux, les assidus, les 
esclaves d'une servitude inedite qui les eclaire d'une 
lumiere resplendissante : les Gombattants, les irreduc- 
tibles, les sans-prive, les sans-paix. La rage pour com- 
battre, ils firdssent par la chercher dans leurs vies mutilees; 
ils attribuent leurs blessures a une lutte noble et iinagi- 
naire, alors quMlg se sont blesses eux-memes en s'entrai- 
nant jusqu'a I'epuisement. A la verite, ils n^ont jamais eu 
la chance de descendre sin* le champ de bataille : rennemi 
lie les reconnait pas, 11 les prend pour un simple brouiliage, 
les pousse par son indifference a la folie, a Tinsignifiance 
ordinaire, a Toffensive suicidaire. Calphabet du biopou- 
voir n'a pas de lettres pour retenir leurs noms:, pour lui, ils 
ont deja disparu mals resistent comme des fantomes 
inapaises. lis sont morts et se surviveiit dans le transit des 
visages qui les traversent, sur lesquels ils ont plus on 
moins de prise, avec lesquels ils partagent la table, le lit^ la 
lutte, jusqu'a ce que les passants partent, ou qu'ils restent 
en s'eteignant^ devenant les iiiertes de demain, 

BIS. ^Dans les groupes, de noml>reuses fenames avaient eu 
une experience d'employees ou de secretaires. EUes appor- 
taient aux groupes toute Fefficacite de leur professionna- 
lisme lorsqu'elles avaient quitte lenr travaiK Rien n'avait 
change pour elles de ce point de vue, honnis le fait qu'elles 
faisaient de la lutte armee, [...] Les reunions etaient le 
centre vital et "signifiant" des maisoos. Pour le reste, les 
conditions materielles de la vie quotidienne entierement 
touniee vers la hitte externe, il n'y avait pas de probleme. 
Nous faisions des courses enormes au supermarche et 
quand nous avions assure les repas et de quoi dormir, il n'y 
avait plus de problemes internes.!* 

I, Fare, F. Spirito, Mam et les autres 

LES PLUS MORTS et les plus impiacables des iiiertes sont ceux 
qui ont etc abandonnes. Ceux doiit Fami/e ou Famant/e 
est parti, restent, car tout ce qui reste de celui ou celle qui 
a disparu demeure dans la communaute terrible et dans 
les yeux qui Fy ont vu. Qui a perdu la personne aimee n'^a 
plus rien a perdre et ce rien^ il le doime souvent a la com- 
munaute terrible. 



sur la 

communaute 
terrible 



CEUX QUI RESTENT 
CEUX QUI PARTENT 

des gens qui viuent 
comme des somnambules. 

des cceurs brises 
et des brise-cwurs. 

Encore qaelques notes sur le 
rnaauais usage des bonnes 
intentions. 

(Comme quoi la strategie 
seulene suffitpas 
et les rapports humains ne sont 
pas une ^^question de 
psyckanaiyse^.) 



Y BIS. «[...] la guerre contre un ennemi exterieur pacifie, 
plus ou moins par necessite forcee, ceux qui menent la 
meme lutte; Fappartenance a un groupe unifie par une 
revoke absolue ne laisse pas de place aux differences, 
aux lutte s internes; la fratemite devient le pain indispen- 
sable et quotidien dans les moments ou les contradictions 
les plus ecartelees n'eclatent pas. La pacification interne 
c'est un moment d'asepsie projete sur I'ecran geant de la 
lutte "contre". » 

I. Fare, F Spiiito^ Mara et les autres 

o l'horizon, pour les militants, est la ligne en direction de 
laquelle il faut toujours marcher. Parce que c'est la-bas, 
quelque part, que se trouvent tons ceux qu'ils ont perdus. 



105 



Tiqqun 



NOTES POUR UN 
DfiPASSEMENT 

qiielques indications 
pour depasser le 
malheur present : 
mentions non 
exhaustives et non 
programmatiques. , . 



X 




106 



*0 mes freres^ mes enfants, nies compa- 
gnons^, je vous aimais de toute ma colere 
mais je ne savais pas vous le dire, je nc savais 
pas vivre avec vous, je ii'arrivais pas a vous 
atteindre^ a toucher vos ames froides, vos 
cwurs descrtes ! Je ne trouvais pas le& mots 
du courage, les mots vivaiits pour que le rire 
force vos poitrines et les eiiiplisse d'air I Je 
perdais la mcctiaucete de vous vouloir 
debout, l^ rage de poser sur vous mes yeux 
ou verts, le langage pour que vous parvienne 
mou refus de nous voir vieillir avaut d'avoir 
veeu, baisser les bras sans Ics avoir leves 
d'abord, dcsccndre avant d^avoir voulu 
monter. Je n'etais pas assez fort pour chasser 
le sommeil, Tempecher de vous jeter hors du 
monde et du temps, le faire f lur loin de vous, 
car a mon tour, saison apres saisou. je fai- 
bliss ais, je sentais mes membres s'amollir, 
mes pensees se defaire, ma colere dispa- 
raitxe, ct votre inexisteuce me gagiier. . . » 

J. Lefebvre, La Societe de consolation 



LA COMMUNAUT^ TERRIBLE, quoi qu'elle en ait, est 
comme tout le reste, car elle est dans tout le reste. 

DiMOCHATiE BiopoLiTiQUE et communaute terrible - 
T'line en tant qu'axiomatique de la distribution des 
rapports de force, Tautre en tant que suljstrat cffectif 
des rapports imniediats - constituent les deux polari- 
tes de la domination presente, A tel point que les rap- 
ports de pouvoir que regissent les deniocraties biopo- 
litiques ne pouoaient a proprenient parler pas se rea- 
liser sans les cominunautes terril^les, qui fonnent le 
suljsti'at etlnque de cette realisatiou. Plus exactenient, 
la communaute terrible est la iorm& passionnelle de 
cette axiomatique qui seule lui permet de se deployer 
dans des territoires concrets. 

En derniere instance, ce n^est qu'au moyen de la 
communaute terrible que TEmpire arrive a semioti- 
ser les formations sociales les plus heterogenes sous 
l^ forme de la democratie biopolitique : en absence 
de communaute s terribles, 1' axiomatique sociale de 
la democratie politique n'aurait pas de corps sur 
lesqueb s'effectuer. Tons les phenomenes d'lntrica- 
tion de Farchaique (neo-esclavagisme, prostitution 
mondialisee, neo-feodalisme d'entreprise, trafics 
hu mains en tous genres) et de 1' hyper sophistication 
imperiaJe ne s'expliqnent pas sans cette mediation. 

Cela ne signifie nuUement qn'aux gestes de 
destruction vjsant la communaute terrible s 'attache 
une quelconqne valeur subversive. En tant que 
regime d' effectuation de cette axiomatiqne-la, la 
communaute terrible n'a aucnne vitalite propre. 11 
n'y a rien, en elle, qui la mette en condition de se 
metamorphoser en autre chose, de placer les etres 
dans un rapport bouleverse a Fetat de choses pre- 
sent; rien a sauver. Et c'est un fait que le present est 
tellement sature de communautes terribles que le 
vide determine par toute rupture partielle, vobnta- 
riste avec elles vient a etre rempli a une vitesse 
effroyable. 

S'il est done absurde de se demander que faire 
des communautes terribles, elles qui sont 
toujours-deja faites et toujours-deja en disso- 
lution, elles qui reduisent an silence toute 
insoumission interne (la parrhesia comme le 
reste), il est en revanche d'une importance 
vitale de saisir a quelles conditions concretes 
la solidarite des dcmocraties biopolitiques et 
des communautes terribles pourrait etre 
ruinee. 11 faudra pour cela exercer un certain 
regard, le «regard du voleur^, celui qui de 
I'interieur du dispositif materiahse la possibi- 
lite de lui echapper. Partageant ce regard, ics 
corps les plus vivants feront advenir ce vers 
quoi la communaute terrible fait, meme con- 
tre son gre, aveuglement signe : sa propre 
desagregation. 

Car les conununautes tenibles ne sont jamais 
vraiment dupes de leur mensonge, elles sont 
juste attachees a leur cecite, qui leur permet 
de subsisted 



BIS* Nous avons appele communaute terrible tout milieu qui se consti- 
tue sur la base du partage deg niemes ignorances - en Foccurrence 
amsi Fignorance du nial qu'il produit. Le critere vitaliste qui ferait du 
malaise eprouve a Finterieur d'une formation liumaine la pierre de 
touche pour y deceler la communaute terrible est souvent inoperant. 
La plus «reussie5* des commtmautes tembles apprend a ses niembres a 
aimer ses propres defauts et a ies rendre aimables. En ce sens^ la com- 
munaute terrible n'est pas le lieu ou Fon souffre le plus, mais juste ie 
lieu ou Fon est le moins libre. 

LA coMMUNAUTf, TEBRiBLE est une ptescnce dans Fabsence, car elle est 
incapable d'exister par elle-meme, mais seulenient par rapport a 
quelque chose d'autre, d'exterieur a eOe. G'est done en demasquant^ 
non pas Ies compromissions ou Ies defauts, mais Ies parentes inavou- 
ables de la coimnuuaute terrible qu'on Fabandomie en tant que fausse 
alternative a la socialisation dominante. C'est en retoumant sa schizo- 
phrenie infamante - "^tu n'es pas ^w'avec nous, tu n'es pas assez pur"' - 
en schizophrenie cofUaminante - "tout le rnonde est aiissi avec nous et 
c'est cela qui mine Fordre present'' - que Ies niembres de la com- 
munaute terrible peuvent echapper au double bind ou ils sont mures. 

CE n'est pas en deposant un meneiu- particulier qu'on se Ubere de la 
communaute terrible; la place vacante sera bientot prise par un 
autre puisque le Meneur n^est que la personnification du desir de 
tons de se faire mener. Quoi qu'on en disc, le Meneur participe a la 
communaute terrible bien plus qu'il ne la mene. II est sa secretion et 
sa tragedie, son modele et son caucheniar. 11 ne tient qu'a I' educa- 
tion sentiment ale de chacun de snbjectiver et desubjectiver le 
Meneur autrement qu'il ne le fait lui-ineme. Desir et pouvoir ne sont 
jamais encbaines dans une configuration unique : il suffit de Ies faire 
valser, d'en detraquer la danse. 

Souvent un certain regard de scepticisme suffit a demolir durable- 
ment le Meneur en tant que tel^ et par la sa place. 

TOUTE LA EiUBLESSE dc la commuuaute terrible tient a sa cloture^ a son 
incapacite a sortir de soi. N'etant pas un tout vivant mais une 
construction bancale, elle est aussi incapable d'acquerir une vie 
interieure que de nourrir celle-ci de joie. Ainsi se paie ferreur 
d'avoir confondu le bonheur avec la transgression, car c'est a partir 
de cette derniere que se refonne en continu le systeme de regies non 
ecrites, et d'autant plus implacables, de la communaute terrible. 

AINSI s'explioue la crainte de la ^recuperation* propre a la commu- 
naute terrible : elle est k meiUeure justification de sa fermeture et de 
son moralisme. Sous pretexte qu'«on ne se fera pas acheter^, on 
s'interdit de comprendre qu'on nous a dcja achetes pour m^^er la ou 
nous sommes. La resistance, ici, devient retention : la vieille tenta- 
tion d'enchainer la beaute a sa soeur la mort, qui pousse Ies orien- 
taux a remplir leurs volieres d'oiseaux magnifiques qui ne reverront 
plus le ciel, Ies peres jaloux a enfermer leurs plus belles filles et Ies 
avares a remplir leurs placards de lingots d'or, finit par envahir la 
communaute terrible, Tant de beaute incarceree se fane« 

Et meme Ies princesses enfermees dans Ies tours savent que Far- 
rivee des princes charmants n'est que le prelude a la segregation 
conjugaJe, que ce qu'il faut c'est abolir d'un meme coup Ies prisons 
et Ies liberateurs, que ce dont nous avons besoin ce n'est pas de pro- 
grammes de liberation mais de prutiques de liberte. 

Aucune sortie de la communaute terrible n'est possible sans la 
creation d'une situation insurrectionnelle, et inversement. Or loin de 



Theses 
sur la 

communaute 
terrible 



107 



Tigqun 



A 



preparer des conditioos insurrectionnelles, la defiiiilioii de 
soi Gomme difference illusoire, comme etre substantielle- 
ment autre ii'est qy'un residu conscientiel determine par 
I'absence de telles conditions. Uexigence d'une coherence 
identitaire de chacun equivaut a 1 'exigence de la castration 
generalisee, de I'endoflicage diffus. 




BIS. La fin de la communaute terrible coincide avec Foii- 
verture a Fevenement : c'est autour de Tevenement qiie les 
singularites s'agregent, apprennent a cooperer et a se tou- 
cher. La conirnunaute terrible, en tant qn'entite animee 
par un inepuisable desir d'auto-conservation, passe les 
possibles au crible de la compadbilite avec son existence 
an lieu de s'organiser autour de leur surgissement. 

C'est ponrqnoi toute communaute ten^ilDle entretient avec 
Fevenement mi rapport de conjuration defensive et congoit 
la relation avec le possible en termes de production ou d'ex- 
clusion, loujonrs tentee qu'elle est par I'option de la mai- 
trise, toujours secretement attiree par sa latence totalitaire, 

«l'homme ne vaut pas suivant te travail utile qu'il fournit 
mais suivant la force contagiense dont il dispose pour 
entrainer les autres dans une libre depense de leur energie, 
de leur joie et de leur vie : un etre humain n'est pas seule- 
nieiit un estomac a remplir, mais un trop-plein d'energie a 
prodigner.» (Bataille) 

On sait par experience que dans la vie passionnelle - et 
done dans la \ie tout court - rien ne se paie et que celui qui 
gagne est toujours celui qui donne le plus et sait le mieux 
jouir. Organiser la circulation d'antres formes de plaisir 
signifie alimenter un pouvoir ennenii de toute logique 
d'oppression, 11 est vrai, des lors, que pourne pas prendre 
h pouvoir ilfaui deja en avoir beaucoup^ 



108 



Opposer a la combinatoire du pouvoir im autre registre dujeu n'e- 
quivaut pas a se condamner a iie pas etre pris au serieux, mais a se 
faire porteurs d^une autre economie de la depense et de la reconnais- 
sance. La marge de jouissance qui existe au sein des jeux de pouvoir 
s'alimente de sacrifices et d' humiliations mutuelleinent echangees; 
le plaisir de commander est on plaisir qui se paie^ et en cela le 
model e de la domination biopolitiqne est tout a fait compatible avec 
toutes les religions c|iii fustigent la chair, avec Tetiiique du travail et 
le systeme penitentiaire, tout conune la logique marchande et hedo- 
niste Test avec Fabsence de desir, qu'elle pallie. 

En verite, la communaute terrible ne parvient jamais a endiguer la 
puissance de devenir inlierente a toute forme-dc-vie, et c'est cela qui 
pennet d'en detraquer les rapports de force internes, de questionner 
le pouvoir j usque dans ses formes post-autoritaires. 

O TOUTE AGREGATiON HUMAiNE qui se placc vis-a-vis de son dehors dans 
une perspective exclusivement offensive ou obsidionale est une com- 
munaute terrible. 

Pour en finir avec la communaute terrible, il fant d'abord renon- 
cer a se definir comme le dehors substantiel de ce que, ce faisant, 
nous creons comme dehors - «la societe^, «la concurren€es>, «les 
Blooms ou autre chose. Le veritable ailleurs cpi'il nons reste a creer 
ne peut etre sedentaire, c'est une nouvelle coherence entre les etres 
et les choses, une danse violente qui rend a la vie son rythme, rem- 
place a present par les cadences niacabres de la civilisation indu- 
strielle, une reinvention du jeu entre les singularites - un nouvel art 
des distances, 

Q l' Evasion est comme l'ouverture d'une porte condamnee : d'abord 
on a Fimpression de regarder moins loin : on quitte des yeux Thori- 
zon, on se met k arranger les details pour sortir- 

Mais Fevasion n'est qu'une simple fuite : elle laisse intacte la pri- 
son. Ce qu'il nous faut, c'est une desertion^ une fuite qui aneantisse 
en meme temps la prison tout entiere. 

II n^ a pas de desertion indlviduelle, a proprement parlen Chaque 
deserteur emporte avec lui un pen du moral des troupes. Par sa 
simple existence, il est la reciisation en acte de Fordre officiel; et tous 
les rapports ou il entre se trouvent contamines par la radicalite de sa 
situation. 

Pour le deserteur, il y va d'une question de \ie on de niort que les 
relations qu'il noue n'ignorent ni sa solitude, ni sa finitude, ni son 
exposition, 

IOle pr^suppds£ fondamental d'une agregation humaine soustraite a 
Femprise de la communaute terrible est une nouvelle conjugaison 
des trois coordonnees fondamentales de Fexistence p/rjsi^i/e : la 
sohtude, la finitude et F exposition. Dans la commimaute terrible ces 
coordonnees se conjuguent sur le plan de la peur suivant Faxe des 
imperatifs de survie. Car c'est la peiu* qui fournit leur consistance 
necessaire a tons les fantornes qui accompagnent F existence repliee 
sur ces imperatifs - au premier rang desquels le fantome de la penu- 
rie si souvent introjecte conmie horizon a priori et supra -histori que 
de la recondition humaine » . 

Dans sa Presentation de Sacher-Masock^ Deleuze demontre que, 
par-dela la fixation psyclnatrique du masochisme en perversion et la 
caricature du niasochiste en contre-type du sadique, les roraans de 
Masoch mettent en scene un jeu de denigrement systematique de 
I'ordre syinbolique du Pere, jeu qui implique - c'est-a-dire presup- 
pose en meme temps qu'il met en acte - une communaute dVffec- 
tions depassant le partage des corps entre hommes et femmes; tons 



Theses 
sur la 

communaute 
terrible 



NOTES POUR UN 
DEPASSEMENT 

quelques indications 
pour depagser le 
malheur present : 
mentions non 
exhaastives et non 
programmatiques. . . 



109 



Tiqqan 



les elements qui constituent la scene masochiste convergent dans Teffet 
recherche : la ridiculisation pratique de Pordre symbolique du Pere et 
la desactivation de ses attributs essentiels - la suspension indejfinie de la 
peine et la rarefaction systematique de Fobjet du desir. 

Tons les dispositifs visant a produire chez nous ime identification per- 
sonnelle avec les pratiques relevant de la domination sont egalement, 
meme s^s ne le sont pas exclusivement, voues a produire en nous un 
sentiment de honte, de honte d'etre soi autant que d'etre un homme, un 
ressentiment qui vise notre propre identification avec la domination, Ce 
sont cette honte et ce ressentiment qui fournissent Tespace vital de la 
replication continue de T'ordre et de Taction du Meneur. 

On trouve ici la confirmation de T'existence du nexus inextricable entre 
peur et superstition constate a Faube de toutes les revolutions, enti^e crise 
de la presence et suspension indefinie de la peine, entre economie du 
besoin et absence de desir. Cela dit en passant, et seulement pour rappe- 
ler combien est profonde la stratification des processus d'assujettissement 
qui sentient Fexistence de la communaute terrible a Fheure actuelle. 

De quelle fagon le "jeu de Masoch"^ peut-d etre generalise et, revoquant 
Faltemative entre domination et soumission, evoluer en greve humaine? 

De quelle maniere le fait de se jouer des nexus de la domination peut- 
il produire le depassement du stade de la mise en scene et laisser le 
champ hbre a Fexpression de fonnes-de-vie praticables? 

Et, pour revenir a notre question de depart, de quelle fagon de telles 
formeS"de-vie pourront-elles conjuguer a nouveau solitude, finitude et 
exposition? 

Cette question, c'est celle d^une nouvelle education sentimentale qui 
inculque le mepris souverain de toute position de pouvoir, mine 
Finjonction a le desirer et nous affranchit du sentiment d'etre fesponsa- 
bles de notre etre quelconque, et par la solitaire, fiiii, expose. 

Nul n'est responsable du heu qu'il occupe, mais seidement de Fiden- 
tification avec son propre role. 

La puissance de toute communaute terrible est ainsi puissance d'exi* 
ster a Vinterieur de ses sujets en son absence- 

Pour se liberer dVlle, il nous faut conunencer par apprendre a habiter 
Fecart entre nous et nous-memes qui, laisse vide, devient Fespace de la 
comnmnaute terrible. 

Puis nous deprendre de nos identifications, devenir infideles a nous- 
memes, nous deserter, 

S'exergant a devenir les uns pour les autres le lieu d^une telle desertion, 
Trouvant dans chaque rencontre Foccasion d'une soustraction deci- 
sive a notre propre espace existentiel, 

Mesurant que seule une fraction infinitesimale de notre vitalite nous 
a ete soustraite par la conununaute terrible, s'est fixee dans Fenorrne 
machinerie des dispositifs, 

Eprouvant en nous-memes Fetre etranger qui nous a toujours-deja 
desertes et qui fonde toute possibilite de vivre la solitude comme con- 
dition de la rencontre, la finitude comme condition d\m plaisir inoui', 
Fexposition comme condition d'une nouvelle geometrie des passions, 
Nous offrant comme Fespace d'une fuite infinie, 
Maitres d'un nouvel art des distances. 



Aber das Irrsal hilft 

{Mais Perranee aide. ) 

Holderhn 



110 



Theses 
sur la 

eommunaute 
terrible 




POST-SCRIPTUM 



Tout le monde connatt les communautes terribles^ pour y 
avoir sejourne oupouryetre encore* Ou simplement parce 
qu^elles sont toujours plus fortes que les autres et qu^a cause 
de cela on y reste toujours en partie - tout en en etant sortL 
LafamiUe, Vecole, le travail, la prison sont les msages clas- 
siques de cette forme contemporaine de Fenfer^ mais ils sont 
les mains interessants car ils appartiennent a une figure pas- 
see de devolution marchande et ne font plus que se suruivre^ 
a present. II y a des communautes terribies^ par contre, qui 
luttent contre Vetat de choses existant, qui sont a lafois atti- 
rantes et meilleures que ^ce monde^* Et en me me temps leur 
fagon d^etre plus prockes de la i?erite - et done de lajoie ~ les 
eloigne plus que toute autre chose de la liberte. 

La question qui se pose a nous, de maniere finale^ est de 
nature ethique cwant que d^etre politique^ car les formes clas- 
siques du politique sont a retiage et ses categories nous uont 
com me nos habits d^enfance. La question est de s avoir si 
nous preferons Peventualite d'un danger inconnu a la certi- 
tude de la douleur presente. C'est-d-dire si nous voalons 
continuer a uivre et parler en accord (dissident certes^ mais 
toujours en accord) avec ce qui s^est fait Jusqu'ici - et done avec 
les communautes terribles -, ou si nous voulons interroger la 
petite part de notre desir que la culture n'apas encore infeste 
de son pesant bourbier^ essayer- au nom d^un bonkeur inedit 
- un chemin different 

Ce texte est ne comme une contribution a cet autre voyage* 



111 



Tigquii 



Tout mouvement excdde, par sa simple exist€nce en acte, les finalit^s 
qu'il se donne. Le contenu de la lutte dont le mot d' ordre est : "Des 
paplers pour tous\'' d^borde 6viderament ce mot d' ordre, sans quoi on ne 
s'expliquerait pas qu'elle mobilise tant de militants qui en ont, des 
papiers- 

Si quelqu'un devait se borner i exiger des papiers pour tous, 
pr^tendant ne vouloir que cela, il s'enfermerait lui-m^me dans une 
contradiction : quand tout le monde aura des papiers, les papiers 
auront par 1^ m§me perdu toute valeur> Celui qui reclame ^'de^ papiers 
pour tous/" reclame aussi, d'un point de vue object if, que les papiers 
soient ultimement d^valoris^s, an^antis. 

En d'autres termes, le veritable contenu de la revendication "Des 
papiers pour tous!" pourrait se formuler ainsi : il faut que tout le 
monde alt des papiers pour que tout le monde puisse les bruler. 

II 

L' existence du prol^taire, de I'horame d6poss6d4 de tout dont le '^sans- 
papiers", en tant qu'aucun droit ne lui est reconnu^ repr^sente une 
figure, est 1' occasion d'une mise en cause totale de la soci6t6 qui 
I'a produit, ou le moyen de rendre desirable tout ce qu'elle produit, 
Le "^^sans-papiers" qui se bornerait ^ deiaander le droit de s'int^grer k 
un monde essentiellement nul, ne saurait it re tenu pour meilleur que 
lui* 

III 

Les papiers d' identity constituent la forme archalque d'une oppression 
devenue entre-teitps beaucoup plus subtile • En pr§tant une identity ^ 
quelqu'un^ le pouvoir^ en apparence, le reconnalt. En fait, ce n'est 
que lui-m§me qu'il reconnait, c'est-^-dire 1' une des identit6s adirdses 
par lui. Le pouvoir a besoin, pour s'exercer, de faire k chacun une 
identity, puis de le flcher ^ cette identity, Le liberal isme est 
solidaire de m^canismes de contrdle qui n'ont rien, on le voit, de 
"liberal". 

IV 

Le refus du "cas par cas", de la '^ regular isat ion k la dernande", est le 
refus d'un tel pouvoir qui procMe par individual! sat ion, par 
subjectivation. Le refus d'etre paradoxalement fich^ en tant que non- 
fich6. 



La n^cessaire solidarity entre fichus et non- fichus, entre ceux qui 
ont des papiers et ceux qui n'en ont pas, ne peut se faire que centre 
le prlncipe du fichage, centre le principe des papiers. La lutte 
-pr6sente veut^ tactiquement, que tout le monde ait des papiers, puis 
strat^giquement que ceux-ci soient, en tant que tels, abolis- 



UN SEUl DEVOIR: PHQDUIRE 



ADIT 



!i::-' 



wm^: 



aux mineurs 

Produir«, C«a fdirft ^cH#C OMM 

v#r et renfcKcef lalliorfce cW lo 
cicMie ouvffSf* avoc bt dones 

Pfodukm, c'*tt ouar«f k «okit du 
p<iy», c •«» p©rftie#ff» to rvcoRilnic- 
tton ^ono<n*q4^, la ranaaaanc* 
rfioroW #1 culli>rvi* dft la Franca* 



Les Demagogues flattent le Peuple ! 
Les Communistes I oppelient a hM ! 

En avant pour une R^publique 

fbndee sur la Responsabilit^ Gouvernementale 

devant les Elus de la Nation 

POUR UNE FRANCE FORTEiiRREETHEUREUSE 



LE PARTI COMMUNISTS FRAfJCAtS 



Tiqqim 



Le probleme 



de la tete 



^ 



La democrat ie repose j^ur une neutralisation d'antagonismes 
relativement faibles et litres ; elle exclut toute condensation 
explosive. [,..] La seule societe pleine de vie et de force y la 
seuie sociiti litre est la sociite bi ou polycephale qtii donne 
aux antagonismes fondamentaux de la vie une issue explosive 
constante mais limitee aux formes les plus riches. La dualiti 
ou la multiplicity des tetes tend ii rialiser dans un mime mou- 
vement k caractere ac^phale de V existence, car leprincipe 
mime de la tete est reductioJi a V unite, reduction du monde a 
Dieu. 

Aciphale, n° 2-3 Janvier 1937 



Je considere toule la geste des «avant-gardes», 
dans leur syccession supposee. II s'en degage 
une injonctioo, un conimandement Un com- 
mandement quant a la saisie de celles-ci. Les «avant- 
gardes» exigent d'etre trait^es d'une certaine fa^'on\ 
je ne crois pas qu'elles aient jamais ete autre chose, 
en fin de compte, que cette exigence, et la soumis- 
sian k cette exigence. 

J'ecoute l*histoire des Brigades Rouges, de T Inter- 
nationale situationniste, du fulurisme, du bolche- 
visme ou du sum^alisme. Je refuse de les appr^hen- 
der cerebralement, je tends le doigt a la recherche 



d'un contact, je ne sens rien. Ou plutot si, j'eprouve 
quelque chose : la sensation d'une intensite vide. 

J'observe le defile des avant-gardes : elles n*ont cesse 
de s'^puiser dans la tension vers elles-memes. Les 
actions d*eclat, les purges, les grandes dates, les rup- 
tures fracassantes, les debats d 'orientation, les cam- 
pagnes d'agitaiion, les scissions sont les jalons qui 
menent a leur avortement. Dechiree entre I'^tat pr<6seni 
du monde et son etat final vers quoi T avant-garde doit 
conduire le troupeau humain, ecartelee dans la tension 
suffocaote entre ce qu'elle est et ce qu'elle devraitetre, 
egaree dans rauto-theatralisation organisationnelle de 



* En jum 2000, le mus^e de Bassano del Grappa ( Venetie) organisalt une sorte de retrospective hysMrique de tout ce que \ti seconde moiti^ du 
vingtidme si^le avajt pu compter d'avant-gardisme fomeuXt de la po^sie nucleaire a Luther Biissett en passant par le lettrisme et Fluxus. Un 
colloque pr^alabie^ sibyllinement intituld «:Facticite de rart», devait donner a cette manifestation une mani^re de justification id^ologique. 
Une jeune femme y fut done d^pecheet qui y lut anonymement le texte ici repmduit. Au milieu de la lecture, deu?t vieux avant-gardistes ita- 
iiens tenterent de protester contre taut d 'insole nee jet^e a la face du mus6e autani qu'a la kur pour finaiement sortlren grand fracas, annoti- 
<^ant qu'ils retiraient leurs o&uvnes de cette inconcevable exposition. 



soi, dans la contemplation verbale de sa propre puis- 
sance projetee dans le csel des masses et de THistoire, 
echouant sans arr^t a rien vivre, si ce n'est par la media- 
tion de la representation toujours-dej^ historique de cha- 
cun de ses mouvements, F avant-garde tourne en rond 
dans r ignorance de soi qui la consume. Jusqu'a ce 
qu'elle s'effondre, en de^a de toute naissance, sans 
meme ^tre parvenue k son propre commencement. La 
question la plus ingenue au sujet des avant-gardes - celle 
de savoir a Favant-garde de quoi, au juste, elles se tien- 
draient - trouve Ifi sa reponse : les avant-gardes sont 
d' abord a Favant-garde d*elles-m€nies, se poursuivant, 

Je parle ici en tant que participant au chaos qui se 
deveioppe a present aux alentours de Tiqqun. Je ne 
dirai pas «nous», nul ne saurait sans usurpation parler 
an nom d'une aventure collective. Le mieux que je 
puis faire est de parler anonymement, non pas de mais 



dans Fexp^rience que je fais. L' avant-garde, en tout 
etat de cause, ne sera pas traitee comme un d^mon 
exterieur dont on se seraii toujours gard6. 

II y a done une saisie avant-gardiste des «avant- 
gardesv>, une geste des «avant-'gardes» qui n*est en 
aucun point distincte de Favani-garde elle-meme. On 
ne s'expliquerait pas, sans cela, que les articles, audes, 
essais et hagiographies dont elles font encore Fobjet 
puissent invariablement laisser la meme impression de 
travail de seconde main, de speculation suppletive. 
C'est que Fon n'y fak jamais que Fhistoire d'une his- 
toire, que ce sur quoi I'on discourt est en Fespece deja 
un discours. 

Quiconque fut un jour seduit par une, par les avant- 
gardes, quiconque s'est laisse emplir de leur legende 
autarcique n'a pas manque d'^prouver au contact de 




baiigpgc^n'.iiKTtgngsi 



i,-^ .' C' ' ' -^dK^- -'?■•■ 



^ 



^"Itff 




t?i?-'?ir*r\'3i 



Tiqqmi 



Le pnilileme 
de la tete 



tel ou tel profane ce vertige ; le degr6 din- 
difference de la masse des hommes It leur 
endroit, le caractere impenetrable de cette 
indifference et par-dessos tout ce bonheur 
insolent que les non-inities osent tout de 
meme manifester, dans leur ignorance. Le 
vertige dont je parle n'est pas ce qui sepa- 
re deux consciences divergentes de la rea- 
lity, mais deux structures distinctes de la 
presence - Tune qui repose en elle-meme, 
Tautre qui s'est comme suspendue dans 
une projection infinie au-dela de soi. 
Oil Ton comprend que Tavant-garde esi 
un regime de subjectivation, et nuUement 
une rdalite substantielle. 

Inutile de preciser que pour caracteriser ce 
regime de subjectivation, il aura fallu au 
prealable s'en extraire; et que celui qui 
conseni a cet ecart s' expose a la perte d'un 
grand nombre d'enchantements, larde 
rarement a etre pris d'une melancolie sans 
retour. Vu sous cet angle, en effet, I'uni- 
vers eclatant, virtuose, des avani-gaides 
offre plutot Taspect d'une idealile spectra- 
le, d'un entassement puant d'anteformes 
rid^s. 

Celui qui veut trouver quelque douceur a 
cette vision devra alors s'en remettre k 
une sorte de naiVete calculee, bien faite 
pour dissiper de si compactes brumes de 
neant. A cette saisie sensible des avant- 
gardes r^pond un abrupt sentiment de 
none commune terrestritude. 




T 



ROIS MOTS D^ORDRE 



En tous domaines, le regime de 
subjectivation avant-gardiste se signale 
par le recours au «mot d'ordre». Le mot 
d'ordre est r^nonc^ dont Tavant- garde est 
le sujet. «Transformer le monde», «chan- 
ger la vie» et «cr^er des situations» for- 
ment une trinite, la trinite des plus popu- 
laires d'entre les mots d'ordre lances par 
Favani-garde depuis plus d'un siecle. On 
pourrait remarquer avec quelque mal- 
veillance que dans le m^me intervalle nul 
n'a guere transforme le moode, change la 
vie et cree de situations nouvelles que la 
domination marchande dans son devenir- 
imp^rial, c'est-a-dire I'ennemi declare 
des avant-gardes; et que cela, cette revolu- 
tion permanente, 1' Empire Pa le plus sou- 
vent menee sans phrases, lui; mais en en 
restant 11, on se tromperait de cible. Ce 
qu'il faut remarquer, c'est plutot I'inega- 
lable pouvoir d'inhibition de ces mots 
d'ordre, leur terrible puissance de sidera- 
tion. Dans chacun d'eux, Teffei dyna- 
mique escompte se retoume selon un prin- 
cipe ideniique. L' avant-garde exhorte 
rhomme de la masse, le Bloom, a prendre 
pour objet quelque chose qui toujours- 
deja le comprend -\^ situation, la vie, le 
monde -, h placer devant soi ce qui par 
essence est tout autour de lui, a s'affirmer 
en tant que sujet face a ce qui n*est preci- 
s6ment ni sujet, ni objet, mais plutot indis- 
ceruabilit^ de Tun et de T autre. 11 est 
curieux que I'avant-garde n' ait jamais fait 
tonner rinjonction d'Stre un sujet aussi 
violemment qu'entre les annees lo et 70 
du siecle, c'est-a-dire dans le moment his- 
torique oh les conditions mat(^rielles de 
V illusion du sujet tendaient a disparaitre le 
plus drastiquement. En meme temps, cela 
renseigne assez sur ie caractere reactifdc 
r avant-garde. Cette injonction paradoxale 
ne devait done nullement avoir pour effet 
de Jeter Thomme occidental a Tassaut des 
Bastilles diffuses de TEmpire, mais bien 
plutot d'obtenir en lui une scission, un 
retranchement, un ^crasement schizoVde 
du moi dans un confin de iui-meme; 
confin d'oia le monde, la vie et les situa- 
tions, bref sa propre existence , serait 
d^sormais apprehend^ comme etrangere, 
comme purement objective. Celte consti- 
tution precise du sujet, r^duit a se contem- 
pler lui-meme au milieu de ce qui Fen- 



116 



toure, pent etre caracteris^e comme esthe- 
iique, au sens ou ravenement du Bloom 
correspond aussi a une esthetisation gene- 
ralis^e de rexperience. 

A LLER AUX MASSES 
PLUTOT que PARTIR de SOI 
En juin 1935, le snrrealisme par- 
vient aox demieres limites supportables de 
son projet de former T avant-garde totale. 
Apres huit annees passees a tenter de se 
mettre au service du Parti Communiste 
Fran^ais. une averse un peu trop drue de 
camouflets lui fait prendre acte de son 
desaccord definitif avec le stalinisme. Un 
discours ecrit par Breton, mais lu par Eluard 
au «Congrds des Ecrivains pour la defense 
de ia Culture» devait done marquer le der- 
nier contact d'importance entre le surr^a- 
lisme et le PCF, entre T avant-garde artis- 
tique et Tavant-garde politique. Sa conclu- 
sion en est demeuree fameuse : «*Traosfor- 
mer le monde", a dit Marx; ''changer la 
vie", a dit Rimbaud : ces deux mots d*ordre 
pour nous n'eii font qu'un.» Breton ne for- 
mulait pas la seulement Tespoir frustre 
d'un rapprochement, il exprimait aussi le 
faii de Tintime connexion entre Tavant- 
gardisme artistique et Favant-gardisme 
politique, ieur commune nature esiMtique. 
Ainsi, de la meme fa^on que le surrealisme 
etait tendu vers le PCF, le PCF 6tait tendu 
vers le proletariat. Dans Les militants, ecrit 
en 1949, Arthur Koestler livre un temoi- 
gnage pr^cieux sur cette forme de schizo- 
phr^nie, de ventriloquie de classe qui est si 
remarquable dans le discours surr^aliste, 
mais moins souvent reconnue dans le KPD 
deliquescent du debut des annees 1930 : 
«Un trait pardculier de la vie du Parti, I 
cette epoque, etait "le culte du prolo" et le 
mepris des intellectuels- C*etait 1^ le dechi- 
rement et I'obsession de tons les intellec- 
luels communistes issus des classes 
moyennes. On nous tol^rait dans le Mouve- 
ment, mais nous n'y etions pas de plein 
droit : Ton nous en convainquait nuit et 
jour. [..,] Un intellectuel ne pouvait jamais 
devenir un veritable proletaire, mais son 
devoir etait de s'en rapprocher autant que 
possible. Certains tentaient d'y parvenir en 
renon9ant aux cravates, en portant des 
chandaiis de prolo et en gardant les ongles 
noirs. Mais une telle imposture de snob 
n^etait pas officiellement encouragee.» li 



ajoute sur son propre compte : «Tant que je 
n'avais fait que souffrir de la faim, je me 
considerais comme un rejeton provisoire- 
ment declasse de la bourgeoisie. Mais lors- 
qu'en 1931 je m'assurai enfin une situation 
satisfaisante, je sentis que Theure etait 
venue de grossir les rangs du prol^tariat» 
Sil y a done un mot d'ordre, certes infor- 
mule, mais auquel Tavant-garde n' a jamais 
failli c'est celui-ci : aller aux masses plutdt 
que partir de soL II est aussi courant que 
I'homme d' avant-garde, apres etre alle aux 
masses une vie durant sans jamais les trou- 
ver - 1^, du moins, oii il les attendait -, 
consacre sa vieillesse a les conspuer. 
Uhonune d*avant-garde pourra de la sorte, 
l*age venant, prendre la pose avantageuse 
de rhomme d'Aocien Regime et faire de sa 
rancoeur un commerce rentable, Ainsi aura- 
t-il vecu sous des latitudes id^ologiques 
certes changeantes, mais toujours a rombie 
des masses qull s'^tait inventees. 




p 



OUR 6tre tout a fait net 



Notre temps est une bataille, Cela 
commence k se savoir. Uenjeu en est le 
depassement de la metaphysique, ou plus 
exactement la Verwindung de celle-ci, un 
depassement qui serait d'abord un rester- 
aupres. U Empire designe Tensemble de 
forces qui travaillent I conjurer cette Ver- 
windung, a proroger indefiniment la suspen- 
sion ^pochaie. La strat^gie la plus retorse 
mise au service de ce projet, celle qu'il faut 
soup^onner partout ou il est question de 
«post-modemite», est de pousser a un soi- 
disani depassement esthetique de la meta- 
physique. Naturellement, celui qui sait a 
quelle metaphysique aporelique la logique 
du depassement voudrait nous ramener, et 
qui done per^oit de quelle maniere sour- 
noise Teslhetique peut servir desormais de 
refuge a la meme metaphysique, la meta- 
physique «modeme» de la subjectivite, 
devinera sans peine oii Ton veut exactement 
en venir, par cette manceuvre. Mais quelle 
est cette menace, cette Verwindung que 
TEmpire concentre tant de dispositifs a 
conjurer? Cette Verwindung n'est rien 
d'auire que Vassomption ethique de la 
metaphysique y et par la aussi de I'esthe- 
lique, en tant que forme ultime de celle-ci, 
U avant-garde survient precisemenl en ce 
point, comme centre de confusion. D'un 



117 



Tiqqmi 



Le probleme 
de la teie 



cote, ravant-garde vise a produire T illusion 
d'un possible depassement esth^tique de la 
metaphysique, mais d'un autre cote il y a 
toujours, dans ravant-garde, quelqoe chose 
qui I'excdde et qui est d'ordre ^thique, qui, 
done, tend a la configuration d'un monde, k 
La constitution en ethos d'une vie panag^e. 
Cet 61^ment est le refoule essentiel de 
r avant-garde, et mesure toule la distance 
qui, dans le premier surrealisme par 
exemple, separe la rue Fontaine de la rue du 
Chateau. C'est ainsi que depuis la mort de 
Breton, ceux qui n'ont pas renonce a se 
revendiquer du surrealisme tendent H le 
definir comme une «civilisalion» (Bou- 
noure) ou plus sobrement comme un 
«style», a Tinstar du baroque, du classi- 
cisme ou du romantisme. Le mot de constel- 
ianon toucherait peut-etre plus juste. Et de 
fait, il est incontestable que le surrealisme 
n'a cesse de vivre, tant qo'il etait vivant, du 
refoulement de sa propension k se faire 
monde, a se donner un^ positivite. 



L 



ESMOMIES 



^ Depuis le debut du siecle, on ne pent 
manquer de reconnaitre en la France, 
notamment dans Paris, un riche terrain 
d'etude en matiere d' autosuggestion avant- 
gardiste. Chaque generation semble devoir 
accoucher de nouveaox prestidigitateurs 
qui attendent de leurs tours de passe-passe 
qu'ils leur f assent croire a la magie. Mais 
naturellement, de generation en generation, 
les candidats au role de Grand Simulant 
o'en finissent plus de ternir, se couvrant 
chaque saison de nouvelles couches de 
poussiere et de p^leur; a force de mimer les 
mimes. II m'est arrive, k moi et mes amis, 
de croiser de ces gens qui se sont distingu^s 
dans le marche litteraire comme les plus 
risibles pretendants a Favant-gardisme, En 
verite, nous n'avions plus affaire k des 
corps : c' etait deja des spectres, des 
momies. A Tepoque, ils en etaient a lancer 
un Manifeste pour une revolution Utteraire\ 
ce n' etait que judicieux : leur cerveau - 
routes les avant-gardes ont leur cerveau - 
pubiiait son premier roman, Le roman s'ap- 
pelait Ma fete en liberti, 11 etait Ires mau- 
vais. II commengait par ces mots : «lis veu- 
lent savoir ou j'ai mis mon corps. » Nous 
dirons que le probleme de Tavant-garde est 
le probleme de la tite. 



LES RAISONS DE COPfeRATION 
ET CELLES DE LA DEFAITE 
Lorsque prend fin la Guene de Cent 
ans se pose la question de fonder une theo- 
rie modeme de TEtat, une theorie de la 
conciliation des droits civils et de la souve- 
rainete royale. Lord Fortescue fut Tun des 
premiers penseurs a tenter une telle fonda- 
tion, notamment dans son De laudibus 
legum angiie. Le cei^bre chapitre XI!! de 
ce traite con teste la definition augusti- 
nienne du peuple - populus est cetus komi- 
num iuris consensu et udlitatls commu- 
nione sociatus : un peuple est un corps fait 
d'honunes que reunit t'assentiment aux tois 
et la communaute des interets - : «Un tel 
peuple ne merite pas d'etre appele un corps 
puisqu'il est acephate, c'est-a-dire sans 
tete. Farce que, de meme que dans les corps 
naturels ce qui reste apres une decapitation 
n*est pas un corps, mals ce que nous appe- 
lons un tronc, de m^me dans les corps poli- 
tiques une communaute sans t^te n'est en 
aucun cas un corps.» La tete, d'apr^s For- 
tescue, c'est le roi. Le probleme de la tete, 
c'est le probldme de la representation, le 
probleme de F existence d'un corps qui 
represente la societe en tant que corps, d'tin 
sujet qui represente la societe en tant que 
sujet - nul besoin, ici, de distinguer entre la 
representation existentielle telle qu'elle se 
joue dans le monarque ou le chef fasciste et 
la representation formelle du president elu 
«democratiquement». L* avant-garde ne 
vient done pas seulement accuser la crise 
artistique de la representation - en refusant 
que «rimage soit la semblance d'une autre 
chose qu'elle represente en son absences 
(Torquemada), mais bien en elle-meme une 
chose -, elle vient aussi precipiter la crise 
de la representation politique instituee, 
qu'elle met en procds au nom de la repre- 
sentation inatituante, avant-gardiste des 
masses. Ce faisant, F avant-garde depasse 
effectivement la politique ou Festhetique 
classiques, mais elle les depasse sur leur 
propre terrain. Le rapport exclusif de nega- 
tion dans lequel elle se place vis-^-vis de la 
representation est cela mdme qui la retienl 
dans le giron de celte derniere. Tons les 
courants se reclamant de la democratic 
directe, Favant-gardisme conseilliste no- 
tamment, tirent de la leur achoppement 
essentiel : s'opposer a la representation et 
par cette opposition meme placer en son 
coeur la representation, non plus comme 



118 



principe mais cette fois comme proMeme. 
Mandal inperatif, delegues revocables a 
tout instant, assemblees autonomes, etc., 11 
y a tout un formalisme conseilliste qui 
resulte du fait que c'est encore a la question 
class ique du mellleur gouvernement qu'il 
veut repondre, et par la au probleme de la 
tete. A la faveur de circonstances histo- 
riques exception nelles il se pouira loujours 
que ces courants parviennent a surmonter 
leur anemie congenitale; et ce sera alors 
pour representer la sortie de la representa- 
tion. Apr^s tout, la politique aussi a droit a 
ses Menines. En toutes choses, c*est h 
r operation qu'elle realise que Ton recon- 
naitra 1' avant-garde : poser son corps au 
loin, face ^ elle, puis tenter, vainement, de 
ie rejoindre. Lorsque les avant-gardes vont 
aux masses ou daignent se meler aux 
affaires de leur temps, c'est toujours en 
ayant pris soin, au prealable, de s'en distin- 
guen 11 a ainsi suffi que les situationnistes 
commencent a avoir un semblant de ce 
qu'ils appeiaient «une pratique», a Stras- 
bourg, dans le milieu etudiant, en 1966, 
pour qu'ils versent brutalement dans Tou- 
vrierisme, trente ans apres reffondrement 
historique du mouvement ouvrien 



L' 



m AVANT-GARDE COMMESUJET 
ETCOMME REPRESENTATION 



II est curieux, mais somme toute 
bien naturel, que ceux qui font profession 
de gloser sur T avant-garde, et qui ne sont 
jamais a court d'une anecdote sur le 
moindre geste de ceux qui, en Occident, 
ont vecu pour eux, je veux dire sur la 
maigre poignee des avant-gardistes du 




siecle; il est curieux, done, que ces gens-la, 
se retiennent a ce point sur le destin de 
Tavant-garde en Russie dans Fentre-deux- 
guerres, c'est-a-dire sur la seule realisation 
historique de F avant-garde. La fable veut 
qu'apr^s une periode de tolerance embar- 
rass^e, dans les annees 1920, les bolche- 
viques s'etant metamorphoses en affreux 
staliniens, F avant-garde politique ait 
liquide le foisonnement libertaire, creatif 
de F avant-garde arlistique, et tyranuique- 
ment impose la doctrine r^ act ion na ire, 
retrograde et pour tout dire vulgaire du 
«realisme socialiste». Naturellement c'est 
un peu court. Reprenons, done. En 1914 
s'effondre Fhypothese liberale en taut que 
reponse au probleme de la t^te. Quant a 
Fhypothese cybernetique, il faudra attendre 
la fin de la Seconde Gueire Mondiale pour 
qu'elle s'impose tout a fait, Cet interregne, 
qui s'etend done de 1914 k 1945, sera Fage 
d'or de Favant-garde, de Favant-garde en 
tant que projet de repondre autrement au 
probleme de la tete, Ce projet, ce sera celui 
de la recreation totale du monde par Far- 
tiste d' avant-garde; ce que Fon a appele 
plus modestement, par la suite, la «realisa- 
tion de Fart». II sera porte notamment, et 
d'une maniere toujours plus mystique, par 
les courants successifs de Favant-garde 
russe des annees 1920, du LEF a FOpoiaz, 
du suprematisme au productionnisme en 
passant par le constructivisme. II s'agit 
alors, par la modification radicale des 
conditions d'existence, de forger une nou- 
velle humanity, F«humanite blanche» dont 
parlait Malevitch. Mais Favani-garde, eimt 
[i6t par un rapport de negation a la culture 
traditionnelie et done au passe, ne pouvait 
realiser ce programme. Telle Moise, elle 
pouvait porter son reve, non Faccomplir. 
Le role d'«architecte de la vie nouvelle», 
d'«iogenieur de Fime humaine», ne devait 
jamais loi revenlr, precisement k cause de 
ce qui Fattachait, fut-ce par un rejet, a Fart 
ancien. Son projet, seul le Parti pouvait le 
realiser, lui dont Favant-garde ne cessait de 
reclamer qu*il la metre au travail, qu'il 
F utilise, qu'il lui fasse servir la construc- 
tion de la nouvelle society socialiste, Maia- 
kovski exigeait sans malice que «la plume 
soit assimilee a la baionnette et que Fecri- 
vain puisse, comme n'imporle quelle autre 
entreprise sovi^tique, rendre des comptes 
au Parti en soulevant '*les cent tomes de ses 
carnets du Parti"». Nul etonnement, des 




119 



Tiqqun 



Le probleme 

de la tefe 



^ 



lors, que la resolution du Comite Central 
du Parti du 23 avril 1932, ceile qui pronon- 
9ait la dissolution de tous ies groupemeiits 
artistiques, ait ^te saluee par une grande 
partie des avant-gardistes russes. Le Parti, 
dans ce premier plan quinquennaJ, oe 
reprenail-il pas avec son mot d'ordre 
^transformation de toute la vie» k projet 
esthetique maximal de T avant-garde? En 
consentant a reprimer et done a recoonaitre 
Ies activites et Ies deviations esthetiques de 
1 'avant-garde comme politique s, le Parti 
n*endossait-il pas le role de f 'artiste collec- 
tif, poor lequel le pays entier ne serait plus 
desormais que la matiere a laquelle il allait 
imposer la forme de son plan general d' or- 
ganisation? En fait, ce que Ton inlerprete le 
plus souvent comme la liquidation aulori- 
taire de T avant-garde, el que I 'on devrait 
plus exactement considerer comme son 
suicide, fut plutdt le debut de la realisation 
de son programme. «L'estheti$ation de la 
politique n*etait, pour la direction du Parti, 
qu'une reaction a la politisation de resthe- 
tique par F avant-garde. » (Boris Groys, Sta- 
line €euvre d'art totale) Ainsi, avec ceiie 
resolution, le Parti devenait-ii expMcite- 
ment la tite, la t8te qui faute de corps allait 
elle-m£me s'en former un nouveau, ex 
nihilo. La circularity immanente du causa- 
lisme marxien, qui veut que Ies conditions 
d 'existence determinent la conscience des 
hommes et que Ies hommes fassent eux- 
m^mes, quoiquMnconsciemment, leurs 
conditions d*existence, ne laissait au Parti, 
pour justifier sa pretention demiurgique a 
une reconstmction totale de la realite, que 
le point de vue du Cr^ateur souverain, du 
sujet esthetique absolu. Le realisme socia- 
liste, dans lequel on feint de voir un retour a 
une figuration folklorique, au classicisme 
en matiere artistique, et plus generalement 
«la culture stalinienne, observe Groys, si 
on la consid^re dans la perspective d'une 
reflexion theorique de T avant-garde sur 
elle-meme, apparait plutot conune sa radi- 
calisation et son depassement formel». Le 
recours a des dl^ments classiques, honnis 
par r avant-garde, ne fait que marquer la 
souverainete de ce depassement, de ce 
grand bond dans le temps post-historique, 
oii tous Ies elements esthetiques du passe 
peuvent etre egalement empruntes, mis a 
profit, au gr^ de Tutilile qu'y trouve une 
soci^t^ totaiement inedite, sajis lien, ei par 
la sans haine a regard de Thistoire passee. 



Tout I'avant-gardisme post^rieur ne renon- 
cera jamais k cette perspective prome- 
theenne, a ce projet d*une refonte totale du 
monde; et pour cela a s'envisager comme 
un sujet souverain, a la fois contemporain 
de son temps et ^loigne de lui d*une n^- 
cessaire distance esthetique. Le comique 
croissant de Faffaire tient certainement k ce 
que Ies aspirants avant-gardistes ne s'aper- 
9urent pas, a partir de 1945, que Thypo- 
these cybem^ttque, en decapitant Thypo- 
these liberale, avait supprime le probleme 
de la t^te, et qu'il etait done chaque jour 
plus vain de se flatter d'y repondre, Les 
uitimes menees de T avant-garde furent 
done tout uniment f rappees du meme sceau 
de grotesque inactualite, de remake rate. 
C'est sans doute ce que voulaient dire les 
auteurs de la seule critique interne de VIS 
parue en son temps, L' unique et sa pro- 
priety, lorsqu'ils ecrivaient : ^Toutes les 
avant-gardes sont dependantes du vieux 
monde dont elles masquent la decrepitude 
sous ieur illusoire jeunesse. [...] Ulntema- 
tionale Situationniste est la conjonction des 
avant-gardes dans Tavant-gardisme. Elle a 
confondu Tamalgame de toutes les avant- 
gardes avec la synthese et la reprise de tous 
les courants radicaux du passe. » La bro- 
chure, publi^e k Strasbourg en 1967, etait 
sous-titr6e Pour une critique de Vavant- 
gardisme. Elle d^non^ait T ideologic de la 
coherence, de la communication, de la 
d6mocratie interne et de la transparence, 
par quoi se maintenait en survie artificielle, 
a coups de volontarisme, un groupuscule 
spectralis^. 




120 



L' 



ft AVANT-GARDE 

^ COMME REACTION 



Nul doute que le futurisme ait 
contribud de maniere considerable k la defi- 
nition contemporaine de ravant-garde. II 
n*est done pas mauvais d'en reprendre, au 
poiot oii 1' avant-garde ne peut plus ^tre 
qu'un objet de raiUerie ou de nostalgie, la 
lecture : «Nous dictames nos premieres 
volontes a tous les hommes vivants de la 
terre ; [,,.] La po^sie doit etre un assaut 
violent contre les forces inconnues, pour 
ies sommer de se coucher devant Thonime. 
Nous sommes syr le promontoire extreme 
des siecles !, . . A quoi bon regarder derrie- 
re nous, du momeni qu'il nous faut d^fon- 
cer les vantaux myst^rieux de 
r Impossible? Le Temps et TEspace sont 
morts hier. Nous vivons deja dans Tabsolii, 
puisque nous avons cree r^temelle vitesse 
oninipresente. Nous voulons glorifier la 
guerre - seule hygiene du moode, - le mili- 
tarisms le patriotisme, le geste destructeur 
des anarchistes, les belles Idees qui tuent, 
et le mepris de la femme. [...] Nous chan- 
terons les grandes foules agitees par le tra- 
vail, le plaisir ou la revolle,» II n*est nulle- 
ment question ici d^ironiser, encore moins 
de moraliser, mais seulement de com- 
prendre. De comprendre, en Tespece, que 
Favant-garde nait comme reaction mascu- 
line au caractere inhabitable du monde tel 
que la Machine Imperiale commence k 
ram^nager, comme volonte de se r6appro- 
prier le non-monde de la technique autono- 
my Uavant-garde nait conune reaction au 
fait que toute determination est devenue, au 
sein de la fongibilit^ marchande univeisel- 
le, una derision. A Fintolerable marginalit^ 
homaine dans le Spectacle, Favant-garde 
repond par la proclamation, par la procla- 
mation de soi comme centre; proclamation 
qui n'abolit d'ailleurs qu^illusoirement son 
caractere pMph^rique. De la que la 
concurrence forcen^e, le syndrome du 
depassement chronique, le fetichisme 
tragi-comique de la petite difference, qui 
agitent Funivers minuscule des avant- 
gardes, offrent finalemenl un spectacle 
aussi penible; comme le sont les terribles 
disputes entre clodos, le soir, a Fheure du 
demier m6tro. Que Favant-garde ait essen- 
tiellement et^ une affaire d'hommes doit 
etre compris en etroite relation avec cela. 
C'est que le mouvement de Favant-garde 
est lai^ement negatif, il est la fuite en 



avant, la marche forcee de la virility clas- 
sique en peril vers Faveuglement final, vers 
une ignorance de sol plus sophistiqu^e 
encore que celle qui si longtemps avait dis- 
tingue le male occidental Le besoin de 
m^dier son rapport a soi par une represen- 
tation - celle de sa place dans FHistoire 
politique ou de Fart, dans le «mouvement 
revolutionnaire» ou plus couramment dans 
le groupe avant-gardiste lui-m^me - cor- 
respond seulement ^ Fincapacite de Fhom- 
me d' avant-garde d'HABlTER LA DfiXER- 
MINITE, a son acosmisme r^el. Chez lui 
F affirmation vide de soi, la profession 
d'originalite personnelle se substi tuent 
avantageusement a Fassomption de sa dn- 
gularite derisoire. Par singularity, j'entends 
ici une presence qui ne se rapporfe pas seu- 
lement a Fespace et au temps, mais a une 
constellation signifiante et a Fevenement en 
son seio. Et c'est bien parce qu*elie ne trou- 
ve nulle part d'acces a sa propre d^termini- 
te, a son corps, que Favanl-garde pretend a 
la plus exacte, ^ la plus magistrale repre- 
sentation de la vie, c'est-a-dire a frapper 
celle-ci, absurdement, de son nom - on est 
ainsi en droit de sinterroger, hors de Fhy- 
pothese manag^riale d'un exercice collectif 
d'autopersuasion, sur le sens du constat 
situationniste «Nos idees sont dans toutes 
les tetes» : dans quelle mesure une idee qui 
est dans toutes les t6tes peut-elle bien etre a 
quiconque? Mais heureusement pour nous, 
le numero 7 d' Internationale Situationniste 
livre le fin mot de cette enigme : «Nous 
sommes les repr^sentants de Fidee-force de 
la tr^s grande majorite». Tout cela s'accom- 
mode admirablement, comme on sait, d'un 
h^gelianisme qui n'est qu'uoe expression 
bouffie de F inaptitude k assumer sa propre 
singularite dans son caractere quelconque - 
on se souviendra opportun6ment, a ce sujet, 
du tout debut de la Phenomenologie de 
r Esprit, dont le geste inaugural, veritable 
tour de bateleur manchot, est de disqualifier 
la d^terminit^ : «L'universel est done en fait 
le vrai de la certitude sensible; [. . .] lorsque 
je dis moi, ce moi singulier-ci, je dis en 
general tous les moi>^. Que Fimplosion et la 
dissolution de FIS coincident exactement 
avec la possibilite historique de se perdre 
dans son temps, d'y parliciper de fa^on 
determinante, est le lot previsible de gens 
qui se d^p^cherent d'ecrire au sujet de mai 
1968 : «Les situationnistes F..] avaient 
depuis des annees tres exactement prevu 




121 



Tiqqun 



Le proUeme 
de la tete 



['explosion actuelk et ses suites. [...] La 
throne mdicale a et^ confirmee» (Situa- 
uonnistes et enrages dam le mouvementdes 
occupations). On le voif : Tutopie avant- 
gaittiste n' a jamais ete autre chose que celie 
d'une annulation finale de la vie dans le dis- 
cours, d*une appropriation de Tevenement 
par sa representation. Si done 11 fallait 
caracteriser le regime de subjectivation 
avant-gardiste, on pourrait dire qu'il est 
celui de la proclamation petrifiante, celui de 
rimpuissance agitee. 



5 



r 



^OBSCURE INTlMITfi 

DU CREUX DE LA CHAUSSURE* 



(Martin Heidegger, Holmege) 
Le 1" septembre 1957, c'est-a-dire pen 
avant la fondation de rinternationale Situa- 
tionniste, Guy Debord fait parvenir a Asger 
Jom, son alter ego favori d'alors, une lettre 
oil il affirme la necessity de forger autour de 
celle-ci une «nouvelie legende». L'«avant- 
garde» ne designe jamais une positivite 
determinee, mais toujours \cfait qu'une 
positivite pnetende : i- se mainlenir dorable- 
ment dans la negativite 2- s'adjuger elle- 
m€me son propie caractere de negativite, de 
«radicalite», son essence revolutionnaire. 
U avant-garde n'a ainsi jamais d'ennemi 
substandel, bien qu'elle fasse grand etalage 
d'inimities diverses a regard de tel on tel; 
I'avant-garde ^tproclame seulement Ten- 
nemi de ceci ou de cela. Telle est la projec- 
tion qu'eile opere au-dela d'elle-meme pour 
se faire uoe place, la place qu^elle entend, 
dans le systeme de la representation. Natu- 
rellement, il taut pour cela que Favant-garde 
commence a se spectraliser elle-m^me, 
c'est-a-dire k se repr^senter dans tous ses 
aspects, d^courageant ainsi Tennemi de le 
faire. Son mode d'etre positif est done tou- 
jours une pure n^gadvite paranoVaque, a la 
merci de n'importe quelle appreciation tri- 
vMe sur son compte, de la curiosite du pre- 
mier imbecile venu; d'un Bourseiller, par 
exemple. C*est pourquoi les avant-gardes 
donnent si souvent ce sentiment de ren- 
contre manquee, d' assemblage branlaot, 
maladroit, de monades en attente de decou- 
vrir, au travers de tel ou tel choc, leur peu 
d'af finite, leur intime dereliction- Et c'est 
pourquoi dans toute avant-garde le seul 
moment de verite est celui de sa dissolution. 
II y a toujours, au fond des rapports avant- 
gardisles, ce substrat de mefiance, d*inenta- 



mable hostiiite qui caract^rise la commu- 
naute terrible. Le suicide de Crevel, la lettre 
de demission de Vaneigem, la ctrculaire 
d*autodissolution de Socialisme ou Barba- 
rie, la fin des BR, toujours le meme noeud 
de malheur glace. Dans i'injonction, dans le 
«il fauL..» ecariate, dans ie manifeste, 
resonne identiquement Tespoirqu'une pure 
negation puisse donner naissance a une 
determination, qu'un discours, miraculeu- 
sement, fasse monde. Mais le geste de 
r avant-garde n'est pas le bon. Nul ne peut 
jamais lendre vers «lapratique», «la vie>> ou 
^la communaute», pour cette simple raison 
que chacun y est toujours -dej a, et quMI 
s'agit seulement d'assumer quelle pratique, 
quelle vie, quelle communaute est la; et de 
se faire porteur des techniques propres a ies 
modifier. Mais ce qui est l^ est precisement, 
dans le regime de subjectivation avant-gar- 
diste, rinassumable. 



L 



A QUESTION DU COMMENT 



^Depuis le fameux «La poesie doit 
^tre faite par tous. Non par un,» de Lautr^a- 
mont jusqu'^ I 'interpretation que son aile 
«creative» donne du mouvement de 77 - 
r<cavant-garde de masses'> -, tout atteste la 
curieuse propension de 1' artiste d' avant- 
garde a reconnaitre dans TO.S. son sem- 
blable, son frere, son veritable destinataire. 
La Constance de cette propension est d'au- 
tant plus curieuse qu'elle n'a presque 
jamais ete payee de retour. Comme si cette 
Constance n'exprimait que celle d'une 
mauvaise conscience, de la «tele» pour son 
corps suppose par exemple. C'est qu'il y a 
effeclivement une solidarity entre Texis- 
tence de Tart en tant que sphere separee du 
reste de I'activit^ sociale et Finstauradon 
du travail comme lot commun de Thuma- 
n\t6. L'invendon moderne du travail 
comme travail abstrait, sans phrase, 
comme indifferenciation de toutes les acti- 
vites sous cette categorie, s'effectue selon 
un mythe : celui du pur acte, de Facte sans 
comment^ qui se resorberait entierement 
dans son resultat, et dont Faccomplisse- 
ment epuiserait toute la signification. 
Encore aujourd'hui, la ou le terme reste 
employ^, le «travail» designe tout ce qui est 
v^cu dans la denegation imperadve du 
comment. Partout ou la quesdon du com- 
ment des gestes, des choses, des paroles est 



122 



suspendue, derealisee, depiacee, la est le 
travail Or il y a aussi une invention 
modeme de Tart, simultanee et sym^trique 
de celle du travail Une invention de I 'art en' 
tant qu*activite speciale, productrice 
d'o^uvres et non de simples marchandises, 
Et c'est dans ce secteur que se concentrera 
desormais toote Fattention ailleurs deniee 
au comment, que sera comme recueUlie 
toute la signification perdue des gestes pro- 
ductifs. Uart sera cette activity qui, a Fin- 
verse du travail, ne s*6puisera jamais dans 
son propre accompli s seme nt. Ce sera la 
sphere du geste enchante, oti la personna- 
lite exceptionnelle de Fartiste rendra sous 
forme de spectacle au reste des hommes 
Vexemple des formes-de-vie qu'il leur est 
desormais interdit d'assumer. A F Art sera 
ainsi confix, pour prix de son silence et de 
sa complicity, le monopole du comment des 
actes, L'instauration d'une sphere auto- 
nome oia le comment de chaque geste est 
sans fin pes^, analyse, comment/e> n*a 
depuis lors cesse de nourrir la proscription 
dans le reste des rapports sociaux alienes de 
toute evocation du comment de Fexistence. 
L&, dans la vie quotidienne, productive, 
«normale», il ne doit y avoir que de purs 
actes, sans comment, sans autre realite que 
leur r^sultat brut. Le monde en sa desola- 
tion ne doit etre peuple que d'objets qui ne 
renvoient qu'a eux-m^mes, ne viennent a la 
presence qu'au titre de produits, ne confi- 
gurent pas d' autre constellation de la pre- 
sence que celle du r^gne qui les a usines. 
Pour que le comment de certains actes 
devienne artistique, il a ainsi fallu que le 
comment de tous les autres actes cesse 
d'etre reel; et ioversement. La figure de 
Fartiste d' avant-garde et ceile de FO.S, 
som les figures polaires, fantomatiques 
autant que solldaires, de F alienation 
modeme. Le retour offensif de la question 
du comment les frouve en face de sol 
comme ce dont i! doit egalement se garden 



L 



E MONDE-NON^PLUS-MONDE 



^ La part inn^e d'echec qui determine 
une entreprise collective comme avant- 
garde est son incapacity h. faire monde. 
Tous les eclats, toutes les actions, tous les 
discours de F avant-garde echouent sans 
cesse a lui donner corps; tout se passe dans 
la tete de quelques-uns, ou F unite, Forga- 



nicite de Fensemble survient bien, mais 
seulement pour V intellection^ c'esl-^-dire 
exterieurement. Des lieux communs, des 
armes, une temporalite propre, une Elabo- 
ration partagee de la vie quotidienne, 
toutes sortes de choses determinees sont 
necessaires a ce qu'un monde advienne. 
C'est done justice si toutes les manifesta- 
fions des avant-gardes finissent au mus6e, 
car elles y ^taient deja avant que d'y etre 
expo sees. Leur pretention experimentale 
ne designe pas autre chose : le fait qu'un 
ensemble de gestes, de pratiques, de rap- 
ports - aussi transgressifs fussent-ils - ne 
fassentpas monde; le Wiener Aktionismus 
en sait quelque chose. Le musee est la 
forme la plus frappante du monde-non- 
plus-monde. Tout ce qui demeure dans un 
musee resulte de Farrachement d'un frag- 
ment, d'un detail a un milieu organique. 11 
devrait le suggerer, mais a lui seul il n'y 
parvient plus - ce en quoi Heidegger s'est 
lourdement trompE dans L'origine de 
V(Euvr€ d'art en pla^ant j'oeuvre d'art a 
Forigine d'elle-meme : etre-oeuvre ne signi- 





fie pas «installer un monde», mais plutdt 
en porter le deuil -; Foeuvre, a la diffe- 
rence de la chose, n'est que le dechet 
melancolique de quelque chose qui a vecu. 
Mais le musee ne fait pas que recueillir 
des «oeuvres d'art^ - et Fon voit ici en 



123 



Tiqqim 



Le probleme 
de la t£te 



quoi l'«ceuvre ci*art» est d'emblee la mort 
de Tart : une chose d'embMe produite 
comme oeuvre porte en elle son d^faut de 
monde, et par la son insignifiance desti- 
nale -, il pretend aussi, k travers I'histoire 
de Tart, leur reconstruire une maison abs- 
traite, leur faire un monde bien a elles, ou 
elles se retrouveraient en bonne compa- 
gnie comme les nouveaux riches se reo- 
contrent dans leurs clubs le vendredi soir, 
entre gens qui ont reussi. Mais entre ces 
«oeuvres d'arl» il n'y a rien, rien que le 
discours pedant de la plus frigide des phi- 
losophies de rhistoire : Phistoire de Tart. 
Je dis frigide car elle est en lous points 
identique ^ la valorisation capitaliste. 



E 



SSAYEZ D'ETRE PRESENT 1 



ON a coutume, depuis quelques 
annees, de faire grief ^ T avant-garde d'une 
complicite trop visible avec la «nioder- 
nite»; on lui reproche de partager avec 
celle-ci une idee un pen courte de f 'histori- 
cite, un culte du nouveau qui serait au fond 
une foi dans le Progres. Et il est certain, en 
effet, que T avant-garde est, dans son 
essence, t^l6ocratique - que Ton ait pu 
representer Thistoire synoptique des diffe- 
renls mouvements artistiques et celle des 
groupuscules politiques radicaux par le 



meme type de graphiques est ici plus frap- 
pant que telle ou telle absurde marotte 
hegelienne commune, la mort de Tart ou ia 
tin de THistoire. Mais c'est d'abord par le 
mode d*etre sensible qu'il determine, par 
cette fa9on de se vivre comma toujours- 
dej& posthume que Thistoricisme des 
avant-gardes se condamne lui-meme. On 
assiste ainsi periodiquement i ce curieux 
pheoomene : une avant-garde occupe dans 
son propre temps une position plus que 
marginale meme si elle Toccupe avec la 
pretention d'en former le centre historial; 
son temps passe, toute Tactuaiite de celui- 
ci se retire; et c'est alors que T avant-garde 
vient I decouvert, emerge de son ^poque 
comme son substral le plus pur. 11 s'opdre 
alors une sorte de resurrection de 1' avant- 
garde - Debord et les situationnistes 
offirent de cela une illustration presque trop 
exemplaire, et si previslble -, qui la fait 
passer pour le caeur, la clef de son epoque, 
parfois pour son epoque meme. A la base 
du regime de subjectivation avant-gardiste, 
il y a done cette confusion entre Thistoire 
et la philosophic de Thistoire, confusion 
qui lui permet de se prendre pour Thistoire 
elle-meme. En fait, lout se passe comme si 
r avant-garde avail, en se retranchant de 
son temps, investi, et qu*elle se voyait 
ensuite, posthumement, rimuneree en 
termes de consideration hisloriciste. 




L 



A MUSEIFICATION DU MONDE 



f En 193 1 , dans Le Travailleur, Junger 
notait : «Nous vivons dans un monde qui 
d'un cote ressemble tout I fait a un chantier 
et de r autre tout a fait a un musee». Une 
dizaine d'ann^es plus lard, Heidegger 
exposait dans son cours sur Nietzsche Thy- 
pothese de I'achevement de la metaphy- 
sique : «La fin de la metaphysique qu'il 
s*agit de penser Ici est le d^but de sa «resur- 
rection» dans des formes derivees : celles- 
cj ne laissent plus a Thistoire proprement 
dite et revolue des positions metaphysiques 
fondamentales que le role economique de 
fournir les mat^riaux de construction avec 
lesquels, transform^s de fa9on concor- 
dante, le monde du «:savoir» sera recons- 
truit a neuf. [,..] Selon toute vraisem- 
blance, nous en sommes a ia comptabilisa- 
tion des differences positions fondamen- 
tales, de leurs elements et de leurs concepts 



124 



doctrinaux.>> Notre temps est celui de la 
recapitulation generale de toule I'histoire 
passee. Le projet imperial d'en finir avec 
rhistoire prend ainsi la forme d'une mise 
en histoire de tous les evenements passes, et 
par la les neutralise. Llnstitution museale 
ne fait que realiser sectorielkment ce projet 
d'une museification generale du monde. 
Toutes les tentatives de Tavant-garde se 
sont deroulees dans ce theatre a la fois r^el 
et imaginaine. Mais cette recapitulation est 
aussi bien la dissipation de P illusion histo- 
riciste dont T avant-garde vivait, avec sa 
pretention k la nouveaute, li la premiere 
fois, k foriginalite sans replique. Dans un 
tel mouvement ou T Element du temps se 
resorbe dans T^lement du sens, ou toute 
rhistoire passee se ramasse en une topolo- 
gie de positions entre lesquelles il nous faut 
apprendre a nous orienier faute de les pene- 
trer toutes, nous assistons a T accretion pro- 
gressive de constellations, Des hommes 
comme Aby Warburg, par ses planches, ou 
Georges Duthuil, dans son Musee inimagi- 
nable, out commence a esquisser de telles 
constellations, a liberer dans chaque esthe- 
tique son contenu ethique. Ceux qui de nos 
jours rapprocheni, meme cavalierement, le 
punk de certains cercles para-existenlia- 
listes de Tap res -guerre, puis ceux-ci du 
bouillonnement gnostique des premiers 
siecles de notre ere, ne font pas autre chose, 
eux aussi. Par-dela Tespacement temporel 
qui en eloigne les points de surgissement, 
chacune de ces constellations comprend 
des gestes, des ritournelles, des enonces, 
des usages, des arts de faire, des formes-de- 
vie determines, bref : une Stimmung propre. 
EUe rassemble par attraction tous les details 
d*un monde, qui reclame d'etre anime, 
d*^tre habite. Dans le contexte ou se sont 
affirmees les avant-gardes et a fortiori 
aujourd'hui, la question n'est d^ja plus 
depuis longtemps de faire du nouveau, mais 
d^faire monde. Chaque chose, chaque ^tre 
qui vient en presence apporte avec lui une 
^cononue donnee de la presence, configure 
un monde. Partant de la, 11 s*agit seulement 
d'habiter la determinite de la constellation 
dans laquelle se deploie toujours-deja notre 
presence, de suivre notre gout derisoire, 
contingent, fini. Toute revolte qui part de 
soi, du kic et nunc ou elle repose, des incli- 
nations qui la traversent, va dans ce sens. Le 
mouvement de 77 en Italic demeure k ce 
titre un echec prometteuL 



REALISATION 
DE U AVANT-GARDE 
Uun des iivres les plus debiles sur 
les avant-gardes de la seconde moiti^ du 
vingtieme siecle conslatait, en 1980, Uau- 
todisnolution des avant-gardes. L*auteur, 
Rene Lourau, le fondateur de la toute 
gaguesque <:<analyse institutionnelle5'>, 
omettait, bien enteodu, Fessentiel ; de dire 
dans quoi les avant-gardes se sont dis- 
soutes. Les plus recents progr^s de la 
nevrose occidentale Font depuis lors 
conHrme ; V avant-garde s'est dissoute 
dans la totallte des rapports sociaux. La 
caracterisation desormais banale de notre 
temps comme «post-moderne» n'evoque 
pas autre chose m^me si c'est encore une 
fa9on de purger la modernity de tout son 
clinquant pour en sauver le geste fonda- 
mental : celui du depassement - il n'est pas 
forluit, en cela, que le terme meme de 
«post-modemisme» ait fait sa prime appa- 
rition en 1934 dans les cercles avant-gar- 
distes espagnols^ Ausi bien, la meilleure 
definition que Debord ait donn6e du Spec- 
tacle - ^un rapport social entre des per- 
sonnes, mediatise par des images» -, et qui 
d^finit aujourd*hui le rapport social domi- 
nant, ne fait que prendre acte de la g^n€ra- 
lisation du mode d'etre avant-gardiste- Le 
Bloom est ainsi celui dont tous les rap- 
ports, k soi conune aux autres, sont entiere- 
ment mediatises par des representations 
autonomes. 11 est le branche qui organise 
son auto-promotion permanente, le 
cynique qui menace ^ chaque instant de se 
laisser absorber par une de ses excrois- 
sances discursives ou de disparaitre dans 
un gouffre d'ironie bath mologi que. La 
paranoia de T avant-garde s'est elle aussi 
diffus^e, avec cette fa9on diffuse de se 
mettre dans I'exception de soi-meme k 
chaque instant de la vie; avec cette disposi- 
tion generale a se bitir sa petite legende 
personnelle telecommandee. Enzensberger 
n'avait pas tout a fait tort de voir dans le 
Bild-Zeitung la realisation achevee de 
Favant-garde, tant du point de vue de ta 
transgression formelle que de P^laboration 
collective. Une certaine dose de situation- 
nisme semble meme exigee pour tout 
emploi convenablement r^munere, a pre- 
sent. Le ton particulier, proprement rasant, 
de cette intervention rencontre ici son 
contenu : il s'agissait seulement de degager 
\si signification ethique de P avant-garde. 




125 



Tiqqmi 



de la tete 



A 



E 



PILOGUE 



En epilogue a cela, il ne paratt pas 
superflu d'evoquer un point de retour- 
nement de V avant-garde. Acephale, 
symbole de lafoule sans chef, nomme 
un de ces points extremes, Acephale 
tenta de s 'ajfranchir du probleme de la 
tete. Toute V agitation, toute la gesticu- 
lation de V avant-garde, qu'elle soit 
politique ou artistique, Acephale voulut 
Veffacer, en s'effagant, en renonganta 
une forme d' action «qui n'est que la 
remise a plus tard de I 'existences. Ace- 
phale voulut etre cette societe secrete 
existentielle, cette communaute elective 
qui rassemblerait «les individus vrai- 
ment decides a entreprendre la lutte, a 
une echelle infime au besoin, mais dans 
la vole efficace ou leur tentative risque 
de devenir epidemique, [afin de} se 
mesurer avec la societe sur son propre 
terrain et Vattaquer avec ses propres 
armes, c'est-a-dire en se constituant 
eux-mimes en communaute, plus 
encore, en cessant defaire des valeurs 
qu 'lis defendent V apanage des rebelles 
et des insurges, en les regardant a I' in- 



verse comme les valeurs premieres de 
la societe qu 'ils veulent voir s 'instaurer 
et comme les plus sociales de toutes, 
fussent-eUes quelque peu implacables. 
[...}Ala constitution en groupe preside 
le desir de combattre la societe en tant 
que societe, le plan de V affronter 
comme structure plus solide et plus 
dense tentant de s' installer comme un 
cancer au sein d'une structure plus 
labile etplus Idche, quoiqu'incompara- 
blementplus volumineuse.» (Caillois, 
"Le vent d'hivcr"} Lespapiers d' Henri 
Dussat, membre d' Acephale, conser- 
vent une note datie du 25 mars 1938 : 
«Tendre a Vethique, c'est Id la resolu- 
tion de ce qui reconnatt, ou de ce qui est 
en mal de reconnoitre le chretien 
comme valeur suprime. Autre chose est 
de se mouvoir dans rethique,» Cher- 
chant explicitement a se constituer en 
mondcy Acephale ne rompaitpas seule- 
ment avec V avant-garde, elle se ressai- 
sissait aussi de ce qui, dans r avant- 
garde, avait ete autre chose que I 'avant- 
garde, c 'est-d-dire precisement du desir 




126 




qui avait avorte la : «Depuis la fin de la 
periode dada le pro jet d'une societe 
secrete chargee de donner une sorte de 
realiti agissante aux aspirations qui se 
sont definies en partie sous le nom de 
surrealisme est toujours reste un objet 
de preoccupation, toutau mains & Var- 
riere-plan», rappelle Bataille dans la 
conference du College de Sociologie du 
jp mars 1938. Acephale, cependant, ne 
parvint pas plus a exister qu'a contami- 
nen Quoique Von s 'y soit dotS de rites, 
d'habitudes, de textes sacris et de cere- 
monies, la politique proclamatoire qui, 
exterieurement, avait disparu demeura 
interieurement; si bien que le mot 
d'ordre de communaute, de societe 
secrete absorba ftnalement la realiti de 
celles-cL On n 'y sut nan plus se donner 
de lieux communs, ni sortir d'une 
figure, classique, de la virilite qui 
ignore par trap la douceur de la vie nue. 
Acephalefut presqu ' exclusivement, et 
plus sensiblement que le surrealisme, 
par exemple, une affaire d'hommes. 
Aciphale ne sut nonplus, pour comble, 
se passer de fete et ne devait etre d'un 
bout a V autre que la communaute du 



seul Bataille : comme il icrivit seul la 
genealogie, le «journal tnterieur^, qui 
donna naissance a Acephale, comme il 
definit seul les rites de cet Ordre, il y 
finit seul, a implorer ses pales compa- 
gnons de le sacrifier au pied de son 
arbre sacre. «C'etait tres beau. Mais on 
avait tous le sentiment de participer a 
quelque chose qui se passait chez 
Bataille, dans la tete de Bataille:^ (Klos- 
sowski). 



II ne semble pas opportun de tirer de 
conclusion, encore mains de program- 
me, de ce qui vient d'etre dit 



D'apres ce que y en sais, un certain 
rapport doit pouvoir etre etabli avec 
le Comite Invisible; nefut-ce que dans 
le sens d'une generalisation de l* insi- 
nuation. 



Soit dit en passant : il n 'y a pas de pro- 
bleme de la tete, il n'y a qu'une paraly- 
sie des corps, du geste. 



127 



Timnm 



CEUX QUI NE VEULENT PAS DU PROGRtS, 
LEPROGRlSNEVEUT PAS DEUX. 

Lettie d'mformatiott <lu Parti Unique du Progr^ 



Montreuillois, 

Nous entendons dire par notre section locale qu'en d^pit des m6rites 6vidents de Jean-Pierre 
Brard, de sourdes vell^Ms subversives menaceraient d'^clore pour ternir. voire saboter sa 
6ni^m@ r66lection h la mairie. Nous ne savons pas exactement qui sent les Individus en question, 
ni quels sont leurs motifs. Mais nous pouvons d'ores et d^j^ leur r^pondre : il n'est pas question 
que Jean-Pierre Brard, candidal du Parti Unique du Progr^s, ne soit pas r66lu. II est inadmissible 
k rheure qu'il est — Theure dinternet, de la nouvelle 6conomie, du Wap, des biotechnologte et des 
bars branches — qu'une poign^e d'isol§s anim6s par des motifs scandaleusement 
r^actlonnaires viennent perturber les plans, ^helonnes sur vingt ans, de modernisation d'une 
commune. 

En pr^emptant courageusement la quasi-totalit6 des terrains du Bas-Montreuil, la mairie a pris 
des risques considerables, des risques de faillite totale, qui correspondent ^ une veritable 
politique dinvestissement, ^ I'in^branlable volont6 de jeter Montreuil dans le XXI^me si^cle. Mais 
si nous voulons venir d bout de cet immense projet - des immeubles de bureaux de format 
imperial, de grandes compagnies d'envergure Internationale, comme d6ji Decathlon, Ubi Soft, 
Studio Disney et bientOt Air France, de grandes avenues rectilignes d plusieurs voies, des hdtels ^ 
capacity plan^taire et, ^ o6t6 de ga, de jolis quartiers "d'^poque", pittoresques, bien mus^ifi^s et 
enfin confi6s k des habitants de standing -. si done nous voulons m^riter Tavenlr, if nous faut 
prendre notre parti. Car il y a ^ Montreuil toute une population parasitaire, qui ne travaille qu'i 
contre-coeur, qui consomme k peine, et qui offusque la reputation de la ville comme faspect de 
nos rues. II y a des gens qui vivent dans de vieilles batisses insalubres et d'autres qui, contre 
toute hygiene, vivent collectivement. Des gens d cOt^ de tout. Des gens Kors du coup. 

L*6lan qu'a pris Montreuil ne doit pas ^tre freine par toute cette lie r6siduelle. Montreuil est une ville 
faite pour les bureaux et pour ceux qui y travalKent. Une ville de cadres d'avant-garde, a la fois 
cools et performants. Une ville de gens bien dans leur peau et bien dans leur 6poque, capables 
d'assumer avec le sourire un travail, une famille. une forte consommation et de forts impdts. Bref : 
une ville moderne, ^datante, harmonieuse. Tous ceux qui ne partagent pas cette vision sont pour 
nous des boulets, des poux qu'il nous faut 6radiquer de notre organisme sain. N'en d^plaise a 
tous les bonimenteurs publics : en mati^re de progrds, ceux qui ne sont pas des amis ne tardent 
jamais ^ devenir des ennemis; alois autant dtouffer le mal dans roduf. avant quil na soit trop 
tard.p. 

Dehors, done, les pauvres, les d^passfes, les tralne-misdre, les amateurs du temps qui passe 1 
Partez frileux du porte-monnaie, employes sans motivation, citoyens de seconde classe, faux 
artistes, paresseux ! 

Hors de Montreuil, les mauvals coucheurs, les r6criminateurs, les endeuill6s, les malcontents ! 
Que ce soit chose dite : nous ^craserons vos vieilles baraques, nous raserons vos souvenirs, 
nous cracherons sur vos m6lancolies, et sur ce terrain pourri nous constnjirons des gratte-ciel 
flamboyants et I'humanit^ cinq-^toiles qui va avec, 

NOUS AVONS lES MOYENS OE VOUS FAIRE VOTER ! 



lEMimailMIIKniFUIIQUS 



TiOElA FRANCE 



Tk/ qim 



«Une metaphysique 
critique pourrait 
naitre comme 
science des 
dispositifs ... 



* 
» 



A 



Les philosophies premieres fournissent au 
pouvoir ses sfrac lures formeUes. Plus 
precisemenf. Ha meiaphysique" designe ce 
dispOJiiflfou Fagir r^juiert un princlpe auquel 
on puiisse mpporter les mots, les chases et les 
actions. A (''age da Tournant, quancl la 
presence comme idenlile tiitime mre a la 
preJicnce comme difference irreductible, I'agir 
appamtt samprincipe. 

RcUier Scliumiann, ''Que fflire de la fin de la metaphysique ?" 



Li depart, il y auf ait la vision, dans un etage de c^s sinistres niches de verre du secteur teitiaire, la 
\dsion inlenniiiable, an Havers de Tespace panopUse, de dizaines de corps assis, a la file, distri- 
bues seloii une logique modulatre, de dizaines de corps sans vie appaiente, separes par de minces 
paixjis de verre, pianotant sm' leurs ordinateurs. Dans c^tle vision, a son tow, 11 y aurait la revela- 
tion du caiactere hniidiemidM politique de cette immobilisation forcenee des coips. Et Fevidence 
paradoxale de corps d'autant plus iminobiles que leurs fonctions mentales sont activees, capti- 
%^ees, mobdiiees, qii'elles boiiillomieiit et repondent en temps reel aux fluctuations du flux infor- 
mationnel qui traverse recian. Prenons cette vision ou plutot ce que nousy trouvom^ et prome- 
nons-le dans une exposition du MoMA a New York, oii des cybemeticiens endiousiastes, conver- 
tis de fraiche date a Talibi arustique, ont resolu de presenter ao puJjIic lous les dispositifs de neu- 
tralisation, de normalisation pai" le tiavail qu'ils ont en tete pour Tavenir. Uex|.)osidon s'intttuJe- 
ndt Workspheres: on y exposerait coimnent nn iMac Hansforme le travail, devenu en Ini-meme 
siiperflu aiitani qu' insupportable, en loisir, coimnent un environiiement "conviviar dispose le 
Bloom inoyen a supporter Texistence la plus desolee et maximise de ce fait son rendement social, 
ou coimnent lui passera toute disposition a Tangoisse, a ce Bloom, quand ON am^a integre tous les 
parameti es de sa physiologic, de ses habitudes et de son caractere a son espace de travail penson- 
naiise. De la conjonction de ces "visions'' naitrait le sentiment que Ton a finalement reussi kpro- 
duire Tesprit, et a produire le corps comine decliet, masse inerte et encombrante, condidon mais 
smtout obstacle au deroulement de proces^ns purement cerebmux. La chaise, le bineau. Tordi- 
nateur: im dispositif. Un aiTaisonnement prodnctif. Une entreprise metliodique d' attenuation de 
toutes les fonnes-de-vie. Jiinger paiiait bien d\me ^spirituaUsation du monde», mais en un sens 
qui n 'etiutpas necessairement ehgieux^ 



* Ge ttxtt constituo Tactc foadaieur de la S.A.S.C., h Societe pour rAvanceineni (k la Science CrimineUe. La S.A.S.C. 
est luie association k but non-lucratif dont la vocation est de rex^ueiUir aiioinniement, classer et diffuser tous le* savoirs- 
poavoii-s utiles au.\ machines de guerre anli-imperiales. 







I 



n pourrait imaginer une autre genese. An depart, il y aurait cette fois uii 
desagreinent, un desagrement lie a ia generalisation des engins de sur- 
veillance dans les magasins, notainment des portillons anti-vols. 11 y aurait 
la legere angoisse, au moment de les passer, de savoir si ga va sonner on pas, 
si Ton sera extrail du flux anonyme des consoinmateurs connne «le client 
mdesirable», comme «le voleur». 11 y ain-ait done, cette fais, le desagrement 
- qui sait? le ressentiment - de s'etre fait ganler parfois, et la claire pres- 
cience que les dispositifs se sont mis depins quelque temps a marcher. Quo, 
par exemple, cette taclie de sm'\^eillance est de plus en plus exclusi%^ement 
confiee a une masse de vigiles qui ont i'tFiL etant eux-memes les anciens 
voleurs. Qui sont, en tons leurs gestes, des dispositifs surpaUes. 



maginons maintenant une genese, tout a fait improbable celle-la, pour les 
plus incredules. Le point de depart nc poun^ait alors etre que la question de 
la determinke, du fait qu'O y a, inexorablement, de la determination; mais 
que cette fatalite pent aum blen prendre le sens d'une redoutable lil^erte de 
jeit a%^ec les determinations. D'une subversion inflationniste du controle 
cyberneticiue. 

Au depart, il n'y aurait rien, finalement. Rien que le rcfiis de jouer 
iniioceirunent im quelconque des jeux que ToN a prevus pom' noiis 
amadauer 

Et qui sait? le desir 

FAROUCHE 
d'en creer quelques-uns 

de vertigineux. 



Tiqqim 



I 



D 



e qiioi retounie-t-il, au juste, dans )a Theorie du Bloomt 11 retoume crime tenta- 
tive d'hiUoriciserl^ presence, de prendre acte, pour commencei', de Tetat actuel 
de uotre etie-au-monde. D'autres tentati%^es du meme ordre out precede la Theo- 
rie du Bhom, dont la plus reinarquable apres Les concepts fondamentaux de la 
metapkysique de Heidegger est certainement Le monde magique de. De Maitino. 
Soixante aus avanl la Theorie du Bloom, I'anthropalogue italieu offrait une 
contribution a ce jour megalee a lliistoire de la presence. Mais alors que pliilo- 
sophes et anthropologues aboutissent a cela, au c£>nstat de la ou nous en soinmes 
avec le monde, au constat de notre propre effondrement, nous y consentons 
parce que c'est de la que nous partoru. 



} 




H 



omrne de son epoque en cela, De Martino fait mine de croire a toute la fable 
modenie du sujet classique, du monde objectif , etc. II distingTie done entre deux 
epoques de la presence, celle qui a cours dans le « monde magique», priinitif et 
celle de I'^bomme moderne». Tout le malentendu occidental au sujet de la magie, 
et plus geneialement des societes ti*aditionnelles, dit en substance De Martino, 
tient au fait que nous pretendons les saisir du dehors, a partir du presuppose 
modeme d\me presence acquise, d\m etre-au-monde garanti, etaye d'une nette 
distinction entre le moi et le monde. Dans Tunivers traditionnel-magique, la 
frontiere qui constitue le sujet modeme en un substrat solide, stable, assure de 
son etre-la, devant lequel s'etend un monde remboune d'objectivite, fait encore 
probleme. EUe y est a conquerir, a fixer; la presence lumiaine y est constannnent 
menacee, s'eprouve dans un danger perpetuel. Et cette labilite la met a la merci 
de toute perception violente, de toute situation saturee d'affects, de tout evene- 
ment inassimilable. Dans des cas extremes, connus sous des noms divers dans les 
civilisations primitives, Tetre-la est totJiIcinent englouti par le nmnde, par une 
emotion, par une perception. C'est ce que les Malais appcllenl latah, les Toun- 
gouses olon, certains Melanesiens atai^ et a quoi se rattache, chez les memes 
Malais, Vamok. Dans de tels etats, la presence singuliere s'affaisse completement^ 



132 



entre en iiidistiiictioii avec les pheiiomenes, se defait eu im simple echo, 
niecaniqiie, du rnonde alentour- Aiiisi uii latah, un corps affecte de latah^ 
met-il la main sar la flamiTie a peine esquisse-t-on le geste de le faire ou, se 
retroiivaiU rrun coup face a face avec un tigre au faite d\m sender, se met-il 
a rimiter fmieusement, possede qifil est par cette perception inatteiidue. 
On rappoite aussi des cas d'olon collectif : lors d'un entrainement par un 
officier russe d\in regiment cosaque, les hoimnes du regiment, au lien d'exe- 
cuter les ordres du colonel, se miient soudain a les repeter en choeur; et plus 
Tofficier les abreuvait d'injures et s'initait de leur refus d'obeir, plus cenx -ci 
lui renvoyaient ses injures et mimaient sa colere. De Martino caracterise 
ainsi le lalah, usant de ses categories approxiniati%^es : ^ha presence tend a 
rester polarisee sur un certain coiitenu, elle ne par\^itmt pas a aller au-dela 
et, par consequent, elle disparait ei elle abdique en tant que presence. La 
distinction s'ecroide entre la presence et le monde qui se rend present, ^ 



^ Une metaphysiqiie 
critique poiirrait 
naitre camme 
seience des 
clispositif s,»j» 



I 



1 y a done, pour De Martino, un 
«drame existentieU, un ^drame his- 
torique du monde magique» , qui est 
un draine de la presence; et rensemhle 
des croyances, techniques et institu- 
tions njagiques sont la pour y 
repondre : pour sauver, proteger ou 
restaurer la presence entamee. Celles- 
ci sont done douees d'une efficace 
propre, d'une objectivite inaccessible 
au sujet classique. Une des fagons 
qu'ont les indigenes de Mota de siu:- 
monter la crise de la presence provo- 
quee par quelque vive reaction emo- 
tionnelle sera ainsi d'associer a ceiui 
qui en a ete victime la chose qui en a 
ete la cause, ou quelque chose qui la 
figure. Au cours d\uie ceremonie, 
cette chose sera declaree atai. Le Gha- 
nian instituera une communaute de 
destin entire ces deiLx corp.f qui seront 
desormais indissolublenient, rituelle- 
ment lies, au point qu'atai signifie 
tout boonement a me dans Fidiome 
indigene. « La presence qui risque de 
perdre tout horizon se reconquiert eo 
rattachant son unite problematique a 
r unite problematique de la chose », 
conclut De Martino. Cette pratique 
banale, celle de s'iiiveiiter lui alter ego 

objectal, c'est cela que les Occidentaux recouvriront du sobriquet de «feti- 
chisme?^, refusant de comprendre que par la magie Thomme ''primitif' se 
recompose, se reconquiert une presence. En se rejouant, mais cette fois 
accompagne, soutenu par le ('haman, le draine de sa presence en dissolution, 
clans la transe par exemple, il met en scene cette dissolution de telle fagon 
qo'il en rede\ienne maitre. Ce que Hioimne moderne reproche .si amerement 
au "primitiF', apres tout, ce n'est pas tant sa pratique de la magie que Tau- 
dace de s'accorder im droit juge obscene : celui d'emquer la labilite de la pre- 
sence, et d'ainsi la vendie participable. Car le type de dereliction dont le 
braiiche depouille de son poiiable, la fainiUe petite- bom'geoise privee de tele, 
i'autOTnobiliste dont on a rave la voiture, le cadre sans bureau, FinteUectuel 
sans la parole ou la Jeune-Fille sans son sac, offrent des images plus fami- 
Meres, les ""primitifs"' se sont donnes les moyvng de le simnonter. 




133 



Tigquii 



M 



ais De Martino cQinmet luie erreur immense, une 
erreur de fond, inherente sans doiite a toute 
antkropoiogie. De Martino meconnait Tampleur 
du concept de presence, i! la congoit encore 
comme an aUribut du sujet humain^ ce qui 
Famene iTievitabtement a opposer la presence au 
«moiide qui se rend present ;>, La difference entre 
riiomme moderne et le primitif ne consiste pas, 
comine le dit De Martino, dans ce qiie le second se 
troijverait en defaut par rappoit an premier, 
n'ayant pas encore acquis I'assm-ance de cclui-ci. 
Elk coTisiste au contraire dans ce que le ''primi- 
tif demontre une plus grande ouvertine, une plus 
grande attention a la VENL^E EN PRESENCE DES 
ETANTS, et done, par contre-coup, une plus 
grande vidnerabilite aux fluctuations de ceUe-ci. 
Uhoinme moderne, le sujet classique n'est pas un 
saut hors du piimitif, il est seulement un primitif 
qui s'est rendu indifferent a revenement des etres, 
qui ne sait plus accompagner la venue en presence 



des clioses, qui est pauvre en monde. En fait, 
toute roeuvre de De Martino est traversee d'un 
amour malheureiix pour le sujet classique. Mai- 
heureux parce que De Martino a comme Janet une 
trop in time comprehension du monde magique, 
une trop rare sensibilite au Bloom pour ne pas, 
secretement, en eprouver a plein les effets. Seule- 
ment, lorsqu'on est un male, en Italie, dans les 
annees 40, il est certain qu'on a plutot interet a 
taire cette sensibilite et a vouer une passion sans 
frein a la plasticite majestueuse et desonnaispar- 
faitement kitsch du sujet classique. Ainsi De Mar- 
tino en est-il accule a la posture coinique de 
denon^er I'erreur methodologique de vouloir sai- 
sir le monde magique depuis le point de vue d\me 
presence assuree, tout en con servant celle-ci 
comme liorizon de reference. En deiTiier ressort, il 
fait sienne Tn topic moderne d'une objectivite 
pure de toute subjectivite et d'une subjectivite 
franche de toute objectivite. 




En realite, la presence est si peu lui attribut du sujet 
humain qu'elle est ce qui se donne. «Le pbeno- 
mene a retenir, ici, ce n'est ni le simple etant, ni son 
mode d'etre present, mais Ten tree en presence, entiee 
toujours neuve, quel que soit le dispositif historique ou 
ap par ait le donne.^* (Reiner Scbikmann, Lepnncipe 
d^anarchie) Ainsi se definit Tek-stase ontologique de 
retreda luunain, sa co-appanenance a chaque situa- 
tion vecue. La presence en elle-meme est INlRMillNE. 
Inhumauite qui triomplie dans la crise de ceUe-ci, 
quajid Tetant s'impose dans toute son ecrasante insis- 
tance. La donation de la presence, alois, ne pent plus 
etre accueillic; toute forme- de-vie^ c'est-a-dire toute 
fagon d'accueiiiir cette donation, se dissipe. Ce qu'il y a 
a liistoriciser, ce n'est done pas le progres de la presence 
vers la stabilite finale, mais les differentes manieres 
dont cefle-ci se donne, les differentes economies de la 
presence, Et s'il y a bieii aujourd'bui, a Fere du Bloom, 
une crise generalisee de la presence, c'est seulement en 
vertu de la generalite de feconomie en crise : UECONO- 
MTE OCCIDENTALE, MODERNE, HEG^MONIOLTE DE LA 
PRIilSENCE CONST/\-NTE. Economie dout le pi'Opre est la 
denegation de la possibilite meme de sa crise par le 
chantage au sujet classit|ue, regent et mesure de toutes 
choses- Le Bloom aci:use liistorialement la fin de Feffec- 
tivite sociale-magique de ce chantage, de cette fable. La 
crise de la presence rentre a nouveau dans riiorizon de 
Fexistence humaine, mais ON n'y repond pas de la 
meme fa<^on que dans le monde tiaditiomiei; ON ne la 
recomiait pas comme tefle. 



A' 



Fere du Bloom, la crise de la presence se chroni- 
, cise et s'objective en une innmense acciunulation 
de dispositifs. Cbaqiie dispositif fonctionne comme une prothese ek-sistentielle que FoN administre au 
Bloom pour lui permettre de simavre dans la crise de la presence sans s'en apercevoii-, d'y demeurer jour 
apres jour sans toutefois y succomber - un portable, un psy, un amant, un sedatif ou un cine font des 
bequiQes tout a fait convenables, pourvu qu'on puisse en changer souvent. Pris singdierement, les disposi- 

134 



D 



tifs sont autant de remparts dresses contre I'evenement des 
chases; pris en masse, ils sont la neige carbonique que FoN 
repaiid sur le fait que chaque chose, dans sa venue en pre- 
sence, porte avec eJle un moiide. L'objectif : mamtenu- coute 
que coute reconomie dominante par la gestion aiitoritaire, 
en tout lieu, de la crise de la presence: instaiu*er planetaire- 
ineiit un present conti^e le Ubre jeu des venues en presence. 
D'uri moi : LE MONDE SE liilDlT, 

epiiis que le Bloom s'esi tnsinue au cceur de la civilisalion, 
OS a toiil fail pour Pisoler, pour le neutraliser. Le plus sou- 
vent, et fort biopoiitiquement deja, on Fa traite cornine une 
mala die : ceia s'est appele psychasthenie d'abord, avec 
Janet, puis schizophrenie. Aujoiud'hui ON prefere pailer de 
depression. Les qualifications changent, certes, mais la 
manoeu\Te est toujours la meme : reduiie les manifestations 
trop extremes du Bloom a de purs ''problenies subjectifs'\ 
En le circonscrivant coimne maladie, on T individualise, ON 
le localise, o.\ le ref oule de telle fa^on qiCii ne soit plus 
asmmable collectivement, comnnmement. Si Ton y regarde 
bien, la biopolitique n'a jamais eu d'autre objet : garantir 
que ne se constituent jamais des mondes, des techniques, 
des di'amatisations partagees, des magies au sein desquelles 
la crise de la presence puisse etre surmontee, assumee, 
puisse devenii* un centre d^energie, une machine de guerre. 
La rupture de toute transmission de rexperience, la rup- 
ture de la tradition historique est la, farouchement mainte- 
nue, pour assmer que le Bloom soit toujoins livre, renvoye 
en tout a «liu-memc», a sa propre et solitaire derision, a son 
ecrasaute, a sa mythique «libeite>, II y a tout nn monopole 
biopolitique des remedes a la presence en crise qui est tou- 
jours pret a se defendre avec la derniere violence. 



« Une metaphysique 
critique paurrait 
naitre camnie 
science des 
ctispositifs,.,^ 



L 



C 



a politique qui defie ce monopole 
prend comme point de depart et 
centre d'energie la cjise de la pre- 
sence, le Bloom. Cette politique, 
nous la qaalifions ^extatique. Son 
objet n'est pas de renflouer abs- 
ti'aitement, a coups de re/presen- 
tations, la presence humaine en 
dissolution, mais bien Telabora- 
tion de magies participables, de 
techniques d 'habitation non d'un 
territoire mais d\in monde. Et 
c'est cette elaboration, ceUe du jeu 
entre les differentes economies de 
la presence, entre les differentes 
foimes-de-vie, t|ui exige la subver- 
sion et la liquidation de tous les 
dispositifs. 

eux qui eu sont encore a reclame! 
une theorie du sujet, comme un 
dernier sursis offert a leur passi- 
vite, feraient mieux de com- 
prendre qu'a Fere du Bloom, une 
tiieorie du sujet n ^est plus possible 
que comme iheorie des dispositifs. 




135 



Tiqqtm 



II 



J 



*) ai longtemps cm que ce qui distiiiguait la thearie de, iiiettons, la litteratiire, c'etait son 
impatience a ti'aiismetti'e des contenus, sa vocation a sefaire comprendre. Cela speci- 
fic effecti vement la theorie, la theorie cormne runique foime d'tcnmre qui ne soUpas 
line pratique. D'oii Tinfini ressort de la theorie, qui pent tout dire sans que cela tire 
jamais, fiinalement, a consequence; pour les corps, s'eotend. On verra bien assez 
coirune nos lextes ne sout ni de la tlieoiie, ni sa negation, sirnpleinent autre chose. 



1 



Quel est le disposilif parfait, le dispositif-modele 
a partjr de quoi plus aucun inalentendu ne pour- 
rait subsister sur la notion meme de dispositif? 
Le dispositif parfait, il me semble, c'est UAirrO- 
ROUTE. La, le maximum de la circulaUon coinci- 
de avec le maximum du cortfrdle. l^en ne sV 
meet qui ne soit a la fois incontestablement 
«bbre» et stiicteiTient iiclie, identifie. individue 
sur im fichier exhaiistif des immatriculations. 
Organise eo reseau, dote de ses propres points de 
ravitaillcrnent, de sa propre police, de ses espaces 
ail I on rues, neuti^s, vides et ab straits, le systeme 
autoroutier represente a meme le territoire, 
comme depose par bandes au tr avers du pay sa- 
ge, une heterotopie, rheterotopie cybernetique. 
Tout y a etc soigneusement parametre pour que 
nen ne se passe, jamais. Lecoulemeiit indifferen- 
cie du quotidien n'y est ponctue que par ta serie 
statistique, p revue et previsible, des accidents 
dont ON nous tient d'autant plus iiifonnes que 
nous n'en sommes jamais temoins, qui sont done 
veciis non comme des evenements, des morts. 
mais comme mie perturbation passagere dont 
toute trace sera effacee dans I'heure. Au reste, ON 
meurt beaucoup moins sur les autoroutes que sur 
les nationales, rappelle ta Securite Routiere; et 
c'est a peine si les cadavres d^mimaux ecrases, 
<|ni se signalent par le leger decrochage qu'ils 
iEididsent dans la direction des voitures, nous 
rapp client ce que cela veut dii-e DE PRETENDRE 
VIVBEIA OIJ LES AIJTRES FASSEiW. Cbaque atome 
du dux molecularise, cbacune des moiiades 
iTiiprnncables du dispositif u'a d'ailleurs nulle- 
itiE rii besoin qu'on lui rappelle qu'il est dans son 
JTitcret de filer. Lautoroute est tout entiere faite, 
avec ses laiges \drages, son unlfonnite calcuiee et 
signaletique. pour ramener toutes les conduites a 
rme seule : le 2:ero-s uprise, sage et bsse, finalise a 
un lieu d'arrivee, le tout parcouni a une vitesse 
moyenne et reguliere. Leger sentiment d'absence, 
tout de meme, d'un bout a Tautre du trajet, 
comme si on ne pouvait demeurer dans on dis- 
positif qu'bappe par la perspective d^en sortir, 
sans jamais y avoii- vraiment ete /a. Au final, le 
pur espace de rautoioute exprime Tabstraction 
de tout lieu plus que de toute distance, Nidle part 
ON n'a si paifaitement realise la substitution des lieux par leur nom, par leur reduction 
nominabste. Nulle part la separation n'aura ete si mobile, si convaincante, et armee 
d\m langage, la signalisation routiere, moins susceptible de subversion. Uautoroute, 
done, conune utopie concrete de TEmpife cybemetique, Et dire que certains ont pu 
entendre parler d^ autoroutes de rinfofmatiOll^ sans y pressentir la promesse d'un fli- 
cage total? 




136 



Le melTo, le reseaii metmpoUtmn, est une autre sorte, soiiterraine cette fois, de 
mega-clispositii. Nulle doute, vti la passion policiere qiii, depuis Vichyv n"a 
jamais qiiitte la RATP, (jxi'une oertaiiie conscience de ce fait ne se soit insinuee 
a toils s( s rT;iL^r\s {t jnstiue daiis ses entiesols. C'est ainsi qn'on pouvait lire il v 
a (pjel(]iir.s Miiii^^rs. flans les couloirs dii metro parisieri, ujie longixe comnmiii- 
cation de la RATP, ornee d'lm lion arborant une pose royale. Le titre de la 
notice, ecrit en caracteres gras autant que pharamineux, stipulait <^EST 
MAITRE DES LIEUX CELtn QUI I.ES ORCANISE^. Qui daignait s'aireter se voyait 
informe de l^intransigeance avec la quelle ia Regie s'appretait a defendre le 
monopole de la gestioii de son dispositif . Depuis lors, il senil>le que le WellgeL^t 
ait encore fait des progres pturiii les ernules du service Communication de la 
RATP pinsque toutes les eampagnes sont desormais signees «RATP;, resprif 
libre^. L'« esprit librei* - singuliere fortune d'une fornmle qiu est passee de 
Voltaire a la reclame pour les nouveaux services baocaires an passant par 
Nietzsche -, avoir Tesprit fibre plus qu'ef/ie un esprit iibre : voila ce qu'exige le 
Bloom avide de bloomification, Aooir Pespnt Iibre, c'est-a-dire : le dispositif 
prend en charge ceux qui s'y soumettent. II y a bien un confort qui s'attache a 
eel a, et c'est de pouvoir oublier, jusqii^a noiivel ordre,, (|ue roii est au monde. 



: Une metaphysique 
critique paeirait 
nailre ^cmiiae 
science des 
dispositifs>,,» 



D 



ans chaque dispositif^ il y a une 
decision qui se cache. Les Gentils 
Cybemeticiens du CNRS toument 
cela ainsi : «Le dispositif pent etre 
defijii coimne la concretisation 
d'une intention au travers de la 
mise en place d'environnements 
amenages.» {Hermes, n*^ 25) Le 
flux est iiecessaire au maintien du 
dispositif, car c'est derriere lui cp.ie 
cette decision se cache. «Rien n'est 
phis fondamental pour la survie du 
shopping qu'iin flux regulier de 
clients et de produits», observent 
quant a eiLx les salopards du Har- 
vard Project on tlie City^ Mais assu- 
rer la pennanence et la diiecrion du 
flux molecularise^ relier entre eux 
les differents dispositifs exige un 
principe d'equivalence, un principe 
dynamique distinct de la norme 
ayant cours dajis chaque dispositif. 
Ce principe d'equivalence, c'est la 
marchandise. La marchandise^ 

c'est-a~dire Parent comme ce qui ijidividue, separe tons les atomes sociaux, les 
place seuls face a leiu^ compte en banque comme le chretien Tetait devant son 
Dieu; Targeiit qui nous permet dans le meme temps d'enfi^er continninent dans 
tous les dispositifs et, a cliaque entree., d^enregbtrer une trace de notre position, 
de notre passage. La marchandise, c'est-a-dire le travail qui permet de contenir 
le plus grand nombre des corps dans un certain nombre de dispositifs stiindar- 
dises, de les forcer a y passer et a y rester^ chacun organisant par cv sa propre 
tra^abilitr - n'est-il pas wai, au reste, que travaiJler aujourd'hui n'est plus tant 
Jaire qiirlqiie chose qii'efre quelque chose, et d'abord etie di^ponible? La mar- 
chandise, c'est-a-dire la reconnamance grace a iaquelle chacun autogere sa 
sonmission a la police des qualites et maintient avec les autres corps une dis- 
tance pi^stidigttatoire, suffisamment grande poiu* le neutraliser mais pas asse^ 
pour Pexclure de la valorisation sociale. Ainsi guide par la marchandise, le flux 
des Bloom impose en douceiu" la necessite du dispositif qui le comprend. Tout 
mi monde fossUe se survit dans C/Ctte architecture qui n'a plus besoin de celebrer 
le pouvoir muvexaln ptmqti 'elle est eile-meme, desormais, ie pouvoir souverain : 
il lui suf fit de configurer Tespace, la crise de la presence fait le teste. 




137 



Tigqun 




s 



I 



oits FEmpire, les formes classiques du capitalisme se survivent, mais 
conrnie foraies \ddes, comme piirs veliiciiles au semce du mainden des dis- 
positifs. Leur remarieiice ne doit pas nous leurrer : eUes iie i-eposeiit plus en 
elles-meines, elles sont devenues fonction d'aiitre chose. DfeORMAIS, LE 
MOMENT POLITigUE DOMINE LE MOMENT fiCGNOMIOirE, Ueiijeu supreiTie 
n^est plus Fextraction de plus-value, mais le Controle, Le niveau d'^extrac- 
tiou de la plus-value lui-meme n'mdicjue plus que le niveau du Controle qui 
en est localeineut la condition. Le Capital n'est plus qu'un moyen au ser\ice 
du Controle generalise. Et sHl y a encore un imp eriali sine de la marchan- 
dise, c'est avaiit tout comme imperialisme des dispositifs qu 'il se fait sentir; 
imperialisme qiii repond a ime necessite : celle de la NORMAIJSATION TRAN- 
SITIVE DE TOUTES LES SITUATIONS. 11 s'agit d'etendi^e la circulation entre 
les dispositifs, car c'est elle qui forme le meilleur vecteur de la tragabilite 
imiverselle et de Vordre des flux. La encore, nos Gentils Cyberneticiens out 
Fart de la formule: «D%me maniere generale, rindividu autonome, con^u 
comme porteur d'une intenlionnalite propre, apparait cormne la figure cen- 
trale du dispositif. [...] On n'oriente plus rindividu, c'est Findividu qui 
s'oriente dans le dispositif.* 

1 n "y a lien de mysterieLix dans les raisons pour lesquelles les Bloom se sou- 
mettent si massivement aux dispositifs, Pourquoi^ certains jours, au super- 
marclie, je ne vole rien; soit que je me sente trop faible ou que je sois pares- 
seux: ne pas voler est un con fort. Ne pas voler, c'est se fondre absolument 
dans le dispositif, se conformer a lui pour ne pas avoir a soutenir le rapport 
de force qui le sous-tend: le rapport de force entre un corps et Fagregat des 
employes., du vigile et, eventuellement, de la police, Yoler me force a une 
presence, a une attention, a un niveau d'exposition de ma surface corporelle 
dont, certains jours, je n'ai pas la ressource. Yoler me force a penser ma 
situation. Et ceitaines fois, je n'en ai pas Tenergie. Alors je paye, je paye 
pour etre dispense de Texpcrience meme du dispositif dans sa realite hos- 
tile. C'est un droit a rabsence^ en fait, que j'acqiiitte- 



138 



I 



1 y a une approche mateiialiste dti iaiigage, qiii pait du fait que ce 
que noii5 percevons ii'est jamais separable de ce qiie nous en savons. 
La Gestak a depiiis longtemps montie coimnent, face a mie image 
coiifiise, le fait que Ton nous dise qu'elle represente im lionune assis 
sur une cliaise on ime boite de conserve a deini-ouveite suffit a faire 
apparaitre rime ou Tautre chose. Les reactions nerveuses d'un 
corps, et ceitaiiiement, pai* la, son metabo- 
tisine, sont eti'oitement lies a Fensemble tie 
ses representations, s'ils n'en dependent pas 
directeinent. Cela doit etre adinis poin- eta- 
blir moins la valeiir qiie la signification 
uitale de chaque metaphysique, son inci- 
dence en tennes de fonne-de-vie. 



Ce qui pent eft-e monlre 
nepeulpas Hre dlL 

Witigenstdii 
Le dire n ^estpas le dit. 



« Une metaphysicjue 
critique poiurait 
naitre eomme 
science des 
dispositifs>>.» 



III 




Imaginons, apres cela, une civilisation dont la 
grammaire porterait en son centre, notamment 
dans remploi du verbe le plus courant de son 
vocabidaire, une sorte de vice, de defaul tel que 
tout serait per^u selon une perspective non seule- 
ment faussee, mais dans la plupart des cas mor- 
bide, Imaginons ce qu'il en serait alors de la phy- 
siologic coininunc de ses usagers, des pathologies 
nientales et relationnelles, de rainoiiidris semen t 
vital a qiioi ceux-ci seraient exposes. Une telle 
civilisation serait certainement invivable, et ne 
produirait partout ou elle s'etend que desastre et 
desolation. Cette civilisation, c'est la civilisation 
occidentale, ce verbe c'est tout bonnement le 
verbe etre. Le verbe etre non dans ses emplois 
d'auxiliaire ou d'existence - cela est -, qui sont 
relativement inoffensifs, mais dans ses emplois 
d'attribution - cette rose est rouge - et d'identite 
- la rose est ime fleur -, qui autorisent les plus 
pures falsifications. Dans Tenonce «cette rose est 
rouges., par exemple, je prete au sujet «rose* im 
predicat qui n'est pas le sien, qui est plutot un 
predicat de ma perception : c'est moi, qui ne suis 



pas daltonien, qui sins «normah, qui per^oit 
cette longueur d'oude coonne «rouge». Dire «je 
per^ois la rose conune rouge* serait deja moins 
captieux. Quant a Fenonce «la rose est une 
fleur ^, il me pennet de m'ef facer opportunement 
deiTiere Toperation de classification queye fais. II 
con\dendrait done plutot de dire «je classe la rose 
panni les fleurs» - ce qui est la formulation com- 
mune dans les langues slaves. II est bien evident, 
ensuite, que les effets du est d'identite ont une 
tout autre portee emotionnelle lorsqu'il permet 
de dire d^un homme qui a la peau blanche, « c'est 
nn Blanc:^, de quelqu'un qui a de Tai-gent, ^ c'est 
un richest ou d'une fernme qui se comporte un 
peu librement, «c'est une pute». Uaffaire n'est 
nultement de denoncerla supposee «\dolence» de 
tels enonces et d'ainsi preparer Tavenement 
dime nouvelle pohce de la langue, iFun^politi- 
cat correctness elargie qui attendrait de cliaque 
phrase qu'eUe porte avec elle son propre gage de 
scientificite. Ce dont il s'agit c'est de savoir ce 
que Ton fait, ce que FON nous fait, quand on 
parle; et cela de le savoir ensemble. 

139 



Tiqqun 



n 



T ^ 

_Lj 




a logique soiis-jacente a ces emplois flu 
verbe etre^ Korzybski la qiialifie ^""ansto- 
telicienne, nous rappellerons simplenient 
«la metaphysique^s - et de fait nous iie 
sommes pas loin de penser, conirne 
SchiJrmann, que «la culture metaphy- 
sjquc dans son ensemble se revele etre 
une universalisatiOTi de Toperation syn- 
taxique qu'est ['attribution predicative^* . 
Ce qui se jone dans la metapliysique, et 
notamment dans rbegemonie sociale dn 
est d'identite, c'est autaiit la negation du 
devenir, de Vemnement des choses et des 
etres - «Je snis fatigue? Cela d'abord ne 
vent pas dire grand 'cbose. Car ma fatigue 
n'est pas mienne, ce n^est pas moi qui 
suis fatigue. '"11 y a du fatiguant". Ma 
fatigue s'inscrit dans le monde sous 
forme d'une consist ance objective, d'mie 
moile epaisseur des choses elles-memes, 
du soleil ct de la route qui monte, et de la 
poussiere, et des caiUoux.» (Deleuze. 
"Dires et profils", 1947) A la place de 
Fevenement, «il y a du fatiguant», la 
grarnniaire melapliysique nous forcera a 
dire im sujet puis a lui rapporter son pre- 
dicat : «tje suis fatLgue» - que Fa men age- 
ment d'une position de retrait, d'eilipse 
de retre-en-situation, d'effacement de la 
forme-de-vie qui s^enonce derriere son 
enonce., derriere la pseudo-symetrie 
autarcique de la relation sujet-predicat, 
NatureUement, c'est sur la justification de 
cet escamotage que s'ouvre la Phenome- 
nologie de resprit^ clef de voute du refou- 
lement occidental de la determinite et des 
formes- de-^ie, veritable propedeutique a 
toute absence future, <^k la question 
qa 'est-ce que le maintenant?. ecrit notre 
Bloom en cbef, nous repondrons, par 
exemple : le maintenant est la nuiL Pour 
eprouver la verite de cette certitude sen- 
sible une simple experience sera suffi- 
sante. Nous notons par ecrit cette verite^ 
une verite ne perd rien a etre ecrite et 
aussi peu a etre conservee. Revoyons 
maintenant a midi cette verite ecrite, nous devrons dire qu'elle est eventee». Le grossier 
toiu de passe-passe consiste ici a reduire I'air de rien Tenonciation a renonce, a postuler 
Fequivalence de Tenonce fait par mi coips en situation, de Tenonce comme etmmment et de 
renonce objective, ecrit, qui perdiue comme trace dans Fin difference a toute situation. De 
Fun a Fautre, c'est le temps, c'est h presence qui passent a la trappe. Dans son dernier ecrit, 
dont le tiire somie connne une soite de reponse au premier cliapitre de ia Pkenomenologie 
de Vesprit, De la certitude, Wittgenstein approfondit la question, (Test le paragraphe 588 : 
^Mais en employant les mots "Je sais que c*est un-..", est-ce que je ne dis pas que je me 
tnjuve dans un certain etat, alors qtie la simple affinnation : "C'est un. , .'' ne le dit pas, Et 
pourtant on demande souvent apres ime affirmation de ce genre : "coimnent le sais-tu?'' - 
"Mais d'abord pom cette seule raison : le fait que je Faffinne doime a comiaitre qoe je crois 
le savoii-." - Ce qui poun^ait s'exprimer ainsi : dans mi jardin ^oologique, on potm-ait affi- 
cher la pancarte : ""ccci est mi zebre", mais non la pancarte : "Je sais que c'est un zebre.'' "Je 
sais" n'a de sens qu'emis de la boucbe d\me persomie.?* 



140 



e potivoir qui s'est fidt rherilier de toiite la metaphysique occidentale, TEmpo-e, 
J tire d'elle toute sa force corame aussi I'inimensite de ses faiblesses. Le liixe 
d'engiiis de controle, d'appareillagcs de filature continue dont iJ a recouvert ie 
globe, pai' son exces meme, trahit Texces de sa cecite. I.a mobilisation de toutes 
ces "intelligences" qu'O se flaite de compter dims ses raiigs ne fait que confir- 
mer Tevidence de sa betise. D est frappant de voir, d'aimee en aiinec, cotnine 
les etres glissent de plus en plus entre ieiu's predicats, entre toutes les Identites 
qu'ON leur fait. A coup sur, le Blooin progresse. Toutes choses s'iiidistinguent. 
ON a de plus en plus de mal a faiie de celui qui [>ense ""tm intellectuer', de celui 
qui travaiUe "un salaiie"", de celui qui tiie "'un meuinier'", de eelui qui milite 
'*un militant''. Le langage formalise, aiidunetique de la norme n'embraye sur 
auciine distiiiction sul:)&taniielle. Les corps ne se laisseni plus reduire aux qiia- 
lites qu'ON a bien voulu leiu- attribuen lis refusent de se les incorporen lis filent, 
en silence. La recoimaissance, qui nomme d'abord une certaine ciistcmce entre 
les corps, se trouve en tons pomts debordee- EUe n'ai-rive plus a rendie eompte 
de ce qui se passe, justement, entre les corps. 11 faut done des dispositifs, de 
plus en plus de dispositifs : pour stabiliser le rappoit mtre les predicats et des 
"sujets'' qui leur echappent obstlnement, poiu- contrecarier la creation diffuse 
de rapports asyinetriques, pen^ers, complexes a ces predicats, poiy prodiiire de 
riiiformation, pour produire le reel comme information. A Tevidence, les ecarts 
que mesure la norme et a partir desquels o^[ indi\idualise-f Jistribue les corps ne 
suffisent plus au maintien de rordre; il faui en outre faire regner la terreiu-, la 
terreiu' de s'eloigner tmp de la nonne. C'est toute une police iiiedite des quali- 
tes, tout un ruineux reseau de micro -surveillance, de micro-sun^eillance de 
tons les instants et de tons les espaces, qui sont devenus necessaires pour 
garantir la stabilite artificielle d'un monde en implosion. Obtenir Tauto- 
controle de ehacun exige une densifieation inedile, une diffusion massive de 
dispositifs de controle toujours plus integres, toujoins plus soumois. «Le dis- 
positif : une aide aiix identites en crise5>, ecrivent les encnles du CNRS. Mais 
qnoi que Ton fasse pour assxu'er la mome linearite dtt rapport sujet-predicat, 
poui- soumettre tout etre a sa representation, en depit de lein decoUement his- 
torial, en depit du Bloom, cela ne sert de rien. Les dispositifs peuvent bien 
fixer, conserver des economies de la presence perimees, les faire persister au- 
dela de leur evenement, ils sont 
impiiissaiits a faire cesser le siege 
des phenomenes, qui finiroiit, tot 
on lard, par les submerger. Pour 
Fbeure, le fait que ce n'est pas 
retant qui, le plus souvent,, est 
porteur des quafites que nous lid 
pretons, mais plutot uotre [percep- 
tion s'avere toujours plus nette- 
ment dans le fait que notre pan- 
vrete metaphysique, la pauvrete 
de notre art de percei^oir, nous 
fait tout epronver comme sans 
qualites, nous fait prodiure le 
monde comme depoiirvu de (pm- 
Ikes. Dans cet effondrement liis- 
torial, les cboses elles-memes, 
libres de toute attache^ viennent 
de plus en plus instamment en 
presence. 



« Une metaphysique 
critique poiirrait 
naitre coniine 
science des 
dispositifs,. >^ 






n fait, c'est comnie disposilif que 
nous apparait cliaque detail 
d'un monde qui nous est devenn 
etranger, precisement, 
en cbacim de ses details. 




141 



Tiqquii 



IV 



I 



Notrfi raisoH c'eM la difference des dhcours, 
notte hisloife la difference dej; temps, notn^ 
mot kt dlffet^nce des masques. 

Michel Fouuault, Archeotogie du mimr 



1 appartient a one pensee abruptement majeure de savoir ce 
qa ^e lie fait, de savoir a quelles operations eUe se livre. Non en 
viie de parvenir a quelque Raison finale, prudente et mesuree, 
mais au coniraire afin cVintermfierl^ jouissance drarnatique 
cjui s'attache au jeu de rexifitcnce, dans ses fatalites memes. La 
chose est obscene., evidenunent. Et je dois hi en dire que, oh que 
Ton aille, dans quelque milieu qiie Ton se porte, toute pensee de 
la utuatlon est immediateinent enlendue et conjuree comme 
perversion. Pom' obvier a ce faclieux reflexe, il y a toujoiirs^ ii 
est vrai, une issue presentable, et qui est de donner cette pensee 
pour one critique. En France, c'est d^ailleurs une chose dont on 
est plutot avide. Eo me devoilant comme hostile a ce dont j'ai 
perce le fonctionnement et les determinismes, je mets cela 
nieme que je veiLx aneantir a Tabn de moi, a Tabri de ma pra- 
tique. Et c est exactement cela, cette irniocuite, que Ton attend 
de moi en m'exhortaiit a me declarer critique. 




D 



e tous cotes, la liberie de jeu qu'amene racqulsition dim savoir- 
pouvoir emplit de terreur. Cette terreui; la terreur du crime, 
r Empire ia distille sans fin parmi les coips, s'assurant atnsi de 
conserver le nionopole des savoirs-pouvoirs, soit, a terme, le 
monopole de tous les pouvoirs. Domination et Critique forment 
dcpuis toujours \m dispositif inavouablement dirige contre un 
hostis commun: le conspirateur, cehii qui agit mus couverture^ 
qui use de tout ce quViN lui domie et lui reconnait comme d'un 
masque. Le conspirateur est partout hai, mais ON ne le haira 
jamais tant que hpiaisir qiril prend a son jeu. Assurement, une 
certaine dose de ce que Ton nonnne conununement ^perversion^^ 
entre dans le plaisir du conspirateur, parce que ce dont il jouit, 
entie autres choses, c^est de son opacite. Mais la n'est pas la rai- 
son pour laquelle on ne cesse de pousser le conspiiatem' a se faire 
critique, a se sabjectiuer en critique, ni la raison de la haiiie que 
Ton enti^etient si com-aimnent a son sujet. Cette raison, c'est tout 
betement le danger qu'il incame. Le danger, pour TEmpire, ce 
sont les machines de guerre: qu'im^ des hommes se transfonnent 
en machines de guerre, LIENT ORGANIQIJEMENT LEUR GOtiT DE 
VIVRE ET LEUR GOClT DE DETRUIRE. 



142 



e moralisiiie de toute critique n^est pas* a son tour, a critiqiier: il 
J nous siiffit de connaitre iiotre pen de penchant pour ce qui se 
trame veiitablcnieiit en lui: amour exclusif des affects tristes. de 
rimpuisBance, de la contrition, desir de payer^ d'expier, d'etre 
piini* passion dti pmces, liaine du monde, de la vie, pulsion gre- 
gaire, attente du martyie. Toute cette affaii^e de la "^conscience^ 
n'a jamais etc vraiment comprise. H y a effectivement une neces- 
site de la conscience qui n'est millemenT mie necessite de "^s'ele- 
ver"^, raais une necessite d'elever, de raffincr, de fouetter notre 
/ouissance, de decupler noire plaUir. Une science des dispositifs, 
une metaphysic{ue crilique est done bel et bien necessaire, mais 
pas pour camper quelque belle ceititude derriere laquelle s'efia- 
cer, ni meme pour ajouter a la vie la pensee de ceile-ci, comme 
cela s'est aussi dit. Nous avons besoin de penser notre vie pour 
Vintensifier de maniere dramadque. Que m'importe un n^fus qui 
n'est pas en meme temps im savoir millimetre de la destruction? 
Qur in'importe un savoir qui ne vient pas accroitre ma puis- 
sance, ce que FoN uomme perfidement «lucidite», par exemple? 



« Une metapliysique 
critique poiirrait 
naitre eomme 
science des 
dispositif s- - -^ 



our ce qui est des dispositifs, la propension grossiere, celle du 
corps €/ui Ignore lajole^ sera de reduiie la perspective revolu- 
tionnaire presente a celle de leur destruction immediate. Les 
dispositifs fourniraient alors ime sorte de bouc-emissaire objec- 
tal sur lecjuel tout le monde s'entendrait a nouveau de maniere 
univoque. Ei I'ou renouerait avec le plus vieiix des fantasmes 
modernes, le fantasme ramantique qiu clot Le hup des steppes: 
celui d'unc guerre des homines contre les machines, Reduite a 
cela, la perspective revolufionnaire ne serai t plus, a nouveau, 
qu'une abstraction frigitlv^ Or le processus remiudonnaire est 
un processus d^accroissemenf generol de la puissance^ on rien. 
Son Enfer est Fexperienc^ et la science ties dispositifs, son Pur- 
gatoire le partage de ceite science et Texode hors des dispositifs, 
son Paradis T insurrection, la destruction de ceux-ci* Et cette 
divine coinedie, il revient a chacun de la parcourir^ comme une 
experimentation sans retour. 



M 



ais pour I'heure regne encore uniformement la terreur petite- 
bourgeoise du langage. D'lin cote, dans la sphere «du quoti- 
dien», on tend a prendie les choses pour des mots, c'est-a-dire, 
censement, pour ce qu'elies sonl - «un chat est un ehat», «un 
sou est un sou3>, «moi, c'est moi» - et de rautre, des que ie ON 
est subvert! et que le langage se deboite en agent de desordre 
potentiel dans la regularite clinique du deja-connu, on projette 
celui-ci an loin dans les regions nuageuses de T '''ideologic"^ de 
la "metaphysique"', de la ""Htterature'' on plus courammem des 
"foutaises". II y eut et il y aura pourlant des moments insurrec- 
tionnels oi^j, sous Teffet d'un dementi flagrant du quotidien, le 
sens coinmun suimonte cette terreur. ON s'apergoit alors que ce 
qu'il y a de reel dans les mots, ce n'est pas ce qu'ils designent ~ 
un chat n'est pas «un chat»; un sou est moins que jamais «un 
sou»^; je ne suis plus «rnoi-menie». Ce qu^ily a de reel dons ie 
langage^ ce sont les operations qu 'il effectue. Decrire un etant 
comme un dispositifs on comme etant produit par un dispositii'^ 
est une pratique de denaiuration du monde donne, une opera- 
tion de mise d distance de ce qui nous est familier, ou se ymit 
tel. Vous le savez bien. 



143 



Tk/qmi 



M 



ettre a distance le monde doiine, jusqu'ici, a ete le propre de la critique, Seule- 
menl la critique croyait que, cela fait, la messe etait dite. Car an fond il lui impor- 
tait moins de mettre le monde a distance que de se raettre hors de portee de lui, jus- 
tement dans quelque region nnagense, Elle voulait que FoN sache son hostilite an 
monde, sa transcendance innee, Elle voulait qu'ON la croie, qu'ox la suppose 
ailleurs, dans quelque Grand Hotel de rAbime ou dans la RepubUque des Lettres. 
Ce qui nous importe, a nous, c'est exactement Finverse, Nous imposons une dis- 
tance entre le monde et nous, non pour faire entendre que nous serions ailleurs, 
mais pour etre dijferemment la. La distance que nous introduisons est Fespace de 
jen dont nos gestes ont besoin; nos gestes qui sont engagements et degagements, 
aniour et extermination, sabotages et abandons. La pensee des dispositifs, la meta- 
pliysique critique, vient done comme ce qui prolonge le geste critique depuis long- 
temps perclus, et le prolongcant Varmule. Particulierement, elle aunule ce qui, 
depuis plus de soixante-dix ans, constitue le centre d'energie de tout ce que le 
marxisnie pent encore contenir de \ivant, je veux diii? le fanieux chapitre du Capi- 
tal sur «le caractere fetiche de la marchandise et son secret ». Cond>ien Marx 
echoua a penser au-dela des Liunieres, combien sa Critique de Veconomie politique 
ne fut effectivement qu'une critique, cela n'apparait nulle part aussi regrettable- 
ment que dans ces quelques paragraphes. 



1 L 




a notion de feticliisnie, Marx la rencontre des 1842, par la lectiu^e de ce clas- 
sique des Lumieres qu'est le Du cuke des dieux fetiches, du President De 
Brosses. Des son fameux article sur les «vok de bois^, il compare For a im 
fetiche, appuyant cette compai^aison sm' luie anecdote tiiee du livre de De 
Brosses. De Brosses est Finventevir liistorique du concept de feticliisme, 
celui qui a etendu Finterpretation illuininiste de certains cuJtes a£ricains a la 
totalite des civilisations. Pom* liii, le fetichisme est le culte propre aiLx ""pri- 
mitifs'' en general «Tant de faits pareils, ou du meme gem'e, etablissent 
avec la deniiere clarte, que telle e^t aujoiu-dluu la Religion des Negres Afri- 
cains et autres Barbares, telle etait aulxefois celle des ancieiis petiples; et que 
c'est dans tons les siecles, ainsi que par toute la terre, qn'on a vu regiier ce 
ctilte direct rendu sans figin^e aux productions animales et vegetales.> Ce 
qui scandalise le plus Fhomme des Lumieres, et notanunent Kant, dans le 
fetichisme, c'est la fagon de voir d'un Africain que Bosman, dans son 
Vq}nge de Guinee (1704), lappoite: «Nous faisons et defaisons des Dieux^ et 
[. . .] nous soinmes les inventeurs et les maitres de ce a quoi nous offirons.* 
Les fetiches sont ces objets ou ces etres, ces ckoses en tout cas, auqnel le 
"primitif " se lie magiquement pour restaurer ime presence que tel ou tel 
phenomene eti'ange, %dolent on juste inattendu a fait vaciller Et effective- 
ment, cette chose peut etre n^iinporte quoi tjpt le Sauvage « divinise dii^cte- 
ment», conune Fexphqne VAufkldrer rmilse, t^ui ne voit la que des choses 
et non foperatiou magique de restam'ation de la presence. Et s'il ne peut la 
voir, cette operation, c'est parce ij^itponr lui pas plus que pour le ""primi- 
tifr^- hors du sorcier bien mr-y le vacillement de la presence^ la dissolution 
du moi ne sont assumables; la difference entre le moderne et le primitif 
tenant seulement a ce que le premier s 'interxiit le vacillement de la presence, 
s'est etabh dans la denSgation existentielle de sa fragilite tandis que le 
second Fafhnet a condition d'y remedier pai- tons les moyens. D'ou le rap- 
port polemique, tout sauf apaise, de VAufkldrer a\ec le «monde magique^, 
dont la seiih pomhilite, le rempht d'effroi. D'ou, aussi, Finvention de la 
''fohe", poui" ceux qui ne peuvent se soumettre a si mde discipline. 



a position de Marx, dans ce premier chapitre du Capital^ n'est pas differente de celle 
I du President de Brosses, c'est le geste-type de VAufkldrer, du critique, «Les mar- 
chandises ont un secret, je le demasque, Vous allez voir, elles n'en ont plus pour 
longtemps ! > Ni Marx, ni le marxisine ne sont jamais sortis de la metaphysique de la 
subjectivite : c'est pourquoi le feminisme, ou la cybemetique, ont en si peu de mal a 
les defaire. Parce qiFil a tout historicise sauf la presence kumaine^ parce qu'il a etu- 



144 



die toiites tes economies saufcelles de la presence, Marx con^oit la valeur 
tfechange conioie Charles de Brosses, au XVIIP siecle, obsei-vail tes cultes 
feticlies chez les ""priniitifs". ne vent pas comprendi'e ce guhejoue dans le 
fetichisme. 11 ne voit pas par quels dkpositifs on fait exister la marchandise 
en tanl que marchanfiise, corunienl, iiiateriellement - par raccuniulalion en 
stocks dans Tusine; par la rnise en scene indi\iduante des best-sellers dans 
un magasin, derriere une vitrine ou sur une afficlie; par le ravage de toute 
possibilile d'usage imiiiediat comine de toute intimite avec les lieux -, ON 
prod nit les objets comme obj'els, les rnarcliandises comme murchandises. 
Tout cela, tout ce qui rcleve de rexperience sensible, il fait cmnme si ^a 
n'etait pour rien dans ce fameu^c ^caractere fetiche », comme si le plan de 
phenonienalite qui fait exister les marchandises en tani que marchandises 
n'etait pas lui-meme maleriellement produit. Marx oppose son incompre- 
hension de sujet-classique-a-k-presence-assuree, qiu voit «les marchandises 
en taut que rnatiei-es, c'est-a-dire en tant que valeurs d"nsage», a Taveugle- 
ment general, effectivement mysterieLix, des exploites. Menie s'il aper<,^oit 
qu'il faut que ceux-ci soient d'une fa^on ou d'une autie immobilises coninie 
spectateurs de la circulation des choses pom que leurs rappoits entre eux 
apparaissent coninie des rapports enti'e choses, il ne voit pas le caractere de 
dispositif A\i mode de production capitaliste. 11 ne vent pas voir ce 
qui se passe, du point de vue de retre-au-monde, entre ces 
«hommes» et ces ^choses s>; lui qui veut bien expUquer la necessite de 
tout ne cornprend pas la necessite de cette ^illusion mystique^, son 
ancrage dans le vacillement de la presence, et dans le refoulement de 
celui-ci. 11 ne peat que congedier ce fait en le renvoyant a Tobscu- 
rantisme, a Farrieratioo theologique et religieuse, a la «metaphy- 
sique*. «En general, le reflet religieux du monde reel ne pourra dis- 
paraitre que lorsque les comJitions du travail et de la vie pratique 
presenterout a Thonime des rappoitjj transpaients et ratiomiels avec 
ses semblables et avec la nature, » On en est ici au B-A-BA du cate- 
cliisme des Lumieres, avec ce que cela suppose de programmatique 
porn* le monde tel qii'ils'est construit depuis iors. Puisqu'on ne peut 
eyoquer son propre rapport a la presence, !a modalite siuguliere de 
son etre-au-monde, ni ce dans qnoi on est engage hie et nunc, on fait 
inevitablement appel aux memes trues uses que ses ancetres : on 
confie a une teieologie aussi implacable que plaquee d'execnter la 
sentence que Ton est en train de prononcer. Cechec du marxisme, 
conune son succes liistorique, sont absolument lies a la postiue das- 
sigue de retrait qu'il autorise, au fait, fmalement, d'etre reste dans le 
giron de la metaphysique moderne de la subjectivite. La premiere 
discussion venue avec un marxiste suffit a comprendre la raison 
veritable de sa croyance : le marxisme fait office de bequdle existen- 
tielle a beauc^:>up de gens qui redoutent tant que lent' monde cesse d'aller de 
soi. Sous pretexte de materialisme, il permet de passer en contrebande, 
drape dans les habiis du plus fier dogmatisme, la pins vulgaire des metaphy- 
siques. II est bien certain que sans Tapport j^ratique, mlaL dn blanqnisrae, le 
marxisme n'aurait pu accomplir seul la ''revolution'' d'Octobre. 



^ Une metaphysic|ue 
critique poiirrait 
tiaitrc eortuiie 
science des 
dispo§itife»>J& 




^affaire, pour une science des dispositif s, ne sera done pas de denoncer le 
J fait que ceux-ci nous possedent, qu'il y aurait en eux quelque chose de 
magique. Nous savons tres bien qu'au volant d\me automobile il est bien 
raie que nous ne nous ne comportions pas en antomobiliste et nous n'avons 
phis besoin qu'on nous expliqtie comment une television, mie play-station 
on un ^environnement ainenage» nous conditionnent. IJn^ science des dis- 
positifs, une metaphysique critique, prend plutot acte de la arise de la pre- 
sence, et se prepare a rivaliser avec le capiialisme sur le tetrain de la magie. 

NOUS NE VOULONS NI DTIN MATERIALISME YtJLCAIRE Nl DUN 

^^MATIilRIALISME ENClIANTfi", CE QIJE NOUS ELABOl^ONS EST UN 

MATtmALJSME DE UENCHANTm^KW, 



145 



Tiqqmi 



V 



u 



ne science des dispositifs ne pent etre que locale. EUe ne pent consister que dans le 
releve regional^ circonstanciel et circonstancie, dn fonctioimement d'un ou plu- 
sieurs dispositifs. Aucuiie totalisation ne pent survenir a Tinsu de ses cartographes, 
car son unite ne reside pas dans une systematicite extorquee, mais dans la question 
qui detemime cliacime de ses avancees, la question <^ comment ga marcheF^ . 



L 



^MTW^M 




a science des dispositifs se place dans un rapport de rivalite dii"ecte avec le monopole 
imperial des savoii's-ponvoirs. C'est poiucfuoi son partage et sa conuniuiication, la cir- 
culation de ses dccouvertes sont essentiellement illegales. En eel a elle se distingue 
d'abord du bricolage, le bricoleiu' etant celui qui n^acciunule de savoii' siu' les disposi- 
tifs f^ie pour mieux les anienagex pouj y faire sa niclie^ qui accinnule done tons les 
sa%*oirs stir les dispositifs qaine wnt pas de.^ potjvotrs. Du point de vue dominant^ oe 
que nous appelons science des dispositifs ou metaphysique critique n'est finalement 
que la science du crime. Et la coranie aUleiu-s, il n'y a pas d'iiiitiatioii f^ii ne soit iimrie- 
diatement experimentation, pratique. ON N'EST JAMAIS IMTIE A LlN DISPOSITIF, MAIS 
SEULEMENT A SON FONCTIONNEMENT Les trois stades sui- le cheinin de cette singu- 
liere science sont suceessivement: le crime, Fopacite et riiismTectioii- Le crime corres- 
pond au moment de Fetitde, necessairement di^dduelle, du fonctionnement d\ui dis- 
positif. Uopacite est la cx>ndidon du partage, de la communisation. de la circutation 

des savoirs-pouvoirs acquis dans Fetnde. 
iSous FEmpire, les zones dV>pacite oil cette 
communication survient sont par nature a 
arracher et a defendre. Ce second stade 
contient done Fexigence d'une coordination 
elargie. Toute Factivite de la S.A.S.C. parti- 
cipe de cette phase opaque. Le trois ie me 
niveau est FinsiuTection, le moment ou la cir- 
culation des savoirs-pouvoirs et la coopera- 
tion des formes -de -vie en v\it de la destruc- 
tion-jouissance des dispositifs imperiaiLx pent 
se faire Hbrement, a ciel ouvert. Au vu de cette 
perspective, ce texte ne pent qu'avoir un 
caractere de pru-e prop edeuti que, croisant 
quekjue part entre silence et tautologie. 



La necessite d^une science des dispositifs 
se fait sentir au moment ou les 
hommes, les corps huniains achevent de 
s'mstaller dans un monde entierement pro- 
diut Peu d'entre ceux qui trouvent quelque 
chose a redire a la misere exorbitante que Fon voudrait nous imposer n'a encore 
veritablement compris ce que cela voulait dire, de vivre dans un monde entiere- 
ment produit. D^abord, cela veut dire que meme ce qui, au premier coup deceit, 
nous avail pam ^authentiqucj*, sc revele au contact comme produit, c'est-a-dire 
comme jouissant de sa non- prod action conune d'lLne modalitc valorisable dans la 
production generale. Ce que reaUse FEnipire^ aussi bien du cote du Biopouvoir que 
du cote du Spectacle ~ je me sou vi ens de cette altercation avec une negriste de Chi- 
meres^ vieille sorciere a la mise gothique plutot sympathique, et qui soutenait 
comme un acquis indiscutable du feminisme et de sa radicalite niaterialiste le fait 
qu^elle n'avait pas eleve ses deux enfants, mais qu^elle les BYStitproduits -, c'est 
bien Finterpretation metaphysique de Fetant comme etmit produit ou rien du tout, 
produit c'est-a-dire ainene a Fetre de maniere telle que sa creation et son ostension 
seraienl mie seule et meme chose. Etre produil veul tou jours dire a lafois etre eree 
et etre rendu visible. Entrer dans la presence, dans la metaphysique occidentale, 
n'a jamais ete distinct d'entrer dans la \isibihte. 11 est des loi^ inevitable que i' Em- 
pire qui repose sur Fhysterie productive repose aussi sur Fhysterie ti^ansparencielle. 
La plus sure methode pour prevenir la lib re venue en presence des choses^ c^est 
encore de provoquer celle-ci a tout moment-, tyramiiquement. 



146 



N 



otre allie, dans ce monde Uvre a rarraisoniiement le plus feroce, livre aax 
dispositifs, dans ce monde qui tourne de iiianiere fanatique autoiir d'une 
gestion du visible qui se veut gestion de TEtre, n'est autre que le Temps. 
Nous avons pour nous - te Temps. Le temps de notre experience, le tenips 
qui conduit et dilacere nos intensites, le temps qui degliiigue, poorrit, 
detruit, detraque, deforme, le temps qui est un abandon, qui est Telement 
meme de Tabandon, le temps qui se condense et s'epaissit en faisceau de 
moments oii toute unification se trouve defiee, niinee, tronquee, rayee en 
surface par les corps mimes. NOUS AVONS LE TEMPS. Et la on nous ne 
Tavons pas, nous pouvons encore nous le donner. Se donner le temps, telle 
est la condition de toute etude communisable des dispositifs, Reperer les 
regularites, les enchainements, les dissonances: chaque dispositif possede sa 
petite musique propre, C]u'il s'agit de legerement desaccorder, de distordre 
incidemment, de faire entrer en decadence, en perdition, de faire sortir de 
ses gonds. Cette musique, ceux qui fi lent dans le dispositif, ne la remar- 
quent pas, leur pas obeit de trop pres a la cadence pour Fentendre distinctc- 
ment. 11 faut pour cela partir d'une temporalite autre, d'une rythmicite 
propre pour, tout en passant dans le dispositif, se faire attenttf a la norme 
ambianle. C'est rapprentissage du voleur, du criminel : desaccorder la 
demarche interieure et la demarche exterieure, dedoubler, feuilleter sa 
conscience, etre a la fois mobile et a 
Farret, a Faffut et trompetisement 
distrait. Assiuner la dissolution de la 
presence dans le sens d'une demulii- 
plication simultanee^ asynchrone de 
ses modalites. Detourner la schizo- 
phrenic imposee de Fauto-conirole 
en instrument offensif de conspira- 
tion. DEVEMR SOR(^IER. «=Pour arre- 
ler la dissolution, il y a une voie : 
aller deliberement a la limite de sa 
propre presence, assumer cette 
limite conune Fobjet a venir d^lne 
pnixk delinie; se placer ati coeur de 
la limitation et s'en rendre maitre; 
identifier, re pres enter, evoquer les 
'^esprits'^, acqnerir le pouvoir de les 
appeler a volonte et de profiter de 
leur ouvrage aux fins d\me pratique 
professionnelle. Le sorcier suit pre- 
cisement cette voie : il transfonne les 
moments critiques de Fetre-au- 

monde en une decision courageuse et dramatique, celle de se situer dans le 
monde, Gonsidere en tant que donne^ son etie-au-monde risque de se dis- 
soudre : il n'a pas encore ete domie. Avec Finstitution de la vocation et de 
I'initiation, le magicien defait done ce donne pom^ le refaire en une seconde 
naissance; il redescend a la limite de sa presence pour sa restituer a lui- 
meme sous une forme nouvelle et bien deMmitee: les techniques propres a 
favoriser la labihte de la presence, la transe elle-meme et les etats voisins, 
expriment justement cei etre-/a qui se defait pour se refaire, qui redescend 
a son id pour se retrouver en one presence dramatiquement soutenue et 
garantie. En outre, la maitrise a laquelle il est pan^enu permet an magicien 
de plonger non seulement dans sa propre labihte, mais egalement dans celle 
d'autrui. Le magicien est celui qui sait alter au-deld de soi-meme^ non au 
sens ideal, mais vraiment au sens existentiel. Celui pour qui Fetre-au- 
monde se constitue en tant que probleme et qui a le pouvoir de se procurer 
sa propre presence, n'est pas une presence parmi les autres, mais un etre- 
au-monde qui pent se rendre present chez tons les autres, dechiffrer leur 
drame existentiel et en inlluencer le cours.» Tel est le point de depart du 
programme commimiste. 



: Une metaphysique 
critique poiirrait 
naitre comnie 
science des 
dispoBitifs,.>» 




147 



Tiqqun 



L 



e crime, contrairement a ce qn'insiiiue la Justice, n'est jamais no 
acte, iin fait, mais uiie condition d^existence,, uiie modalite de la 
presence, commune a tous les agents du Parti Imaginaire. Pour 
s^en con vainer e, Ll suffit de songer a F experience du vol ou de la 
fraude, formes elemeiitaires et des plus courantes - AUJOIJRD'HUI, 
TOUT LE MONDE VOLE - du crime. Cexpeiience du vol est plieno- 
menologiquement autre chose que les soi-disaot motifs qui sont 
reputes uous y '^'pousser'', et que nous-memes nous alleguons. Le 
vol n^est pas mie tiansgression, sinoii du point de vue de la repre- 
sentation: c^est une operation sur la presence^ une reappropria- 
tion, une reconquete indwiduelie de celle-ci, une reconquete de soi 
comme corps dans Vespace. Le comment du «voU n'a rien a voir 
avec soil fait apparent, legal. Ce comment^ c'est la couscierice phy- 
sique de Tespace et de renvironnement, du dhposUif, a qnoi m'ac- 
cule le vol. C'est Textreme attention du corps en fraude daus le 
metro, alerte au moiiidre signe ^pii pourrait signaler mie patiouille 
de controleurs. C'est la connaissance presque scientifique des 
conditions dans lesquelles j'opere qu'exige la preparation de 
queique forfait d'ampleun 11 y a toute une incandescence du coq^s, 
une transformation de celui-ci en une surface irapactuelle ultra- 
sensible qui git dans le crime, et qui est sa vni it aisle (experience, 
Lorsque je vole, je me dedouble en une presence apparenie, eva- 
nesceute, sans epaisseur, absolument quelconque, et une seconde, 
entiere, intensive et interieure cette fois, oii s'anime chaque detail 
du dispositif qui m'entoure, avec ses cameras, son \dgile, le regard 
de son \igile, les axes de vision, les autres clients, V allure des autres 
clients, Le vol, le crime, la fraude sont les conditions de !' existence 
solitaire en guerre contre la bloomification, contre la bloomifica- 
tioii par les dispositif s, C'est rinsoumission pro pre au corps isole, 
la resolution de sortir, meme seul, meme de fagon preeaire, par une 
mise en jeu volontariste, d'un certain etal de sideration, de demi- 
sommeiL d"'absence a soi qui fait le fond de la ''vie^' dans les dispo- 
sitif s. La question, a partir de la, a parti r de cette experience neces- 
saire^ est celle du passage au complot, a T organisation d'une veri- 
table circulation de la cormaissance illegale, de la science crimi- 
nelle. C'est ce passage a la dimension collective que doit faciliter la 
SA.S.C. 




148 



Xr - - n 



La bouteille Joliot-Curie 



L, 









Le Miguelito 



I I 



Kr 



L'emploi fictif 






I I 



I 



K 



Ingredients : 

acide sulfurique, 
desherbant solide 
(chlorate de soude), 
essence, 
polystryrene 
expanse, 

mouchoirs en papier, 
^lastiques, 
filtres a cafe, 
bouteilles en verre 
avec leurs bouchons. 



Pienez une bassine. Versez-y 2 litres d'eau. Ajoutez le d^sherbant (300g envi- 
ron) en animant le melange d'un mouvement circulairejusqu'^ dissolution 
complete des cristaux. Vous obtenez un iiquide colore, g^n^ralement jaune. 
Filtrez-lejusqu'a ce qu'il devienne limpide. La solution incoloreque vous avez 
k present entre les mains est une solution de chlorate de soude. 
Prenez une autre bassine. Versez-y I'essence. Ajoutez-y le polystyrene, qui 
fond au contact de I'essence et rendra la combustion a la Ibis plus tenace et plus 
intense. Arr^tez lorsque la densite du melange vous satisfait. AMgnez les bou- 
teilles. Versez dans chacune d'elle, a Taide d'un entonnoir, 1/4 d'acide sulftiri- 
que et 3/4 du melange k base d^essence. Agitez ies bouteilles jusqu'a degage- 
ment complet des gaz. Bouchez-les, Trempez les mouchoirs en papier dans la 
solution de chlorate. Apposez un mouchoir imbibe sur chaque botiteille. 
Futez-le avec un ^lastique. Laissez s6cher. Le bris de la bouteille sur Tobjectif 
mettra I'acide au contact du chlorate e! provoquera T inflammation du melange. 



Xp 



Ingredient : Prenez une pointe a bois. Placez-la dans un etau. Sciez-en la tete, Limez la 

nou ve I le extr^mit^ j usqu ' a ce qu ' elle soil au ss i poi ntue que 1 ' autre , Calez la 
pomtesabois tige ainsi obtenue dans Fetau de telle fa9on que le tiers de celle-ci en 

de 140 mm. Emerge. Repliez ce tiers a coups de marteau jusqu'a ce qu'il fasse avec le 

reste de la tige un angle interieur de 60°. Desserrez I'etau. Placez-y le coude 
obtenu en laissant ^merger la moitie de la tige restante. Repliez cette moiti^ 
d^apr^s le meme pr^c^d^ que precedemment selon un plan perpendiculaire 
au plan du coude et ce jusqu'a ce qu'elle fasse avec le plan du coude un 
angle interieur de 60"". Sortez votre chef d'oeuvre de I'etau. Vous avez en 
main un miguehto qui, de quelque fa9on que vous le jetiez sur la chauisS^e, 
V0U.5 debarrassera de toute incursion automobile de la police, a Texception 
bien sur des engins dot^s de pneus sp^ciaux. 



K 



Ingredients : 

une association loi 
1901 ayantplusde 
deux ans d'existenceT 
un precaire (vous- 
m§mes) de 
preference 
allocataire du RMI 
ouinscritaTANPE 
depuis ISmoiset 
nonmembredu 
bureau de 
r association. 



Dotez d'abord votre association des attribuls suivants : des statuts vagues 
(vocation culturelle, artistique, insertion, presse, etc.). un num^ro de SIRET, 
un compte en hanque. 

Assurez-vous de disposer des attestations de la CAF ou de 1' ANPE prou- 
vant votre situation precaire. Demandez a la DDTE de votre departement 
une convention relative a Pembauclie d'un CEC (Contrai Emploi Conso- 
lid^), Emploi Jeune ou Adulte Relais selon le cas. Remplissez soigneuse- 
ment la convention - le premier type d' emploi fictif est plus facile a obtenir 
(simple agrement ou refus "m^canique") que les deux autres, qui ndcessi- 
tent une cerlaine sauce argumentative du genre ''nos projets rcpondent k des 
besoins sociaux" et sont en outre soumis a des criieres d'age. Renvoyez la 
convention a la DDTE accompagnee des pieces justificative s requises. Soi- 
gnez tout partlculierement P intitule de votre emploi : il doit ^re i la fois 
plausible et inverifiable. 

Uagr^ment obtenu, manifestez-vous aupr^s de PURSSAFet des Assedic 
patronales qui vous renverrons immediatement des factures exorbitantes 
que vous ne paierez pas puisqu^elles sont etablies sur une base d^liberement 
trop haute, celle d'un SMIC nonnal Refaites done vous-memes tous les cal- 
culs. N*oubliez pas de demander taux et bar^mes a la DDTE. 
Tres rapidement, le CNASEA versera miracu leu seme nt sur votre compte 
des sommes correspondant a 80% du salaire sur la base de 130 heures par 
mois a 120% du SMIC horaire (attention : le SMIC horaire change tons les 
ler juillet) pour un CEC et a 80 % d'un SMIC mensuel pour les Emplois 
Jeunes et Adulte s Relais. 

Vous disposez maintenant d'un salaire net equivalent ^ ce que vous verse le 
CNASEA moins les charges, soit pour un CEC environ 3700 francs par 
mois et 4500 francs pour un Emploi Jeune ou un Adulte Relais. 
La phase delicate et fastidieuse de la confection d'un emploi fictif consiste 
dans le remplissage des papiers administratifs : declarations trimestrielles 
au CNASEA, aux Assedic, etablisscment des fiches de paye, paiement des 
charges, declaration k PURSSAF Ces taches sont plus repetitives que com- 
piiqu&s. c*est pourquoi il est recommandd de se lancer dans Pemploi fictif 
k plusieurs, Le cas ^cheant, faites-vous aider par un planton administratif 
quelconque; il est 1^ pour ^a. 

Conseil du chef ; Si vous etes RMlste, embauchez-vous la semaine suivant 
votre Declaration Trimestrielle de Revenu. ainsi vous cumulerez pendant 
trois mois salaire et allocation. 



VI 



<3c Une metaphysi<jue 
critique pourrait 

e pouvoir parle de «clispositifs» : dispositif Vigipkate, dispositif RMI, dispo- naitre cotiime 

I sitif educatif, dispositif de surveillance.. . Cela lui permet de donner a ses science des 

incursions des airs de precarite rassurante. Puis, le temps recouvrant la —J^ — '^^ 

nouveaute de son introduction, le dispositif rentre dans F^ordre des 
choses», et c'est plutot la precaiite de ceux dont la vie s'y ecoule tjui devient 
remarquable. Les vendus qui s exprimeot dans la revue Hermes, particidie- 
rement dans son nuniero 25, n'ont pas attendu qiroN le leur demande pour 
commencer le travail de legitimation de cette domination a la fois discrete 
et massive, a meme de contenir et distrihuei- riinplosion generate dii social 
"Le social, disent-tls, se cherclie de uouveaux modes regulatoires a meme 
de faire face a ces difficultes. Le dispositif a pparait comme unc de ces tenta- 
tives de reponse. II permet de s'adapter a cette fluctuation tout en la bali- 
sant. [...] II est le produit d'lme nouvelle proposition d'articulation entre 
individu et coUectif , assmant un entretien de solidarite minimale sur fond 
de fragmentation generalisee, ^ 



ace a tout dispositif, par exemple, un portillon d'entree du metro parisien, la mau- 
vaise question est: ^a quoi sert-il?», et la mauvaise reponse, dans ce cas precis: «a 
empecher la fraude.» La question juste, matcrialiste, la question metapkysique-cri- 
tique est au contraire: «mais que fait, quelle operation realise ce dispositif ? j> La 
reponse sera alors : «le dispositif singularise, extrait les corps en fraude de la masse 
indistincte des "usagers"", en les for^ant a cpielque mouvement aisement reperable 
(sauter par-dessus le portillon, ou se glisser juste derriere un "usager en regie"). 
Ainsi, le dispositif /afi exisier le predicat ""fraudem", c'est-a-dire qu'il fait exister im 
corps determine en tant quefmudeury>. Lessentiel, ici, c'est le en lant que. Ou plus 
exactement la fa^on dout le dmpositH naturalhe, escamote le en tant que. Car le dis- 
positif a ime fagon de se faire oubUer, de s'effacer derriere le fliLx des cot\)% passant en 
son sein, il a ime permanence qui s'appuie sur Factualisation corUinue de la soumis- 
sion des corps a son fonctionneinent, a son existence /^oscfe, tpiotidiemie et definitive. 
Le dispositif installe configure ainsi Tespace de telle fagon que cette configuration 
elle-meme demeure en retrail, comme un pur donne, De sa maniere d'aller de soi 
decoide le fait qtie ce qu'il fait exister Fvapparait pas comme ayaiit ete materialise par 
lui. C'est ainsi que le dispositif «^por1illon anti-fraude!8> realise le predicat «fiaiideur» 
plmot qu'U n'empeche la fraude. LE DISPOSITIF PRODUIT TRES^MATfiRIELLEMENT 
UN CORPS DONNE COMME SimrUV PREDICAT VQUIJJ. 



Le fait que chaque etant, en tant qu'etant determine^ soit desormais produit par des 
dispositif s definit un nouveau paratUgme du pouvoir. Dans Les anonnaux. Foucault 
donne comme modele historicfue de ce nouveau pouvoir, du \^o\w<}\t pmductifKh^ dis- 
positifs, la \ille en etat de peste. C'est done au sein meme des monarchies adniinistra- 
tives qu'aurait ete experimentee la forme de pouvoir c|ui devait les supplanter; fonne 
de pouvoir qui ne precede plus par exclusion mais par inclusion, par executioji 
publique mais par j>unition dierapeutique, par prelevement aibiti'aire rnais par maxi- 
misation vitale, par souverainete personnelle mais par application impersonnelle de 
normes sans visage. Uembleme de cette mutation du pouvoir, d'apres Foucault, c'est 
Ingestion des pestifcr^s opposee au bannlssement des lepreux, Le^ pestifen^s, en effet, 
ne soiit pas excius de la viUe, reiegues dans un dehors, comme I'etaient les lepreiix. Au 
contraire, la peste donne Foccasion de deployer tout un appareillage imbrique, tout 
im echelonnement, toute une gigantesque arcbitecture de dtspositifs de siu^^eillance, 
d'identification et de selection. La \Tlle, raconte Foucault, *=etait partagee en districts, 
les districts etaient paitages en quartiers, puis dans ces cfuartiers on isolaJt les rues, et 
il y avait dans cliaque rue des siu^^eillants, dans chaque qiiartier des inspecteiu-s, dans 
chaque district des respoiisables de distiicts et dans la ville elle-meme soit un gouver- 
neur nomme a cet effet, soit encore les ecbevins qui avaient re^u, an moment de la 
peste, un supplement de pouvoir. Analyse, done, du territoire dans ses elements les 
plus fins; organisation, a travers ce territoire ainsi analyse, d'uii ponvoir continu [...], 

151 



Tigqiui 




poiivoir qui etait egaleirteBf continu dans son exercice, et pas simplement dans 
sa pyrairvide hierarchique, puisque la sui-veillance devait etre exercee sans 
interr'uplion aucuiie. Les sentinelles de%^aient etre ton jours presentes a Textre- 
iiiite des nies^ les inspeeteurs des quailiers et des districts devaient, deux fois 
par jour, faire leur inspection, de telle maniere qiie rien de ce qui se passait 
dans la ville ne pouvait echapper a leur regard. El; tout ce qui etait ainsi 
obseF\'e devait eti^e eoregistre. de fagon pennanente, pai' cet espece d'examen 
visuel et, egalement, par la reti-anscription de touted les infonnations sur des 
grands registres. An debnt de la qnarantaLne, en effet, tons les citoyens qui se 
trouvaient presents dans la ville devaient avoir domie leur nom, Leurs noms 
etaient ecrits sur ime serie de registres. [.,.] Et tous les jours des inspecteurs 
devaient passer devant cliaque maison, ils devaient s'y arret er et faire Tappel. 
Chaque indi\idu se voyait assiguer une fenetre a laquelle il devait apparaitre, 
et lorsqiron appelait son noni il devait se presenter a la feneti-e, etant enter idu 
que, s'il ne se present^t pas, c'est cfiril etait dans son lit^ et s'il etait dans son 
lit, c'est qu'H etait maiade; et s'il etait malade, c'est qu'il etait dangereux, Et, 
par consequent, il faUait intervenir.* Ce que Foucaidt decrit la, c'est le fonc- 
tionnernent d'un paleo-dispositif, ie dispositif anti-peste, dont la nature est, 
bien plus que de lutter contre la peste, de produire tel ou tel corps commepes- 
tifere. Avec les dispositifs, on passe ainsi ^d'une technologic du pouvoir qui 
ciiasse, qui exclut, qui baniiit, qui marginalise, c[ui repriine, a un pouvoir 
positif, im pouvoii' qui fabiique, un ponvoii- qui observe, ml pouvoir qui salt et 
un pouvoir qiii se niuitiplie a paitir de ses propres effete. [...] Un poiivoii* qui 
n'agit pas pai- la sepaiation en grasses masses confuses, mais par distributian 
selon des individualites differentielles.^ 



L 



ongtemps le dualisme occidental aiu-a consiste a poser dam entites ad verses : 
Ir <livin et le mondaiii, le sujet et Tobjet, la raison et la fobe, Tame et la cbair, 
le bien et le maL le dedans et le dehors, la vie et la moit, Tetxe et le neant, etc. 
etc. Ceci pose, la civilisation se construisait com in e la lutte de Tun contre 
1 'autre. C'etait ime logiqiie exeessiveinent dispendieuse. L'Empire, a Fevi- 
dence, procede autrement, II se meut encore dans ces dualites, mais ii n y 
croitplus. En fait^ il se cootenie dutiiiser chaque couple de la metaphysiqoe 
classique a des fins de maintien de I'ordre, soit : comme machine binaire. 
Par dispositif, on entendra des lors im espace polarise par mie fausse antino- 
mic de telle fagon que tout ce qui y passe, et s 'y passe, soit reductible a Tun 
ou I'autre de ses termes. Le plus gigantesque dispositif jamais realise, a ce 



152 



titre, etait evidemment le macro-dispositif geo-sti'ategique Est-Ouest, oii 
s'opposaient terme a tenne le «bloc socialists* et le *<bloc capitaliste». Toiite 
rebellion, toiite alterite qui venait a se manif ester oii que ce soit devait soit 
porter allegeance a Tune des idenfites proposees, soit se trouvait plaquee 
contre son gre sur le pole officiellement eiinemi du pouvoir cfii'elle affrontait. 
A la puissance residuelle de la rhetoriqiie stalinienne du <ivoiis faites le jeu 
de...» - Le Pen, la droite ou la mondialisation, qu'lmporte -^ qui n'est 
qu*une transposition reflexe du vieux «c!asse contre classe*, on mesure le 
violence des courants qui pas sent dans tout dispositif, et riricroyable noci\dte 
de la metapliysique occidentale en putrefaction. Un lieu conunun de geo- 
politicien consiste a railler ces ex-guerillas marxistes-leninistes du «Tiers- 
Moiide» qui, depuis reffondrement du macro-dispositif Est-Ouest, se 
seraient reconverties en simples mafias-, ou auraient adopte une ideologic 
jugee demente sous pretexte que ces messieurs de la rue Saint- GuiUaume ne 
oomprennent pas son langage. En fait, ce qui apparait a ce moment, c'est 
plutot Finsoutenable effet de reduction, d' obstruction, de formatage et de 
disciplinarisation que tout dispositif exerce sur Vanomalie sauvage des ptie- 
nomenes, A posterion, ies luttes de liberation nationale apparaissent moins 
conune des ruses de I'URSS que cet habit convenu, la ruse d' autre chose qui 
se defie du systeme de la representation et refuse d'y prendre place. 



« Ufie mctaphysiqiie 
critique pourrait 
naitre comme 
science des 
dispositifs.,.a> 



c 



e <^11 faut comprendre, en fait, c'est que tout dispositif fonctionne a partir 
{Pun couple - inversement, Fexperience montre quhm couple (\m fonc- 
tionne est un couple qui/aii dispositif Un couple, et non une paire ou im 
doublet, car tout couple est asymetrique, comporte une majeure et une 
mineure. La majeure et la mineure ne sunt pas seulement nominalement 
distincte - deux termes ''contraires" pen vent parfaitement designer la 
meme propriete, et c'est en un sens le plus souvent le cas -^ elles nonmient 
deux modalites differentes d'agregation des p he no - 
menes. La majeure, dans le dispositif, c"'est la norme. 
Le dispositif agrege ce qui est compatible avec la norme 
par le simple fait de ne pas le dislinguer, de le laisser 
immerge dans la masse anonyme, portante de ce qui est 
«snormal»^. Ainsi, dans une salle de cinema, celui qui ne 
hurle, ni ne chantonne, ni ne se deshabille, ni ne etc., 
resteia indistinct, agrege a la foule hospitaliere des 
spectateurs, signifiant en fant qu Hnsignifiant,, en de^a 
de toute reconnaissance- La mineure du dispositif sera 
done VanormaL C'est cela que le dispositif fait exister, 
singul arise, isole, reconnait, distingue, puis re agrege, 
mats en tant que desagrege, separe, different du reste 
des phenomenes. On a ici la mineure, composee de Ten- 
senible de ce que le dispositif individue, predique et par 
la desintegre, spcctralise, suspend- ensemble dont ON 
s'assiu*e ainsi que jamais il ne se condense, que jamais il 
ne se retrouve^ eventuellemcnt conspire. C'est en ce 
point que la mecanique elementaire du Biopouvoir se 
braiiche dircctement sur la logique de la representation 
telle qu*elle domine la metaphysique occidentale. 




L 



a logique de la representation est de reduire toute alterite, de faire dispa- 
raitre ce qui est Id, vient en [>ifsence, dans sa pure hecceite, et donne apen- 
ser. Toute alterite, toute diflVi< iire radicale, dans la logique de la represen- 
tation, est apprehendee comme negation du Meme que cette derniere a 
commence par poser. Ce qui differe abruptement, et qui ne possede par la 
rien de commun avec le Meme, est ainsi ramene, projete sur un plan com- 



153 



Tiqqun 



mun qui n 'cxiste pas et dans lequel figure desoimais une contradiction dont il 
serait Tun dm temies, Daiis le dispositif, ce qui n^estpas ia norme est ainsi deter- 
mine comme sa negation, coinme anormal. Ce qui est seulement autre, est reinte- 
gre comme autre de la norme, comme ce qui s ^oppose a elle. Le dispositif medical 
fera done exister le «malade» conuue ce qui n\^stpas sain. Le dispositif scolaire le 
«cancre» comme ce qui n'esf pa^ obeissant^ Lc dispositif judiciaire le «crime» 
comme ce qui n'esl pas legal. Dans la biopolitiqae ce qui n'est pas normal sera 
ainsi domie pour patliologique, quand nous savons d'experience que la pathologic 
est elle-meme. pour Torganisnie nudade. imc norme de vie, et que la sante n'est pas 
liee a une nonne de vie particuliere mais a un etat de forte normatimte^, a une capa- 
cite d' affronter et de creer d'autres normes de vie. L' essence de tout dispositif est 
ainsi d^imposer im partage autoritaire du sensible ou tout ce qui vient en presence 
se confronte au chantage de sa binarite. 



5 



I 



L 




!* aspect redoutable de tont dispositif mt qu'il fait fond sur la 
structure origin aire de la presence humaine : que nous 
sonunes appeles. requis par le monde. Toutes nos "qualites", 
no tie "^etre propre'\ s'etabhssent dans im jeu avec les etants 
tel que notre disposition a ceux-ci n'eBt pas premiere. Pour 
autant, il nous aiiive couiainment, au seiii des dispositif s les 
plus banals, comme un samedi soir arrose entre couples 
petit- bom^geois dans un pa%lllon de banheue, d'eprouver le 
caractere non plus de requete mais de possession, et meme 
d'extieme possessimte qui s'attache a tout dispositif. Et c'est 
dans les discussions superflues qui viendront ponctuer cette 
soii'ee lamentable que cela s'eprouvera, Un des Bloom ''pre- 
sents'" commencera sa tirade contre les fonctioiuiaires-qui- 
sont-tout-le-temps-eii-grcvc: cela pose, le role etant connu, 
una contre-polaiisation de type sociale-democrate apparai- 
tra chez mi autre des Bloom., qui jouera sa partition avec phis 
ou moins de bonbeiir, etc, etc. La, ce ne sent pas des corps 
qui se parlent, c (?At an dispositif qui fonctionne. Chacun des 
protagonistes active en serie les petites machines signifiaiites 
pretes a Temploi, et qui sont toujours-deja inscrites dans le 
laiigage courant, dans la giaminah-e, dans la metaphysique, 
dans le ON. La seule satisfaction que nous pouvons tirer de ce 
genre d^exercice, c'est d'avoir joue dans le dispositif avec 
brio. La rirtuosite est la seule liberte^ derisoire^ qu\ifre la 
soumission aux determinismes signifiants. 



Q 



uiconque pai'le, aglt, ^vit*"* dans mi dispositif est en quelque maniere autorke par lui, 
II est fait auieur de ses actes, de ses paroles, de sa condiute, Le dispositif assme Finte- 
gration, la conversion en identite d\m ensemble heterogene de discours, de gestes, 
d'attitudes : d'hecceites. La reversion de tout evenement en identite est ce par quoi les 
dispositifs imposent un ordre local tyrannique au chaos global de rEmphe. La pro- 
duction de diffireiices, de subjecti%dtes obeit eile aussi a riniperatif binaire : la pacifi- 
cation iinperiale repose tout entiere sur la niise en scene de lant de fausses antino- 
nnes, de tant dc conflits siinulatoires : aPoiu' ou contre Milosevic», «Pour ou contie 
Saddam 3^, «Pour ou contre !a violence »... Leur activation a Teffet bloomifiant que 
nous savons, et cfui finit par obtenir de nous TincMference omnilaterale sur quoi s'ap- 
piue ringereTice a pleiii regime de la police impedale. Co n'est pas autre chose, la pure 
sideratton devant le jeu impeccable, la vie autonome, la mecanique artiste des dispo- 
sitif s et des signilications, que nous eprouvons devant n'importe quel debat televise, 
pour pen que les acteurs aieiit un pen de talent. Ainsi, les "anti-mondialisation'' 
opposeront lems argiunents previsiljles aiLx "neo-liI>eraiLx'\ Les "syndicats" rejoue- 
roiit sans fki 1936 face un etemel Comite des Forges. La police combattra la caiHera. 



154 



Les "faiiatiques'' affix>iiteroiit les "democrates". Le culte de la maladie croira 
defier le cuite de la sante. Et toiite cette agitation biiiaire sera le meiUeur 
garaiit du somnieil iiKHidial. C'est airisi (|ue joiir apres jour ON nous epargne 
soigneusement le penible devoir d'existen 



« Une metaphysiijue 
critique poiirrait 
naitre conime 
science des 
dispositlfs.,-» 



J 



anet, qui a etiidie il y a iin siecle tons les cas precurseurs du Bloom, a consacre 
im volimie a ce qii'il appelie IVautomatisme psychologique». D sY penche sur 
toutes les formes positives de crise de la presence : suggestion, somnambu- 
lisme, idees fixes, hypnose, mediumnisnie, ecriture automatique, desagrega- 
tion inentale, iiallucinations, possessions^ etc. La cause, ou plutot la condition^ 
de toutes ces manifestations heterogenes, il la trouve dans ce qu'il noinme la 
«misere psychologiquej&. Par «misere psychotogique», il entend une faibksse 
generale de Tetre, inseparablement physique et nietaphysique, qui s'appa- 
rente de part en part a ce que nous appelons Bloom. Get etat 
de faiblesse, remarque-t-il, est aussi le terrain de la guerison, 
notaminent de la guerison par Fhypnose- Plus le stijet est 
blooniifie, plus il est accessible a la suggestion et gueiissable 
de oette fagon. Et plus il recouvre la sante, moins cette mede- 
cine est operantc, moins il est suggestible. Le Bloom est done 
la condition de fonctionnemeot des dlsposidfs, notre propre 
vuiuerabilite a ceux-ci. Mais a Tinverse de la suggestion, le 
dispositif ne vise jamais a obtenir quelque retom' a la sante, 
mais bien a s'integrer a nous comme prothese indispensable 
de noti-e presence, comme becjuiUe naturelle. 11 y a im besoin 
du dispositif que celui-ci n'etancbe que pour Taccroitre. 
Pom* parler coimne les croque-morts du CNRS, les dispositif s 
^encoumgent ^expression des differences individuelles^ , 



N 



K 



ous devons apprendre a nous effacer, a passer inaper^ dans 
la bande grise de cliaque dispositif, a nous cumoufler derriere 
sa inajeure. Quand bien meme notre impulsion spontanee 
serait d'opposer le goili de I'anoiTnal au desir de conformite, 
nous devons acqueiir Tait de devenir pai-faitement anonymes, 
d'offrir rapparence de la pure conformite. Nous devons 
acqueiir ce pur art de la sm'face,/?owr mener nos operations. 
Cela revient, par exemple, a congedier la pseudo -transgres- 
sion des non moins pseudo-conventions sociales, a revoquer le 
parti de la «sincerite», de la «verite» et du <sscandale!> revolu- 
tiormaires au profit d'lme politesse tyrannique, par laqueUe tenir le dispositif et 
ses possedes a distance. La transgression, la inonsmiosite, ranonnalite reuendi- 
qiiees fomiein le piege le plus retors que les disposidfs nous tendent. VouloLr 
etre, c'est-a-dire etre singidier, dans un dispositif est noUt principale faibksse^ 
pai' quoi il nous tient et nous engrene. Inversement, le desir d^etre controls^ si 
frequent chez nos cmitemporains, exprime d'abord leur desir d'etre. Pour nous, 
ce desii' sera plutot desir d'etre fou, ou monstrueux, ou criminei Mais ce desir 
est cela meme par quoi ON prend oontrole de nous et nous neuti^alise. Devereux 
a montre €[ue cliaque eultiu^ dispose pour ceux qui voudi-aient lui echapper une 
negation modcle^ une issue balisee, par laquelle cette culture capte I'energie 
motrice de toutes les transgressions en une stabilisation supcrieure. C'est Vamok 
chez les Malais et, en Occident, la scliizophreme. Le Malais «est precon<:ljtionne 
pai* sa cidtiue, peut-etre a son insu, mais assurement d'mie fagon presqu'auto- 
matique, a reagir a presque n'iinporte quelle tension violente, interiem-e ou 
exterieure, par ime crise d'ainok, Dans le meme sens, Fhormne modeme occi- 
dental est conditionne par sa cultm-e a reagir a tout etat de stress par im com- 
poftement en apparence schizoplu-enique. [. . .] Etre schizophrene represente la 
maniere ^^convenable"" d'etre fou dans notre societe.» [La schizophrenie^ psy- 
chose ethnique ou ia schizophrenie sans lannes) 




155 



Tiqqim 



r£gle N" I Tout dispositif produit la siiigularite comme monstruo- 
site. AiJisi il sc *^onforte. 

ItfeGLE iN^ -1 On lie s'affrancliit jamais d'mi dispositif en s'^ngageaiit 
dans sa mtiieure. 

r£:glein''3 Lorsque Ton vous pr^^dique, voub snbjective, vous 
assigne, ne jamais reagir et surtout ne jamais nier. La 
contre-subjectivattoii que I'ON vous arracherait alors est 
la prison dont vous am-ez toujours le plus de nial a vous 
evader. 

r£:gle N'4 La liberie superieure ne reside pas dans Tabsence de pre- 
dinat, daiis l^nonji^^tpardefaut. La iiberte superieure 
lesidte an contraire de ia satumtion de predicats, de lem- 
amoneeUemeiit anarchique. La sm-predieatton s'ammle 
automatiquement en mie impredicabilite definitive, «La 
oil nous n'avons plus de secret, nous n'avous plus rien a 
caclien C'est nous qui sommes devenus un secret, nous 
qui soinmes caches. 5> (Deleusfe-Pamet, Dialogues) 

r£:gle N" 5 La contre-attaque n'est jamais une reponse, mais Fins- 
tauration d\me nouvelle dornie. 



-1 




156 



es dispositifs et h Bloom se co-impliqiient cqinme deux poles solidaires de la 
I suspension epochale. Rieii n'arrive jamais, dans un dispositif . Rien n'arrive 
jamais, cVst^a-dir e que TOUT CE QUI EXISTE DANS UN DISPOSITIF Y EXISTE 
Si;r LE mode de la POSSIBILITIi:, Les dispositifs ont meme le pouvoir de 
dissoudre en sa possibilite mi evenemeiit qui est effectivement survenu, ce 
qiie Ton appelle tine «catastix>phe» par example. Qu'un avion de ligiie defec- 
tueiix explose en plein vol el Vt)\ drploiri a ilUco tout un luxe de tlispositifs 
que Ton fera tourner a coups tli- huis. d'iiistoriques, de declarations, de sta- 
tjstiques qui rameneront I evenenient de la mort de plusieurs centaines de 
personnes au rang lV accidents En un rien de temps. ON aura dissipe Tevi- 
dence que T invention das chemins de fer etait aussi necessairement Tinven- 
tion des catasti\>phes ferroviaires; et rinvention du Concorde Finvention de 
son explosion en plein voF OK departagera de la sorte dans chaque "progres" 
ce qui ressort de son essence et ce qui ressort, justement, de son accident. Et 
cela, coiitre toute evidence, om Ten expulsera. Au bout de quelques 
semaines, ON aura resorbe Fevenement du crash en sa possibilite., en son 
eventualite statistique. Ce n*est plus, dorenavant, le crash qui est arrive, 
(TEST SA POSSIBILITE, NATlllELLEME^^T INFIME, QlJl ST.ST ACTUALISEE. En 
mi mot, il lie s'est rien passe; Fessence du progres technologique est sauve. 
Le monument signifiant, colossal et composite, que fox aura echaffaude 
pour Foccasioji accomplit ici la vocadon de tout dispositif : le maintien de 
Porcb^ phenommaL Ckr teMe est la destination, au sein de FEmpire, de tout 
dispositif : gerer et r^gir un certain plan de phenomenalite, assurer la per- 

sistance dhme certaine economle de la 
presence, mainteiiir la suspension epo- 
chale dans Fespace qui lui est devolu, 
De la le caractere d'absence, de somno- 
lence, si frappant dans Fexistence au 
sein des dispositifs, ce sentiment bloo- 
mesque de se laisser porter par le flux 
douillet des phenomenes. 



Lepas.sibh' iinph'fiar hi reaii£e cor- 
respomkiitU.' urt'c. as ifuhw queiqite 
chose qui syjmtili pumjiie le pos- 
sible est teffet combine de la realite 
unefoi3 appame el d'un dispositif 
qui la rejeUe en nrnere. 

Bergsoii, Lapensee et le mouvufd 



« Une metaphysicjiie 
critique pourrait 
tiaitre comme 
science des 
dispositifs,., » 



VII 



N 



ous disons que le mode d'etre de loute chose, au sein du dispositif, est la^o^- 
sibilite. La possiljfUite se distingue pai- mi cote de Facte et par tni autre de la 
puissance. La puissance, dans Factivite qu'est Fecritiire de ce texte., c'est le 
langage, le langage comnie faculte generique de signtSer, de communiquer. 
La possibilite, c'est la laiigue, c'est-a-dire I'ensemble des enonces juges cor- 
rects d'apres la syntaxe, la graminaire et le vocabulaire frangais, dans leur 
etat present. L'acte, c'est la parole, renonciation, la production kic et nunc 
dW enonce determine. A la difference de la puissance, la possibilite est tou- 
jours possibilite de quelque chose. Au sein du dispositif, toute chose existe sur 
le mode de la possibility signifie que tout ce t^ui sm-\ient dans le dispositif sui'- 
\.ient comme actualisation dhrne possibilite qui lui etait prealable, et qui par 
la est PLl JS RIlELLE que lui. Tout acte, tout evenernent y est ainsi resorbe dans 
sa possibilite, et y apparatt comme consequence previsible, comme pure 
contingence de celle-ci. Ce qui ad\dent n'est pas plus reel d'etre advenu. C'est 
ainsi que le dispositif exclut Fevenement, el Fexclut sous la forme de son 
inclusion^ pai' exemple en le declarant possible apres coup. 



c 



e que les dispositifs materialisent n'est que la plus notoire des impostmes de 
la metaphysique occidentale, celle qui se conden,se dans fadage <^Fessence 
precede Fexistence^, Pour la metaphysique, Fexistence n'est qiFun piedicat 
de Fessence; meme, d'apres elle, tout existant ne ferait qu'actualiser une 
essence qui lui serait premiere. Selon cette doctrine abenante, la possibilite, 
c'est-a-dire Videe, des choses les precederait; chaque realite serait un pos- 
sible qui de surcroit a acquis VexiUence. Lorsque Fon remet la pensee sur 
ses pieds, on obtient que c'est la realite pleiiiement developpee d'une chose 
qui en pose la possibilite dans le passe. 11 faut bien entendu qu'un evene- 



157 



Tiqqmi 



ment soit advenu dans la totalite de ses determinations pour en isoler nertaines, 
pour en extroire la representation qiii le fera figiirer comine ayxint ete possible. ^Le 
possible., dit Bergson, n^est que le reel avec, en plus, no acte de I 'esprit qui en pro- 
jette I'irnage dans le passe une fois qu'il s'est produit^^* «Dans la mesiu-e, ajoute 
Deleuze, ou le possible se propose a la "realisation", il est lui-meme congu comme 
Fimage du reel, et le reel, comme la ressemblaiice dti possible. C'est pourqnoi Ton 
comprend si peu ce que I'existence ajoute au concept, en doublant le seinblable par 
le seitnblable. Telle est la tare du possible, tare qui le denonce conune pmduit apres 
coup, fabrique retroactivement, lui-meme a Fimage de ce qui lui ressemblc.» 



1 out ce qui est, dans un dispositif, se volt reconduit soit a la nonne, soit a faccident. 
Tant (|ue le dispositif tient, rien ne pent y sur^TUir. Uevenement, ceA acte qui garcie 
aupres de soi sa propre puissance^ ne peut venir que du dehors comme ce qui pulve- 
rise cela meme qui devait le conjuren Quand la musique bniitiste explose, ON dit: «^a 
n'est pas de la musique^. Loii^que 68 fait irruption, on dit: «ga n'est pas de la poli- 
tique». Lorsque 77 met Tltalie aux abois, ON dit: «ga n'est pas du coinmunisme^. Face 
au vieil Aitaud, ON dit- ^^a n'est pas de la litteratiu'e». Puis, lorsque Feveiiement a fait 
long feu, ON dit: *nia foi, c'etait possible, c'est une possibilite de la musiqne, de la poli- 
tique, du communisme, de la litteratnre:^. Et finalement, apres le premier moment 
d'ebranlement par Finexorable tmvail de la puissance^ le dispositif se refonne: on 
inclut, desamorce et retenitorialise revcnement. on Fassigne a une possibilite, a ime 
possibilite locale^ celle du dispositif litter aire par exemple. Les coniiards du (>NRS, qui 
maiiieut le verbe avec une si jesuitique prudence, concluent doucement: «Si le disposi- 
tif organise et rend possible quelque chose, il n^en garantit cependani pas FactuaHsa- 
tion. 11 fait simplement exister un espace particulier dans lequel ce ^'quelque chose" 
peut se produire.^ on ne saurait etre plus clau~. 



i la perspective imperiale avait un mot d'ordre ce serait «T0L1T LE POU\'OIR AUX DIS- 
POfilTlFS ! » . Et il est vrai que dans FinsuiTeetioii qui vient, il suffira le plus souvent de 
liquider les dispositif s qui les sontiennent pour briser des ennemis qu^en d'autres 
temps il eut fallu abattre. Ce mot d Ordi r. wn IVjiid, releve moins de Futopisme cyber- 
netique que du pragmatisme imperial : les iictioiis de la metaphysique, ces graiides 
constructions desertiques qui ne forceuf plus ni la foi ni F admiration, ne parviennent 
plus a luiifier les debris de la desagregation luiiverselle. Sous TEmpire, les anciennes 
Institutions se degradent une a mie en cascades de dispositif s. Ce qui s^opere, et qui 
est proprement la tadie imperiale, c'est im deinaiitelement concerte de chaque Insti- 
tution en luie multiphcite de dispositifs, en une arborescence de normes relatives et 
chaugeantes, IJEcole, pai' exemple, ne prend plus la peine de se presenter eoirune \m 
ordre coherent, Elle n'est plus qu\m agiegat de classes, d'lioraires, de matieres^ de 
batiments, de filirrcs. de programmes et de projets qui sont autant de dispositifs 
visant a iimnobilis<'! k .-, corps. A Fextinction imperiale de tout evenement correspond 
ainsi la dissemination planetaiie, gestionnante des dispositifs, Bien des vok s'elevent 
dors pour deplorer ime si detestable epoque. Les uns denoncent ime ''peite dju sens" 
devenue partout constatable taudis que les autres, les optimistes, jurent tons les 
matins de "donner du seiis^ a telle ou telle misere pour, invariable ment, echouer. 
Tous, en fait, s'accordent a midair le sens sans vouloir rSvenemenL Us font mine de 
ne pas voir que les dispositifs sont par nature hos tiles au sens, dont ils ont plutot 
vocation a gerer Fabsence. Tous ceux quiparknt de ^sen^» sans se donner les moyem 
defaire sauter les dispositifs sont nos ennemis directs. Se donner les moyens, c'est 
parfois seulement renoncer au confort de Fisolemeot bloomesque. La plupart des dis- 
positifs sont en effet vuhierables a n'importe quelle insoumission coOective, n'etant 
pas etudies pour y resister. H y a quelques aonees, il suffisait d'eti-e mie dizaine deter- 
mines dans une Caisse d'Action Sociale on un Bureau d'Aide Sociale pour lenr extor- 
quer sur le champ une aide d\m miOier de francs par persoime iuscrite. Et il ne faut 
guere eti'e phis nombreux aujomd'hui pour faire ime autoreduction dans un super- 
marche. La separation des coips, Fatornisation des formes-de-\ie sont la condition de 
subsistance de la plupart des dispositifs imperiaiot. «Voidoir du senss^, aujourd'hui, 
iinphque immediatement les trois stades dont nous a%^ons parle, et mene necessaire- 



158 



c 



meiit a 1' insurrection. En de^a des zones d'opacite puis de rinsnrrection 
s'etend le seul regne des dispositifs, I'empire desoie des machines a prodiiire 
de la ^ignificatioiL, hfaire signifier tout ce qui passe en elles d'apres le systeme 
de representations localeoient en \dgiieur 

ertains, qui se trouvent tres malins - les mernes r^ii devaient dernander il y 
a un siecle et demi ce que ce serait le cominunisme -, nons demandent 
aujourd'hui a quoi cela peut bien ressembler nos fameiises ^retroiivaiJles 
par-dela les significations*. Faut-il qne tant de corps, de ce temps, n'aient 
jamais coiuiu I'abaiidon, fivresse du partage, le contact famQier des autres 
corps ni le parfait repos en soi, pour poser de telles questions avec eel air 
entendu?Et en effet, quel interet peut-d bien y avoir a Fevenement, a peri- 
mer les significations et en briser les correlations systematiques pour ceux 
qui n'out pas opere la conversion ek-statique de rattention? Que peut bien 
vouloir dire le laisser-etre, la destruction de ce qui fait ecran entre nous et 
les choses pour ceirx qui n'ont jamais pergu la requeie du monde? Que peu- 
vent-ils comprendre a FexiBtence sans pourquoi du monde ceux qui sont 
incapables de vi\Te sans pourquoi? Serons-nous assez forts et assez nom- 
breux, dans rinsurrection, pour elaborer la r\llimique qui interdit aux dis- 
positifs de se reformer, de resorber Tad venu? Serons-nous asse^; pleins de 
silence pom- trouver le point crapplication el la scansion cpii gaiantissent un 
veritable effet PC-GO? Samons-nous accorder nos actes a la pulsation de la 
puissance, a la fluidite des pbenomenes? 



« Une metaphysicjue 
critique poiirrait 
iiaitrc f'.onune 
science des 
d ispos itife^ i>» 



E 



n un sens, la question revolutionnaii'e est desormais une question mitskale. 




ALDEZ A i;AVANr:EMENT DE LA SCIENCE CmM[NELLE ! 

VOUS QllE LE IIASAHE) I) t M: 1 ORNUTlOiX, D UN EMPLOL rrVSE I- XPERIEiXCE 

OU D'Um RENCOM R] : A MIS EN POSSESSiON DE SAVOIRS DANGEREUX, 

COMMUNISEZ-LES [ C0NSI(;M:/-LES PiVR ECRir OU DE LA MANll^KE QlJl VOUS PLAIT 

ET FAmr:S-l.l :S j'ARVENIR, SOUS PLi ANONYME, A LA : 

ii A Si f 

18, RLIE SAINT- ANfBROISE 

75011 PARIS 

CONFIDENTIALITY ET DIFFUSION GARANTIES 



159 



HALTE a LA DOMGSTlC AFlON 



Obtenir les allocations, c'est d^j^ un enfer : 

on ne correspond jamais aux crit^res, on n*a jamais tous les papiers n^cessaires, notre soufire 

n'a pas la blancheur r^glemenlaire. il faut toujours revenir le cinqui6me jeudi en douze... 

Une fots qu'on les a obtenues, on finit toujours par se les faire sucrer : 

parce qu'on n' a pas renvoye le papier qu'on n'a jamais re^u, parce qu'on a 6t^ contrSle ^ notre 
insu et que, d*apres le recoupement de fichiers divers {tmp6ts et s^cu, par exemple), il 
semblerait qu'on vive un peu au-dessus de nos moyens (comme s'il etait possible de vivne en 
dessous du RMI), parce que ga fait trop longtemps qu'on ne travaille pas ou alors parce qu'on a 
travaill6 deux heures dix-sept dans les neuf derniers mois et demt. ce qui fait six bonnes 
minutes de trop. 

Si, par bonheur, on r^ussi! A fes conserver on finit toujours par sublr un contrdle domiciliaire : 
que dire de rinnomable plaisir de recevoir la visite d'un controleur qui fouille dans notre 
courner, pousse nos voisins ^ toutes sortes de delations, et va jusqu/^ harceler nos anciens 
amours pour leur faire avouer que Ton m^ne une vie des plus dissolues ? 

Autant d'^pisodes qui nous ramenent ici, allgn^s ^ la queue leu-leu pendant des heures, Le 
regard bovtn du vigile guette patiemment sur nos visages le moindre signe d'impatience car 
spontan6ment hargneux, nous trouvons toujours quelque chose ^ redire au fonctionnement du 
monde merveilleux de I'Ad ministration. Une telle mauvaise volonte, 9a force la suspicion I En 
toutcas, pas d'inqui^tude^ les disposjlifs du contrdle social sent {^ pour traquer notre moindre 
defaillance ; depassez la case vigile, et le travailleur social z6le vous attend au toumant ! Qu'il 
soit de ceux qui ne cherchent qu'a nous coinoer ou qu'il oeuvre pour notre salut, ce qu'il doit 
obtenir de nous c'est la preuve matferielle de notre volont^ " d^ntegration ", Toys ces dossiers 
administratifs ^ constituer, toutes ces justifications ^ fournir sur nos mani^res de vivie et de 
penser ne sont qu'autant de dispositifs pour nous r^duire S Tadh^sion voulue ^ Trd^ologie du 
pouvoin c'est'^-dire i mener une vie fonctionnelle aux besoins du marche, II s'agit d'une 
m^canique constamment en "progr^s", conr^me le prouve I'emergence de tous ces nouveaux 
metiers (remplisseur de sac en grande surface, fermeur de portes automatiques, 
responsabilisateur-delateur, etc..) dont I'absurdite na d'6gale que le degr^ de soumisston 
auquel ils voudraient nous contraindre et qui font du flicage et du larbinage des secieurs en 
pleine expansion de T^conomie post-industrielle. Avec le PARE ( fe "Plan d'Aide au Retour a 
rEmploi^' concoct6 en vue de forcer les " exclus " r^ticents ^ r^integrer [a mis^re du salariat) et 
son cortege de contrats d'esdavage I6gal (des primes bien merit^es pour ces patrons toujours 
si pleins de bonne volont^ I), ils s'empressent d6ja de nous imposer un monde meilleur ou 
chacun merite de servir dans la dignite et de brimer avec responsabiit^. 

On ne cesse de nous r^p^ter que toute tentative d'6vasion nous serait fatale. Pourtant depuis 
quelques temps nous nous sentons des ames de d^sinl^grateurs et nous nous retrouvons 
pour le faire savoir. Un mardi sur deux, nous revisitons offensivement tous ces lieux qui hantent 
nos vies depuis trop longtemps. A venir : ASSEDIC ou ANPE, CAP ou Agences d'lnt^rim et bien 
d'autres encore... Amenez de quoi tromper la faim et passer le temps I 

RETROUVON5-NOU5 MARDI BE MAI A I4h 

d€vant TANPe Picpus (15 Bd de Picpus, Metro Bel-Air) 



"Les flammes sortirent d' abord 

sur la scene, comme un effet amusant 



faisant partie du spectacle. 

Certains voul aient deja applaudir 

et crier bravo, lorsqu' ils comprirent 



brusqueme nt, soit a la paleur de visages 
voisins, soit a quelque rumeur d'effroi 



inaudibl e a I'oreille mais que I'ame 
pergoit, que c'etait bien une vraie flamme 



qui bondissait la sur la scene, une bete. 



une bete terrible qui ne plaisantait pas. 



II y en avait pourta nt encore quelques-uns 
qui ne savaient tou jours rien du tigre 



venu la brusquement au monde, 

et desormais maitre de la soiree. 

Les acteurs qui se t rouvaient sur la scene| 

pousserent des cris et abandonnerent 



le terrain artistique, sur quoi le public 



a son tour se mit a hurler. A la galerie. 



une autre sorte de bete immonde se dressa : 



la peur. Chaque minute semblait vouloir 



accoucher de nouveaux monstres." 



(R. Walser) 



Tiqqun 



Rapport 

concemant 
un dispositif 
imperial 



^ 



Rapport redige en juin 2001 sur la base d'observadons r^alis^es en juMet 19§9. 



Ohaq^ue FOiS que je sejourne a 
Londres me vient la meine question : 
comment tant de gens peuvent-ils 
encore supporter de vivre dans mie telle 
ville? Rien de ce qui fait le quotidien de 
ses habitants ne semble fonctionner. Ici, 
chaque Jour, des millions de personnes 
risquent absurdement leur vie en 
empruntant des moyens de transport a 
bout de souffle. Si elles ne finissent pas 
leur trajet dans quelque hopital crasseux 
et surpeuple et qu'elles arrivent a desti- 
nation, ce ne sera qu*au prix d'ineluc- 
tables retards; ces transportes (pour 
employer un terme qui evoque d'autres 
galeres) ont perdu jusqu'a la force de se 
plaindre; ils toument leur mauvais sort 
eo derision et plaisantent sur le fait 
qu'en 1950, par exemple^ se rendre a 
York ne prenait que deux heures et 
quart et qu'il en faut plus de six aujour- 
d'hui. Dans un autre ordre de rejouis- 
sances, pour celebrer Tavenement du 
nouveau milleeaire, des realisations fes- 
tives et culturelles ont ete entreprises a 
grands frais; le resultat est edifiant : la 
graode roue, bien nommee The London 
Eye, ceil unique de ce cyclope cannibale 
qu'est de venue la metropole, est fermee 
sine die pour vice de construction a la 
veille de son inauguration; le Millennium 
Dome, ce flan avachi herisse de gressins 
qui s'etale a Test du quartier brandie des 
anciens docks, souleve une repulsion 
esthetique generale et s'avere technique- 
men£ si deficient que ses concepteurs 
ont du avouer, pen apres son ouverture, 
que ses structures ne resisteraient pas 
plus de cinquante ans et qu'alors il sera 
necessaire de le demolir; quant au 
Millennium Bridge^ nouvelle passerelle 
jetee sur la Tamise, le chantier accuseun 
tel retard qu'on a meme parle de Taban- 
donnen Tous ces rates fleurent bon les 
anciens pays de TEst et un desenchante- 
ment fataliste s^empare des esprits. 
Uheritage de Thumour sovietique va-t-il 
bientot donner un second souffle a Thu- 
mour anglais? 

Pourtant, au milieu de ce rejouissant 
chaos, le capitalisme est plus puissant et 
florissant que jamais. La bourse se porte 
bien, les populations travaillent et 
consomment, les revokes sont rares et 
contenues. Et si les trains deraillent un 




peu trop souvent, les telephones portables, eux, n'oublient pa^ de 
sonner sur les cadavres de leurs proprietaires enserres dans leur 
sarcophage de tales broyees. D'un cote le chaos denonce, la catas- 
trophe affichee, de T autre rhorizon radieux du capitalisme. Un 
doute s'eleve alors, qui depasse largement le seul exemple anglais 
et conceme Tensemble de la societe imperiale ; peut-etre devrait- 
oo moins se demander pourquoi les chemins de fer, ou telle autre 
infrastructure industrielle ou culturelle, comme les bibliotheques, 
fonctionnent si mal aujourd'hui, mais plutot pourquoi, pour qui et 
a quel prix, ils out pu foncUonner conectement hier; et du meme 
coup que signifiait ce bon fonctionnemeot dont certains ont si aise- 
ment la nostalgie a present. 

La raison en est simple : avec les progres de la domination, les 
dispositifs se transforment et les priorites changeoL Les uns, sans 
pour autant disparaitre, perdent de rimportance et leur mainte- 
nance passe au second plan, les autres, pendant ce temps, se detra- 
quent et prouvent par la-meme que cette societe a de la marge 
pour amortir ses echecs; d'autres encore, sans effet de scandale 
mais avec Tapprobation generale, prennent le relais des anciens 
pour une meilleure efficacite, Parmi ceux-ci certains sont pen 
encombrants, voire immateriels, mais extremement envahissants, 
et s^insinuent jusque dans les interstices d* un espace qu'U n'y a plus 
de raison de qualifier de «prive>^; d'autres, inscrits dans le terri- 
toire, exercent une puissante attraction sur les corps^ dont ils densi- 
fient et canalisent les flux, ce qui permet a la fois de les dynamiser, 
done de combattre leur tendance a Tinertle, et de les controler : ce 



Tiqqun 



Rapport 

concemant 
un dispositif 
imperial 



sont, entre autres, les centres commer- 
ciaux, les aeroports, les autorouteSj les 
lignes ferroviaires a gxande vitesse. C'est 
Tun de ces dispositfs qui fera Fobjet du 
preseni rapport. 

Le 16 MARS \m% a une trentaine de kilo- 
metres a Test de Londres dans la direc- 
tion du Tunnel sous la Manche, a ete 
inaugure un vaste complexe de circula- 
tion marchande, dont le modele semble 
promis a s' exporter, avec les variantes 
necessaireSj partout ou les conditions de 
domination permettent d'assurer le pas- 
sage a un oouveau stade de la consom- 
mation de masse. Ce stade correspond a 
la propagation du mode de vie social- 
democrate du consommateur-citoyen 
imperial, dont tons les moments de la 
vie sociale - travail, shopping, divertis- 
sement - sont decloisonnes et, autant 
que possible, rendus indistincts, II ne 
s'agit pas bien eotendu d'un simple 
centre commercial, tel le Forum des 
Halles a Paris ou les malls des grandes 
villes americaines, mais d'une nouvelle 
mise en forme de Tespace. 

Ce complexe a ete lyriquement bap- 
tise "Bluewater'' par ses promoteurs. Ce 
seul nom nous annonce que nous aUons 
eotrer dans ce que Benjamin appelait 
une fantasmagorie; blue water, cette eau 
bleue qui ne refere a aucun lieu-dit pre- 
existant, n'est que k refkt d'un reflet : celui 
d'un ciel pur dans uoe eau calme, et per- 
met, par condensation, de suggerer en 
mi seul mot le tableau d'une nature pre- 



miere paisible et idyllique, d'evoquer un 
monde de reve, une utopie realisee. 

xliER, NOUS NOUS sommes rendus, une 
amie et moi, a Bluewater Nous quittons 
Londres dans la matinee ei nous enga- 
geons sur Fautoroute en direction de 
Douvres. Environ vingt minutes plus 
tard, quelqnes miles avant Dartford, 
apparaissent les premiers panneaux 
indiquant notre destination, sur fond 
jaune, distincts de la signaletique habi- 
tuelle des villes et des villages. A un mile 
de la M25, le super-peripherique qui 
ceinture le Grand Londres, nous pre- 
nons une bretelle de sortie specialement 
ameoagee. Nous parvenons aux abords 
d'un gigantesque cratere de plus d'un 
kilometre de diametre, ceint de falaises 
blanches hautes d'une cinquantaine de 
metres. Le centre en est occupe par une 
inquietante construction en verre et en 
acier herissee de petits toits coniques. 
Une architecture impossible a rappro- 
cher de quelque type repertorie d'ediiice 
existant Pour la decrire, nous hesitons 
entre un hall de gare, une serre tropicale 
ou un vaisseau spatial, ou tout cela a la 
fois- Les rampes de la bretelle d'auto- 
route nous menent au fond du cratere, 
d'ou nous sommes imperativement gui- 
des par le flechage et la signaletique vers 
un immense parking ou nous laissons la 
voiture. Nous remarquons que le bati- 
ment, avec lequel nous sommes mainte- 
nant a niveau, est environne de plans 
d'eau et de quelques bouquets d'arbres. 




164 



A line centaine de metres, nous aper- 
cevons une entree vers laquelle nous 
nous diiigeons. Nous ne sommes pas 
seuls; par cette journee d'ete, plusieurs 
dizaines de citoyens de toute espece, 
vetus en short-baskets ou en costume- 
cravate, entrent, sortent et se croisent 
comme uo ballet d'infusoires dans un 
bocal. 

En penetrant dans le bailment, 
j'eprouve aussitot une sensation contra- 
dictoire d'etouffement et de vertige, 
mais d'un vertige qui serait horizontal 
Devant nous se deploie une longue gale- 
rie a deux etages au plafond tres haut. 
Contrairement a Tatmosphere qui regne 
dans les hypermarches et les centres 
commerciaux auxquels nous sommes 
habitues, nos oreilles ne sont pas offus- 
quees par une musique faussement 
entrainante ou des annonces proferees 
sur un ton hysterique poiu- inciter le cha- 
land a passer a la caisse. Nous sommes 
simplement plonges dans une sourde 
rumeur ou fusionnent des milliers de 
voix et des milliers de pas. Comme si 
nous venions d'entxer dans une ruche ou 
I'un de ces poulaillers industriels baignes 
d'une lumiere diffuse. 

La seconde impression qui nous saisit 
est d'ordre visuel : c'est une impression 
de dejd-vu. Nous les avons deja parcoums 
ces vastes deambulatoires de la marchan- 
dise, mais c'etait dans un autre siecle. A 
Tevidence, Tarchitecte de Bluewater a 
consciemment pastiche rardutecture des 
passages parisiens, des grandes galeries 
marchandes du XIX^ siecle comme 
celles que Ton pent voir a Bruxelles ou a 
Milan, de certains grands magasins, et 
des palais reserves aux expositions uni- 
verselles comme le fameux Crystal 
Palace ediiie en 1851 a Londres. Mais ce 
qui s^impose bientot a rattention, c'est 
que cette sensation de deja-vu resulte ici 
d'un iilescQpage des epoques : le traitement 
general de Tespace est emprunte a la pre- 
miere moitie du XIX* siecle, mais Tome- 
mentation s'inspire des poncifs de 
I'epoque modern style^ quand 1' architec- 
ture bourgeoise de la Belle Epoque, pro- 
fitant de la periode de prosperite conti- 
nue precedant la guerre de 1914, avait 
trouve son apogee. Alors que sous les 
verrieres des passages parisiens s'abritait 



la rigueur d'une architecture oeo-clas- 
sique, ici s'impose la forme courbe et les 
motifs floraux et vegetaux, empruntes a 
la Ixadidon locale, comme ces rambardes 
qui courent le long de la galerie du pre- 
mier etage et des escaliers qui y menent : 
elles dessinent des entrelacs de feuilles 
de houblon, typique de cette region du 
Kent ou Ton produit la biere. Par Teffet 
defausse reconnaissance que procurent ces 
elements architecturaux empruntes a 
diverses epoques, mais dont tout le 
monde a eu un jour la representation^ se 
cree une familiarite apaisante, qui com- 
pense Teffet d'etrangete ressenti par le 
visiteur lorsqu'il decouvre le batiment de 
Pexterieur. 

Cependant ces premieres impres- 
sions restent insuffisantes pour nous 
reveler toutes les ressources du disposi- 
tif Bluewater. C*est un geste tres banal 
qui nous le fit decouvrin Pressentant 
que nous risquions d' observer un envi- 
ronnement interessant, nous avions pris 
soin de nous munir d'un appareil photo. 
Confirmes dans ce pressentiment, nous 
decidons de photographier les lieux. 
Mon amie sort son appareil et com- 
mence a prendre quelques cliches. 
Deux minutes plus tard, nous sommes 
interpelles, courtoisement certes, a Van- 
glaise, par un membre du personnel de 
securite sorti de nulle part, et dont nous 
n'avions auparavant pas soupgonne la 
presence : ici, les equipes de controle 
des comportements sont bien entendu 
invisibles, comme fondues dans le 
decor. Un Bloom accompli nous signifie 
done, sans la morgue du flic de base ni 
les aboiements du vigile de supermar- 
che, qu'il est interdit de prendre des 
photos dans Tenceinte de Bluewaten 




' Dans son Souvenir du present, Paolo Vimo 
fait quelques reflexions eclairantes sur le 
ph^nomene du deja-vu comme constitutif de la 
sensibtlite antiquaire du modemariat : «le dijd-m 
est certes une padiologie, mais il faut ajouter: 
une paihohpe publiqut [...] Le modemariat 
signifie: le developpement systematique d'une 
sensibilite antiquaire a Tegard du kk et nuncqut 
nous sommes en train de vivrej chacun a notre 
tour. D'une part le modemariat est un symptome 
du dedoublement du present en un illusoire 
"qui-a-deja-ete"',d'aulre part, il concouxt 
activement a realiser toujours de nouveau un tel 
dedoublement* 



165 



Tiqqun 



Rapport 

a la 

concemaiit 
un dispodtif 
imperial 



^ 



Normalement ce genre d'interdic- 
tion s' applique aux zones militaires ou 
est signifie par des panneaux visibles. A 
la reflexion, nous aurions dii tomber 
des nues, mais la Stimmung insidieuse- 
ment autoritaire des lieux avait deja eu 
le temps de s'imposer a nous : nous ne 
fumes pas surpris par cette restriction 
apportee aux droits du flaneur ies plus 
elementaires, comme si elle s'inscrivait 
dans la iogique des choses. Prefer ant 
Tesquive a un affrontement perdu 
d'avance, mon amie pretexta effectuer 
une vague etude de geographie cultu- 
relle. Contre toute attente, la mention 
du dispositif universitaire ouvrit une 
breche dans le dispositif policier. 
Aussitot, nous fumes poliment pries de 
suivre le cerbere bienveillant a Fetage, 
ou, passees quelques portes discretes, il 
nous mena dans son bureau. La, il nous 
delivra aussitot, sans reclamer nul justi- 
ficatif ni piece d'identite, Tautorisation 
de faire ce qu'il nous avait interdit cinq 
minutes plus tot, a la seule condition de 
porter un badge afin de ne plus etre 
arrete par un autre de ses coOegues. 
Nous fumes gratifies en prime d'une 



documentation apologetique compre- 
nant un luxueux cahier en couleurs 
decrivant le projet et en retra^ant This- 
torique. 

Cet incident est a rapprocher de la 
dejfinition que donne Walter Benjamin 
de la «dialectique du flaneur^> : «d*un 
cote rhomme qui se sent regarde par 
tout et par tous, comme un vrai suspect; 
de r autre, I'liomme qu'on ne parvient 
pas a trouver, celui qui est dissimule. 
C'est probabiement cette dialectique-la 
que developpe "L'homme des foules"» 
{Paris, Capitale du Z/Z' sieck). Nous 
avons experimente qu'avec les tech- 
niques de controle mises en oeuvre a 
Bluewater, la dissimulation dans la 
foule devient impossible et que cette 
dialectique se reduit a son premier 
terme : le flaneur est a priori un individu 
a risques. A la difference qu'aujourd'hui 
Tindifference de tous a Tegard de cha- 
cun reduit grandemeot le sentiment 
d'etre objet de Tattention d'autrui, Le 
seul regard auquel est soumis le flaneur, 
finalemenl, est celui des machines pan- 
optiques dissimulees et de leurs scruta- 
teurs. 




166 



JjLUEWATER EST bAti sur un plan en tri- 
angle : deux galeries de longueur egale 
formant un augle droit soot reliees par 
une galerie plus longue, incurvee 
comme un arc. Circuit clos sur lui- 
meme ou le mode de deplacement n'a 
evidemment rien a voir avec celui des 
passages qui etait lineaire et traversait 
un ensemble urbain : ici, au contraire, 
on est sourdement invite a tourner sans 
fin. Chacune des galeries porte un nom : 
les deux premieres sont appelees le 
Guild Hall et la Rose Gallery; la troi- 
sieme, le Thames Walk car sur le sol du 
rez-de-chaussee est represente en 
marbre gris le trace de la Tamise de sa 
source jusqu'a son estuaire aveCj inscrits 
en lettres de cuivre, les noms des diffe- 
rences localites qu'elle arrose tandis qu'a 
Fetage est grave sur le mur en immenses 
caracteres, la chanson folklorique Old 
Father Thames. Les documents dont nous 
disposons maintenant specifient les dif- 
ferents types de clientele attendue dans 
les galeries : le Guild Hall pour le 
«consommateur averti et exigeant», 
c'est-a-dire Thomme d'Ancien Regime 
qui s'approvisionne en produits de qua- 
lite, ne se fie qu'aux valeurs sures, 
dejeune dans un restaurant haut de 
gamme et finit sa joumee dans le pub 
traditionnel reconstitue et pourvu d'une 
vraie cheminee, ce qui ne laisse pas de 
surprendre en un pareil endroit La 
Rose Gallery, elle, est plutot destinee 
aux ^families, avec magasins de jouets et 
de vetements d'enfant, aire de jeux et 
restaurants familiaux». Ce sont evidem- 
ment les detenteurs des revenus les 
moins eleves de la classe moyenne qui 
frequentent cette zone. Enfin, dans la 
troisieme galerie, la plus frequentee, 
sont concentres bars et cafes branches, 
et les succursales des boutiques de 
King's Road et de Covent Garden : elle 
est <idestinee a une clientele jeune, atti- 
ree par la mode». Les noms des trois 
galeries n'ont pas ete donnes au hasaxd, 
leur semiotique permet de couvrir une 
gamme d'affects aussi large que consen- 
suelle : glorification de la diversite des 
metiers, naturalisme romantique et 
enracinement dans le local. Version 
edulcoree et citoyenne du «travail, 
famille, patrie>>, acceptable aussi bien 



par Telecteur conservateur que par le 
^^y liberal ou Fecologiste amoureux de 
la belle ouvrage. La perfection du dispo- 
sitif s'exprime en outre dans la place 
specifique attribuee a laJeune-Fille mas- 
culine, desormais traitee comme une 
cibie privilegiee, a Fimage de la clientele 
feminine au XIX*" siecle : ^Environ 90 
detaillants ont ete specialement choisis 
pour Tattrait qu'Os exercent sur la clien- 
tele mascuhne, des boutiques de sport 
jusqu'aux vetements pour homnnie, de la 
musique et des livres jusqu'aux ordina- 
teurs et aux gadgets.» Pour elargir 
encore la clientele a des couches plus 
modestes^ a diaque angle du triangle, se 
trouve un grand magasin appartenant a 
une chaine connue en Angleterre, voire 
dans le reste de FEurope : Marks & 
Spencer John Lewis et House of Fraser. 
En reunissant dans un meme lieu trois 
magasins generalistes et trois cent vingt 
boutiques specialisees, Bluewater inscrit 
dans sa geographic I'equilibre cybeme- 
tise entre les tendances contradictoires a 
la concentration et a la dissemination a 
Toeuvre depuis le debut de Fhistoire du 
capitaJisme. 

Divertissement, culture et loisir 
constituent le second pole d*attraction 
de Bluewater et sont disposes dans un 
dernier ensemble temaire qui acheve le 
disposifif, A Fimage des galeries, ces 
lieux portent des noms qui en precisent 
la specificite : Village, Water Circus et 
Wintergarden, Depuis le Guild Hall, 
une allee bordee de boutiques de luxe 
imitee de la fameuse Burlington Arcade 
de Londres mene au Village oii I' on 
trouve les librairies et les epiceries fines, 
symbiose tres middle-class de la littera- 
ture et de Festomac. Les concepteurs de 
Bluewater precisent qu*ils ont voulu ici 
recreer une atmosphere villageoise, <\e 
contraire de Fambiance d'un mega- 
mall». A Fexterieur, ledit Village se pre- 
sente sous Faspect d'un casino de pro- 
vince suimonte d'un fronton triangu- 
laire et d'une tourelle pointue et s^ouvre 
sur une roseraie et un lac ou notre 
Bloom dument ressource pent aller 
canoten Le Watercircus qui donne sur 
un autre plan d'eau, fait la part belle aux 
arts de masse : musique avec Finevitable 
Virgin Megastore, cinema avec un mul- 




167 



Tiqquii 



Itappcirt 
41a 

coitcemant 
imdispodiif 



tiplexe de douze salles, performances 
sceniques avec un theatre de plein air. 
Enfin le Wintergarden est un atrium ins- 
pire par les serres de Kew Gardens, et 
constitue la plus grande serre batie an 
Royaume-Uni au XX^ siecle ; a cet effet 
une foret tropicale, agrementee de 
mares et de chutes d'eau, a ete importee 
de Floride. C'est la que se trouve la 
creche ou les parents peuvent se debar- 
rasser de leur encombrante progeniture 
et jouir de ce beau programme : 
«Graiide cuisine, divertissement et 
shopping pour un jour de sortie ideal.» 

J'allais oublier le plus important : im 
tel espace de convivialite dont le plan 
meme, en triangle, symbolise une 
volonte panoptique de reperage, doit 
etre a tout moment presentable, net et 
pacifie. La brochure que nous avait 
obligeamment fournie le flic qui nous 
avait arrete precise sobrement : «Un 
commissariat: de police avec six officiers 
presents en permanence. Pas de points 
aveugles ni d' angles morts ponr une 
surveillance optimale.i^ 



IT OUR NOUS qui n^etions venus la que 
pour observer les lieux et en capter la 
Stimmung, le plus frappant fut la pre- 
sence massive d'elements decoratifs sous 
forme d'omements, de bas-reliefs, de sta- 
tues qui configurent Fespace de 
Blue water en un theatre ou se rejoue 
chaque jour la comedie profane du com- 
merce de detail. Ainsi, quand, pen apres 
notre interpellation, nous nous enga- 
gions dans la galerie ouest^ le Guild Hall 
(c'est-a-dire la Halle des Corporations), 
nous voyions se developper de chaque 
c6te une ahurissante serie de bas-reliefs 
en pierre reconstituee representant diffe- 
rents corps de metiers designes chacun 
par une inscription et ou se confondent, 
dans la bienveillante unite de Tunivers 
postmodernise, les metiers de Fartisanat 
traditionnel et d'autres plus conlempo- 
rains : pilotes de ligne, arbitres, fabri- 
cants d'instruments scientifiqueSj techni- 
ciens en informatique ou. . , depollueurs ! 
Cent six bas-reliefs de style art-deco, 
qualifies d'«austeres» par les promoteurs 
du projet lui-meme - on voit qu'ici on 



n'est pas dans Fapologie des valeurs fes- 
tiveSj mais plutot dans une certaine 
rigueur protestante qui correspond a 
F ethos du consommateur-type de la 
galerie - qui «celebrent Fhistoire du 
commerces et conlribuent a donner une 
presentation museale a la marchandise 
exposee, 

Au bout du Guild Hall nous parve- 
oons dans une zone consacree a la res- 
tauration ou se cotoient une pizzeria et 
des restaurants de luxe. Tel un bandeau 
coiffant Fentree de ces diverses man- 
geoires, se deroule une grande in- 
scription dans la langue historique 
de FEmpire ubi pRj\ndium ibi pretium 
(qu'on pourrait traduire par «le dejeu- 
ner, c^est sacre>*), faite sans doute pour 
rappeler a la clientele eduquee sur les 
bancs de Cambridge ou d'Oxford le 
vague souvenir de ses Humanites. Au- 
dessous est sculptee une longue frise en 
pierre blanche, representant une vanite 
de la quotidiennete contemporaine ou, 
entre les traditionnels Alpha et Omega, 
se succedent dans le plus grand 
desordre un crane, un telephone^ des 
instruments de musique, uoe pince a 
linge, des stylos, divers animaux comme 
des insectes, un rat, des lapins, un perro- 
quet, des arrosoirs, des des, un rouleau a 
patisserie, un fer a cheval, des tasses, 
une paire de ciseaux, des chandeliers, 
des cou verts, des huitres, des moules a 




168 




tarte. Un inventaire ironique ou chacim 
retrouve les objets auquel est assignee sa 
bloomitude singuliere. 

On denombre a Tinterieur du bati- 
ment nne cinquantaine d'oeuvres d Wt 
en tout, dont des sculptures ammalieres, 
une cnrieuse horloge a automates en 
forme de puzzle, une rotonde zodiacale 
centree autour dVn pastiche de la 
Fontaine de Carpeaux soutenant non le 
globe terrestre, mais une sphere celeste, 
sans oublier les sentences et poemes gra- 
ves sur les murs en lettres monumen- 
tales, parmi lesquels certains sonnets de 
Shakespeare. 

Un tel parti-pris d'ornementation, 
qui implique pour un aussi vaste projet 
un surcout non negUgeable, rompt avec 
la fonctionnalite avare des centres com- 
merciaux eriges partout dans le monde 
depuis un demi-siecle. Quand en 1908, 
Adolf Loos, dans Ornement et crime, 
declarait que «!' evolution de la culture 
va dans le sens de Texpulsion de 1' orne- 
ment hors de Tobjet d'usage», cette affir- 
mation, qui s'inscrivait dans la metaphy- 
sique du Progres dominant a Tepoque, 
n'etait d'avaat-garde que dans la mesure 
ou elle anticipait sur le rationalisme pro- 
ductiviste de rigueur apres les destruc- 
tions de la Premiere guerre mondiale. 



Pour finir, le style international, froid, 
efficace et fonctionnel, allait triompher a 
partir des annees cinquante; il serait 
bientot ressenti comme une insuppor- 
table uniformite generatrice de depres- 
sion etd' ennui. Cependantromementa- 
tion, c'est-i-dire i'inutile en matiere 
esthetique, n'a pas toujours ete incom- 
patible avec la rationalite capitaliste, 
dans ses versions liberale ou etatiste. 
Elle est meme le signe de son affirma- 
tion imperiale. Le triomphe du neo- 
gothique en Angleterre et dans ses colo- 
nies marque I'apogee de la souverainete 
victorienne tout comme la magnificence 
du metro de Moscou illustre la toute- 
puissance de la dictature stalinienne. 
Plus pres de nous, c'est dans la periode 
de reaffirmation reaganienne de la puis- 
sance amMcaine apres les annees de 
recession qui suivirent la guerre du 
Vietnam, qu'ont ete edifies dans les 
grandes villes les atriums^ ces immenses 
espaces amenages au has des gratte-ciel, 
dont Tun des plus fameux est celui de 
Donald Trump a New York. Dans 
Tatrium, la puissance est symbolisee par 
Tespace «perdu», une tres grande hau- 
teur de plafond qui Tapparente a une 
cathedrale profane, Femploi a profusion 
de materiaux nobles tels que le marbre 
ou le bronze, la presence d'oeuvres d'art 
et de jeux d'eau, Reire Missac, qui ana- 
lyse ce nouveau concept architectural, 
souligne a juste titre qu'«il n'est pas 
necessaiie de se situer eo pensee dans 
un monde archaique ou utopique pour 
rendre hommage a rinutilite. Une telle 
rehabilitation apparait au sein meme du 
monde capitaliste> (P. Missac, Passage de 
Walter Bmjamin) Nous devons ajouter : 
en iant que manifestation de son kegemonie 
imperiak 

On voit mieux des lors que ce qu'on 
appelle architecture postmoderne o'est 
jamais que le retour d'une tendance deja 
presente au cours de la Revolution indus- 
trielle et qu'illustrait par exemple en 
France le kitsch eclectique Napoleon III 
ou le style des expositions universelles, 
qui jouait deja sur la manie de la citation 
et du patchwork. «Le Livre des Passages 
suggere qu'il n'y a aucun sens a diviser 
Tere du capitalisme en modemisme for- 
maliste et postmodernisme historique- 




169 



Tiqiimt 



Rapport 

concemant 
tin (tispositif 
imperial 



^ 



ment eclectique car ces tendances sont 

presentes des le debut de la culture indus- 
trielle. La dynamique paradoxale de la 
nouveaute et de la repetition se repete 
^implement a nouveau. Modemisme et 
postmodemisme ne sont pas des eres 
chronologiqnes, mais des positions poll- 
tiques dans la lotte centenaire entre art et 
technologie.» (Susan Buck-Morss, The 
Dialectics of Seeing} La difference est 
qu'aujourd'hui ce reinvestissement esthe- 
tique n'est pas Fexpression d'un caprice 
de mecene ou la celebration d'une souve- 
rainete peisonnelle. II est d'abord le pro- 
duit d'une psychologie de maxche qui a 
tire les legons de Techec d'un style inter- 
national qud se bomait a planter des buil- 
dings tons semblables sans le moindre 
souci de leurs effets sur les conditions 
generates d'existence, et dont f objectif 
majeur est d'entretenir la capacite du visi- 
teur k consommer en polarisant dans 
ce sens toutes ses inclinations : «A 
Bluewater, il importe de trouver ce que 
desire reellement le consommateur. Les 
recherches en marketing ont apporte des 
elements de reponse permettant de creer 
un sentiment de confort et de commu- 
naute, Une enquete quantitative recente 
de Gallup et des sondages qualitatifs 
menes par Alistairs Burns Research and 
Strategy ont montre qu'une conception 
mediocre decourage le consommateur. 
Plus de 50% des jeunes de 16-24 ans 
interroges declaraient etre detoumes de 
Tachat par une esthetique mediocre [...] 
Les recherches qualitatives ont mis au 
premier plan le role que Testhetique joue 
dans la gestion des affects {mood manage- 
menij. [...] Selon le comportementaliste 
de la consommation David Peek, les 
clients veulent se sentir dans un environ- 
nement nature!, une experience qu*of- 
frent tous les villages,» A ce titre Torne- 
mentation joue un role decisif : elle per- 
met d'enraciner k dispositif imperial^ par 
nature expression de la domination glo- 
bale du Capital, dans les traditions 
locales pourtant detruites par le meme 
mode de domination. Ainsi les curieux 
toits coniques qui s'ahgnent au sommet 
du batiment sont la replique des hou- 
blonnieres du Kent, dont les anciennes 
brasseries locales sont desormais toutes 
aux mains des multinationales de la 




biere. II n'est pas indifferent que cette 
technique de conditioBuement esthe- 
tique aux visees pacificatrices ait ete bap- 
tisee Civic Art, art specialement con^u 
pour profiler du citoyen : «Avec le Civic 
Ar^>, precise Eric Kuhne, Tarchitecte de 
Bluewater, «nous avons tente de saisir 
Tesprit de la region plutot qu'imposer un 
concept international* [..,] Toutd'abord 
nous devions construire quelque chose 
de fonctionnel, ensuite nous avons ajoute 
la composante des loisirs, enfin, ce qui 
etait le plus important pour nous, la com- 
posante culturelle,» L'esthetique de 
proximite retrouve ici pour plus d'effica- 
cite les themes favoris du culturaiisme 
citoyen ou il fait bon ^vivre et travailler 
au pays». Dans les deux cas les valeurs 
restaurSes sont celles d'une tradition en kit. 



En 1956, sur les plans de Tarchitecte 
americain Victor Gruen, est construit a 
Minneapolis le Southdale Shopping 
Center, premier centre commercial 
modeme, ou malhn americain. Mutation 
decisive^ ou la distribution de masse 
quitte deJGnitivement le modele du grand 
magasin, qui ne survivra des lors que de 
fa^on residuelle dans les centres urbains 
historiques, Le mall va se developper 
dans les grands forums, conune le Forum 
des Halles a Paris, ou les dutyfree des 



170 



grands aeroports internationaux, Des 
passages de la premiere moitie du XIX^ 
siecle aux grands magasins du Second 
Empire jusqu'au mallde ces cinquante 
dernieres annees, la tendance geoerale 
du shopping etait, par rameoagement 
d*un espace public priv6, de se couper 
de Texterieur, de s'enfermer dans des 
Ueux de plus en plus clos et separes des 
cootingences de la nature et de la vie 
urbaine, considerees toutes deux comme 
sources de trouble : les verrieres des pas- 
sages protegeaient des intemperies et le 
consommateur evitait les embarras dus a 
la circulation des vehicules; avec le deve- 
loppement de Feclairage artificiel, au gaz 
puis a felectricite, on pouvait depasser 
les limites de la boutique traditionnelle 
et etendre les surfaces de vente sur plu- 
sieurs etageSj aux dimensions d'un vaste 
immeuble. Dans les grands magasins 
ainsi crees, les fenetres n'etaient plus 
d'aucun usage, la lumiere artificielle 
remplagant partout la lumiere natuielle 
et y ajoutant meme une ambiance fee- 
rique propice a la creation du dernier 
enchantement permis par le capitaHsme, 
celui produit par Tabondance, la variete^ 
Fexotisme et la nouveaule des marchan- 
dises. Au rez-de-chaussee, la fenetre etait 
retournee comme un gant vers Texte- 
rieur, sous forme de la vitrine d'exposi- 
tion, et c'est la rue qui le long de cet 
espace devenait Tinterieur. On sait 




quelle puissance d'attraction la vitrine 
animee de Noel a exerce sur des genera- 
tions d'enfants ainsi eduques des le plus 
jeune age dans la feerie de la consomma- 
tion. Enfin, grace a Tinvention de Tair 
conditionne, ce que Le Corbusier appe- 
lait ^VbIt exact», a ete franchie une nou- 
veOe et demiere etape dans cette coupure 
d'avec le monde exterieur. C'est ce qui a 
favorise la creation du mall : les tech- 
niques de climatisation permettent d*or- 
ganiser de tres vastes surfaces, parfois en 
souterrain comme a Montreal, en zones 
de shopping totalement independantes 
du monde exierieun Bien que sou vent 
situes a la perlpherie des villes, les malls 
n'offrent aucune echappee sur la nature. 
Dans les annees 1960-1970 on y sup- 
pleera avec de fausses plantes en plas- 
tique, avant que de nouvelles techniques 
illusionnistes (dites de replascape) permet- 
tent d'installer en pleine terre de veri- 
tables arbres embaumes depourvus de 
ratines et places dans des jardinieres^ 
qu'il est done inutile d'arrosen 

Avec Bluewater la tendance s'inverse 
radicatement. Einterieur a ete pense en 
fonction de Texterieur. Cespace de shop- 
ping s'ouvre largement sur une nature 
recreee de toutes pieces. Les frontieres 
entre interieur et exterieur sont attenuees, 
grace a un systeme de verrieres et de 
puits de lumiere, Surtout, les espaces de 
promenade et de divertissement, ter- 
rasses de cafe et de restaurantj aires de 
pique-niquej lacs - il y en a sept, sur les- 
quels il est possible de canoter - et zones 
boisees tr aver sees d'un reseau de pistes 
cyclables circonscrivent etroitement le 
batiment E s'agit ici de reguler la flanerie 
en tant que fidneriey moins consommer 
beaucoup qu'^^^ ia longiemps en commnma- 
tewr, et s'y sentir bien. Le luxe actuel est ce 
que Ton pourrait appeler un luxe de situa- 
tion : il ne se definit plus par la qualite ou 
Toriginalite de tel ou tel produit, mais par 
la possibilite de jouir du temps, de Tes- 
pace et du calme, Le Bloom n'est pas 
traite en vulgaire consommateur, comme 
dans un centre commercial traditionnel, 
mais ON multiplie les micro -dispositifs 
visant a le persuader de son humanite, a 
lui faire croire qu'il n'est pas une max- 
chaudise et, luxe supreme, qu'il n'est pas 
integre des le depart dans le dispositif glo- 




171 



Tigqim 



Rapport 

concemaiii 
iin dispositif 
imperial 



bal : ^La philosophic de Bluewater est 
simple : faire du shopping ime expe- 
rience agreable, sans stress, et traiter les 
clients comme des botes. [.*.] Tout visi- 
teur est un mvite.» Deux cent cinquante 
employes sont specialement affectes a 
cette noble tache. En tant que fantasma- 
gorie sociale, Bluewater poursuit Tunite 
revee du monde marchand et du monde 
non-marchand, des vdeurs du marche et 
des valeurs d'authenticite, de la metro- 
pole et du village, de I'individu et de la 
communaute. Cette unite revee n'ex- 
prime que le fantasme d'harmonie finale 
de TEmpire, qui integre de lui-meme, 
dans la construction du meilleur des 
mondes cybernetiques, Tessentiel des 
themes de contestation favoris du demo- 
cratisme citoyen. Desormais, pour Fopti- 
misation de la circulation des marchan- 
dises, il faudra laisser subsister, recreer, 
inventer des moments, des espaces, des 
situations, des produits estampilles non- 
marchands. La tendance imperialiste a la 
marchandisation totale trouve son 
accomplissement dans la sagesse impe- 
riale de la marchandisation auto-contrdlee : 
certaines choses doivent etre pmclamees 
non-marchandes, les corps par exemple, 
alors meme que les organes font Fobjet 
de tons les trafics et centre Fevidence de 
la prostitution universelle. H est sur qu'af- 
firmer sur le ton de la revendication : «je 





ne suis pas une marchandise» n'est pos- 
sible que dans un univers entierement 
colonise par celle-cL II y a a peine un 
demi-siecle, alors mSme que la plupart 
des produits entraient deja dans le circuit 
marchand, un tel slogan eiit ete impen- 
sable ou n'aurait suscite aucun echo car 
les relations humaines, Fethos de la 
grande masse de la population, y echap- 
paient encore largement. Aujourd'hui le 
moindre geste trahit son essence mar- 
chande : quand laJeune-Fille demande 
«Tu m'aimes??*, il faut entendre un prea- 
lable «Combien tu vaux?». 

Un dispositif de Fespece de Bluewater 
trouve sa fonction autant comme espace 
de consommation que comme moment 
de production biopolidque. Cette cathe- 
drale de Femplette est aussi bien une 
usine a produire des blooms, des etres 
etrangement capables de montrer le 
meme enthousiasme juvenile pour un 
telephone portable, une nouvelle ligne 
de parfum, la dhea ou une pizza servie 
dans un cadre cool on Fon attend sur des 
banquettes de cuir que le placier, qui 
vous appelle par votre prenom, vous ait 
trouve nne table, Ici, ce ne sont pas les 
marchandises qui sont exposees aux 
yeux des hommes, mais le contraire; 
ceux-ci ne sont certes pas exposes aux 
marchandises a tiavers leur apparence 
materielle d'objets de marche, mais aFes- 
sence marchande de ces objets; ils sont 



172 



exposes dans tonte leiir nudite au marche 
liii-meme. Uexposition de la vie nue a la 
marchandise souveraine est la forme 
dominante que prend aujourd'hui Fex- 
positlon de la vie nue a la souverainete. 
Et cela est possible dans la mesure ou ie 
Biopouvoir, le Spectacle et le marche 
sont trois moments differencies, mais 
indissociables de cette souverainete. La 
marchandise n'est pas seulement un rap- 
port social cristallise dans un objet susci- 
tant le desir du consommateur et suscep- 
tible d'etre achete par lui, comme si celui- 
ci restait forme d'une substantialite 
propre, non-marchaode : elle constitue 
aujourd'hui Fetre-meme du Bloom dont 
la vie est decoupee en tranches de temps 
echangeables centre des moments, des 
affects ou des objets. 

Blue water est un dispositif utopique 
ou s*experimente Fideal citoyen-demo- 
cratique de la non-classe, celle qui met 
entre parentheses toutes les distinctions 
substantielies, Utopique, car bati dans un 
non-lieu, une ancienne carriere de craie a 
ciel ouvert, zone par definition absolu- 
ment deserte, sans couverture vegetale et 
ou tout habitat animal et humain a ete 
eradique. L'emploi de carrieres abandon- 
nees pour reaJiser des paysages artificiels 
a effet fantasmagorique (le terme 
«magie» revient comme un leitmotiv 
dans la presentation de Bluewater par ses 




promoteurs) n'est pas une nouveaute. Le 
fameux pare des Butte s-Chaumont 
a Paris fut amenage par Tingenieur 
Alphand dans une carriere de gypse et 
une habile architecture paysagere a su 
inspirer au promeneur, avec des moyens 
totalement artificiels quoique visibles 
comme tels, un sentiment de la nature 
aussi profond qu' evanescent, comme cer- 
tains reves dont Fempreinte reste inou- 
bliable, mais dont on ne peut douter un 
instant de leur irrealite. En tant que dis- 
positif rmlise^ Futopie, ici, se nie en tant 
qu'utopie et entre dans la vaste categoric 
de ces espaces autres que Foucault a 
nomme keterotopm. Parmi celles-ci, il 
existe certaines configurations spatiales 
de FEmpire qui agissent comme attrac- 
teurs puissants sur le Bloom, et par 
contraste rendent pour lui indifferent ou 
repoussant le reste de Fespace qu*il tra- 
verse, J' appeOe ces attracteurs kypertopies, 
lieux ou ilfaut aller, tels Bluewater ou 
Disneyland. La relation que Futopie poli- 
tique entreteoait dans la litterature avec 
le voyage etait la traduction eo termes 
spatiaux du temps qui separe le projet 
utopique de sa realisation- A la difference 
de Futopie ou le voyage est imaginaire, 
mais n'en est pas moins un voyage, Fhy- 
pertopie signe Fimpossibilite de tout 
voyage tant imaginaire que reel En effet, 
il n'y a pas voyage, mais deplacement, 
destination a atteindre. Bien plus, la dis- 
tance est a prendre en compte comme 
element constituant de Fhypertopie elle- 
meme. Pour s'y rendre, il faut faire usage 
d'un dispositif specifique : Fautomobile 
ou les transports publics. Meme si une 
gare a ete speciaJement amenagee^ et des 
cars prevus, la distance est dissuasive 
pour le plebeien modeme, le vagabond, 
le mendiant, qui de toute fagon serait 
refoule sans menagement Ueloignement 
a Favantage de reduire les couts de sur- 
veillance et de repression, et fait partie 
integrante de la gestion du controle. 



DLUEWATERESTun etablissement consa- 
cre uniquement au logement temporaire 
des marchandises, mais qui a ete congu 
pour duren Si les hommes ne peuveot y 
habiter, les marchandises y ont pris leiu^ 




173 



Rapport 

concernant 
imperial 



quartiers, Le veritable bote de Bluewater, 
c'est la marchandise autoritaire. Blue- 
water est une cite edifiee uniquement 
pour elle et a cet egard sa monumentalite 
exclut par vocation loute expression du 
politique. Les passages parisiens avaient 
ete census comme des galeries dVxposi- 
tion de la marchandise, au milieu dMm- 
meubles d'habitation; et Fourier eo avait 
tire Fidee de son phalanstere, mais en en 
congediant precisement la marchandise 
et en y faisant prevaloir I'habitation, 
«Dans les passages, Fourier a reconnu le 
caractere architectonique du phalanstere. 
Les passages, qui se sont primitivement 
trouves servir a des fins commerciales, 
deviennent chez Fourier des maisons 
d^habitation, Le phalanstere est une ville 
faite de passages. Dans cette "viUe en pas- 
sages" la construction de ringenieur 
aiFecte un caractere de fantasmagorie. La 
ville en passage est un songe qui flattera le 
regard des hommes jusque bien avant 
dans la seconde moitie du siecie.» 
(Benjamin, Paris, Capitale du XIX^ sikle) 
Alors que les passages etaient traces au 
cceur du tissu urbain, le phalanstere fou- 
rieriste est une unite urbaine en soi, dans 
laquelle s'ordonneot les diverses passions 
qui structurent la societe haimonienne. A 
Bluewater, en revanche, toutes sortes 
d'activites insignifiantes sont possibles, 
mais aucune passion. Toute forme d'in- 
tensite en a ete preventivement bannie. 
Comme nul n'y peut habiter, on n'y pent 
non plus dormir ni revei. La oil Fourier 
revendiquait poor les harmoniens une 
intensification maximale du passionnel, 
un erethisme du desir permanent, les 
lieux comme Bluewater sont des lieux de 
canalisation et d'attenuation des passions. 
Pas plus qu'on n'y peut faire Famour, on 
oe saurait y pratiquer la papillonne, la 
composite on la cabaliste. On n*a pas le 
droit, non plus, de s'y ennuyer ostensible- 
ment. On y peut seulement s'eteindre et a 
son tour se fondre dans le decor. Alors 
que Fespace dit «prive» devrait jouer 
comme pli dans Fespace public, un pli qui 
permette la condensation on au contraire 
la desertion de soi dans le rapport a 
Tautre, et done une possibilite de desub- 
jectivation, ici tout se passe sous Fceil 
inlassable des cameras de surveillance, 
c'est-a-dire que rien ne peut se passer. Un 




lieu sans pli est un lieu sans possibilite d'ex- 
tase. Non pas que Vextase n'advierme que 
dans la ^sphere du prive^^ ou dans Finti- 
mite du pli, mais elle a besoin pour trou- 
ver les sources de sa puissance d'une 
situation de retrait et d^opacite d'ou elle 
pourra surgir et faire irruption. Le lieu 
sans pli est cree pour conjurer le hasard, 
pom en finir avec Fevenement et, conmie 
on Fa vu avec le micro -evenement relate 
plus haut, le resorber si d'aventure il s'en 
produisait un. II foncUonne comme dis- 
positif de lissage des conditions, des emo- 
tions et des comportements, 

L'impossibilite de Fintime, la pros- 
cription de Fopacite, du retrait, determi- 
nent Fimpossibilite de la secession, et par 
la de toute forme de politique. Le 
citoyen apparait ici pour ce qu'il est tou- 
jours-deja : un etre voue a une disponibi- 
Uti totale. Sous Foeil de la camera de sur- 
veillance, toute presence humaine 
devient exposable comme Fanimal per- 
petuellement expose dans sa nudite 
naturelle, Voila sans doute pourquoi, an 
cours de ma visite, a la faveur d*une 
poussee du sentiment d'etrangete a ce 
qui m'environnait, il m'est venu une 
inquietante reverie : soudain ces galeries 
n'ont plus rien a voir avec les passages 
du XIX^ siecle, le Crystal Palace, les 
salles des pas perdus des gares 
anciennes. Au contraire tons les pas y 



174 



sont enregistres, comptabilises, meme 
les plus inutiles, c^est une immense salle 
des pas comptes. Ce qui se deploie sous 
mes yeux, c'est la grande galerie du 
Museum d'histoire naturelle, avec tous 
ses animaux naturalises. Et ces animaux 
se deplacent en tous sens, mais chacun, 
croyant suivre une direction precise, ne 
fait que parcourir un petit segment de 
I'axe du temps^ oriente depuis le point 
indifferent de sa naissance jusqu'au point 
tout aussi indifferent de sa mort; les voila 
dans le pare zoologique de la postmo- 
dern ite, reduits a leur vie nue, invites a 
changer de mue an magasin de pret a 
porter, a brouter dans la mangeoire des 
restaurants, a etancher leur soif dans les 
abreuvoirs des cafes et des bars, a 
s'ebattre comme des otaries sur les sept 
plans d'eau ameiiages autour du site. 



Li IMPLANTATION de dispositifs comme 
Bluewater s'inscrit dans la logique impe- 
riale de controle differencie du territoire. 
An projet keynesien qui visait a realiser 
Futopie-capital in vivo, eo s^appuyant sur 
!e mythe de Taccessioo progressive de 
tons a une societe d'abondance ou les 
inegalites seraient corrigees par Pinter- 
ventionnisme etatique, s'est substituee 
aujourd'hui le projet cybernetique de 
FEmpire qui s'appuie sur ia gestion opti- 
maJe du cliaos. EEmpire realise Futopie- 




capital in vitfo^ dans des espaces limiteSj 
des nceuds d'exception du tissn biopoli- 
tique, comme il Fa deja amorce avec la 
reconquete des centres-villes historiqnes 
par la neo-bourgeoisie, la colonisation de 
zones decretees «branchees» ou le 
modele californien des gated communities. 
Le Bloom a haute valeur ajoutee qui vit 
ou pent se rendre dans ces zones «privile- 
giees» ne peut ignorer que s%l mjouepas k 
jeu il sera sans pitie precipite au-dehors; 
car dans le meme temps, les portions 
ingerables du terriloire (dont la taille va 
de celle d'un quartier ^difficile?^ jusqu'a 
celle de provinces, voire de pays entiers) 
sont desormais constitues en lieu de ban 
ressortissant a F auto rite brute de la 
police. Mais la nature sociologiquement 
inassignable du Bloom fait qu'on le 
retrouve ideotiquement des deux cotes 
de la frontiere. On peut bien lui declarer 
qu'a Bluewater il est un hole, qu'il est 
chez lui; il n'en demeure pas moins la 
comme par tout ailleurs, et au premier 
chef dans son propre foyer, nulkpart Et 
le ban se recompose aussi dans les zones 
«privilegiees» de FEmpire, car il accueille 
la reversibihte fondamentale du Bloom. 



IjrAce a leur rapide disqualification 
marchande, les passages parisiens etaient 
devenus, dans les annees vingt, pres d'un 
siecle apres leur construction, des iieux 
charges d'une aura singuliere, des 
enclaves de mythe reenchantes par la 
derive snrrealiste. Parce que Bluewater 
n'est pas inscrit dans un tissu urbain, il ne 
pourra jamais faire Fobjet d'une sem- 
blable reappropriation par la derive ou la 
flaoerie, II ne vieillira pas comme les pas- 
sages a la faveur de Fenchantement 
qu'accorde une longue deshereoce. Seul 
un revers decisif de FEmpire pourra en 
changer le destin. II est a prevoir que, lors 
du prochain saut qualitatif dans le chaos, 
une horde de nomades offensifs en pren- 
dra certainement possession. Par le seul 
fait d'y prendre leurs quartiers et leurs 
habitudes, bref : de le squatter^ ils en 
feront un usage incivil et extatique. Us en 
ravageront fantasquement les installa- 
tions et ne manqueront pas de le transfor- 
mer en une joyeuse et redoutable cour 
des miracles. 




175 



Tout ce qui compose aujourd'hui pour nous un paysage accep- 
table est le fruit de violences sanglantes et de conflits d'une rare 
brutaltte. 

On peut ainsi resumer ce que le gouvernement demokratique 
veut nous faire oublier, Oublier que la banlieue a devore la 
campagne, que I'usine a devore la banlieue, que la metropole 
tentaculaire, assourdissante et sans repos a tout devore. 

Le constater ne signifie pas le regretter, Le constater signifie ; 
saisir les possibles. Dans le passe, dans le present. 

Le territoire quadrille ou s*ecoule notre quotidien, entre le 
supermarche et le digicode de la porte d'en bas, entre les feux 
de signalisation et les passages pietons nous constitue. Nous 
sommes aussi habites par I'espace dans lequel nous vivons. Et 
ce d'autant plus que tout ou presque, desormais, y fonctionne 
comme un message subliminal* Nous ne faisons pas certaines 
choses a certains endroits parce que cela ne se fait pas, 

Le mobilier urbain par exemple n'a presque aucune utilite - 
combien de fols s'est-on surpris a se demander qui pourratt 
bien occuper les bancs d*un neo-square sans succomber au plus 
violent desespoir? -; il a juste un sens et une fonction, et ce sens 
et cette fonction sent dissuasifs. "Vous n'^tes chez vous que 
chez vous, ou la oil vous payez, ou la oii vous etes surveill^", a- 
t-il mission de nous rappeler. 

Le monde se globalise mais il se retrecit* 

Le paysage physique que nous traversons tons les jours a 
grande Vitesse (en voiture, dans les transports en commun, a 
pleds, etant presse) a effectivement un caractere irreel parce 
que nul n'y vit rien ni ne peut rien y vivre. C'est une espece de 
micro-desert ou Ton est comme exile, entre une propriete privee 
et Tautre, entre une obligation et Tautre. 

Bien plus accueillant nous semble le paysage virtueL Uecran 
a cristaux liquides de Tordinateur, la navigation sur Internet, 
les univers televisuels ou de la play-station nous sont infini- 
ment plus familiers que les rues de notre quartier, peuplees le 
soir par la lumiere lunaire des reverberes et les rideaux metal- 
liques des magasins fermes. 

Ce qui s'oppose au local, ce n'est pas le global mais le virtuel. 

Le global s'oppose si peu au local que c'est lui qui le produit. Le 
global ne designe qu'une certaine distribution de differences a 
partir d'une norme qui les homogeneise. Le folklore est Teffet 
du cosmopolitisms Si nous ne savions pas que le local est local 
il serait pour nous une petite globalite. Le local apparait a 
mesure que le global se rend possible, et n^cessaire. Aller tra- 
vailler, faire ses courses, voyager loin de chez soi, c'est cela qui 
fait du local le local, qui autrement serait plus modestement le 
lieu oil Ton vit. 

Aussi bien, nous ne vivons a proprement parler nulle part. 
Notre existence est seulement decouple selon des couches 
horaires et topologiques en tranches de vie personnalisees. 



Mais ce n'est pas tout, on voudrait nous faire vivre a present 
dans le virtuel, definitivement deport^. La se recomposerait en 
une curieuse unite de non-temps et de non-lieu la vie qu*ON 
nous souhaite. Le virtuel, dit une publicite pour Internet^ c'est 
"le lieu oil vous pouvez faire tout ce que vous ne pouvez pas 
faire dans la realite". Mais 1^ ou "tout est permis", c'est le 
mecanisme de passage de la puissance a Facte qui est sous sur- 
veillance. En d'autres termes : le virtuel est I'endroit oii les pos- 
sibles ne deviennent jamais reels, mais restent indefiniment a 
I'etat de virtualite. Ici la prevention a gagne sur Tintervention : 
si tout est possible dans le virtuel c'est parce que le dispositif 
veille a ce que tout demeure inchange dans notre vie reelle. 

Bientot, dit-ON, nous teletravaillerons et nous teleconsomme- 
rons, Dans la televie* nous ne serons plus affliges du doulou- 
reux sentiment d'avortement des possibles qui habitait encore 
Fespace public, a chaque regard croise et si t6t delaisse. La 
gfene d'etre immerge parmi nos contemporains le plus souvent 
inconnus, dans les rues ou ailleurs, sera abolie. Le local, 
expulse du global, sera lui-meme projete dans le virtuel pour 
nous faire definitivement croire qu'il n'y a que du global. 
Draper cette uniformite de multiethnic et de multiculturalisme 
sera necessaire, pour faire avaler la pilule. 

En attendant la t^levie, nous avan^ons Fhypothese que nos 
corps dans Fespace out un sens politique et que la domination 
manoeuvre en permanence pour Focculter 

Crier un slogan chez soi n'est pas la meme chose que le crier 
dans la cage d'escalier ou dans la rue* Le faire seul n'est pas la 
mSme chose que le faire a plusieurs, et ainsi de suite, 

L'espace est politique et Fespace est vivant, parce que Fespace 
est peuple, peuple de nos corps qui le transforment par le 
simple fait qui! les contient, Et c'est pour cela qu'il est sur- 
veille, et c'est pour cela qu'il est ferm^. 

C'est une fausse idee de Fespace celle qui se le represente 
comme un vide que viendraient ensuite remplir des objets, des 
corps, des choses. Au contraire, c'est cette idee de Fespace qui 
est obtenue en otant mentalement d'un espace concret tous les 
objets, tous les corps, toutes les choses qui Fhabitent, Cette 
idee, le pouvoir present Fa certes materialisee dans ses espla- 
nades, dans ses autoroutes, dans ses architectures* Mais elle est 
sans cesse menacee par son vice d'origine. Que quelque chose 
ait lieu dans Fespace qu'elle controle, qu'a la faveur d'un eve- 
nement un bout de cet espace devienne un lieu^ fasse un pli 
inattendu, voil^ tout ce que veut conjurer Fordre global. Et 
contre cela il a invente "le local", au sens d'un ajustement 
continu de tous ses dispositifs de saisie, de capture et de ges- 
tion* 

C'est pourquoi je dis que le local est politique, parce qu'il est 
le lieu de Faffrontement present* 



Tiq<t 



an 



Le petit Jeu 
de Vhomme 
d^Ancien Regime 



K'lbul trabard ce qiie nous abhorroiLS 
dans le pkdn, ce n'est pas seulement 
1' image dune substance ultime, d'une 
conipaciie indissociabIe;c'est aussi 
el suitout {du moins pour moi) une 
maiwaise forme. ^ 

Kolaiid Barthes, Digressions 



AVFC SON KTT DK CONSTRUCTION 




1 .iMORCE Les petites subversions font les grands confomiismes. 

2 DEFINITION PROVisoiRE Chomme d'Ancien Regime est la figure de la subjectivite 
bourgeoise a rheiire de sa liqiiidation et de son evidement par la domination cybeme- 
tiqiie, liistoriquement issue de cette meme bourgeoisie. DeCiinte, la subjecti^ite bom- 
geoise se survit indefimnient a elle-nieme dans le mytlie de rindividu libre, antonome 
et fort, assure de Ini-meme et de son monde; monde que cloturent des valeiu-s et des 
experiences etablies que notre indi\idu Imhit^mit pleinenwnt, ainsi que la consomma- 
tion d'un certain noinJjre de marchandises culturelles lui ser\^ant de systeme de refe- 
rences, D'objet de la critique sociale durant tout le XIX*^ sieele et ime bonne partie do 
XX% rhomme d'Ancien Regime est passe au statui de sujet de la critique, a la faveur 
de processus de recomposition internes a la domination marcliaiide, celle-ci exigeant a 
present le maintien de rhonune d'Ancien Regime en tant que fausse alternative a 
famencan way of life. Precisons qu'il s'agit la (Fun^ forme- de-iyie et nullement d'une 
classe assignable d'iiidividus: nous ruiduirons done de nos inclinations singulieres non 
moins qu'a partir du releve empirique de traits de caracteres, de pratiques cultiu^lles, 
de sedimentations d'hal^itudes, d'ossatures institotionnelles qui la justifient, Uhomme 
d'Ancien Regime fonctionne comme ime matriee d'habitus possibles et socialement 
produits;iI s'agit poiu: nous non pas de critiquer on <=mode de vie» mais de nous placer 
sur un plan de consistanee qui perniefte de lire la reatite en termes d'affrontement 
ettuque et politique entre formes -de- vie. 11 ne s'agit ni de les dissequer ni de les juger 
mais de prendre la mesure, niaterielle, de leurs lignes de fuite et de Tespace de jeu 
qu'elles offrent. Uhomme d'Ancien Regime, quant a lui, sera ce Rloom special qui cul- 
tive la sortie liors du monde coimne seule et unique ligne de ftxite. 

3 MtTHODE hQ^figuration, c'est-a-dire le rapport qu'entretient le Bloom a lui-meme, 
est sans pourquoi: cela veut dire tju'on ne pent denouer Teclieveau des f orces^^ psycho - 
logiques* et sociales qui cxjnstitueraii Tessenee d'une humanite d'Ancien Regime. De 
ce fait il est aussi iUusoire qu 'inutile de pretemlre diie ce qu'«est* Thomme d'Aiicien 
Regime et Ton se contentera ici de decrire ce fjui lui arrive, qnotidiermement, Uanalyse 
sociologique et la critique de Tideologie, axees sur une comprehension des interets et 
des strategies reels poursuivis paries indivldus ainsi que sur la voloute de dissiper les 
effets sociaux de brouillage et de travestissement de ces interets, malgi e les eclaircisse- 
ments ponctuels qu'elles offrent, peinent precisement a cerner ce domaine de Vincor- 
pomtion de fhabitus, qui ne semble pas pouvoir faire I'objet d'une justification par un 
calcul, meme subtil, de I'interet social. Chomme d'Aiicien Regime ne pent faire Tobjet 
que d'une description formeile qui mette a jour tant les mecanismes de defense 
mytliiques de son ait de vwre indi^dduel que les institutions politiques tpi'il presuppose 
pour perdurer, notamnieni: le monopole de la violence publique par les autorites dites 
etaiiques et son corollaire, la publieite bom-geoise, qui interrompt toute consequence 
reelle de k pensee. hdi postxire d'Aiicien Regime n'existe jamais que comme modalite 
mteme an Nouveau Regime Cybemetique, comme ime Uberalite accordee pai- cehu-ci 
et doit se comprendre, dans les termes de la sociologie bureaucratique, comme une 
strategie de distinction et d'affirmation d'un habidis non-bloomeux a Tere oii le Bloom 
est le transcendantal de toute theorie critique de Tetre social. Avant d'etie une vision 
du monde ou mie theorie particulieres, le ^discours^ d'Ancien Regime est im dispositif 
epistemologiqiie qui decn^te la realite au moyen d'un systeme de categories classiques 
et generales (rhomme, les passions, Trnteret, rhistoire, Taction, la negativite, la diffe- 
rence, le Spectacle, etc.), qui permet de toujours conjurer et neutrahser Feveuement en 
le ramenant a ce qui est deja-coimu. En outre, il pemiet au Bloom qui joue avec plus 
ou moins de maestria a Fhomme d'Ancien Regime, de passer sous silence sa propre 
implication smguUere dans ce qui lui arrive; en ergotant amsi sur tout ce qui se passe, U 
s'epargne de jamais penser sa situation propre. La passion criticiste qui Tanime se tra- 
duit ainsi souvent pai" le simple rellexe de la mise a distance: la fabrication de concepts 
n'est chez lui pas requise par Tevenement qu'il s'agirait de penser, mais par la denega- 
tion active de celui-ci, en le ramenant a quelqu 'essence connue. 

4 UN DISPOSITIF iNCARNi£ Uhomme d'Ancien Regime est un type reactif, peut-etre le 
premier dans Thistoire a etre dans le ressentiment integral puisqn'il ne pent se resigner 
a accomphr rine\4tabie travad de deuil des habitus eultiuellement associes a I'ethos 
bomgeois, sous peine de se eondanuier lui-meme. L' experience reelle de la situation 
contemporahie hu est interdite, puisque, profondement autiste en cela, il parle ou phi- 



Tiqqun 



Le petit Jeu 
de thomme 
d'Ancien Regime 



tot discourt sur les avaacees presentes du processus involutif de subsoinption capitaliste et 
siir les mceiirs qm s'y esqiiissent depuis une position de surplomb, soigneusement seciiri- 
see par des cordons sariitaires tant poHciers que Unguis ticfiies. En aucime ciiconstance, il 
ne se laisse aller a Fexperience de la contamination par ce reel hoRiii nuiis rejctte plutot en 
bloc tout sui'gissement de Vinedit, de ce qui n'est pas valide par les formes clmsiques de 
Texistence. 11 y va de sa siu-vie pure et simple, A plus on moins long tenne, en effet, cette 
forme-de-vie attenuee est vouee a disparaiti^e, minee par la dispaiition de ses conditions 
d ""existence et par le retrecissenient ineluctable de son espace d ^expression pacific . 
Politiquement, ce deperisseinent se raajiifeste dans la terreur oo vit cet etrange citoyen 
apeiue, qui regrette le temps de sa souniission a la souverainete limitee de PEtat-Nation, 
soumissioTi qu'il pouvait enibrasser d^uti coup d'oeil et quil pouvait ton jours fuir en se 
refugiant en mnfor in ten ear, zone Hberee, patrie du Moi ou F ignorance de soi pouvait a 
bon compte se presenter conune conscience morale. Depossede de son petit stock d'anec- 
dotes et violemment extrait de son milieu natin'cl par la montee de la souverainete ace- 
pbale, non- contract uelle et deraisoiuiable de FEmpire, Thomme d'Aacien Regime s'est 
fait flouer pai' THistoirc et, depite, presente sa facture;on constate ainsi en France depuis 
quelques annees la constitution d'un parti et d'une mouvance poUtico-intellectuels 
d^Ancien Regime qui tentent de renflouer quelques bons vieux inythes tels que la 
Republiqiie, TEcole ou TAutorite a I'omljre desquels ils esperent continuer a vivre. Mais 
leur monnaie n'a plus cours, et le point de viie de Sirius ne fait plus recette. L'homme 
d\4iicien Regime en est done rediut a faire exister biographiquement son dispositif tbeo- 
rique de neutralisation et de brouillage, oii s'opposent abstraitement ce qii'H appelle le 
«bougisme», la modernite., Tideologie clominante du jemiisme festiviste, du progres^ de la 
mobilite., de la fiexibilite et de la table rase, bref de la mondialisation heu reuse chere aux 
«liberaux-libertaires», et im certain nombre de postures ei de concepts valorises conune la 
critique, la reflexion, Fautorite, la lenteur, le conservatisme, F^anarcbisme toiy*, la 
Republique chere aiix «bolcbeviques-bonap arris tes», le respect du passe, le traditiona- 
lisme, la Utteratiire, la mailrise disciusive, etc, Mais la partie dans laquelle il fait mine de 
s'engager passionnement est en fait jouee d'avance. Les assertions, positions, theses et 
analyses qid feignent de s'y affronter sont toujoius-deja coimues de tons et ne servent mil- 
lement a eciairer la reahte mais font office de signes de reconnaissance, de gages d'appar- 
tenance et de rails rhetoritpes, Ce sont des gimmicks^ des tiucs de prestidigitateur de foire. 




i 



180 



Le brouillage coiisiste tci a rejouer eternellemeiit Topposition conservatisme / prngres- 
sisme, dont les termes iie soiit jamais que deux variantes d'uiie meme these anthropo- 
logiqiie, ceUe de !a pacification, qui pastule rhomme conune etre-social-vivant-en- 
societe. Et ceia afin de naturaliser un dispositif qui represente I'on des €Oiitre-feux 
majeurs pour voiler la realite humaine en tant que guerre civile, 

5 GIMMICK Cim des gimmicks favoris de Fhonmie d'Ancien Regime est raffirmatiori 
declainatoixe de son exteriorite militante a «€e» monde, de son inf^ciuctibilite pai^ rap- 
port a la cultm-e dite «de masse », an bloc de Talienation dominarite perdue comme 
horizon indepassahle de tout positionnernent humain;ce reOexe n'exprune au fond que 
!e feticlusme d'une cliiinerique etrangete au monde qui se cherche par exeniple dans )a 
pratique de perpetuelles et pathetiques niesures d' hygiene misantlirope ou encore 
«scissioni5te». En raison de la loiu-de tendance historique a la pacification centraliste 
qui a marque de longue date I'Etat fraiigais et qui a produit la psychologie citoyeime 
que Ton sait - celle du snjet croyant trouver sa liberte dans le bon foncttomiement d'un 
Etat qui prend en charge tons les aspects «politiques> de sa vie -, la posture d'Ancien 
Rei^ime releve de fa^oo privilegiee d'une cerlaine tradition bien de chez nous qu'on 
pent faire remonter aux libertins «aurimonarchiques^ et qui sc poursuit jusqu'au 
situationnisme maurrassien et alimentaire d'aujourd'hui, en passant par les catho- 
liques reactionnaires, les heideggeriens de toutes obediences, ranarciusme de droite, 
les «hussards^ et autres sollerso-cchniens. En demier rcssoit il s'oj^ira toujours de faire 
valoir un droit de resei-ve, im droit a reniigration interi< iin'. lum< s ces fractions sont 
aujourd'hui prises dans lui vaste mouvement de recoinposition des fronts et cherchent 
a s'alher avec la mouvance liherale-hiunauiste pom- echapper a Falternative lustorique 
entre TEmpire et cc qui lui echappe. 

6 UNE personn.\lit£ EN OR Uhomme d'Ancien Regime est toujours, quoiqu'il en ait, un 
puritain liberal, quand bien meme il jouerait a se draper dans les figures pa J^ee* du 
libertin, du viveur, du heros, du bandit, du rebelle, du stratege, du romancier, ou 
encore du sage adepte de Tatai^axie. Ce sont la antant de roles qu'il maitrise assez pour 
faire illusion. L'impur, la violence, la subversion, le negarif, le sacre qu'il se plait par- 
fois a invoquer ne font pas chez lui Tobjet d\me experience on d\uic pratique reelles 
mais ne sont qu'autant de pretextes a d'infinies ruminations htteraires. D'une fagon 




lage de subjectivite. Le luxe demeure envers et contre tout ime production bien fran- 
gaise au sein de la production mondiale de subjectivites. 

PETITE Lrr^iE (exemple de p^woplul) Mode de production festivlste fagonner nouvelle 
huinanite / police sanitaire de Bruxelles frigorifier vie quotidienne / ^principe de pre- 
caution^ = theologie morbide / disparition du Mai, done du Bien, du Peche Originel, 
done de la jouissance de pecher / fin du Sacre / festivisme juvenile = continuateur du 
fascisme / mutation anthropotogique avoir deja eu lieu / decadence iiTeversible de Tes- 
prit critique / glissement des populations vers Tonirique / piise de pouvoir du piincipe 
de plaisir / annulation de toutes les separations structurantes qui ouviaient au monde 
adulte / volonte diffuse de retrouver Tetat d^imiocence d'avant la Chute / abohtion du 
Conftit / creation = subversion d'economie mixte / retoui- du gem^ hiunain a la vie ani- 
male / desir : purement utilitaire, mecanique desormais / retoui' de la Culiuie au bercail 
de la Natiue / mise en examen de F Mcien Monde, de I'Histoire / <sParce que la vie, c'est 
9a. C'est quelque chose qui continue, avec son melange de bons et de mechants, qui est 
aujourdlmi arrete.» / changement de fonction de la litteratiu'e : non plus refleter les 
contradictions de Fetre hiunaiii, mais celebrer un neo-bumain delivre de la conti^adic- 
tion (valenrs de citoyennete, de convivialite, de parite, de fratennte) / nouvel iinperatif 
du Bien citoyen / remplacement du negatif par Tautonegativite iiitersubjective / il n'y a 
plus de realite / disparition du concret sous les coups de boutoir de rijniversel / tyrannie 
des bons sentiments, de la transpai-ence, des agelastes / salut par la litteratine / «vomir 
sera penser.» / vive raristocratie de la pensee critique I / effacenient ludique des diffe- 
rences / oppression inforrnattomielle / reenchantement poetico- morbide de Fespace 
pubhc / romantisme fusionnel de la commmiaute / victimocratie / ie moi comme bloc 
d'authenticite, comme preuve, conune oeuvre / siu^vie trtoraphant de la vie / processus 
d'alignement des provinces / renflouement du mensonge romantique / museification des 




Qui petit cr&ire ce 
momle digne d'umotirf 
A ffimi bon aimer ce 
qui s*est voue mi- 
mime u ta kaiftef 
Dieti iiy rerissit meme 
pant il »e resiffm' a 
idisjter ^utmi^ier 
VEnfen 

BeiTiajio$ 



181 



Tiqqun 



Le petit Jen 
de Vhomme 
d'Aneien Regime 



villes / changement de nature du concept d'evenement (inversion du sens) / fin parodique 
de la division du travail {que chacim reste a sa place I), de I'argent, des classes et de tant 
d'autres choses encore / effondrements en tous genres / lectiue = acces a la vaste experience 




peipetiiel / miserables contemporains toujours plus separes des possibilites de connaitre des 
experiences autlientiques / devenir-pseudo du monde et des ciioses / necessite de decouviir 
ses preferences individuelles / critiquer d'abord le reniemenl aclieve de rhomme. 

O POLissAGE Une telle «sensibilite& d'Ancien Regime, qui s'en reinet a des fonnes-de-vie 
du passe qui ont fait leurs preuves, ne peut surgir, theoriquement, voire litterairement, que 
lorsque IWcien se sait comme ancien et s'est detache du processus historique: les fonnes 
vivantes ne se connaissent pas comme telles, eMes se laissent seulement evoquer dans le 
souvenir, une fois caduques. C'est par la que la posture d'Ancien Regime se devoile 
connne integralement lihemlei elle precede d\m choix fondamental en favem d'une secu- 
risation ^museale^* de la pensee, Inavouee bien sur mais tou jours a nouveau justifiee cultu- 
rellement, et se deroule done intrinsequement dans la sphere de la representation, bien 
que nul n'invoque son attachement au «reel:*, au ^concret^e de fagon pins insistante que 
llionune d'Ancien Regime. En fait, il s'agit de Tune de ces petites mnhologies contempo- 
raines qui, comme les autres, clierche a acquerir son brevet anthropologique. Rien la 
qu'un petit jeu tinguistique ou notre prestidi^tateur terrasse vaillamment des tigres de 
papier soitis de son chapeau et, <d'Histoire etant finie» comme chacim sait et Fenjeu md, 
se revele etre im crapaud {)ostmodeme coimne les autres, baignant cependant dans la suf- 
fisance de sa dignite ^critique^^ . C'est im Bloom pofce, et qu'ON a police. 

Q UN HERITAGE A FAiRE FRUCTiFiER Chommc d'Aocien Regime passe le plus clair de son 
temps a jouer au beros fatigue des Temps Modemes qui, n'ayant plus la force de se vouloir 
lui-merne, se contemple indefiniment dans ime posture heritee. Get hentage est Tassomp- 
tion bancale de toutes les anciennes lignes de paitage faclices produisant cet etre doiullet 
qu*est le citoyen moderne, habitant tant bien que mal son inexperience du monde. 
Persistant, mauvaisc foi catholique oblige, dans un paradigme psychologiste caduc 
(Balzac avant tout !), Thomnie d'Ancieu Regime recberche partout les preuves de la 
Comedie Hmnaiiie a laquelle il s'etait attache, cependant qu'il se trouve immerge dans la 
Farce bloomesque, perdu et sans i-eperes. 11 se voudi'ait Descartes ou Casanova quand il 
n'est que le contempteui* morgueux du divertissement social, le cartograplie de ses pmpres 
renoncements, le heraut du negatif incantatoire, qui travaille a faire de sa passivite un 




182 



beau petit [ivie de hicidile critique, parfait pour les fetes de firi d'aimee (votre fils aine 
iiUeEo adorera, vous verrez !). En tout ctat de cause, il n'a pas la caniuie du costume 
qu'il revets 

10 UNE AirraRiTi APFicH^E Le channe iiideiiiable qiie Ton peut goiiter au jeu de la nos- 
talgie tragique, a faire de la sensation melancoUque de recoideinent et de riii-eversibi- 
lite du temps Falpha et IV^mega de toute reflexion critique sur Fexistence et le coiu-s du 
moude, porte en elle le risque du radotage autiste, le risque de s'enferrer daus uiie pos- 
ture cfui finit pai' totuner a la liaine de ce qui est la, de ce qui est en train de sejouer. 
Quand la realite ne se devoile plus que coinine decadence d'une grandeur passee, on a 
beau jeu de poser au resistant : on joue sur du velours. Ce que nous tan^ons dans 
riioinine d'Aiicien Regime, ce n'est done pas quMl ait au fond si peu d'experience, cai' 
c'est la une condition qui nous est desorinais commune a tous, mais plutot sa inanie 
puerile d'arreter le jeu par le fonctionnement repressif de Texperience affichee, dont il 
use coinme d'uu perpetuel argument d'autorite. En dernier ressort, son iiifantilisme 
au carre n'est peut-etre motive que par le fait qn'il fiippe, qu'il refuse d'acceder a Tex- 
perience de la coiiflictualite presente hors du cache police propre a sa classe. 

11 UN PEU 0E psYCHOLOGiE La posilion de riiomme d'Ancien Regime est intenable, 
puisque sa critique, fondee sur la haine ainsi que sur la voionte de ineconnaissance de 
la conflictualite et des experimentations en cours, ne possede a la fin qu'uii fonde- 
ment reactif : Fincapacite viscerale a vivre dans ce moude et la pure voionte de diffe- 
renciation qui en decoule. Descartes ou Casanova fm-ent les fils grandioses de leur 
epoque, quand not re homme n'a qu'un seul souhait: ne plus etre de ce monde, et 
tiouver de maiivaises raisous pour cette fuite. C'est poiu* cela que les descriptions cri- 
tiques faites pai' tel ou tel hoimne d'Ancien Regime demeurent toujours litteraires, 
coinme signees d'outi^c-tombe, transmuant le materiau de Fabjeclion qu'il ne fait que 
nommer, en pampWet ricanant, en vanlte baroque sm' la vacuite de la vie ici-bas, en 
petite encyclopefie de ses desagi'ements alimentaires ou encore en sublime tombeau 
d'une epoque que seule sauverait une biograpliie meritoire. Le geste de Fhomme 
d'Ancien Regime reproduit ainsi le geste classique des religions : la creation d'un 
arriere-monde. 




Qttiind tlmitiitiiiie 
a atteifti ce stufle tm 
demnmm etmqm 
prfy^rhs. dmqup 

eftfottrt* ittf.ntnihtcment 
fps honumm dufis mie 
iithumaiiUe ptm 
pntfande, fe tfmga^e 
lui au>iVi dp^Piwre 
mpidpttipitt, t't toute 
entente dement 
impttMible. 

J. Sempnin 



12 ob SE TROtfVE LE CORPS? II apparaTt des loi-s que la sensibilite de rhomme d' Ancien 
Regime n'est que Tautre temie d'une opposition factice, ceUe cfui la rend si profoude- 
ment solidaii-e de la fausse conscience eclairee de la branchouille : sous la vaine agita- 
tion smTeferentielle du postinodeme gigotiuit et sous la morgue desabusee du tradi- 
tionaliste autoproclame, U y a la ineme incapacite -idealiste- a partir de soi, de sa 
propre fomie-de-\ie, de ses desirs et moyens actuek (et non h\T>othetiques ou incan- 
tatoires), a se donner du champ pour comprendre ce qui est en jeu, de ijuoi il retoume 
dans totite cette affaire, a savoir soitii' de la paralysie. Si ragitatioii beate en faveur 
du «troisieme millenaire» est risible, racharnement therapeuritjue en favem* de Pes- 
pnl cniiqiie Test encore bien plus. Au sein d'une societe capitaliste qui non seidement 
integre la critique mais la fait fonctionner a son profit, il s'agit plutot de nourrir 
Tepaissem- d'une coi-poreite critique ayant une prise effective sm^ le reel plutot c:jue de 
discourir sur le^s raisons de sou iinpuissance. Or a ces deux freres-ennemis, qui ont si 
tragiqueinent besoin lim de Tautre poiu exister cliacun comme envers de Fautre, qui 
hypostasient respectivement un principe de plaisir et uu prmcipe de realite tout aussi 
abstraits, qui vivent dans un empiie de signes qu'Us s'achanient Tun a surfer et Tautre 
a deconstndrey il manque une reeWt presence au monde. 

13 MAIN couR.^'^TE CoTidamne a se trouver peipetuellement a la rernorque de ce qu'O 
ne peut que denoncer, mii par un inepuisahle ressentiment devant la presupposee 
perte de ce tju'il a cru posseder un joun, Thomme d'Ancien Regime s'echiiie a la tache 
sisypliique de cracher a vue, de faire passer son impuissance reelle pour une 
conscience superieiue et iiiattaquable. Cette fa^on de toujoms tenter la transforma- 
tion du plomb en or, cette critique aut^risee du Spectacle, cette vie de seconde main, 
est en passe de devenir la plus com-ue des marchandises cidtiuelles et fait de i'honmie 
d'Ancien Regime Fun de ces consonunateurs avertis, exigeants et pointilleiLx, qui ue 
s'en laissent pas remontrer. II a paye sa place sur le bateau de la modernite; il ne 
devrait pas avoii' a i-egarder dans les coulisses, et iJ est done tout fonde a %t plaindre 
quand le navire sombre. La subjectivation par la plainte propre au croyanl s'est 
sicuiarisee chez lui en consumeiisme critique. 



183 



Tiqqun 



Le petit jeu 
de Vhomnie 
d'Aneien Regime 



14 LE CAVE BiFFE Le capitalismc cybernetique se presente coinme un processus tou- 
jours plus idealiste de reformatage du monde dont le but est d'en extraire de la 
*^valeiir infoniiatiorinelle» . Entre autres choses, il met an travail la conscience de 
ne pas etre dupe, cette volonte fate de ne pas etre nn cave que partage rhomme 
d'Aneien Regime. Toute contestation discursive ou partielle renti'e ainsi dans Pln- 
tegrale el contribne a renforcer le systemc en le reiidant plus impermeable a la cri- 
tique en acte du processus. Celni-ci tend de la sorte a generaliser la fausse 
conscience eclairee, rendant ses administres complices du processus de normalisa- 
tion cybernetique en coin's afin de les immuniser contre toute possihilite de sortie 
reeile du Programme. On a beau cligner de Tceil ou lever les bras au ciel, on 
demenre une merveilleuse petite caution dlnmianisme ronclion, A mesure que 
tout devient enongable et critiquable, plus rien ne pent arriver. Ainsi, dans la lUiit, 
les non-dupes errent. Et ils sout sinistres. La posture d'Aneien Regime est un dis- 
positif de neutralisation de rexperience passee par coagulation de celle-ci en 
i^aleur referentielie. Aussi notre homme (en plus de son jardin, de ses humanites et 
de son identite) cultive-t-il avec soin la pratique de la petite difference, du teger 
ecart, de la minuscule medisance, chercliant toujours a s'inscrire en faux par rap- 
port a ce qu'il nomme dedaigneusernent le Spectaculaire integre, le Grand 
N'importe Quoi, la societe by per- festive, Fabjection presente ou, plus grave, ce 
qu'il voit comme des meutes de fanatiques de I'alienation evoluant au fin fond de 
I'abime (aux signaux «portabie» et *; rollers », grincer ostensiblement des dents), 
toujours a camoufler son irreductible attachement a cela meme qu'il vomit en sur- 
face, a ce pouvoir honni mais secretement desire, puisqu'il hfaif vivre en toute 
insouciance. Si rbomme d'Aneien Regime est maladc a en crever, c'est parce qu'H 
retoume contre lui-meme en un processus autotomique de paralysie progressive 
de soi-rneme toute I'energie mobilisee pour produire «de la consciences^, 
Desastreuse fuiie en avant que celle de Lautophage qui s'interdit toute action 
parce qu'elle serait a priori ^polluee» par Femprise du ponvoir. Par tout on du 
pouvoir circulera, oii des rapports liumains s'experimenteront dans Panonyniat et 
I'opacite, par exemple enU-e ces cretins technoides dont il ne cesse de se gausser, il 
x\\' pourra rien Musirm entendre et le rabattra sur le pouvoir betifiajit ou alienant 
de «repoque», de ia mode ou des mass-media. S'i] voit bien eii quoi \ une des 
modalites presentes de la domination est le diver tis.sement social autoritaire, 
Lliomme d'Aneien Regime demeure attache a riiypothese repressive (tout en 
raillant facilement, mais pour de mauvaises raisons, les tentatives de « liberation* 
gaucbistes), ce qui lui permet de se poser, par une simple inise a distance, en resis- 
tant au processus de «deshominisationB induit par la ^mutation anthropologique 
en course, en individu irreductible a la confusion de tout, en refractaire a nn pou- 
voir social total fantasme. Facile tour de passe-passe. Simple jeu de langage. 
Soiidarite du pouvoir et de sa critique, par la denegation frenetique de toute ligne 
de fuite autre qu'ime politique de rarriere-monde. Ce qu'il admet d'ailleurs bien 
volontiers : il n'est que le spectateur haul de gamme de reffondrement, le chroni- 
quenr detacbe du cours du desastre, le reporter seniillant des bords de Tabinie. 

IR DE L iMPORiANCE d'Itre coNSCiENT Spcctateur idealiste qui schematise de prime 
abord tout doune empirique au moyen du rachitique transcendantal de la sedi- 
mentation de Texperience passee, qu'en outre il n'a que pen connue, notre orphe- 
lin d\in sens de I'Histoire, qui sans cesse se refere a la fonction paternellej a 
Tordre symbolique, au principe de realite, a une b^^jotbetique histoire qui aurait 
eu lieu mais serait desormais achevee, s'ecbine a denoncer abstraitement (atten- 
tion ! : kit de construction ! ) la confusion semiotique, rindifferenciation sexuelle, 
le reformatage numerique de rexperience, la marchandisation globale du monde, 
le coiitiole panoptico-festif, la generalisation de la mormaie vivante dans les rap- 
ports sociaux standards, la police sanitaire regulant la vie quotidienne, sans 
jamais demordre qu'ii S'agit la d'une critique de la dmiison de Fepoque, et qu'il 
suffirait aux hommes de prendre conscience des dereglements structures a 
Toeuvre, de faire preuve de bon sens pour que tout aille mieux dans la plus belle 
des common decency possibles, Uesthetique du desastre, de la catastrophe et de 
Teffondrement (qui ont toujours-deja eu lieu) se mue quasi automatiquement en 
renforcenieiit de la bonne volonte critique, contribuant ainsi au triomphe de 
Tideologie citoyenne des formes-de-vie assistees, mais conscientes. Mais ces 
jeunes, me direz-vous, sont-ils bien conscients? 



i 



184 



l6 GAJ^ERiE DE poRTJL\iTS Toutes Ics fomies iTaditionndles de rautorite et de la maitrise 
ont \isiLlemeiit perdu de letir aura et out ete degradees dans les postures de rexpeit, du 
technicien, du politique, du consultant en \ictiniologie; riiornme d'Ancien Regime 
quant a lui, ce docteur en rieii, ce sti'atege toujours vaincu, ce professionnei de la 
Imigue, en est reduit a singer h possedant enjoue, I'anarcho-poujadiste, le pater bien- 
veillant el bourni, le cynique raisonnable, Thomme au jugenient infaillible., Tangelot 
scmtant rabiine, rhiunaniste bon teiiit mais incjuiet, Fhonnete liomme encanaille, le 
coinmer^nt rigolard mais qui ne perd pas le nord, I'anaichiste de droite ou plus cou- 
ranunent le malpoUticien des affects. Camnie les autres, il joue lui role, un role de com- 
position, extge pat- le maintien du deoor de t'esprit fran^ais, Mais il s'en distingue par sa 
strategie qui est de contrer Vabjeciion ctaujoui'dluti par celie d'hier^ sans meme cher- 
cher a se penetrer de cette abjection dans sa ooncretude, mais en Fexoreisanl, en refu- 
saiU de la mhin bivari^iblement, toute sa sagesse se resmnera a oette dialectique mise- 
rable de la fausse evidence et de la mise a distance : been M7r (que Dieu et Fhomme soiit 
morts, que la femine n'esiste pas, que regne la transparence, que le monde est pouni, 
que les enfants et les etres iiybrides ont priB le pouvoir, que le controle opere, que le dis- 
positif gouveme, que le monde toume), mais que voidez-vous (ma bonne dame), C'eU 





Lesfilft qai ntma 
entoarenij xariouf 
les plaft/eiines, 
im mhie^cmts, 
mntpreaqua itym 
des momtrest. 
Lew fisperi pffyidque 
estpreaqiie terri/lmit, 
eU lorsqa W ne /W/ia», 
a est fmtidieuxenwnt 
tn'sie. D ^orrihtes 
toixims, 
(iex chemlures 
carimttimles, 
des feints pdlefi, 
desyeiLx- eleints. 
Ce srnit lex tttfistptrs de 
quelqii lititiatioti 
btirbfin\ rmds barbare 
d'utic mmdhre rnome. 
Oil hicn ce stmt les 
musiptes d'ltite 
iiitfi^rntiofi diligente 
et matwfciente, 
qui n'ei^eille pm 
la cmnpammn. 

Passoiiiii 



185 



Tiqq mi 



Le petit Jea 
de rimmme 
d'Ancien Regime 




ainsi^ et vous savez qiioi, il en a tou- 
jours ete ainsi et il en sera toujouis 
ainsi; tout va de mal en pis niais pour 
nous autres, ceux d'avant, etre 
conscients de cela, ne pas etre tels ces 
zombies uibaius qu'il nons arrive de 
CToiser, c'est essentiel, ga ne mange pas 
de pain, n^est-ce-pas?, et voila pour- 
quoi, soit dit entre nous, votre fils n'a 
pas de couill^. 

YJ UN HOMME d'intIErieur L-homme 
d'Aiicien Regime est quelqu'un qui ne 
s'eclate pas vraimenl, qui, le sourire 
en coin, a clioisi la petite fausse 
conscience de celui qui croit en savoir 
plus long, et qui s'en accommode. Tout 
ce qu'il n^aixive pas a compiendre , iJ le 
rejette daiis les deux poubeJles concep- 
tuelles dont il fait iin usage exiensif et 
manifestement deiensif : betise et bar- 
b^trie. II croit que F urban ite, le tact, la 
politesse, la courtoisie surtout et les 
bonnes manieres constituent lui legs a 

nous transmis, et qu'il nous suffirait de presei-ver pour se pi-emimir dr la bai^barie niar- 
chande. H pratique mi faux padios de la distance, renvoyant cha<;uii a sa soul'france 
propre, pathos qui n'accroit pas sa puissance mais qui fait de lui un intouchahie, au 
sens propre. Sans cesse il prevoit le pire, qui a force n'a meme plus besoin de se pro- 
duire; en fait, il desire le piie, non pour lui -meme, mais paJ'ce qu'a tout prendre, seul le 
pire lui pemiel de subsister dans sa position de <lenu-retrait desabuse, menace qu'il est 
par ce possible qiu change radicalement la flomie et reside, tonjours-deja la, en sus- 
pens, enlre les corps. Mais pom le delivmi', il faudi ait descendre de son piedestal, aban- 
donner un rapport an monde fait de suspension, d'interruption et d^interiorisation, 
quitter Tautel de la rationalite substantielle devant laquelle il psalmodie a n'en plus 
finir ainsi que ces menus plaisirs raffines dont il se fait Favocat et qui ne sent certes que 
ceux de la soumksion vindicative. 

l8 UN HOMME DE GARDE UhoTume d'Aucien Regime est la conscience malheureuse de 
noti-e temps, qui a fini par aimer son mallieur, qui s*en delecte meme et s'en noimit. S'il 
est si prompt a user de la massue *ialienationi> pom disquaJifier tout geste un tant soit 
pen extatique, c'est qull creve de depit des que smgit Vevenemerit: parce qiie celui-ci le 
renvoie a sa sohtude soUpsiste, a son mode de \de d'antnchambre, c^ntemplatif et liai^- 
gneux. 1! est piquant de noter ipte Thomme d'Ancien Regime reprend la plupart des 
cxincepts de rancieime theoiie critique au moment pi-ecis on ceiLx-ci cessent d'etre ope- 
ratoires, mais eprouve toujoms mie certaine gene pom* celui de separadon. En effet, il 
n'anive pas a saisir la concomitance de Textreme separation et de Textreme desaisisse- 
ment lusioimel de.s Bloom dans le spectacle du divertissement social, parce Cfue la sepa- 
ration est precisement le ch^re de sa solidarite iiiavoual)le avec le Bloom, Tangle mort 
de sa conscience de soi pourtant si rechercliee. De meme, son opposition a la mobilisa- 
tion transpai-entielle par le Capital nifonnationnel ou a rinfame eloge de Paveu comme 
valeur en soi, se fait-elle pour des motife reacdfs : rhomme d'Ancien Regime invoque le 
secret uniquement comme fetiche et ne le pratique pas dans une opacite veritablemem 
antisociale, parce qu'il est incapable d'atteirKlre an moindre partage el d'interrompre 
sa suspension ciUtinellement acquise, Homme de la moderation existentieMe, il met au 
travail son hysterie de i^etention. G'est bel et bien im \ictorieii de t^^e anal; lucide, il se 
garde. Mais pour quoi? 

IQ l'usage ATTESTi Lliomuie d'Ancien Regime agit et se vit dans Toptique fantasma- 
tique de la posterite, conforme en cela a la figure d'une souverainete simplement Uue- 
raire. Sll a toujours-deja tout compiis et tout pre\^, que tout lui seinble avoir deja 
ete fait ou tente, c'est que lui est toujoui^-deja comprls dans le petit circle de la raison 
de ses renoncementJS: de ce fait son activite est principalement d'ordie linguisdque^la 
theorie critique de^ient chez lui analyse du langage d'une societe rapidement quali- 



186 



fiee de totalitaare, tout en se retranchant dans ime attitude boiigonne de iion-paitici- 
pation hautaiiie. Mettre a distance le monde en le declarant nul et non avenn pour 
exces de vulgarite, lui siiffit. Cimperatif inavoue dememe ici hpuritanisme du bon 
usage (de la langue, defi affects, des objets, des aliments, de Tespiit critique, href de 
son «inetier d'homme* en general), partout et en toute occasion. Ce que compose 
rhomme d'Ancien Regime n'est en definitive que la theotie mdicah du citqyen, sous 
perfusion d'encyciopedisrne dix-huitiemiste et de correction orthograpliique. Tout 
surgissement d'une pratique offensive se verra des iors accuser de detournement 
d'usagEy version polieee de la notion policiere de Tarme pai* destination. A notre ^Qa 
sefait^, il opposera toujours son pathedcfue ^mais, ^a ne se fait pas!! }^?^. 

20 PAS ToucHE, MON POTE On irouve cliez rhoimne d'Ancien Regime un rejet absolu de la 
«monstr«osite», une denegation feroce de Tiinpropriete en tant que telle, href : une 
motivation de loutes les formes subliles de politique identitaire tautologique et; ii^antile 
a Tceuvre dans sa psychologie de boudoii, et que Bardies en son temps avait magistra- 
lement etabli pour le cvompte de la seule pliilosoplue du boa sens j^oujadiste : rhomme 
d'Ancien Regime est aussi^ mais pas en premier lieu, le petit-bourgeois blanc, male et 
cidtiu-eux, qui a pern- de tout para^ qit'il n'est rien et qu'il ne suit rien faire. Ce qu'il 
oppose au Biopouvoir est simplement ime version moins up-to-date de la normalite, 
FoubU des corps plus t:jue leur neutralisation. Le mensonge de raffirmation d\m senti- 
ment non vacillant de la reaJite et de sa permanence repose sur une confusion fataJe 
entre le sentiment du propre affirme a la cantonade {uniquemenl par reaction contre la 
masse fantasmee de I'impropre par excellence, la marchandise et son corollaire cidtu- 
rel, le rnetissage) et c^lui de la substantialite verital>le comme sedimentalion de posses- 
sions successives, au sens on des gestes, des actes, des conflits prennent possession de 
nous et nous reiident plus epak (ce qui est tout le contraire de la lourdeur). La belle 
completude qu'il poite tel im etendard devant lui proscrit toute communication avec 
rhomme d'Ancien Regime ; nous retrouvons la son ideal de la separation achevee, per- 
metiant des rapports premt6/e5 et surs : entr-e gens de bornie eompagnie, n'est-ce pas, 
on ne se tiyuche pas \ 11 vit ainsi avec la peur paranoiaque que \iemie a eclater le men- 
songe constitutif d'une construction «stable» du soi projetee vers i'exterieur en une 
lourdeur qui empeche toute transmission veritable d'experience- Comme ses autres 
fantasmes, son patemaHsme afiiche est absolument creiLx car il n'a rien a tiansmettie, 
ne possedant aucune competence veritable, aucim savoir-pouvoir, si ce n'est sa posture 
et ses references, qui lui pennettent, pour quelque temps encore, de pouvoir se passer 
du monde. En consequence de quoi, I'honune d" Ancien Regime \it dans un univers clos 
oil il ne rencontre jamais que lui-meme et ses semblables, des systemes de reference 
tnaUieiu-eux et ambulants dont Fespaee de libeite se limite toujoui-s plus a quelques 
salons, librairies et distributeurs de billets. Et qiuuid il a a se plaindre d autre chose que 
du cours du monde, il a re(X)urs aux autorites. C'est tout mi monde compasse qui suinte 

de sa personne, celui de Tarriere des contra- 
dictions psv(lu>lr>jj;i(|iies qui minaient le 
bomgeois cUissiiiiir dii XIX*" siecle (hy[>ocri- 
sie, frustration, inexperience, nevrose, 
comedie sociale, haine de Tauti'e, avarice, 
misogynie, narcissisme, fixation an ale, 
niediociite, racisme, qu'en-dira-t-on, ter- 
reur constante du ridicule, du debordement 
obscene, autoriiarisme suffisant. culte du 
«style»; attention : liste non exhaustive !). 

21 LOiiBD, MAIS PAS ^PAis Toute uoc eco- 
noinie de la nostalgic des origines est a 
Toeuvre dans son discoiu^ ; foriginaire fan- 
tasrae, meme situe historiquement, aurait 
phis de valeur que Timpur, le tardif, le com- 
[M3SC. le fini, Telement intrinsequement 
aiici i6 dans lequel nous evoluons. Uhomme 
d' Ancien Regime veut (ou declare vouloir, ce 
qui cliez lui e.st identique) mie restauratmn 
(de la presence, du sens, du reel, du Pere, de 
Dieu, du Roi, de la Repuijlif^ie, de Fhomme, 
de Fordre, de la separation), bref une res- 





Tern t&ufourft te^at 
(ieJt mtMeurs [.,.\ des 
fmhititdeji inlime.Sf des 
rofW4'n{tnees prii'ees, du 
detail des maisom .- un 
iftkrieur nom^eaa oiije 
peneiiriift pfnii foajours 
imp deromerte agreabie 
a moil coi'ttr. 

Saijite-Beuve 



187 



Tiqqim 



Le petit jeu 
de nmmme 
iVAncien Regime 



tauration precisement de ces grandes narrations idealistes qui ont longtemps permis 
d'empeclier massivemeiit tout acte de souverainete singuliere ou collective, n est siibse- 
quemment cet hoiiime loard^ gauUien, parahlique, universaliste par defaut et regiona- 
liste en vertii du guide MicheJin, inc^ipable de sortii* des meandi'as d'mie politique do 
plein^ d'une praxis iiidexee sur de lourdes machines teleologiqites (pour sur, ^a ne 
mange pas de pain). Citation : <A souffler a Toreille des fx>nservatem-s : le temps coule.* 

22 POLITIQUE DES GUiLLEMETs L'homme d'Aiicieii Regime fait un mauvais usage de la 
notion de majonte, coimne tous les lieritjers;car c'est elle qu'il mobilise en perma- 
nence contrc la moindre menace d'exces ou de debordement, hormis quelques 
formes culturellement admises (ivresse, sexuaHte, scission, et encore). La defense 
de riieritage («Pius rien ou presque ne pent etre juge, desormais, avec le vocabu- 
laire et tes mots d'avanl. 11 faudrait mettre des giiillemets a chaque mot, comme on 
prend des pincettes ») n'est pkin mm mauvaise chose en soi, non plus c{ue le sens liis- 
torique dont il se fait fort d'etre le dernier possedanl. Si comme nous tous, il vient 
lardivemeiit, quand le monde est vieux et lourd de tout le possible non realise de 
riiistoire, cette naissance tardive acquiert chez lui un accent momhsateur, un ver- 
nis stylise, une esthetique du sourire en coin, une ethique de la soumission vellei- 
taire, Autorite et discipline iie se manifestent jamais en lui que comme repression, 
et non comme veritable ma?trise de soi incluant Fabandon, Certes, rien de plus 
juste que sa critique de Tetat de minorite hysterique dans laquelle se complaisent 
ceux qui ont ete socialises par le capitalisme normalisateiu-, mais une telle critique 
11 'est rien si elle n'est praliquee pour aiusi dire en continu^ comme accroissement 
reel, quotidien de puissance. Comme moyen de differenciation et comme alibi, elle 
est non seulement minable mais authentiquement infantile. 

33 CRITIQUE ET EXPRESSION La posture d' Ajicien Regime releve d'uji pathos a priori allie, 
ne fut-ce qu'objectivement, du pnx^essus de nonnalisation qu'eile rejette, puisqu'elle 
ne ceme jamais Teimemi veritable, cetl;e mousti-ueuse coalescence de dispositifs locaux 
regiilanl et restreignant toujours plus ce qifil est matetiellement possible de faire, et ne 
s'eii prend qii'a des leurr-es gracieusement mis a sa disposition (la modeniite, raUena- 
tion, le Capital, la mondialisation, le S|>ectacle, etc.). En verite, il apparait que la gra- 
tification sociale est d'autant plus elevee pour ce que Ton pent declarer etre, faire ou 
penser que ceia s'engrene aisemeni daiis les mecanismes mv^ques de rindividiiahte 
(toujours libre !) qui regissent la publicite bourgeoise, sans jamais porter a conse- 
quence. Chomme d'Ancien Regime, qui en appelle a la negativite, a la lutte pour ia 
recoimaissance, au desii; au mal (en litteratuie ou ailleurs), a la culpabiMte ou encore 
au secret, demeure ainsi de fait le seul heritier de la pratique avaiit-gardiste, pomtant 
par lui rejetee, des mots d'ordre. 11 cherit sa confortable ^Uberte d'ex|>ression» tout en 
goutant les delices de la ^mal-pensance», a Fhetue oii, pour rire. Ton pent appeler au 

meurtre dans les gazettes quand il iFest plus 
permis de faire im pas de davers dans le metro. 
La critique sans eflicace, c'est-a-dire la capita- 
lisation de la conscience^ a son origine dans la 
liberte d'opinion, ce luxe que la bourgeoisie 
s'est offerl pour meubler remiui de ses 
dimanches apres-rnidi et qui, d'occupation 
pour les plus «eveilles» de ses en f ants a T ori- 
gine, est en passe de devenii' le fleiu^on de notre 
iiidustrie semiotique. Certes cette ciitique peut 
etre utile localement puisque dans certains cas 
bien precis la position de surplomb propre a 
rhomme d'Ancien Regime lui perniet d'eelairer 
et de nommer les phenomenes de surface qui 
regissent Tactuafite : entre autres, le perpetuel 
chantage au coeur, la fete comme ideologie, la 
bienfaisaiice comme mode de contiole, le 
sinistre regne des boiis sejitiments, la logique 
du decloisonnement, la passion de la recon- 
naissance indifferenciee conune gestion des 
foules, le morahsme pueril mettant en examen 
la totalite de FHistoire pour renaturahser, 
reanimaliser puis judiciariser Fexistenee 




188 



hiunaine. Mais, en face, qii'avons-nous? Le regret, chez notre expert aviae despkeno- 
menes diU ^de societe^^ de la chere petite pepite ineductible de rindividualite et de 
son art de vivre empese, ainsi cpie la perspective d'line vie passee a radoter, a chanter 
la raeme rengaine du ressentimeiit et de la siibstantialite en toe, 

24 PRODUCTION DE SUBJECTIMT^ Defense inconditioonelle, done, de lindividii bourgeois 
coiiti-e Findiffereiiciation dn Bloom, unilateralement permit conime production sociaie 
d'abiaitissernent et de desubjectivadon obscene. Sur ce point capital, rhomme 
d'Ancien Regime se meprend pouitant, puisqii'il prend la propagande spectaculaire 
pour argent coniptant la seul ou il con™ndrait de ne pas la suivie : il est faux en effet 
de dire que le Bloom est ime siinpie production du Spectacle; ce qui est effecdvement 
produit par ce dernier, m sont seulement la plupaii des modes d'etre actuels du Bloom, 
C'est une erreur strategique grave de ne voir le Bloom que comme production de neant, 
de ne percevoii' que ce qu'il a perdu, de taille effectivement, en maitrise, en liberte, en 
esprit^ en cultm-e, en jouissance ^raffiiiee^* en style, en existence clas.nque pour tout 
dire. Car il a gagne tjuelf^ie chose aussi ; le champ de bataille devaste de rindi\iduaiite, 
terrain d' experimentation pour toutes les tentatives d'assomption du Bloom, on tons les 
fragments d'experience passee, toutes ks figures passees, pomront eti-e repris et rejoiies 
sans jouer le role d'tmperatif moral inhibitem-. II est des processns de {de)subjectivation 
heureux, taiidis que la subjectivation ranee, elle, est toujours mallieiu'euse, 

25 LA GimRRE Bti GofTT Avec Thomme d'Ancien Regime, nous avons affaire a une figin-e 
de la soiweramete reduite avant tout: (rengaine) maitrise, bon goiit, jugement cri- 
tique-, conscience de soi forcenee, decence, courtoisie. Lliomme d'Ancien Regime 
arrive encore a jouir de ce bonheui* de fidentite, de F exaltation du semblable, de son 
universalite, de sa nature humaine, de sa polls sure. En fait, c^est I'homme dn calcul 
qiu parle, celui des petites strategie^s de differenciation, de diffamation, de conquete de 
Fopinion, strategies nuQes parce que prenant place au sein du seid espace de publicite 
propre a sa fonne-de-vie. C'est de peneti-er (ou pas) dans ce champ qiu est le choix 
fondainental, et non pas ce qnt pent s\ dire (il ne pent rien s'yfiiire^ en tout etat de 
cause). Consequence: variations a riniini dans la Utteratm^e contemporaine du tlieme 
tocqueviUien de rhomme Liberal mine pai' la nostalgie de ia grandeur de jadis, par le 
sentiment de k perte inexorable des bienfaits dn passe. Uhomme d'Mcien Regime est 
ainsi le sujet economique parfait: celui qui, coimne poitr loul^ pay^ son experience, 
que ce soit en argent ou par sa somnission effective a Fordie social. Une fois depoiulle 
par un petit giton, un «jenne», ou tabasse par errem- par un pohcier, il poiura consi- 
gner en tremblotant dans son Journal de Faiinee a quel point il mene une vie aventu- 
reuse, non-confbrmiste, et a quel point il meprise le troupeau social-democrate des 
honnnes en sliod qui se contentent dWe consommation d^experiences au rabais, tout 
en regrettant bien evidemment que le cours social de la civilite soit tombe si has* 




iJfiffaeempnt de ia 
perjioiinalite 
aeromfja^iicfiitalemetit 
les (fmfiitioftJf de 
t 'fMristefiec concreicmeni 
Mtmtme fiti-rnorntes 
ApertaritlmreA\ et ainxi 
toiijimrs ptitJt ffepttree 
des pussibiHiea de 
eonnmtre des 
eji'perkfices qui soieHt 
mtthi^ntiqum^ et p<ir la 
de deefmvrir ses 
preferemces 
iridwiduelleA. 

Deixjrd 



26 UN HOMME MtR Attache a la publicite 
decente de Fere bourgeoise, hostile a tout 
moment de verite, dont le piincipe duratif 
serait la guerre civile, tout son etre tend a 
nataraliser sa faiblesse et sa nentialite of- 
fensive comme modele non questiomie des 
usages et des relations intersubjectives : 
tout: ce qui est irreductible a 1 'binnanisme 
bourgeois le plus ecule (moment de souve- 
rainete, souffrance, vertige, vol, violence, 
debordement, casse, emeute, anonymat, 
hysteric) sera subtilement censiure et rendu 
insignifiant au regard d'une attitude de- 
cente de lucidite passive- Uhomme d'An- 
cien Regime croit aux discours de verite 
inoffensif.s, non aux dispositifs de verite 
territorialises ou a la crinunaJite muette, 
sans arguments. Nous retiouvons la notie 
vieille ennemie, Fantiqne peur liberale 
de la midtitude, de Finforme, de la marge, 
de la dissolution, de Fextase anonyme. 





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189 



Tiqqan 

Le petit jeu 

ae I mmme ^J eic brother Cim des objels q^u resteiit a rhoiiuiie d'Aiicien Regime poiir croire a ime 

d^Aneien Regime quelconque incidence de sa pratique sur le monde est la retrologie, a savoir la specula- 

tion paranomque da bateleur sur les arcaiies du poiivoii ; il se vent dans le coup (mie 
des priiicipales jouissances de ceux qid n^ont rien a craindre est de se savoir dans le 
secret, de frissoiitier stir les iiioyens demesures doot dispose la domination). Signe de 
son admiration infantile pour les rouages fantasmes d'un pouvoir pretendmnent 
rainasse dans quelque lieu secret, dans quelque ministere de rAinour, de riiiterieur, de 
la Paix ou de la Verite, admiration qui se double d'une rhetori^me heroique des giands 
affrontemeiits strategiques. Dans le cas bien precis de Fanalyse de la repression jndi- 
ciaire du mouvement iiisurrectionnel dans Fltalie des aiuiees 70 et du debut des annees 
80 par exemple, cela donne le farneux theoreme Calogero, du nom du niagistrat «aiit!- 
terroriste» qui prenait pour <s!hypothese de travail » qu'il y aurait en nne direction 
imique iion seulement des differents groupes armes mais aussi une manipidatioTi du 
Mouvement ou de la mouvance autononie par une tete pensante luiique de la subver- 
sion, la fameuse ^O^^ ou le m>i;hiqu€ ^ Grand Vieux^; li>^othese qui servit a justifier 
I'invention d^un nouveau debt, celui de «responsabilite morale »^. On ne pent que 
s'etormer de voir que cette passion triste de V assignation et cette volonte de devoiler des 
resi>ousabilites indwidueiles, propres a toute c^mception policiei-e de THistoire, soient 
iiiises en oeuvre dans des analyses dites ^critiques*. Le point de vue retrologique est 
encore celui, idealiste, de la totalisation et de la subjectivite : il exige le suiplomb, le 
regard pergant de Taigie au-dessus du champ de bataiHe. D n'y a alors plus de faits, 
mais seidement des mtentions, des manoeuvres, des leiures, de la desinformation; c'est 
encore ime fagon de iaire passer a la trappe ce quis^est reelhment passe ^ puisque ce qui 
se passe ne saiu-ait etre reel mais releverait d\me realite superieure^ d'un arriere -monde 
qui fonde le notre comme illusion et manipidation. Et au passage on aiu^a pu se fantas- 
mer avec profit en petit general manoeuvrant ses troupes par la seide force de la pensee. 

2o LE KIT-\1E PES DicLissis Ce u'est pas la stabilite affiche^ d'une forme-de-vie qui est 
ici en cause, c'est plutot sa stenlite. Uhomme d'Ancien Regime est pauvTe en monde, 
du fait que la mauvaise plenitude qn'il s'est domiee n'autorise concretement aucune 
experience de la conilictuiiHTc liisioT i(|iie autre que lointaiite et mediatisee a Textreme. 
Ce qui ne rempeche pas dv riipiialis-T ie petit tissu d'anecdotes qui forme son existence 
sous le tenne pompeux d'experience de la rie. Cc qui reste aiix bourgeois quaiid la 
bourgeoisie a disparu, c'est rii^pocrisie comme art de viwe, comme compensation fan- 
tasmatique a lem' impuissance devant les forces impersoimelles qui regissent leur vie. 
Au fond, sous couveit d\uie anthropologie pessimiste aux accents hobbesiens et de la 
<<lucidite» qui s'y attache, ces Bloom disposant du kit-\ie des riches sont mus pai' la 
peiu, par cette terreur de la violence physique,, qui est le mni motif de leur critique, 
Sociologiquement, nous retrouvons le petit proprietaire desargente et rintellectuel 
declasse revant d\ui temps oil la domination etait aussi demem-ee qu'eux-memes et qui 
tremblent devant la nuiltiriidr iiisaisissable, qui finira par avoir leur peau. Comment 
ne pas entendre la matciijiliic du sens 
fiducitiire derriei-e leurs peroraisons sm^ 
la pene des valeurs? lis craignent pom^ 
leiu'S vieux jours? Us ont raison. Entre 
la reconnaissance intime de la gueiTC 
civile comme fait social total, F obliga- 
tion de vivre a hauteiu' de celle-ci et la 
haine qu'on lui porte, il n'y a rien, si ce 
n'est toutes les operations de mauvaise 
foi visant a U'ansfigm-er la terreiu- de la 
violence physique en ladaise nietaphy- 
sique du t>T:)e angoisse-sans-objet, a 
absolutiser la critique eimuque des 
exces proceduriers de regulation et de 
normalisation de la \4oienee> Bref, 
enti-e ediique de la guerre civile et apo- 
logie de TEtat et du controle, il n*y a 
plus lien, sinon I'habituel marigot de 
pretentions values, de spectacle de Tex- 
tremisme et de mauvaise foi viscerale*, 
propres a notre beau pays. 

190 




2Q UN PR^TRE MADR^ Uun des gentils fantasmes barbeysiens de rhomme d'Aiicien 
Regime est de s'tmaginer en defenseiir des valeurs patriarcales au sein d^une societe 
tendanciellemenl iiiatriarcale. Et de fait, cette derniere le laisse discoitrir eoinnie en 
iisaient ces boiugeoises dii XIX'' avee leurs maris, sachaiit bien que le male cherche sur- 
toiit a demem-er rion-eoiitredit dans rbrdre du discouis, de la represen!alion, mais que 
c^etait bien a eUes qu'il incombail de faire toumer la boutique, de gerer le foyer, de tenir 
I'infrasiruciure. Preeisons que sa profonde misogynie dieoricpie n'a rien d'exclusive- 
ment masculin, puisque c'est TuDe des specialites rhetoricpjes des feiomes d'Ancien 
RegiiTie recemment a])[>anics, et qui niettent au travail leur \mnv. dv soi dans un delire 
hysterique presquc touchant. Uhoimiie ^spleins* du discours, de la loi, du Nom, du Pere, 
bref TAutem; le sujet maitre et possesseur de son appartement, est aujoiird'hui depose 
en douceur par la gestion enveloppante et cbaleureuse de Feconomie mmnaUsante, cpii 
partout s'linniisce, jusque dans les replis intimas de ses desirs. A ce propos, la symbiose 
al>solue et gluante du commissaire et dc Madame Maigret qu'on trouve dans les 
romans de Simenou, avee ses deux faces que sont la Loi et la Norme, est tout a fait 
eclairante. Mais t^'est aiileuts, dans la curieuse affinite de la Jeune-Filie et de Thonmie 
d'Anden Regime, que se trdiit le mieux la nature du persoimage. Dans la (ret]U€n1a- 
tion de la Jemie-Fille* Tbamme d^\ncien Regime joiiit de pouvoir opposer a one etran- 
gete a soi simple, sa propie etrangete a soi, cultivee^ referentielle celle-la. Rien n'est 
jjkis doux a 11.x yeux de qui se veut profond que le spectacle d'une vie pretendument 
innocente, tmmanente a soi, qu'il pent gentiment paterner ou mocjiier. Parce tfue le 
rapport fie rhomme d'Ancien Regime et de la Jeiine-Fille s'etablit siu la base d'une 
coimnmie simulation, Time sinujlanl la vie et Tautre la cidtiu-e^ il est aussi le plus stable 
qui soit, celui qui conlient le mains de menace. En fait, la subjectivite d^4ncien Regime 
se presente cotnine le complement ideal de la superficialite c^inquerante de la Jeune- 
FiQe. La solidaiite profonde entre la posture pleine de rhomme d'Aji*;ieo Regime et le 
pouvoir inateniel et pastoral de la nonne exige ainsi que leur opposilion demeine en 
surface, pour pouvoir continuer de fonctionner comme attrape-nigauds. Maigret, 
connne ses freres en litterature O'Brien de ig84 et le Grand Inquisiteur des Freres 
KaramazoiL vise a ime eompnihension de la pathologie soeiale dont la visee profonde 
est la reproduction infinie et insensee de la societe. lis oe jugenl plus, ils veulent com- 
preiulre pour guetii* les homines de cette retivite iiTeduelible qui les ciuracterise. Ds veu- 
lent ksfaire vivre. Aus.si, rien rrest plus ahsurde que de critic[iier les processus de nor- 
maBsation par la reference securisante a la Loi; bien plus, la critique autorisee que pra- 
titpie rhomme d'Ancien Regime n'est qu'un liistrioiiisma inoffensif et pueiil, objective- 
ment allie de la domination oormabsante. A ce titre supplementaire, le discours 
d'j\ncien Regime est ^iiijtuirdhui un recit acheve, sans jaait d'oiubrc. 11 n'a plus rien a 
nous enseignen niais h>iu:uoime connne sunple dispositii' de mckiliuiikm de lapamly' 
sie. C'cst ainsi. 11 faut passer a autre chose, 

30 LE COMMON DES MORTELS Du fait dc SOU incapacite a partager un comurun veri- 
table, la seule vie «sociale» de Thomme d'Ancten Regime sera la compagnie des 
esprits dits forts, le cercle elitiste de Taffinite elective des individual! tes ranees que 
lie un cuke partage dc Tetiquette et de la courtoisie, le club des Grands- 
Gontempteurs devant I'Histoire. Solitude, finitude, exposition y seront certes par- 
tagees, mais uniquement negativement, sur un mode ultima- domes ti que et aseptise, 
sans jamais donner lieu a la moindre hgne de fuite autre que le suicide, la boisson, 
le ra dotage et la .senilite, qui, s'ils n'oni rien en soi de meprisables, sont tout de 
meTrie toujotjrs Taveu d'un ecbec collectif, de Fimpossibilite d'un jeu continu et 
bandant entre ces fonnes-de-vie. ha communaute des mauvais sentiments est a us si 
impossible et peu souhaitable que celle des bons .sentiments. La misere de sa vie 
quotidicnne, depuis son humanisme aigri jusqu'au code perime de la seduction 
doot il use, demontrent a renvi fjue la forme-de-vie dont releve rhonime d'Ancien 
Regime est tnifuitoire et inadapiee au grand jeu de la guerre civile., meme s^il a 
presque reussi a se persuader du fondement immuable de son babitus. C'est une 
forme-de-vie inassumabk en ce qu'elle a d'attenue, de passif et pour tout dire, de 
repoussant et de laiiL Le Rioom qui joue a Tbomme d'Ancien Regime est certes 
sou vent trop mutilc pour accompagner ses devenirs possibles. 11 lui faudra pour- 
taut ou bien persister dans son attachement pueril a sa faiblesse, a son prejuge clas- 
sique envers toute commimisatlon offemive de Pexistence, continuer a denoncer la 
joie anonyme qui est liee a cette communisation comme un ^depassement fusiomiel 
de la separation individuelie», et done disparaitre, ou bien se deprendre de soi et 
acceder a autre chose, de plus gai et de plus tranchant, au sein du Parti Imaginaire, 




Qui ti'(t puif eoimu 
fAncien Regime 
tie Halt poa 
ci' qn ti ptt ffre 
la douceur ik vivre. 



1ktli^)Tarid 



191 



Tifu/iiit 



On a toujour s Page de deserter. 



Vous avez travailld. VoiiS vous ttes tromp^s. C'est pas grave. Une 
seconde chance vous est donn^. Aujourd'hui, vous manifotcz pour 
conserver voire retraite k soixance ans. Vous ne voudriez plus travailler; 
Pourtant, vous avez txavaill^. Vous avez attcndu que 9a passe. 
Finalement, c'est pass^, Et vous avec. 

Si vous approchez aujourd'hui la soixantainc> en 68 vous n'aviez pas 
loin de la vingmne. Vous avez vu, vous avez su que d'autres mondes 
^talent possibles que celui qui s'est ^difi^, avec voue participation, 

Votis avez oubll^, vous avez hit semblant d'oublier. Vous avez fait 
CQmmc si travailler 6tait digne, supponable, int^rcssant ou simplement 
humain, hes generations qui vous om suivi ont mime votre 
r^ignation, plus grotesquement : votre enthousiasme. 

Une seconde chance vous est offerte. Vom savez dans votre chair 
que vous ne voulez plus travailler. Que vous n'avez finalement travailie 
que sous k contrainte, et que vous vous etcs faits, pour certains, les 
illusions necessaires. Laissez vos illusions derri^re vous, si vous en 
aviez. II en est temps, Vous en avez les moyens, A soixante ans, vous 
n*^i:es pas tout ^ fair tari, Le gouvernement, la domination en con^oit 
une ccrtaine terreut. Ik voudraient vous faire rempiler pour cinq ans, 
que vous soyez vraiment vid^s, Avant de vous lecher dans la nature, 

Les gestionnaires de la socvtii vous redoutent. lis craignem qu'^tant 
encore vivants, vous desertiex, Vous en avez les moyens. Plus que 
quand vous aviez vingt ans, peur-^tre. Vous avez les moyens de 
d^erter, au prix de renoncer ^ Tadh^ion \ Tordre social qui vous a 
consumes. D^ertcr veut dire : agencer les conditions 
d'epanouissement de rapports moins mudies que ceux que commande 
la domination marchande (hostiUte grouillante, incomprehension 
systematique des hommes et dcs femmes, absence de communaute 
comme d'inimicie et d'amiti^ v^ritables, forclusion de la violence, de 
la folie^ de la souf&ance> etc.). 

Vous avez une demifere chance de ne pas vous trahir, de vivre, 
finalement. C'est ceUe de quitter le navire. En un sens, c*est notre 
derni^re chance. Un monde qui va au gouflfre veut s* assurer qu'il ny 
va pas seul. II veut nous entralncr dans sa course i Tabtme. II ^t pr^t 
^ tout pour emp6cher, pour aneantir toute secession socialc. C*est 
potmant la seide aventure i hauteur de vie qui nous soit ouverte, pour 
rheure. 




LE CHAOS SEITA NOTRE GREVE GENEIRALE. 



Eehographie 

d'une 

puissance 



g'ueilo che glipende to difende. 
hez iui ce qui pend le defend. 

Proverbe itaUen 

Au moment de Paccouchement, 
ma mere ne connaissait pas encore 
le sexe de son enfant 
line infirmiere entm dans la chambre 
on eltegkmt a moiiie endonme apres 
le Ions b-avail et kii dk : 
^Madame, rous avez ete touckee par 
la disgrace. C^est une filter 
C^est ainsi que ma naissance 
iuifut annoncee. 

K, nee a Naples en 1975 



J!) AURAis vouLij ne pas avoir 
a ecrtre ce fexte, J'aurais 
voulu m ^effacer derriere tine 
coulisse pudigue de mots, dra- 
per mon corps chamei dans la 
s a cro - sain te n en tra lite dti 
discours, tourner en derision 
mes desirs ou les pathologiser 
selon une grille analyiique qni 
ne m 'an rait absoute que pour 
mieax me soumettre^ 

Maisje ne Vai pas fait carje 
ne croyais plus a ce que ton 
disait de mot, j\wais besoin 
d^nn texte a plusieurs voix^ 
d^une ecriture partagee qui 
vive la sexuation sans pudeur, 
qui la racontey la de nature ^ 
roup re comme une boite s eel- 
lee, la sortant da mitard du 
«prive^ et de Funtime^ pour la 
rendre a Fin tensile du politi- 
que. 

Je poulais un texte qui ne 
pleurepasy qui ne vomisse pas 
de sentences f qui ne donnepas 
de reponses preliminaires 
dans le seal but de se rendre 
inquest ionnahle. Et c^estpour 
cela que ce qui suit n ^est pas 
un texte ecrit par les femmes 
pour les femmeSy parce que 
moije ne suis pas un etje ne 
suis pas unCf maisje suis un 
plusieurs qui dit ''je''. Un 7^" 



contre la fiction du petit mot 
qui se drape d'universel et qui 
prend sa lachete pour le droit 
d'effacer au nom d^autrui tout 
ce qui le contredit. 



A plusieurs reprises le 
J± mono logu edupa trio rca t 
a ete interrompu. Plusieurs 
coups out ete assenes contre le 
sujet classique^ clos, neutre, 
object if cosmique. Son image 
s 'est craqueiee sous lepoids des 
carnages de guerres to tales 
qui ont ote a rheroisme toute 
son antique aura; sa parole 
unique, hegemonique a ete 
engloutie par le brouhaha de 
I 'esp era n to ma rck an d. De 
nouvelles parentes im pro- 
bables se forme nt alors : le 
vieux con depassede de son 
mande et le plebeien exclu de 
tout seraient censes se retrou- 
ver du meme cote de la barri- 
cade depuis qu 'il n y a plus de 
barricades du.loat. 

Alorn, sHnterroger surce que 
nous sammeSf comment nous 
en sommes venus la, qui sont 
rws f re res et swurs et qui nos 
ennemis n ^est plus un passe- 
temps pour intellectuels en 



imne d 'Introspection, mais arte necessite immediate. ^IJnefois 
que tout a ete detmit une seule chose me reste .* moi-meme», 
disait Mfkiee : partir ile soi est n'est pas une queslion de yen- 
chanf\ mais la €lemanhe ingraie de qui a ete depossede de tout 
Le feminism e a iivre un combat qui trexiste plus^ non pas 
parce cpi V/ aurail gagne ou perdu, mats puree que son champ de 
bataille etait un terrain comtrucAible et que la {lomination y a 
bdti ses quartiers. 



L^ echographie est une operation abusive. Sous couverl ct in- 
tentions therapeutiques, elle viole un espace secret sous- 
trait a la visibilite. Par le biais de la technique, elle s'anoge le 
droit depredire un futur charge de consequences, Pourlant sa 
prophetie, comme toute divinalion, estfaillible. et le possible 
qu 'elle annonce^ souvent^ se convertit en impossibilite implivife a 
partir da momenf meme oit elle Varrache au ""pas encore'^ pour le 
Jeter dans I'ineparahle du present. 

Ce texte est une echogmphie dans la mesure ou il s^arroge le 
droit a Pobscenite, non en tant qu'insulte a une presumee 
^pudeur publique^ .* cela serait - au sein de la pornocratie mar- 
chande - d'une pitoyable ingenuite. Obscene, au sens etymolo- 




gique, est ce qui ne doit pas appa mitre 
snr scene, ce qui doit rester cache puisque 
le rapport qu 11 enlretient amc la visibilite 
ojjirielle rst an rapport de negation et 
dl'Morcisme, de compUcite et de conjura- 
tion. Ce quhnpeut dire ou ce qu'on peul 
fa ire dcpcftd dn rapport que ce dire et ce 
faire eufretirnnent avec les eridences 
ethiques qui nous constiiuenl: ce possible 
est la mafge dans laquelle nottv equilibre 
mental pent osciller sans sefracasser, ou 
la desnbjeciiration pent se deployer sans 
lourner au delire. 

Ce texte se veut une echographie non 
thempeutique .- la puissance qu 'il epie ne 
commit pas de parametres de conformite^ 
pas d^aboutissement a un acte preetablL 

II y a un disc ours sur I' amour ou sur 
rinsurrection qui rend lout amour et 
toute insurrection impossibles. De meme 
quHl y a an discours sur la liber te des 
femmes qui disqualifie a la fois le terme 
'femme'' et le terme "^liberte''. Ce qui per- 
met aux pratiques de liberie de Jaire 
surface n 'est pas ce qui n 'est pas recupe- 
rable pour la domination, mcus le qui 
desarticule les mecanismes de produc- 
tion tie notre prop re desordre sentimen- 
tal et psycho- somatique. Le but n'est 
pas d'abolir f{u malaise qui pons sf a l<i 
revolte pour mieux nous adapter it un 
systeme de gestion des corps evidemment 
toxique. Le but n 'est pas d'appren<he it 
mieux latter dans les entrares de la 
eoutingence presente au nom d'nne 
'^xirategie'' qui nous menerait a la ric- 
toire. Car la rictoire n^est pas l' adapta- 
tion an monde par le combat, mais 
radapfaifan du monde au combat lui- 
meme. C\'st pourquoi toute logique du 
difjerement sert un temps sans present : 
la seule urgencCy pour nous, maintenant, 
c'est de rendre le trouble ofj'ensif de 
devenirses complices parce que «plutdt 
la mart que la sante qu Us nous propo- 
sent» (C^ Deleuze) 

Ilfaut bien etre obscene, puisque tout 
ce qui est risible, au sein des democraties 
biopolitiques, est dejii colonise, mais 
cFune o b seen it e n ? ela n c o liq ne , q u i fu it 
remballement de qui rent faire scandcde, 

Le possible entre liommes et femmes 
relere uuliscutablement de Vobscenite cle 
notre temps ^ mais en roccurrence res- 
pace de cette connivence n\'st ni 
immuable ni indecent, seule me nt le 
resultat d'une culture determinee qui 
vieillit rile et mai en oubliant le palriar' 
cat nmis en demeurant misogyne. 



Tkiqim 



^ 



Etpuisque les evidences dam lesqtielles nous nous moavons ne son t pas logiques mais 
ethigueSf transmises an sein ctun ordre kistonquement determine et non pas philoso' 
phiquemenffonrlees^ nous nous penchons inquiets mr le soin que ies hommes et les 
fe mines nieUent a entmtenir ieurs desirs, dans la machine productive et contre eiie mais 
aussi contre eiix-memes. CerteSy Us se subjectwent pour etre sexueUement desirables^ lis 
sont sexues pour aroir une existence relationnelle generiquey mais cela ne se fait pas de 
fa^on symelrique ; les hommes onteu acces a an ordre symholique, a une trcmseendance 
bien a eux^ qui prolongeait la vulgarlte de leur desir en elegants appendicps de pouvoir 
legitime ou transgressif. 

Lesfemmes sont restees embourbees dans une corporeite indicible, ecartelees entre 
Pim€ige de soumission que la uieille societe a projete sur elles et la nouveile obligation 
d^etre k$ rouages post-humains de la machine d desir capitalkte. 

Meias mesfreresy - ecrit H.D. - Heiene ne marchaltpas / sur les remparts; / celie que 
rous avez mauditef n'etait qu^an fantdme et une ombre portee. /une image reflechie.yy 
(flD. Heiene en Eg^^pte, /, /, g) et toute femme promene avec elle, comme lapauvre et belle 
Heiene, lefantasme quhin desir de pouvoir d'kommes, ne entre hommes, sans rapport 
avec sonplaisir, a attache a son destin. IJn desir sans marge, puisque toute transgression 
feminine finit par tordre les bouches ctune grimace amere. Lorsque Don Juan rereille In. 
complicite de laplusfidele des epouses, la femme libre est encore un danger public. 



Leplatonisme nait d'une elaboration secondaire de I'orphisme. La dialecdque, done, et 
dans une certaine mesure le marxisme et le materialhme, ontpaiiie Uee avec rhistoire 
d^amour malheureuse cPOrphee et d^ufjcUce. La legende veut que lepoete Orphee, qui 
elaif tellement a son aise dans le logos qu^il emouvati par ses chants Jusqu ^aux arbres et 
cutx atdmaux, ait perdu son amanle Eutjdice dans sonjeune dge^ et que les dieux, emus 
parsa douleur inconsolable^ lui aient permis de descendre au royaume des marts pour la 
irimener sur terre. La condition etait qu'd Faccompagne sansjamcn^ la regardersous le 
Jour livide des trepasses et qu ^il attende d^etre panni les viuants pour revoir son visage. 

Par passion ou par scepticisme, par desespoir ou par apprehension, Orphee se 
retourna. Que ce soitparce qu 'il ne put pas partager le secret de la vie et de la mort 
(apanage desfemmes), ou simplement par incapacite de croire que quelque chose de 
plus quhui cQips de hmmt pouvcdt le suivre, ou Juste par desir de regarder droit dans 
les yeux lefantome de son amour, Orphee fut prive de son amanle et, ivre de douleur^ 
finit devore par les Bacchantes. 

Une question surgit inevitablemenl : pourquoi lepoete sublime n ^apas trouve de mots 
a dire a son aimee mais a-t-il plutot eprouve le besoin de la voirF N'etait-il pas^ par 
hasatd, hesitant a [^prendre avec soi une femme dont il n'avaitpas eu le controle pour 
un temps, qu'il avait perdue de vue, la croyant morte alors qu'elle pouvait encore le 
suivre et revenir avec lulF 

Et FjinxUce? 

Lorsque Hermes qui la raceompagnait d la vie $' eerie ^il S'est retourne^y Eurydice 
demande «quiF» (Rainer Marie Rilke, Orphee, Eurydice, HermesJ. 



M: 



^ain tenant que le pacte social est defimtiuement dissous, lesfemmes sont les bien- 
venues par tout, et ily en a qui en sont ravies^ Jusqu^d hier elles restcuent sagement 

devant la porte^ maintenant elles oppriment au Arlement, elles falsifient la realite dans 

la presse^ elles sont exploitees dans les memes metiers que les hommes^ elles sont aussi 

nulles qu'eux^ et meme un peu plus a cause de renthousiasme qu ^elles degagent en 

accomplissant defaqon zelee lespires des tdches. 
On se demande pourquoi^ en effet^ ois ne les a pas utiiisees avant 
C^est surprenant, elles aiment tout, la marchandise comme la maternitey le travail 

comme le mariage, des millenaires de docilite et d'oppression rui^sellent en centaines de 

pet its flats de bonheur reformists ou reactirmncdre aufeminin. 
Au reste lesfemmes actuelles n^aiment pas les Bloom, qu 'elles trouvent, somme loute^ 

passifs et trap peu amoureux de Ieurs oppresseurs- De temps a autre elles les plaignent i 

lis ne sont meme plus bans a nous soumettre. 

196 



Dans le ventre 
de la machine 
de guerre 



LE TRAVAIL DE P^N^LOPE. II n'est pas fijii ? Jamais 



j^chograpliie 

d'une 

puli^^ance 



La digference d^elrefemme 

a troiivi sa libre existence 

enfcdsaM levier non pas xur des 

conimdiciions donnees, presenies 

a rmtefieur du corps sociaL 

mats sur rft'j conlftidiciions 

que chaquefemme smguHem vivait 

en soi ei qui n ^auaient pas 

de forme sociaie avant 

de la recei'oir de la politique 

feminine. Noii3 avom invente 

noiis-memes, ponr ainsi. dire, 

ies contradiction.^ sociaies 

qui rendent necessait-e 

notte liherte. 

Ne crois pas avoir de droits 
LLbi-eria delie domie, Milaiio, 19S7 



fini. Lcs femmes font des choses, et le temps 
efface leurs traces. Sous pretexte que les femmes 
n'existent pas; que ga ne veut rien dlire. II n'y a pas de 
«probleme de femmes:^ a part les problemes du €Oips, 
les problemes de gestion de ce corps qui ne leur 
appartieiit pas. D'ailleurs, il est a qui, ce joli corps 
que tout le monde veut niquer? A qui ce corps qui 
n'est pas joli du tout et que tout le monde jauge, 
comme on jaugeait autrefois une vache sur le mar- 
che? A qui ce corps qui vieillit, grossit, se dcforme, et 
me demande du travail, de remretien pour rester 
conforme aux parametres du desirable? Desirable 
pour qui? Mots Fabime se creuse, entre celles qui tra- 
vaitlent a leur valeur ajoutee et celles qui font greve, 
Mais les consequences sent cjuotidieniies et definitives : 
c'est moi-meme mon objet de greve ou mon beau tra- 
vail. Uapprobation de ce que je suis et de ma reussite 
socio-professionnelle ne font qu'un. 11 n'y a pas de 
reste. Entre ma cellulite et ma fatigue, mon boulot et 
mon beau visage, ma conversation et ma patience. 
Pas de reste, camarades, pas de reste, cber patron. 
On I'appelle la valeur-affect, c'est la valeur ajou- 
tee des femmes beterosexuelles, la marchandise la 
plus prisee, celle qiu fait vendre toutes les autres, et 
en produit, en plus, de mangeables (eile fait la cui- 
sine), de vivantes (elle fait des enfants)^ de baisables 
(elle entretient son corps). Un petit gi'ain de trans- 
gression? Bien sur mon cheri, travail supplemen- 
taire pour ne pas etre ordinaire. 

Et si dans ton milieu on decrete que ce n'est que 
des conneries, tout eel a, qu'on est au-dela de tout 
9a et aussi du besoin d'ecrire ce texte, alors il faut 
aussi introjecter - vite ! - la honle d' avoir un besoin 
que les autres jogent illegitime. La bonte d'en avoir 
marre d"'etre jolie et agreable alors qu'apparem- 
ment on ne te le demande meme pas.. . «Qu'est-ce 
qu'elle a? Elle a ses regies? Elle est mal baisee?» 
On ne te le demande meme pas parce que c/'est 
sotu-entendii^ parce qu'^on croit que la femnie cor- 
respond de fond en comble a son travail quotidien 
d'autopoiese. Pas de reste, encore 1 Mais j'ai une 
ame, aussi ! Oui, une ame de travailleuse! Qa se 
monnaie, en plus. . Tu es gratifiee ma clierie, et plus 
t'es gratifiee, plus t'es dependante, plus ta vie est 
anti-conformiste, plus c'est fatiguant de la tenir 
ensemble, 
«Mais de quoi elle parle? Tu comprends toi?» 
Moins on est dupes, plus c'est difficile. La me- 
fiance des autres fenmies, chacune confortablement - ou douloureusement - enfei-mee 
dans son coin de separation amenagee. «L' auto -conscience feministe, t'as vu ce cjue ga a 
donne?K^ J'ai vu : la metaconscience de Tinconscience. On sait que le probleme des 
fenunes est un probleme, mais on sait aussi que c'est un probleme de le dire, et alors, 
vois-tu, a force de refouler les problemes ou de mal les poser, eh bien, nous sommes fati- 
guees, et c'est ga desormais notre vrai probleme. 
Je vois. 

Je comprejids. 

Plus je comprends plus je suis malheureuse, j^ai en vie d'oublier, j'ai en vie de me 
raconter que je peux me «realiser» dans le travail, dans le couple, dans la maternite, 
dans le divertissement, dans la deco, dans la litterature, dans le SM. 




197 



Tiqqmi 



\ 



La fernrne iiitellectiielle et transgressive, la domina sadique qui cannait son fait, c'est 
pas mal ntvii? Si \'rn as les moyens et le caractere. Assiuiie ta solitude et fais-eii quelque 
chose crexceptionnel. Devdens porno -star, poite- parole de i'aile la plus branchee de Tanti- 
moiidialijsatiojL Tu seras seiile rnais moiiis depressive, fnistree mais socialement reconnue. 

- Se coiiteuteiv c^est ^a? Mais qui se contente nuit \ 

- Arrete de te plaiiidre ! 

- La ferme ! 



Comment ga mai'che? La machine de guerre lutte et desire, desire et lutte, Elle ne 
pent pas 1 utter contre son desir, ga la grippe, Elle ne peut pas trop Tinterroger, ga 
Tarrete. (Comment faire alorsf Moi jc desire lutter, avec mes freres, avec mes soeurs. 
Mais je desire etre forte pour continuer a lutter, pour ne plus douter que c^est la ma 
place, la moo plaisir. Et pourtant ce n'est: pas la ma place, pas la mon desir. Parce que la 
maclune de guerre est male, et d'aillem's c'est ga qui me plait. Mais, helas, les guerriers 
sont homosexuels et de surcroit ils meprisent leur desiiv 




198 



Comment ga marche? Les anthropo- 
logues nous expliquent qu'U y a des cultures 
de la «inaisoii ties homines^ . *La maison 
des liomrnes abrite une activite sexuelle 
considerafjle. Inutile de pi-eciser cjiie celle-ci 
revet uji caiactere entierernent homosexuel. 
Mais le tabou dirige centre rhomosexualite 
(du moiiis entre egaux) est presqiie luiiver- 
sellement beaucoup plus fort que fimpul- 
sion elle-rneme^ le resnltat etant que la 
libido teed a se canaliser vers la violence. 
[.,.] La toumure d'esprit guerriere, ultra - 
virile, est meme dans son orientation exclu- 
sivement male, plutot initialement qu'ou- 
vertement homosexuelle. (U experience 
nazie en off re un exernple extreme.) Et la 
comedie heterosexuelle qui se joue, sans 
compter - ce qui est plus pei-suasif encore - 
le mepiis dans lequel on tient les individus 
les phis jeunes^ les moins endiu^cis, les plus 
«feminins» prouvent que la veritable 
etbique est misogyne^ ou encore hetero- 
sexuelle d'une fa^on pliLS perverse que posi- 
tive» (K. iMiMet, Lci politique du male) . , . Qa 
me rappeOe quelque chose. Qa me rappelle 
I'honune en moi, ga me pose un probleme. 
Je ne me sens pas solidaiie des femmes qui 
ne veulent pas lutter, qui vivent bors de la 
machine de guerre. Moi aussi, je trouve d'un 
coup que "^les femmes" n' existent pas, et 
que si ga existait je ne voudrais pas me Orou- 
ver au milieu d'elles, Entre les chieimes de 
garde et les expertes du maqnillage, entre 
les femmes au foyer et les career women, 
trop de souffrances differentes, et de mau- 
vaises reponses. Trop de differences sociales 
et dlnterets opposes. Aucun possible a Tho- 
ri^on. 

Du coup j'ai uo probleme. Je ne veux 
pas sortir de ma machine de guerre, Hors 
de la machine de guerre je n'aurai droit 
qu'a une existence domestique. On ua 
uouloir m \ipprwoiser. De bien mobilier, la 
femme est pas see animal de compagnde. 

Moi je veux lutter. 

Aidez-moi a lutter. 



k i-je toujours aime les hommes comme 
l\. mi de ieiu^ coiigeneres? Suis-je un gar- 
gon, mi vilain gar^on qui n'a pas de couilles? 
Mais non ! Je ne suis pas castree et je ne veux 
pas de verge. Du tout. Je le jure I Et puis 
j'aime les filles, les femmes, en general. Je les 
excuse qiiand elles sont comies, je les admire 
quand ehes sont bien. Les femmes c'est for- 
midable, ga met de la joie dans le centre 
commercial a ciel ouvert de nos vies, ga met 
de la vaeance ! Est-ce que je les aime coimne 
un homme, avec la ineme hypocrisie, et en 



plus Fespoir lache qu'eUes ne de™nnent pas 
mes livales dans la seduction? C'est de la 
rhetorique? Ou de la chevaierie? Quand ON 
les aime. les femmes, ne serait-ce pas par 
hasard que ToN se rejouerait encore la rnepri- 
sable farce de Tamour couriois, de T amour 
romantique, ou la femme est un ange, ne 
chie jamais, n'a pas de regies, n'a pas de 
corps? 



Que vomissent-elles, les anorexiques, 
les boulimiques, les femmes affectees 
par les desordtes alimentaires? Elles 
vomissent leur corps ^ Elles n'ont peut-etre 
rien compris, elles veulent juste ressem- 
bier a Kate Moss. Mais leur corps^ lui, il 
comprend, il a tout compris, et il nous 
explique. 11 tient sa conference de sues 
gastriques qui corrodent les dents, d'os 
qui percent la peau, de vergetures qui 
deligurent le ventre. Le Spectacle glisse 
vers la clinique. Comme d'habitude. La 
matrice medicale nous crache a la gueule 
que notre corps ne nous appartient pas 
(bre : vous ne pouvez plus le louer ou le 
vendre a votre guise), que notre corps est 
un corps de malade, un corps de folle- 
dingue dont personne ne voudra- 

Les corps de femmes, eux, disent des 
choses que les bouches n'osent pas repeten 
Les corps de femmes entendent des choses 
que les oreiHes refuseraient d'entendre, Ce 
qu'on dit aux femmes, ga ne compte pour 
rien* 

Ce qui compte c'est ce qu'on leur fait, ce 
qu ^elles sefonL 



Je veux bien lutter avec des femmes, et 
des hommes. Je veux bien qu'on ne sorte 
pas de la machine de guerre et qu'on 
Tagiandisse ensemble, qu'on la rende irre- 
sistibiement desirable. Qu'on la rende vrai- 
mem mixte. Et perverse. Et polymoiphe. Et 
offensive. Qu*on ne s'y ennuie plus jamais. 
Je veux bien qu'on oublie les femmes et 
qu'on oublie les hommes, parce que ce sont 
deux noms d'une contrainte liee a Faccu- 
midation et a Toffeosive militaire. 

En dehors du capitalisme et de Fentas- 
sement des biens, en dehors de la guerre 
menee pour le pillage et Fextension du 
pouvoir, nous n'avons rien a faire des 
''hommes'' et des ''femmes'' ni de leurs 
families pathogenes. 

Nous nous foutons d'etre compatibles 
avec leur present, nous sommes compa- 
tibles avec notre avenir. 



^ehographie 

d'une 

puissance 



199 



Tiqqun 



Qu^est-ce que 
c'est que cette 
histoire? 



On a ptirfoh I'trnpreswrn ffne. 

PmterprFAation des fails histoHquea 
n \'si jamah assez Uuplde. 

K. y^\tt^ La politiqiw dti male 



NOUS QurnoMS, nous aiissi, et sans regret, le bonlel <Je rhisCo- 
ricisrne et la putaiii ^11 etait une fois», niais c'est avec un 
certain scepticisme au regard des performances du materialisnie 
liistoriqiie qui resterait «rnaitre de ses forces : assez viril pour 
faire ec later le continuum de T histoire » (Waiter Benjamin, Sur le 
concepl de t histoire). 

Le continuum de lliistoire if est pas donne, c'est le bavardage 
des dotninants sur le silence des depossedes, renchamernent sys- 
tematique des recits virils materialistes ou historictstes, bons 
epoux ou libertins, cela iniporte pen. Surtout aujourd'hui que 
THistoire (veuve du sujet classique ; le male vaillant^ le heros ou 
Terudit, capable de la faire et de la transmettre) begaye^ et que la 
morale de la fable o^edifie plus person ne. Uhistoire n 'est pas 
finie, des experiences cherchent et trouvent en ce moment precis^ 
dans les plis du temps, les mots pour se dire et se iransmettre, 
mais cela est devenu un effort, une pratique de resistance. 

Si la "^Culture" ne peoi plus servir aux puissants de bequtUe 
pour enchanter leurs mefaits, on trouvera pen de femmes pour 
s'en plamdre. Car menie si elles n'oni jamais ete une minorite, lem- 
savoir et leurs histoires n'ont fait que broder les marges du grand 
recit de TOecident. Les femmes et Tepique c'est un rapport com- 
plique.,. 

Le lieu commun veut que les femmes et les anecdotes connais- 
sent une parente presque innee. Dans les societes pre-indus- 
trielles, les amours, les dou leurs, les maladies, les morts et les 
naissances traversaient le tissu liuinain den villages au travers de 
mots dits par une fenmie a Toreille d'une aittre; de meme que les 
lieux de travail domestiques^ oil les savoirs-pouvoirs du quoti- 
dien circulaient et les modes de \ie se reproduisaienf , etaient les 
lieux des histoires, racontees entre femmes et par les femmes aux 
enfants. 

Et encore aujourd'hui. Les amities femiiiines restent des ami- 
ties narratives, ou Taiitre est necessaire pour se revoir, se recom- 
poser, se reconnaitre, Mais le besoin de recit de soi, pour ne pas 
Buccomber a la paresse identitaire, a la resignation face a ses 
propres defauts, a la folic de ne plus se retrt>uver dans ses gestes, 
remplit maiotenant les poches des psycbanalystes. Au point qu'il 
n^y a plus rien a dire : experience et recit ayant divorce, il ne 
nous reste que V information^ neutre, aseptisee, epouvantable et 
notre passivite de recepteurs. 

lei je ne raconterai pas une histoire, mais quelques histoires 
d'une experience mulfiple el heterogene qui eiit lieu principale- 
meat en Italie, mais pas exclusivement, entre les annees soixante 
et soixante-dix. La librairie des femmes de Milan en fait partie, 
beaucoup de voix de fenunes et d'hommes d 'horizons differents 
atisst. 

Les voix que je rassemble arbitrairement ici sous le noni de 
feminisme extatique ont en commun une ligne de fuhe.. une pro- 
messe, un ton, parff>ii^ uiif^ revolte, un besoui de force. Dans cette 
constellation brillent 1 inviolabilite des femmes et le desir de 
changer le rapport entR^ immanence et transcendance; et puis le 
refiis de rabstraction de la loi, de la representation institution- 
nelle desincamee des corps et I'exigence iVnn plan de consistance 
politic|ue partage entre hommes et femmes, rhypothese mixte, 

Ce que je trace est une anarcheoiogie^ qui exhume dans le 
desordre des fragments eclates et les interroge sur leur possible 
plus que sur leur appartenance. La reticence face aux grandes 
syntheses ou aux avis tranches sur cette histoire se jusdfie par le 
fait qu'elle n'est pas close, qia'elle est en par tie restee muette et 
en partie racontee par des faussaires. 



200 



Primat de la 
pratique : 
partir de soi 

Une politique qui n^a 
touj ours pas le nom 
de politique 



El sHl est vim fftir It jurhHqtw a pn 
semrn r-epfvsmfi'r dffaiQoit siuis 
doiiff' nOFi f:vfnifixfiriu unpaiwoir 
i*r-i.Hrtfiff.'fh'fHf.'ti( rent re xar le 
pnTeveiHi'fii el In moi% ii e^if 
ftiMokittieni h&tefogme aus: 
fmnretiiLr prot^edex de potwoir qui 
fonrfiofineffi nxm pas tas rtmff'ittriit 
ffifUr\- tffi i-nfttroh\ el qfii s'e.retTefif u 
des nimatix dt duru^ d€sfotme$ qtii 
debordent PEtat et ses appat^iis. 
Nous sumtnes ent/vs flepuix dex 
slecies malntenant^ daru im type de 
smdMe ou iejmidiqttep^tif de rtioiris 
en mot lis coder fe pofiiftir on las serrir 
de sysfeme de reptvsetilatioti. Nofrx^ 
iigne depente notis eloigne depitis eft 
pfft.-K d'fift fvpie dfi droit qid 
rrnftinrnnrif drju it reculer dans le 
ptss.se ii ripf/f/ifv ou la l)erolstff'rm 
fr(tfi{:(ss.'ii ■ t'f tfs't'f rfh- f 'ni^i w A '.v 
coftstitiifitiffs ft dr.<. rvo'f/r.v sefffhhfieti/ 
leprOftseffsr-ptifir an as ettit pmcke. 

C'est a'ik' sviyffks'tifsfiiftiijnndiqiie 
qtii eJif encore d ifpsnre <kms les 
analyses conteinpoimfW!? jsttr teii 
mpporf.f dfi psytsiOir rm sej:e. Or, le 
problf^me, ce it 'eat pus de saimr ,m le 
dhir est bien etmtiger an punvoir, s'il 
est anterietir a hi lot eontme on 
rittmtiiftse .•iiffsreist on st re !i*esf pohit 
frs hi an eiffiffYsire fjsif le eatisdisse. Lis 
ft'esi pfM leptjltii. Qtte le dhir .soif ceri 
ou ceh^ de toidefa^on on enisfhute (t 
le rotteeroirpar mp/mrf is ssu pourtjiir 
fpii i'sf tifssfSfSis-.K fssf'idsfpsi' et tUscui'sif— 
tuf pt)Sirutr<pii f rot see sots psfsrit 
eeniftddans rihuftfeintion de la loL 
On demeure aiif seise is sstte certaine 
intage du potwoir-loi. [. . .] Et c 'esl de 
cette image qu llfisut sViffimtchir, 
rrxt-fs-dief dtf pris-ili'ge flts'ofifpte de 
la hi r! de Its stistferrsittefe. si on rrut 
faire utse tstialyse (hi poavoirdum le 
Jeti concsef el Ifs.slofiqne dej^es 
procedes. ll fiuif hadrssfse onahiiqtm 
du pous'oir qui ne pfvudifs plus le 
dfolt pour modi'le et posir Cfxle*[, , ,] 
Penser u lafois le. sexe sans la tol, et le 
poutroir sans le roi. 

Michel Fmicaull, La vohnte de savoir 



EN 1966., dix ans avant la panition rln prrnii^T 
volume de VHisioLie de la sexualile de .V[i( fiel 
Foucault, un groupe de femmes en Italie attaquait 
riiypotliese repressive, deja, I.p Dcrnau, abreviation 
de « demy stiiicatioii de i ' a n to r i 1:1 lin 1 1 1 < ' | > atriarcal » , iie 
s'en prenait pas a Foppression masculine, mais signa- 
lait tout simplement qifil y avait un probleme entre 
les femmes et la sociele, ei; que ce n'etaieiit pas les 
femmes qui posaieni probleme a la societe (ce qu'on 
appelle la '^question feminine'^) mais la societe qui 
posait mi probleme a ces femmes. Dans leur perspec- 
tive, la j)(>liii(|i]e dlntegration est a leur situation ce 
que la caniuiMilie est a une maladie gi'ave., car la sepa- 
ration feminine, meme dans la marginalite qu'elle 
comporte, devient une fois reappropriee un point de 
depart offensif ef non plus une source de faiblesse. 
Cette approehe mcttait en avant la difference Kminine 
contre le my the de Tegalite construit sur le metre mas- 
culin. Mais en meine temps renjeu etait d^operer une 
revolution symbolique qui domie aux femmes les ins- 
truments ]3our construire une autre cartographie du 
monde c[ui les verrait en sujets, une nouvelle tianscen- 
dance c|i]i prntu iir aux corps feminins de se dire et se 
penser sims ^r suhlimer, «Choirane -ecrit Carfa Lonzi 
- a cherche le sens de la vie au-dela et contre la vie elle- 
meme; pom: la femine vie et sens de la vie se superpo- 
sent en permanences. C'etait une attaque dirigee 
contre la culture, qui posait les bases d'une pratique 
autre, d'une auti'e ai ithmetique des possibles : accuser 



d^ 11 lie 
pui^i^ance 




la philosophie d'avoir spiritualise la hierarclue des 
destins en assignant Fhomme a la ti'anscendance et la 
femnie a riirirnanence revenait a revendiquer pom' soi 
le droit a faire I'histoire, a concevoir autrement la 
naissance, la mort et la guerre, a dire son mot sur ce 
qui est viable et desirable- 



201 



Tiqqun 



^ t 




« A la ciiltoie humahie - lit-on dans Ne 
crois pas avoir de ilmUs - ainsi qu'a la 
liberte des fenimes manque Facte de 
transcendance feminine, le plus d'exis- 
tence que nous pouvons gagiier en depas- 
sant syniboliquenient les limites de Fexpe- 
rience individuelle et la naturalile du 
vivre:^, mais rhistoire alia dans une autre 
direction. Dans les aiinees soixante-dix, en 
Italie, la prise de conscience femminc se fit 
sous Fenseigne de roppression subie; la 
« condition feoiinincjs^ ne refletait pas la 
realite sociale ei politique articulee dont 
elle atirait dti etie porteuse, rnais monti'ait 
a des femmes desireuses de liberte et de 
puissance mw inuige aviUssante et defor- 
mee avec liH^u^^lle elles avaient le devoir 
moral de s 'identifier et qui eteignait tout 
enthousiasme. 

A partir de 1970 en Italie, faisant suite a 
fexperience americaine, commencerent a 



se coustituer des groupes d'auto- 
conscience. Le silence etait brise mais la 
satisfaction rest ait encore lointaine : 
entendre des liistoires de femmes qui se 
vivaient a tort comme inferieures dans la 
famille, au travail ou dans les groupes 
politiques, finissait par produire une 
caisse de resonance qui rendait cette rea- 
lite confingente indepassable. «Cela nous 
rend conscientes - disait une femme au 
sujet de rautoconscience - mais ne notis 
donne pas d 'instruments, ne nous fait 
developper aucun pouvoir contractuel 
dans la transformation do social, juste de 
la conscience et de la rage^ (A'e crois pas 
avoir de droits). Et pourtant dans ces 
mots eclianges entre femmes qui aupara- 
vant avaient ete muettes, quelque chose 
avait pris corps qui resta dans la tradition 
feministe : tni certain rapport d'intimite et 
de familiarite avec la sphere du sensible, 
nil va-et-vient entre concretude et abs- 
iiaction qtii lezardait la surface lisse des 
disco lu's de legitimation du pouvoir. 

Peu a peu les groupes de femmes sorti- 
rent de rimiocence, qui etait la prison dans 
la que lie la societe les avait confinees et 
d"oii le separatisme avait de la peine a les 
faire sortir. 11 fallait se Kberer de Finiage de 
la «itiere mortifere» {Uerba rogiio^ n° 15) 
qui nourrit mais devore, image a la fois de 
la devotion envers autrui et de Fheterono- 
mie, de celle qui renonce a la violence mais 
Faime chez Fbomme par procuration et 
contresoi-meme. 

Au sujet des rapports dans les grotipes 
de femmes, nous lisons en 1976 : ^En 
excluant Fagressivite tout est maintenu 
pur a la surface, meme si a Finteriem: de 
nous, panni nous, en profondeur quelque 
chose de\^ent de plus en plus menagant^ ce 
qui reste en dehors ne serait-ce pas par 
hasard quelque chose de reprime et d'in- 
terdit depuis toujours aux femmes? Les 
femmes sont tendres, tout le monde le dit, 
devons-nous ecouter ce que dit tout le 
monde ou bien ce qui se passe de nouveau 
et d 'extravagant entre nous?» (Ne crois 
pas avoir de droits) 

Centre la mere mortifere surgissait Fidee 
de la «mere autonorne^ : «Pour le dire plus 
simplement, il y a une peur feminine a 
exposer son propre desir, a s'exposer avec 
son desir, qui pousse la femme a penser 
que les autres entravent son desir, et c'est 
ainsi qu'elle le cultive et le manifeste, 
comme la chose qui lui est refusee par 
Fautorite exterieure. Dans cette forme 
negative le desir feminhi se sent autorise a 
s'exprimen Pensons par exemple a la poll- 



202 



tique feminine de !a parite, menee par les femmes qui ne se font 
jamais fortes d^mie volonte propre mais seulement et exclusivement 
de ce que les lioinnies ont pour eius seids et qui leur est me.> (Ne crois 
pas cwoir de droits) 

Pourtant le faiitome d'une enfance angoissante, impossible a 
congedier, continuait a hanter les rapports entre femmes. «J^ai 
eprouve une envie insensee - raconte Lea, impliquee dans Texpe- 
rience des groupes de femmes - pour mes amis qui revenaient du 
Portugal [a Tepoque, en 1975, au Portugal etait en gouts une tenta- 
tive de revolution sociale], qui avaient vu «le monde^^ qui gardaient 
une familiarite avec le monde- Je me suis sentie etrangere a leur expe- 
rience, mais non pas indifferente. La ( (mscieiice de notre realite / 
diversite de femmes ne peut pas deveuii iiKlilTerence au monde sans 
nous plonger a nouveau dans rinexistence... Notre pratique poli- 
tique ne peut pas nous faire le tort de renforcer notre marginalite. . . 
Comment soi-tlr de l*lmpasse? Le mouvemeiit des feimnes aiu^a-t-il la 
force et T origin alite de decouvrir Vhisloire du corps sans se laisser 
tenter pai' Finfantilisme (renforcement de la dependaiice, omnipo- 
tence, indifference au monde, etc.)?» {Sottosopra^ it^ 3, 1976) 

A partir de 1975, de nombreuses librairies de femmes s^etaient 
ouvertes dans toute Fltabe sm* l^exemple de la Librairie des femmes 
parisienne; et des centres de documentation et des bibliotheques de 
femmes naissaient aussi. Plus i'aiternative prenait forme, plus la 
moderation grandissait et la « satisfaction de sm-vivi'e^ devenait pre- 
dominante. 

La richesse du mouvement italien qui avait ete de parier sur des 
pratiques de subjectivation qui se detachent du miserabilisme plutot 
que sur la psychanalyse et la function therapeutique de ragregation, 
se retoumait maintenant coiitre lui. Uhistoixe de la Maison de Col di 
Lana ouverte au printemps de 1976 decrit un echec remarquable : 
«Lorsque la Maison fut remise en etat, - racontent les protagonistes - 
les femmes vinrent nombreuses. Lors des grandes reunions, le mer- 
credi soir, la salle principale etait pleine. Mais bientot il fut clair que 
ce lieu plus grand et plus ouvert ne fonctionnait meme pas pour la 
confrontation politique elargie. Ses dimensions ne faisaient que gros- 
sir le plienomene de la passivite de beau coup vis-a-vis d'un petit 
nombre. A chaqiie fois la salle se remplissait de 150 a 200 femmes, a 
chaque fois eUes se mettaient a parier de ia pluie et du beau temps de 
la fagon la plus agreahle, comme le fait une classe feminine en 
attente de renseignant. Get etat de demi-attente cessait lorsque Tune 
on rautre, mais c'etaient toujours les memes, demandait de com- 
mencer le travail politique pour lequel elles s'etaient reimies. Le tra- 
vail avangait avec les interventions de Tune ou de f autre, toujours les 
memes, mie dizaine a pen pres, et les autres ecoutaient. 11 n'y avait 
pas moyen de clianger ce rituel. Si aucune des dix ne commen^ait le 
travail, les autres continuaient a bavarder avec la meme vivacite. Si, 
une fois le debat commence, aucune des dix ne reprenait la parole, 
regnait dans la grande salle un parfait silence. Les themes debattus 
etaient egalement impuissants a aecouer la situation. A la fin, coimne 
il est facile de Fimaginer, aucun sujet n^avait plus de raison d^'etre 
discute sauf la situation eUe-meme cjin s 'etait creee la et la tentative 
de la dechiffrer Mais meme ce sujet -la n'eut aucun effet de transform 
mation. 11 fut pose et discute. par les dix memes qui paiiaient face a la 
presence invariabiement muette des autres, C etait un echec total.> 
{Ne crois pas avoir de droits) 

Leclatement de ce grand groupe silencieux de femmes qui arborait 
sa simple presence massive et enigmatique contre la volonte politique 
des dix qui parlaient, donna lieu a douze commissions de travail ou le 
silence dut etre rompu. Ces femmes expliquerent qu' elles craignaient 
la conllictuahte politique, qu'eUes la percevaient comme mena^ante 



J^chographle 

d^une 

puisi&ance 



203 



Tiqqun 



pour la soHdarite entre fenunes et la cohe- 
sion du collectif. bref pour leur noiivel 
equilibre subjectif . Ces femmes s'etaient 
effectivement subjectivees, mais d^une 
maniere paralysante. Lent pratique 
constructive, faite de discours et de trans- 
mission d'un s avoir autre, a force de ne 
jamais se heurter a ce qui ia contredisait se 
retrouvait sans paroles et sans cuiiosite- Ce 
que ces femmes craignaient de perdre en 
s'exposant, elles Tavaient deja perdu depiiis 
longtemps : Tiinite protectrice qu'elles 
vou latent a tout prix preserver etait morte 
de leur crainte de la modifier, elles 
n'avaient plus rien a se dire^ elles avaient 
recommence a survivre dans la marge, 
situation dont leor rencontre etait censee 
les sortir «Le collectif, si nous avons bien 
compris, n'etait done pas le lieu d^exis- 
tence autonome possible, mais le symbole 
vide que les femmes ont de cette exis- 
tence. > [ibid^) 

La crainte de revenir a la dependance 
de I'homme rendait les rapports entre 
femmes pen exigeants^ les nivelait par le 
bas : toute divergence devenait un danger. 
Or une politique qui ne contamine qu'un 
seul sexe ne contamine pas, Les pratiques 
successives de la librairie des femmes de 
Milan allerent dans ime direction cpii vou- 
lait contrecarrer cet iniinobilisme par I'as- 
somption des disparites entre femmes. La 
pratitjue de se confier a une ^mere symbo- 
Iiqu€» devint le centre de leur action et de 
leur relation. La ^femme plus grande que 
moi», censee constituer la mediation inde- 
passable et la plus fidele avec le monde, 
resorbait le differentiel de pouvoir en Fin- 
carnant. L'autorite etait jugee legitime 
parce qu'elle sortait les femmes d'une 
fausse sororite generatrice de nevrose et 
d'immobilisme. La phase extatique du 
femioisme differentialiste se refermait sur 
la mere autoritaire. 

Le refus de T hypo these repressive 
n'abotitit pas, ici, a sa consequence 
logique : Tabandon du separatisme et 
rhypothese mixte. Mais pourquoi alors, si 
c'est cette derniere perspective que nous 
envisageons, garder le nom d^ feminUme 
et ne pas le noyer dans la pensee du genre 
ou dans la theorie queer? 

Pour plusieurs raisons : la premiere 
c'est que les mouvements de femmes 
n^ont jamais ete des mouvements de 
minorite : les femmes, c'est bien connu, 
sont numeriquement majoritaires sur la 
planete- la deuxieme est que les femmes, 
de par leur tres longtie absence de la 
scene du savoir et de Tart, ont ete civili- 
sees imparfaitement, sans transcendance 



propre, et pour cette raison elles sont 
encore porteuses d'une puissance poli- 
tique a venir : elles ont ete integrees a la 
gestion et au capitalisme, mais pas vrai- 
ment a ses formes politiques. 

La troisieme est que le corps des femmes 
avec celui des enfants, plus encore que 
celui des bomosexuels ou des transexuels, 
est le corps biopolitique par excellence, 
Fobjet d'investissement do calibrage 
citoyen et de la publicite, le support par 
excellence de Fecriture du desir mar- 
cliand. 

La quatrieme raison est que les femmes 
se deconstruisent en tant que femmes 
depuis deja kmgtemps mais que cela ne 
suffit pas a tenir la prom esse d'une pra- 
ti(^je politique de liberte qui unisse moyen 
et fin : «Tant qu'une femme demande 
reparation d'un tort, quoi qu'elle obticnne, 
elle ne oonnaiiTa jamais la liberte [...]. La 
liberte est le seul moyen pour atteindie la 
liberte > (Ne croispas avoir de droits) 



«Nous avons regarde 
pendant 4CCC ans. 
C^est hon^ maintenant 
nous avons vu !» 

Manifesto di rwokufemminile^ 1970 



S^Uesl rfnt, comme cela a ete eait, que la 
pasteurisation du lait a amfrilme a donner 
la liberie atix femmes pltL'i que les hdtes des 
*&uJffXigeUes^., ilfaiitfaire en sorfe </iie cela 
ne soit pins iftai Et la meme chose doit etre 
dite de la midedne qui a redtiit la mortalite 
infantile ou invent e lespfoduits 
anticoncepfionnels, ou des machines qui ont 
rendu plus pi-oductifle trxwait humain, ou 
desprogres de la vie sociak qui ont amene les 
hommes a neplus considerer les femmes 
comme des creatures de nature inferieure. 
D 'oil vient-eUe cette liberie qui m 'est liurie 
dans une bouteilie de lait pasteurise? Quelies 
nacines a-t-elle lafleur qui m 'est offerte en 
signe de civilisation superiew^'^ Qui suis-Je, 
moiy si ma liberte tient a cette boutedie^ a 
cette fieur qu 'on m 'a mise en mainF 

Ce n 'est pas tant la question de la precarite 
du don^ meme si c'est une ciironstance a ne 
pas negliger que son origine. Hfaut se trouver 
a rorigine de sapropte liberte pour en avoir 
une possession sure^ ce qui ne veutpas dire 
utiejouissance gafXintie, mais la certitude de 
savoir la reproduire meme dans les conditions 
les mains favombies. 

Ne croispas avoir de dnjits. 



204 




Echographie 

d'une 

puissance 



Qu'est-ce qij'un T^MoiN MODESTE? SeioTi Doiiiia Haraway c'est 
qiielqu'im dont rinvisibilite a soi est elevee a la dignite d'iiis- 
tmment epistemologiqoe. 

L' universalis me occidental a vecu dans le rnythe de Tetre neutre 
producteur de verite, se doTinarit ainsi les armes d\ine oppression 
innomniable, creant un rapport de force pour Icquel le vocabulaire 
du savoir existant ne pouvait pas fournir de mots. Uef fa cement du 
sujet, le surgissement du Bloom sont les effets sismiques d\m sys- 
teme de savoir-pouvoir qui s'est sciemment fonde pendant des mil- 
lenaires sur la fiction du «moi transparent^, celui qui pcut compo- 
ser avec le modele du savoir teclmo-scientifique en s'y superposatit 
sans jamais etre mis en question par son disc ours, tel une machine 
de guerre innocente. 

Dans cette configuration, la subjectivite n'existe plus qu'au titre 
d'exigence iyrique et inoffensive en marge de Tobjectivite teclini- 
cienne toute-puissante; les particularites de cliacun, mais plus 
encore les consequences politiques de son etre-corps et de son 
avoir-lieu, ne sont plus que des soucis d'esthete desoeuvre face a un 
savoir-pouvoir qui s'attaque en parfaite mauvaise foi a Tidee 
meme d'une integrite psycho -physique humaine. 

Uanti-humanisme le plus farouche des sciences «humaiiies:^, par 
exemple, a des annees-lumieres de retard sur ia medecine qui 
soigne Thomme vivant a partir du paradigme anatomique du 
cadavre, qui ne voit que des C0T]>s morceles, des maladies mentales 
organiquement traitables, des phenomeiies d "immunodeficience 
lies probablement a un manque de gratification du sujet... 
Uethique qui donnerait un sens politique au fait d'etre au monde, 
ou de n'y etre plus, se dissout dans Pacide surpuissant du biopou- 
voir; la vie organique asexuee rendue heteronome sous Feffet d'un 
enviroimement toxique, devient Tobjet ininterrogeable du pouvoir 
de faire vivre et de laisser mourir. 

Trouver un sens a ime vie qui appartient aux sondes, aux micro- 
scopes et aux speculums de mains etrangeres, aux artefacts depas- 



205 



Tigqun 



si o lines de la science est desormais une 
urgence politique centrate. C'est au travers 
de ces corps qtii nous ont ete airaches par 
la biopolitique comme s^ils etaient voues a 
line resurrection cliniquc independante de 
nos actes et nos choix, et parfois meme 
contraire a eiix, que !e feminisme extatiqua 
a d'abord voulu se liberer, 11 a repondu au 
chantage d'un desir univoqiie qui ignorait 
son plaisir par un discoms cru sur I'anato- 
mie feminine, releguee jusqu'aux amiees 
soixante dans Tequivoque des cliuchote- 
ments, dans la penombre des eonfession- 
naux et des cliambres a coocher, livree a la 
torture des avortements clandestins. 

La pudeur a sans doute ete le dispositif 
de domination le plus fin auquel les 
femmes aient eii affaire, car c'est un senti- 
ment de soi inculque de Texterieur mais 
dont la preuve performative d'^existence est 
qu'il soit reproduit par le sujet meme qui le 
sub it. La vie privee devient alors Fabri sur 
contre la menace desocialisante de la 
honte. 

Etre a soi -meme la source possible d\m 
deshonneur ecrasant dont on ne coiitrole 
pas les mecanismes de production a ete le 
chantage que Ic desir patriarcal a fait peser 
sur les femmes au moyen de leur corps. 
Tout dysfonctionnement ou sy nip tome 
douteux, toute impudicite ou manifesta- 
tion de desir beterodoxe de ce corps qui 
devait a tout prix etre docile a ete reprouve 
comme moralement inacceptable. 

Le corps de la femme, avec son fonction- 
nement hormonal delicat, avec son plaisir 
complexe qu'entourait un silence avilis- 
sant, est reste malgre tout le continent noir 
de toute bonne intention emancipatrice. Ce 
que la civilisation a fait au corps des 
femmes n'est pas different de ce qu'elle a 
fait a la terre, aux enfants, aux malades^ au 
proletariat, bref a tout ce qui n'est pas 
cense ''parler'' done, en gros, a ce que les 
savoirs-pouvoirs du gouvernement et de la 
gestion ne veulent pas entendre^ et qui est 
relegue par la a Tex elusion de toute acti- 
vite reconnue, au role de temoin. Mais 
quelle difference entre le temoin modeste 
qui vehicule, en s'effa^jant derriere une 
pretendue object! vite scientifique ou eco- 
nomique, des rapports de pouvoir "^incon- 
tournables" a Tinterieur de son systeme 
theorique et cet autre temoin muet, margi- 
nal dont on ne salt pas qu'il parle car il ne 
faudrait surtout pas savoir renteodre?" La 
difference est encore du cote du corps. 
Uhomme du savoir-pouvoir "objectif 
cache son existence psychosomatique 
sexuee et faible en deleguant le monopole 



de la violence a une police qui peut se salir 
les mains pendant quil alimente Fillusion 
contradictoire de rincorporeite humaine 
au nom de laquelle les autres corps peu- 
vent apparaitre comme objets etrangers, 
emotivement indifferents. 11 developpe son 
anestliesie sensuelle pour mieux exercer la 
connaissance au moyen des protheses tech- 
niques, il erige la separation en condition 
d'objectivite et son manque d'intimite a 
ses semblables en necessaire deformation 
professionnelle. 

Le corps des exclus du discours, par 
contre, est un corps parlant et inecoute qui 
a pour caracteristique centrale de cherclier 
a reduire la separation, car elle n'est pour 
lui que source de fragilite et jamais instru- 
ment de pouvoir. 11 est le temoin qui se dis- 
sout et passe avec Tobjet de son temoi- 
gnage, celui qui ne peut pas s'extraire du 
ventre de la domination sans niourir, qui 
n'a pas le recul qui permet au sujet sou- 
tenu par Tinstitution {seule condition oil le 
sujet identique a soi existe) de feindre une 
etrangete a Thorreur du monde, de decou- 
per un e space limite a sa complicite avec le 
desastre. 

Le temoin qui ne rentre pas dans ie 
modele de di scours autorise par le savoir- 
pouvoir est la figure paradoxale de la faute 
et de Fimpuissance; son corps, son etre -la 
ne produisent que le cri inarticule de qui, 
en disant '^je'", cherche vraiment a se desi- 
gner et par la ment et se range du cote des 
coupables. 

II n'y a pas de virginite du cote des 
opprimes, des exclus de Fhistoire, qu'ils 
soient femmes, minorite ou classe; au 
contraire, Fop prime est cehii qui n'a pas 
d'autre choix que de participer a la 
machine a domination, meme il en est le 
produit le plus dependant et le moins 
capable d' auto -determination. 

C'est dans la rupture du jeu signifiant qui 
soutient Foffensive permanente pour nous 
faire nous identifier avec nous-memes que 
peuvent se degager des perspectives pour 
une pratique de liberte. Ce qu'il faut com- 
battre, c'est notice mefiance ultime a laisser 
parler le3 corps sou ff rants sans les enchainer 
a \m "^je", car c'est justement sur cet enchai- 
nement que la domination prend appui, en 
le niant quand il revendique Findependance 
et en le faisant fonctionner a nouveau quand 
il donne a voir la toxicite d'une vie place e 
sous le joug du gouvernement. 

Ce qu'il faut faire taire, c'est le discours 
du biopouvoir, tant sur notre souffrance 
que sur notre jouissance. Toute pratique de 
liberte part de la. 



206 



Loyaute ephemercy 
coherence impossible 



Uimage feminine amc Itiqueile i^homme 
a inteiprete lafemme a ('16 une imfention 
bien a luL 

Manifesto di nvoltafemminile 

...el dans Fidee d^homme ii n'ya aitcunefainme. 

A. Cavar^To^ Malgre Platon 

Les images dowent lear efficacite a leur 
sentimentallsme epistimiqtie. 



L^ HOMOSEXUALITY MASCULINE R eu Ulie 
I reputation revolutionnaire parce 
qu'eUe lie jouait pas le jeu de la sublima- 
tion civdlisadice exigee par le pacte social 
entre homines, Les liomosexuels ma sen - 
lins prenaient la politique au pied de la 
lettre : si c'est une affaire d'hommes res- 
tons done entre nous, sans gene, Cela 
n'arrangeait pas les rivalitcs viriles, cela 
creait Vheteria, la grande fraternite qui se 
deb arras se avec un rire malicieux du 
patenialisme. Mais cela avait encore a 
voir avec le pacte social, c^etait en 
quelque sorte sa radicalisation, meme si 
elle comportait des effets de pouvoir et 
des corollaires de desir totalement diffe- 



^Icliographie 

d^uiie 

puissance 



B. Duden, Le corps de lafemme comme lieu public rents . 



Je me suis amusee a compter^ les api-es-mldi de 
desmuvrement, le nombre defois oitfavais mis et 
dessertn le couiferL Je sais anwee au chijjfre de 
mille neiifcent cinquantef Mille neafcent 
cinquafitefim en dioc ansl Si tu cakules qu 'il me 
faut ckaquefois mettre, enlever une moyenne de 
six assiettes, deux casseroles^ deux plat.';, huit 
converts^ quatre verres, deux sermetteSt tine 
nappe t un proiege-nappey deux- bQuteilles, le sel^ 
le poii?re, le pain^ le couteau a pain el le 
cotnpotJet\ et cela a condition qu *il ny ait ni 
repa^ ni services speciaux; queje dois me lever et 
me ras.^eair a peupres six ou septfois par repas; 
aller de la cuiune a la table et de la table au 
hiijfety le tout repete troisfois par Jour, meme si le 
petit dejeuner est moins important - mais, en 
echange^Je t^ai fait grace des ileux fois par jour 
oixje sers le cafe - eh bienyfais le compte! Pour les 
deplacementSf cela fait envitvn 21 par jour (et 
encore Je suis modeste) multiplie par ^B^jours^ re 
qui danne f66^, multiplie par mes dix ans de 
manage, ce qui fait : f66§of Tu imagines le 
nombre de briques que J^aurais posies si j 'avals 
ite ma^onl Celaferait dijh pas mal de maisons! 
Maisje n'ai, helaSy rien const ruitf (Test comme si 
j^avais labours Pacean. Demainyje 
rec&mmencerai, et apres-demaint et toujour s,,. 

L. Falcon, Lett res a une idi^le espagnole, 1975 

La premiere impulsion qui me vient de eette lecture 
est un refas :Je refiise d'accepter comme vraie k 
theone que nous, lesfemmes, aiHJits vecu et 
continuous a viwe instrumentalisees etgereespar 
rhomme etpar son histoire, Je me rends compte que 
Je chercke une defense avec eette protestation, mais 
reconnaissons au moiru que celapeut etre 
dramatique pour une femme anii^ dejh a la moiti^ 
de son patvours dans la vie^ et quia toujours cm a^r 
pour le mieux, de s 'entendre dire (je traduis le 
concept) : Hu fes trompie en tout dans la vie; les 
vakurs que tu CfXfyaisJustes^ comme h families la 
Jidelile en amouFy la puretey meme ton travail de 
fimme au foyer: tout mauvaist tout resuUat d'utie 
subtile strategie ttansmise de generation en 
generation pour une exploitation contiuuelk de la 
femmm. Je le repete : ily a de quoi rester pantaise. 

Femme revenue a Peoole du soir pour passer 
son brevet en Italic, a la suite de sa rencoixtie 
avec les rnHitantes feniinistes en 1977 [tire de 
Ne croi^ pas avoir de droits) 




Le vrai ovni, a-t-on soutenu^ c'etait 
riiomosexualite feminine^ vraiment 
deloyale, celle-la, car elle se soustrayait a 
la fois au desir masculin de paterner et 
au desir feminin d'enfanten La femme 
homosexuelle vient d'un pays loiiitain. 



207 



Tiqqim 



^ 



(Vune lie, Lesbos; on a mis la mer entre 
elles et le reste du monde; elies ont 
debarque d'ailleiirs, elles n'ont pas 
grandi dans nos fanjilles si elles iie soni 
pas oedipiennes et ne veulent pas d'en- 
faiits ! 

II y a done loie logique dans la creation 
d'uri univers de desir lesbieii aa sein des 
monvements feniinisLes, mais Fexpe- 
rience italieniie dcs librairies des fennnes 
s'est assez tot trouvee aux prises avec les 
contradictions qui deconlaient du mythe 
dej la ^rassurantc etrangete^*, dcrniere 
ruse de Finconscient collectif pour enfer- 
mer les femmes dans la faute blanche. 
Soit Fetranger s'integre a rautre culture, 
soit il represente le non- droit en rant que 
tort : il n 'est pas a sa place. 

La construction d'luie autre normalite^ 
meme deviante, ne nous son pas de Tim- 
passe. Le desir pent changer de bord, le 
pouvoir raccompagne d'une censure pro- 
ductive nouvelle, d'un autre arfoitraire. 
Le ''liberalisme" imperial s'accommode 
tres bien, en fait, de r'anoniic et de la per- 
version; les contradictions du vie ox 
monde heteronorme rentrent par la 
fenetre de son dehors. La question n'est 
plus celle de la forme du desir en soi, 
niais de son fonctionnement au sein de 
tout ce qui s'oppose a la domination pre- 
sente. 

11 ne s'agit pas de penser la sexuation 
contre les liens sociaux, mais contre la 
societe : le desir en soi est sans aatonomie. 
Comme Tecrit par exeraple Leo Bcrsani a 
rencontre des lieux conumms les plus ecu- 
les siu: le SM : «si taut est que la reversibi- 
lite qui remettrait en cause des conceptions 
du pouvoir qui se repartissent ''naturelle- 
ment'' selon le sexe et la race, ce que Ton 
peut dii^e, c'est que les adeptes du SM sont 
extremement respectueux de la dichotomie 
domination/soumission en elle-meme.> 
(Leo Bersaiii, The gay daddy) 

Abandomier la terreur de la conformite 
comme le chantage a Fanti-conformisme 
est le seal a-moralisme possible au sein du 
biopouvoii'. 

Si le desir du Bloom ne revele aucune 
verite ultiine sur T oppress ion on la 
liberte, en revanche il permet ou ne per- 
met pas des desubjectivations, il accroit 
ou diminue la puissance collective. Et 
puisque le biopouvoir nous tient par les 
corps, c'est par les corps qo*on pourra 
s'en liberer, en les exposant a la violence, 
au danger, au plaisir, hors de la hi et de 
sa transgression^ dans I'espace qu'occupe 
la domination de nos jours. 

208 



Schben die 
siamo donne 
paura non 
abbiamo 

Bien que nous 
soyons des femmes 
nous n'(f vans 
pas peur 



<iHkn qut' nous soyom des femmes 
nous n ^uvonspm peur. , . », chantcdt 
tou3 les ttmtirn, des qu'elie se ievait, 
une des amies auec lesquettes nous 
pwiagions ki rnakon de no^pauires 
mcances Mrenmhs, nwktftgeafti nos 
enfonisjus^fu ri rv (fn V/v (k'vk'itneni 
des ^f^ons. iJk' <-h<ini(iff ffkec en 
deu^v en mmassunl drx chain knh et 
des ckniisseties, en fvfinsunl des lacels 
ou en hfikn aitf la pieee. 
€/{ti mains ne fJiantepas h, Im 
dtsions-nous ponr Tan-eten <^Tu 
chantes ki ehanson de htUe des 
repiquenses penduni tpfc fu nsfnjiies 
ia me des antix^s /»♦ Efk' Ivrak ia tele ei 
somkiil comme pour s-excuser de 
Phnmbk' tnlhmtsmsme qui ia portait, 
mais sesy^etu: biiUaienl dlnteili^nce, 
dejoie eonscienle. Soixante-huk eiait 
hin de veniret (wec cesparoks elk 
chantaii ki Uberte durement acquise^ 
lafierte des idees^ la satisfaction de la 
recherche a iaqaelk elk se consacmit 
dans le temps decoupe entre k tmvaH^ 
i^Scote et les sains de lafamitle, elk 
chantiait an fond kplaisir de ces Jours 
de me ckarale, de conlaet, au-dela de 
i^habituel, ait^c les memes enjants 
meme si c^etnit an p/ix de services 
miTiuscnks et contmiis. 

Luisa Adonio 

Sebben che siamo donne 




LE FAIT QUE "machiste" et "e^ministe" designent, d'apres le filtre gene- 
ralise du politically correct des realites respectivement iiegati%^es et 
positives devrait deja nous renseigner sur Fabsiirdite de I'altemative. Toute 
perspective dualtste est un flicage qui se dissimule, de meme que la 
construction d'une auto-rn^thologie negative ii'est que le pretexte pour 
quitter le champ de bataille sans meme s'etre battu, et sans avoir I'air de 
ftiir. Le pn>l>lcin<^ auqiiel ont ele historiquement confrontes les feminismes 
est que cintiqiif^j' la civilisation exige plus d'auto-cntiqiie que de denoncia- 
tion, plus crtntrospection que de tribimaii^x populaiies. 

Qui dresse encore les femmes contra les liommes reste prisonnier des 
antinomies de la societe traditiomielle, joue avec des abstractions vides, 
ne fait qu'accroitrc cuipabilite et confusion. Qui range la mere de dix 
enfants excisee du Mali avec la titulaire de quclque ministere en 
Occident sur la base de leur commune appartenance a un ^sexe 
opprimes raisonne a rinterieur du decoupage signifiant de la domina- 
tion qu'il pretend combattre, se debat dans des contradictions acces- 
soires par rapport a la contradiction centrale : qu'est-cc qui fait de quei- 
qu'un un «homnie» ou une «femine»? En quoi le destin d'un sujet est-il 
un «desiin anatomique»? 

La question est celle de la de/re/conUraction de Fidentite. Si nous ne 
voulons pas enchainer Topprime a sa condition, si done nous la considc- 
rons comme contingente, d'oit uoyons-nous la pitismncey De rinterieur, 
tout simplement. 

S'U est vrai que le rapport de force modifie Fidentite des sujets concer- 
nes, et que c'est cela, et non pas cc qui reste inchange, qui est decisif sin- 
ie plan politique, aloi^s la tentation essentialiste s'eloigne. 

«En remplissant un formulaire, - ecrit Teresa De Lauretis - la majeiu-e 
paitie d'entre nous, les femmes, coche sans doute la case F et non pas M. 
Cela ne nous vient meme pas a Fesprit de cocher le M. Ce se serait tricher, 
ou pire ne pas exister, s'ef facer du monde. [.. .] Des la toute premiere fois 
que nous avons coche le F du foiTnulaire, nous faisons notre entree officielle 
dans le systeme sexe/gem-e, et nous devenons in-engendrees femmes : ce 
qui signifie non seulement que les autres nous considerent comme des 
femelles, mais qu'a pai1:ir de ce moment la nous-memes nous nous repre- 
sentons connne des femmes. Alors je me demande : ne pounait-on pas dire 
que la case F que nous avons cochee en emplissant le formulaire, nous a 
colle dessus comme ime robe mouiOee? Ou que pendant que nous pensions 
etre nous en train de cocher le F sur le fonnulaire, c'etait en effet le F qui 
etait en train de nous cocher? » (T De Lauretis, Technologies de genre. 
Essais en theorie^fil et fictions, 1987)- Une fenune n'est pas plus mie feinme 
qu'un chat n'est im chat, Et c'est a paitir de cette contingence meme qu'il 
faut reecrire, revivre, r^eraconter Fhistoire des femmes, jusqu'a ce qu'il n'y 
en ait plus, d'lnstoiie sepai^ee, de departements, de ghettos. L'abandon du 
ressentiment prealable a loute hypothese mixte ne pent avoir lieu ni au sein 
d'une vision binaire (males oppresseurs /femmes opprimees ou inverse- 
ment), ni dans la dialectique (la contxadiction se resout dans la mediation 
= integi*ation des femmes a Fidee de "femme''). 

Ce qui est important dans le feminisme extatique, ce ne sont pas les 
femmes (ni les homnies, d'ailleurs) mais le desir d'autonomie qui a eu 
Fimpudence de smgir contre toute convention sociale, familiale, econo- 
mique et psychologiquc. 

Le fait de dire que la societe, et non ses contradictions, pose probleme, 
ouvre une perspective bien plus large que la question de la sexuation 
congue separement d'une perspective politicfue offensive. Chorizon de Fhy- 
pothese mixte est celui de la guerre partisane, une guerre ou hoinmes, 
femmes et enfants pratiquent une forme de discipline non mihtaire, se 
reapproprient la violence, s'installent dans la duree pour liberer des 
espaces niateriels et moins rnateriels. Ce type d'articulation de la hitte 
dejoue a la fois la discipline et Fautorite, esquisse un hoiizon different tant 
de celui de la «maison des hommes» que de celui du separatisme. 



^chographie 
puis§ance 



209 



La Felure 



FITZGERALD l\\pfel.\it LA pfiLURii:, La fclurc n'est 
ni le malaise social, ni fepidemie, ni la misere 
de masse, ni le mecontentement. La felure est elle 
aussi. comme ce taxle, une affaire personnel le au 
temps de llnipersonnalite de masse. EUe cancerae 
la singiilarite; c'est la maladie in classifiable des 
idiaSYTicrasies, Taffection de la forme-de-vie en 
tant que telle, qui tient a la complicite qu'on 
echoue a etablir avec le monde, ou qii*on renonce a 
diercher. Par les assentimeiits, les resistances, les 
defaites et les victoires, la felure s'allonge, s'arrete, 
S'approfondit en nous, de la siuface atteint le fond 
de la chair et compromet ou preserve la sante du 
corps. Uharmonie ou la dissonance entre la civili- 
sation et notre destin oriente la felure : les Iiommes 
et les fennnes se felent differeiniBenl. Mais c'est la 
un effet, non pas une cause de leur subjectivation. 



Eehographie 
pul§§ance 



llsuffit cPecumer ie9 ideaa; rornan^ 
oublies et. depreter Poreilk a ieur 
Ion de f otr, pourdeuiner que ieurs 
iiuft'fifji Ae hefit'faii'rd « des 
{•rifff^/tv.'i : trlli' phrme de la 
rommicietv uvaii ki tKdeur d\tne 
attaqae, telle autre d'lme 
concdkdion, Vattteur admettail 
qu 'elle n ^lak «qtt lmefemme» om 
proteslak qitWik vaimt aftfntif 
qu^im homme^. Saivcittl rsMipidjiion 
de son temperamenty elk ajjrotifak 
ies crkigues avec docilits et m^deslk 
ou avec colere et ener^e. Peu 
uaporU' <inv fi'ffil fltfrfefa^on ou 
d'linr iitttri'. t Ho p«'risuit a autre 
ciiosc qu'u la ckose en cUc-meme. 
Met Ions que son iwre pannenne 
Jusqu'a nous : il a une faille au beau 
mJiieu, Etje pensais a tons les 
romans ecriL^por desfemmes et qui 
se tjvueent iparpilles chez les 
houqninistes de LondreSy comme des 
petltes pommes gt-elhs darts un 
jardin. C'est cctte fissure en plein 
cceur qui les a gates. Lear auteur 
femme avait modifieses pcdeurspor 
deference pour ropkiiofi des autres. 

\\ Woolf, Une chambre a sol 

Les choses ks plus deconcertanles ne 
sontpas celks que Pan n^a jamais 
saes aaparavant, mats cedes qu vn a 
d^abord conmies, puis oubliees. 

Nc cr&k pas avoir de droits 




La difference entre les fonnes-de-vie est etroite- 
ment liee a la difference de leurs felures. Une 
approche materiabste veut qu\m corps de femme 
soit distinct d'un corps d'homme, mais une 
approche non essentialiste veut aussi que c'est la 
fa^on dont ces corps sont habites qui en determine 
i'identite sexuelle. Question de «genre> mais aussi 
de revoke. 



211 



Tiqqmi 



Comment le pouvoir a pu soiimettre a 
une norme unique de desir et a un cata- 
logue delini de transgressions autant de 
corps aux pulsions desordonnees el aux 
penchants les plus divers? 

Histoire d'une repression quoddienne, 
par ravilissement et les micro- dispositifs, 
par le decouragement familial et rempri- 
sonnement, par la marginalisation et la cri- 
minalisation. Par Finiposition continuelle 
dVne coherence identitaire a des physiolo- 
gies qui n'en avaient point, jusqu'a en faiie 
des «honnnesj«> et des «femmes». 

Et pourtant. 

Je ne raconte pas Thistoire de la felure 
des fenmies comme une histoire d'oppres- 
sion ni d ^emancipation : les femmes ont, 
certes, occupe une place siibalteme au sein 
de la circulation des ponvoirs officiels en 
Occident, mais eiles ne sont pas ime classe, 
ni un groupe social honiogene. En outre, 
cette fa^on d^etre a Fecart tout en etant 
dedans, de vivre avec la laugue coupee dans 
lUT nnivers qui a toujours menage la diffe- 
rence « feminine » tout en faisant mine de 
Fignorer ou en dis simulant la peur qu 'elle 
suscitait, tout ce chantage que les «femmes» 
en tant que categorie culturelle auraient 
accepte de subir, n'est pas un scandale qui 
appelle la vengeance ni une oppression qui 
demande justice, mais im rapport social de 
«genre» qui structure nos identites. 



II y a eu, incontestablement, dans le 
frisson social ^uK etc le feminisme 
quelqiie chose {^ui mettait en question les 
dispositifs de subj activation qui faisaient 
des femmes des femmes (c'est-a-dire des 
meres -epouses ou des folles-putes), 
quelque chose de profondement etranger 
au delire des quotas ou a la cogestion de la 
phallocratie et de son cortege de nevroses. 
Les courants du feminisme qui sont 
partis de ce constat sont ceux qui se sont 
le plus eloignes do marxisme, Faccusant 
de ne pas s^etre penche sur les problemes 
entre hommes et femmes, ou bien, 
dirions-nous, de ne pas avoir permis 
qu'hommes et femmes se subjectivent 
autrement, que les desirs prennent 
d^autres formes que le desu' de famille ou 
de couple. Le possible qui emerge de eette 
maniere de poser la question constitue a 
lui tout seul un autre plan du politique, ou 
la mediation etatique est mise en question 
et le fonctioimement des rapports de force 
est vu et deer it dans toutes ses conse- 
quences, meme celles qui, n' ay ant pas de 
fonction pretendument strategique, ne 



font surface que dans les conversations 
confidentielles ou dans le folklore des faits 
divers. Cette approche est celle d'un femi- 
nisme que j'ai qualifie d'extatique parce 
qu'O cherche a sortir de son combat pour 
contaminer le reste, parce qu'il sape la 
base meme qui Forigine : Fidentite so- 
cialement constituee d'hommes et de 
femmes, la fiction universaliste de Fhu- 



maui. 



Entre hommes et femmes il n'y a pas 
d'^egalite possible, de meme qu' entre 
homme et horn me ou entre femme et 
femme. La surface lisse de Farithmetique 
abstraite qui fonde Fillusion de la democra- 
tic n'arrete pas de se craqueler sous Fevi- 
dence de differences etliiques irreductibies, 
sous Farbitraire des aJEfinites elective^, sous 
le soupgoTi que la circulation du pouvoii- est 
luie cjuestion de qualite qui s'mcanie^ que 
le pouvoir passe a travers les curj>s. 

Dans son cours de 1980-19B1, Foucault 
expUque comment desormais la question 
du gouvernement est celle de la conduite 
des conduites. Le pouvoir devient done un 
bio-pouvoir parce qu'il donne forme aux 
vies qu^il gere; pour faire cela il doit avoir 
prise sur les corps, qui sont ce qui indivi- 
dualise et qui separe les etres, et au moyen 
de statistiqnes et d'observations agir sur les 
desirs qu'ils recelent. 

La maitrise du desii- de Tautre est en effet 
ce qui fait de lui le veritable esclave, car 
aucune emancipation, qui ne soit pas 
Vemancipation d\m tei ciesir crSmancipa- 
tion^ ne pour r a le sortii- des rapports de 
force ou il se debat. Ce mecanisme, qui se 
trouve d'ailleurs a la base de la societe mar- 
chande, a fait historiquement des femmes 
luie masse humaine vibrante de souffrance 
et de rage contre les fables de bonheur 
conjugal et matemel qui les voulaient epa- 
nouies dans une circulation d' affects tout 
bonnement inexistante dans la reaiite 
vecue. 

Cliaque polarisation ethique, cliaque 
forme- de -vie n'est que le residtat de Fadhe- 
sion a mi recit sm- le bonlieiu:, soiivent muet 
mais implicit e dans le tissu des praticpies 
qui nous entoiu-ent : une question de ti'ims- 
mission. Les etres se men vent vers Fadresse 
fantasmee de la joie et de la liberte, et s'Us se 
croisent dans cette trajectouie. Us p^ntagent 
LUI bout de chemin. Les insiurections sont 
les moments ou la curiosite pour d'autres 
itinerah'es gagne des coUectivifes de prome- 
neurs et les mecanismes de subjectivation se 



212 



tronvent grippes on boiileverses. La cinetique des desirs savamment regies 
s'altere, les destins siiiguliers se comimiiiiseiit coiitre rimperatif de confor- 
mite. La puissance se define alors sur Fecraji de notre echogi'aphie, mais 
elle eciiappe an panopticon de la domination et ce n'est pas lui hasard; la 
technologie de la resonance qui domia lieu a reciiograpMe actuelle naquit 
pour la guerre sous-marine et fut ensuite detoumee a un autre usage, alors 
que le panopticon ne sert qii'un seul regime de \isibiiite : celni de la siu- 
veillance. La guerre et ses teclmologies peuvent devexnr partisanes,. et done 
mistes et iion exchmmment guerrieres, la discipline, elle, demeure mascu- 
line, conune rapport de conjuration a la puissance, a la liberte. 



^ehographie 

d^uiie 

puissance 



Hysteriques 
et avocates 



- C^esi ainxi: les fern rnes nhnt eu 
que de^fausses notwelle's sur 
Vanmiir. Beaucoap de uoiwelles 
diffh^nieSi loutesfausse^. Et 
d^expenences inexacte$, 

Et pourtanL toujours de h confiartce 
dans ks fioui'elle$y pas dans ks 
experiences. (Test pour ceia qn *elles 
onl auiant de chosesfamses dam la 
tete. 

[-] 

- Vois-iUi - dil Mariamireila -J at 

petU-etre peur de toL 

Maisje ne saispas oit me refiigier. 

Vhorizon est desert, 

liny a que toi Tu es Pours 

et la grotte. C^est pour cela queje 

reste accroupie dans les bras, pour 

que fit Fue proteges 

de la peur de toi 

L Calviiio, 

Prima eke tu diea pronto 



Au moment des discussions an sujet 
de la loi sur la violence sexueLle en 
Italie on s'aper^ut que, contrairement 
a ce que suggeraient leurs interets 
opposes, il y avait une solidarite 
intime entre Thysterique mystiiica- 
trice et la jiiriste, qu'elles souffraient 
de la nieme chose : du manque de 
reconnaissance, du fait de snbir sans 
pouvoir s'en degager retreinte du 
desir d'autrui, sans savolr y opposer 
une singularite trop ecrasee et trop 
decoiuagee pour s'eriger en argument 
de refus. La fennne qui feint d' avoir 
ete violee, qui denonce un crime qui 
n'a pas eu lieu, est-elle plus en train de 
delirer q^ie celle qui s'attache a une loi 
qui la nie? La femine siinnlatrice qui 
croit avoii' ete violee a- 1 -elle plus tort 
que ceUe qiu croit avoir des droits? 
«cLa simnlatrice au sens strict - ecrit 
Lia Cigarini - devoile quelque chose 
que nous sommes toutes, nieme 
lorsque nous ai-rivons a nous contro- 
ler. Plusieurs fois le mouvement des 
femmes a eu a faire a des simulatrices. 
Face mix assembiees eel les -ci etaient 
obligees de dementir leur histoire, ou 
bien elks etaient deraenties par les 
juges apres ruitenogatoire. Mais pour 
les representantes de la loi, la siimda- 
tiice, Fhysterique deviendra une enne- 
mie. En effet, Fhysterique, en inven- 
tant un crime, tourne la loi en deri- 
sion. Et tout s^acheve dans le ridicule. 
Les plus frappees par la derision sont 
evidennnent les femmes t^ii croient en 
la loi. [...] Et face a cela, quel type 
d'atteution doit-on deployer, quelle 
pratique politique? Celle de com- 
prendre le message de Physterique 
(celle qui semble soutenir la loi et le 
desir de f homme mais par la defor- 
mation et le dieatre les nie) ou la pimir 
parce qn'elle nous fait faire une mau- 
vaise figure ?s> (Lia Cigarini, Le viol 
$ytnbolique/\nU Manifesto 20/11/79) 



213 



Tiqqun 



q 



214 



II y avait dans la souffrance de la simulatrice, contigue de par son 
incodifiabtiite a la maladie mentale, rexpression d'un refus de son 
propre esclavage si pousse qii'elle poiivait a peine le reconnaitre conime 
exist ant. «C^etait faux - lit -on dans Ne crok pas avoir de droits - de 
vouloir ab order la contradiction entre les sexes en interveiiaiit dans le 
moment pathologique du viol et en Tisolaiit de rensemble du destin 
feminm, de ses formes ordinaires, la ou se consomme la "violence invi- 
sible "^ qui ale au sexe feminin son unite vivante de corps -esprit** La 
forme de domination qin colonise les affects prodiiit dans ses sujets une 
impossibilite a se servir de ses propres sentiments comme d'instmments 
liermeiieutiques, a se mefier de soi en cherchant a sortir du terrain 
familier mine. Le plus souvent, ces sujets se heurtent a I'incapacite de 
trouver un espace pour une insoumission si radicale qu'elle est per^^ue 
comme deloyale par celles et ceux-la memes qui devraient s'y unir. 
Mais, coutiiiue Cigarini, ^a ptiitir du moment ou jc me retrouve dans lui 
proces, qui me donne la possiliilite de reagir au viol symbolique du 
juge, de Tavocat, de ta loi? [...] Cette loi reglemente ime contradiction 
interne au monde des liommes. 11 y a des liommes qui out un comport e- 
ment deviant par rapport a la morale bourgeoise. Dans le proces 
ad\dent le reglement de cette contradictions (L. Cigarini^ ciL) 

La rassurante etrangete du monde de la loi se retoume au moment du 
viol en desespoir, qui est celui de Tintrojecnoii de finterpretation ana- 
tomique que notre culture donne du destin dr la lemme. 

Quand bien meme une femme arriverait a se «reapproprier& les 
bribes de «feminite» pas encore colonisees par la medecine, le 
Spectacle, le macbisme traditionnel ou la religion, qu'en ferait-elle si 
ses desirs ne suivent pas., si son inconscient ne se dynamise pas a la 
meme vitesse que son besoin de liberation? Que faut-il faiiT des femmes 
qui om le «fantasme du viob, qui eprouvent du plaisir en etant violees? 

Pom' conti'er la prison comcidente avec leur corporeite^ les fennnes en 
sont meme venues a accuser le desii" mascuiin en tant que tel, a refuser 
le penetration en s'en reap prop riant la lecture la phis machiste, a 
revendiquer Fhomosexualite feminine declaree contre lliomosexualite 
masculine implicite qui a fonde Tordre patriarcal. Cela rentrait dans 
une strategie eontraire a tout ce qui avait. certes, mine^ mais aussi 
rendu extraordinairement riches certaines experimentations politiques 
feministes, comme le refus d'epouser une hierarcbie quelle qu'elle soit, 
la volonte de ne pas se dormer de nom, de priorite, de regies, en affron- 
tant les contradictions au fur et a mesure qu^elles se presentent, sans 
hate et sans arrogance, sans les prevenir et sans les canaliser- La force 
<hi feminisme etait de ne pas proposer de modele de liberation, mais de 
r;liercher une liberte coextensive a Texistence, ime forme de vie qui soit 
aussi ime forme de lutte, 

II y avait la une indisponibilite sans precedents, qui a sans doute 
contribue a rendre le mouvement feministe tres antipathique, et qui se 
justifiait en affirmant que *<la disponibilite a fini a force par deveeir 
pour h^s femmes leur seule condition de survie. Penser a vivre seule- 
mcnt en faisant vivre les autres : il semble cpie les femmes n'aient pas 
d'autre fa^on pom' legitiinei symbolif.|uenieTn leur cxisteiuc. Ceci est la 
condition la plus dramatique et la plus diflicile a modiiier.» [Convegno 
deirUmanitana, 1984) 

Mais il y avait la aussi un puissant rejet de la representation politique 
et identitaii^e qui frappa au coeur toute Tinstitution democrate et repu- 
blicaine. Les femmes qui ne voulaient pas de loi sur la violence sexuelle 
soutenaient que «si la representation est institutlonnalisee, attribuee 
sur la base de criteres formalistes eomnie par exemple les buts inscrits 
dans un statut, la solidarite devient presomption, independamment de 
sa realite; la iutte se transforme en rituel et la prise de conscience 
devient le banal em-egistrement d'mie domiee normative » {Ne croispas 
avoir de droits^ Libreria delle donne^ Milano, 1987). 



Papa-maman 
et nous aiitres 
victoriens 



BeaucQiip de temps apreSj meu:£ et 

uveugle, en marchanl dans la me, 

(Edipe sent.il unc odeftrfamiliere. 

C'elait le Sphinj:. G2dipe dit : 

(f— /e vetix te poser ane quest ion. 

Poutxfum n^ai-Je pas recomm ma 

mereh 

'n—Tii amk donne ia mataaise 

ripume»^ dit le Sphinx. 

* — Mms cefiit exaclement ma 

reponse qui a i-endit taut possible.^ 

ff— Norif dif-ii Lorsqueje l^ai 

demands : qu 'est-ee qui marche avec 

qatiirv jftmlir.'i ati ffHilia, finr deux 

a !(i!<fs i't tirvi- Irois h soir, la as 

ripandu rHomme. 

Desfemmcs tu n W pas fait 

mentiofu » 

«— Lonqami dit t Homme, dit 

(Edii>e, on inclut aussi tesfemmes^ 

Cela^ tout le monde ie saiL^ 

«— Cela, c^esl foi qtd ie peases», 

iipondit ie SpMnx, 

Miu-iel Rukeyser, Myik, 1978 



La voui dii feminisme extatique nW done pas une 
voix de feiOTnes, Sa force, source de la mefiance 
des grotipes poUtiques revoUitiomiaires imxtes qui lui 
preexistaieTit. est de poser 11011 pas seulement la ques- 
tion des moy^iu tvJationneh de la lutte, mais celle du 
plan de consistance. Eii effet,, il n'y etait jamais qties- 
don de critiqiier des rapports aUenes en tant que man- 
vais moyens de lutte, coinnie le fit par exeinpte le mou- 
vement oon- violent, mais d'eclairer en quoi les prolon- 
gements des modes de circulation du pouvoir de la 
societe contestee dans les pratiques pretendttnient sub- 
vei'sives les rendaient inefficaces. 

Le consei-^^atisme social de meute, qui caracterise 
encore nonibre de formations subversives, decoulc 
d'un question nement ou d'un refus trop schema- 
tiqiie de Teconomie capitaliste. La lecture de classe 
qui ne lient pas cornpte du fait que dans le rapport 
entre sexes se joue une autre (Ualectiqiie sans 
inaitres ni esclaves, se creve sciemment les yeux siir 
sa complicite avec Tobjet qu'elle combat. 

11 est difficile d'envisager I'emancipation de Top- 
piiine, la ou Toppression est une source codifiee de 
jouissance voire la seuie socialement acceptee. 

Ce n'est done pas un hasard si le marxisme se retire 
souvent pudiquement face a une question aussi 
erobrouiJlee que celle de r«oppression» en hii prefe- 
rant le terme aseptise d' « exploitation* cpii lui, c'est 
sur, lie risque pas de s'ebouler dans le psycbologisme, 
Mais le probleme, c'est qu'il n'y a aucime objeetivite 



Eehographie 

cl'une 

puissance 




215 



Tiqqun 



A 



quantifiable de Fexploitation car elle releve, eUe aussi, du domaine dii 
ffuaikatif. La question qui se pose n'est pas taut combien on est 
exploite, mais comment on Test, depuis quel point de vue I'exploitation 
n'est qu'un inecauisme de subjectivation qui, uiie fois casse, ne laisse 
aucun reste a bberer. Car la delegmmation sociale preventive de cer- 
tains desirs par le poiivoir rend ces desirs sources d\uie telle culpabilite 
que les sujets ne sont meme plus capables de les eprouver sans s'auto- 
detruire. La dialectique psychologique complexe qui fait du reformiste 
remieini le plus dangereux du revolutionnaire les oppose en realite sur 
la base de deux approches ijitximpatibles de la jouissanc^; le pari revo- 
lutionnaiie est que i'indeairice essentielle de tout desir de \ie finira par 
i'emporter siu la morbidite de son refoulement, que les identites s^ela- 
boreront de ieapn relationnelle et contingente et ne s^etabliront pas sur 
la base d'tuie conf onrdte sociaie paitagee. 

Le marxisme pai'le de «faux desii-ss^ dont nous remplirait le Capital 
niaJB il ne pai^le pas de subjectivation; siu* quelle base des coips extraits 
dcs mailloos identitaires de TEtat, ou de sa contestation speculaire, 
peuvent-ils enti'er en relation? Cela reste en de^a des soucis du mate- 
rialiste qui s'attaquera a la propriete privee des coips, a Tesciavage, a 
la violence, pour ensuite se coguer a rinexplicable du SM, du desir de 
grossesse, des cltibs echaiigistes. 

Engels avait beau dire qu'au sein de la faniille la femme est le prole- 
taire et Fhomme le bourgeois, riiomme etant retribue et reconnu, la 
femme exploitee et releguee au silence de la vie nue, sa comparaison 
achoppe sur c^ que dans la societe le bourgeois ne domie point de plaL- 
sir au proletaire et Tamour ou le desir ne se inelent que de fagon 
oblique a leurs relations. Encore aujourd'hui, le point aveugle le plus 
surprenant de la lecture de classe dcmeure le rapport de sexe, tandis 
que la faniille et le familialisrne a merveille et finissent invariablerueet 
pai^ se recomposer en tant que fausses alternatives aux rapports c^pita- 
listes. Incaruant une situation ou la circulation de pouvoir ne se 
recoupe pas avec la circulaldoii d'argent, cjiii est done censee etre plus 
pure et plus revolutionnaire, le paradigme de la famille continue a 
structurer les imaginau es et les pratiques qui se voudiaient en rupture 
avec la societe. Or Teconorme Ubidinale, grand impense du marxisme, 
est la premiere chose a interroger, car elle est le cceur tendre et iiuiocent 
de tout regime de pouvoir, ce qui en lui nous appelle a une irresistible 
compKcite. 

*Dans les pays de Taire coimnuniste - ecrit Carla Loud -, la sociali- 
sation des moyens de production n "a pas du tout entame Tinstitution 
famibale traditionnelle, au contraire, cela l^a renfoncee en taut que cela 
a renforce le prestige et le role de ia figure patriarcale. Le contenu de la 
lutte revolutionnaire a assume et exprime des personnalites et des 
valeius typiquement patriarcales et repressives qui se sont repercutees 
dans r organisation de la societe d'abord comme etat paternaUste, 
ensuite comme veritable etat autoritaire et bureaucratique. La concep- 
tion classiste, et done rexclusion de la feimne comme partie active dans 
felaboration des tliemes du socialisme, a fait de cette theorie revolu- 
tiormaire une dieorie patricentiique. [...]. Marx lui-meme a mene une 
vie de mari traditionnel, absorbe par son travail de savant et d'ideo- 
logue, charge d'eiifants dont im de la femme de menage. Labolition de 
la famille ne signifie, en effet, ni la mise en commmi des femmes, 
comme meme Marx et Engels Favaient elucide, ni ime autre fonnule 
qui fasse de la femme un instrument de ''progres'', mais la liberation 
d'une partie de Fhumanite qui aurait fait entendre sa voix et aurait 
combattu, pour la premiere fois dans Fhistoire, non seulement la 
societe bourgeoise, mais n'importe quel type de societe con^ue avec 
Fhomme pour principal protagoniste, en allant par la bien au-dela de 
la lutte oontre Fexploitation economique denoncee par le marxisme, » 
{Cmckom .mr Hegel, 1974) 



216 



Hors classe 



IJnefois etabli que Phomme « VjA 
pas UHoieRce:st et iafemme ^dou€eiir» 
(puree que cette division a ete operee 
par ies hommes contre lesfsmmes) et 
que la violence rt ^e^l ni masculine ni 
feminine; unefois etabli que la 
difference est an Cfjnfrnirr c>rifre 
moience iiberee et non frhr/ve. it 
s 'nglt d^euayer de la mire et de la 
pmtiqaer differemmeni. En evilant 
qit*elie prodiiixe. suwani ses propres 
fegleji toialitutiies^ re qmesf defini 
comme '^mditari^ation dm 
consciences^. 

1. Fare^ F. Spirito, Mara et les autres 

Car la/emme - lit-on - rt 'eslpas an 
homme incomplel, elle est d^erente 
de tuU Uadjerfff'xdifferent.^ notis est 
tresfanuiien Ww hi tJilTcrence ! Ce 
lieu commun qu il ntuLS nes&ort, Not 
like to like, bat like to difference, nous 
presente sLmpleinent Ics iii^galites 
tratUtioniiellcs comriie le reflet de 
ririteriessaiite diversite de Fespece 
limriaiiie:. De cette uiaiiiere, I'hoiiune 
ooiiliiuie, coiiujie piir le passe, k 
represetner la force el Fautorite, a 
eue *le nerf de la guejre qui fail 
avaiicer le moiide*, tandis que la 
femnic continue a «s'occupcr des 
enfants^j* et a «prqscrvcr intact un 
certain espril d^cnfance*. La flatterie 
frok linsidte. 

K. Millel, La politique du male 



Se reapproprier la tlifforrnce, qiii est entre-temps 
deveiiue le principal outil de gestioii du biopou- 
voir, est evidemment un pari perdu d'avance. 
Symetri quern ent parier sur sa negation, siir Tabs- 
traction legaliste de Fegalite est une erreur que le 
temps ne pardonne pas. Cette difference a ete jonee 
«coiitre» les femmes pour ce qui etait de leur exclu- 
sion {de la sphere publique, de la cii^cidation du pou- 
voir) et «pour» dans riiypocrisie de la galanterie qui 
leur attribue une innocence et une virginite directe- 
ment indexees siir cette maiginalite. 

La fainille est le lieu originaii^ de repartition des res- 
ponsabilites, de meme c[u'elle est le premier foyer de 
siibjectivation. La, le destin l3iologique de la feninie., et 
maintenant le destin citoyen des homosexuels pacses, 
s^accomplit avec la benediction sociale. 

La lutte des classes ne franchit la porte du foyer 
familial qu'en boitant : une autre economie y regiie, 
la gratification affective n'a pas de pouvoir d'achat, 
le travail de soin n'a point de syndicalistes, la poli- 
tique classique begaye, la norme a le dernier mot. 

«Meine si c'etait nouveau et bouleversant, un cama- 
rade detemi pouvait sans peine reconnaitre le detenu 
de droit commun comme un proletaire-, comme un 
"^sujet revolutionnaire^' potentiei. cette recoimaissance 
etant souteiiue par une tradition de lutte politique. 
Grace a ime conscience de soi imiquement "pre-polt- 
tique'^' il representait et exprimait dans tons les cas, 
par son action illegale, un antagonisme au systeme. 
Passer du crime contre la propriefe (de loin le plus 
commim d"'apres les donnees statistiques) a la lutte 
contre le systeme capitaliste est ime demarche logique 
qui suppose bien sur inie s}^lthese politiqne, mais qui 
constitue aussi rme demarche raisomiee et determi- 
nee, Mais la feinme qui a commis son crime "pre-poli- 
tique" classique, le crime contie la famille, Tinfanti- 
cide, ne pent pas suivre une voie aussi lineaire. 
Comment pent -on reconnaitre la femnie infanticide 
comme sa soeur, au nom de F expropriation mise en 
oeu\Te par le Capital? Sa prison est plus profonde et 
plus interieure, elle est violemment refetee : son geste 
le prouve, [. . .] Si Thomme a a sa disposition mi patri- 
moine cultiarel, politique, syrnbolique poiu "justifier'' 
ses actions violentes, quel patrimoine pent invoquer la 
"femme infanticide'" poiu justifier les siennes? 

Pourtant, la famille, fenfant, le man ne peuvent-ils 
pas etre autant d'elements d 'oppression materieUe, ne 
peuveiit-Us pas etre le signe d\me misere desesperee, le 
symbole d'une cage pouvant conduire la femme a 
rompre momentaBenient son equilibre psychique et 
accomplir im geste fou? [. . .] S'il est vrai que les cama- 
rades ont compris profondement et puissamment que 
les conditions materielles de detention, pouvant par 
elles-memes ftiire rimite*, a cornmencer par ce temps et 
ce lieu, pouvaient etre retoumees contre Finstitution, 
elles ont eu beaucoup de difficidte a donner un sens, 
une ■^unite politique'', a ces rebellions solitaires et 
denuees de toute raaitrise immediate dans le schema 
de Foppression de classe. » (1. Fare, F. Spirito, Mam et 
ies autres) 



^chographie 

d^une 

pui^t^ance 



217 



Tiqqun 



Un certain 
scepticisme 



Le relonr du refante me mire lotm 
mespiojrls fif (ntrm!, dv rt'chi'ifhe. 
de poiidqfH'. // hs fftcnacv on hfett ii 
est ia chose reellemeni politique en 
moiy a luquetle ilfaudmit donnerdti 
souiugement^ de i^spavf/'f. .' / ^ 
mtillsme mettait en echa. fdfu'i rette 
partie de moif/ui desifrid/nire de la 
politiifue, mats Haffinmtit qfiehpte 
chojie de noiu^eati. fly a eit im 
changement^fai pris la pat-oie, mats 
cesjoufs-clfai compris (/ue la pat lie 
affinnatwe de moi elait eit train 
d'occuper a nouvettu tout respace. 
Je me suis e&nmirwne dufnit (pte ki 
femme tmietie est I'objeclioii hi plus 
feconde a notre politit^ue. Le mon- 
poiitique^ creuse des tunnels que 
nous n *avons pas a rempiir de terre. 

Lia, S&ttosopm. n* 3, [976 



II par ait qii^cii 1977 quelqii'iin afficha un panneau 
dans la libraiiie des femmes de Milan qui disait *1L 
NT.XISTE PAS Dt: POINT DR viJE FEM[N[Si £», et quc Icdit pan- 
iieaii re St a sur ce miir pendant im certain nombre d'an- 
nees. U a esiste iin mouvemetit feministe qui a traverse 
ce qu'on appelle ie ieminisme, maintenant qti'il n'y en a 
plus; mais ce n^etait pas on mouvement da reconstruc- 
tion oil de construction identitaire., on du moins pas 
dans ses composantes que je definis coinnie extatiques^ 
cela ressemblait plutot a unpi-oceuus de demolition, ce 
qui etait tout a fait coherent avec ses presupposes. Car 
s^integrer a uiie civilisation qui jusqu'a hier nous 
excluait on en proposer une autre fonctionnant niieux 
pour Taider a resoudre son petit probleme d'effoiidre- 
ment^ est une alternative insoutenable. 

La feniinisalion du tiavail a cort'espondu en Occident a 
lui besoin de modeniisation de Tappaieil productif : Tex- 
[.iloitatioTi des femmes au foyer n'etait simplernent plus 
suffisante, Le fordisnie etait male, son orgueil, ses mains 
sales, sa combiiiaison bleue, sa force brute dans les luttes 
comme a Tusine. Le travailleur etait un professionnel de 
sa propre exploitation, un dilettante de Texistence. La 
production etait son domaine, la reproduction Tespace de 
son incompetence. Rien que la regeneration de sa propre 
force de travail n'etait deja plus «son pmbteme:^ mais celui 
de sa femnie, de meme que les sou is aiLx enfants et renire- 
tien de la maison. Le travailleur du fordisine traversait 
line \ie encooibree de macliines el de fatigue, rentrait sale 
et vide tons les jom-s dans une celkde familiale ou les coips 
etaient domesttques et touches autrement cfue ceux de ses 
collegues au cimetiere libidinal de Tiisme, mourait igno- 
rant et rempli de rage, victime de la depossession d'une 
puissance dont il ne connaissait meme pas le nom, d'mie 
souffrance dont il n'avait meme pas iocahse la source. 

Le refus des femmes de collaborer a entretenir cette 
ignorance de la \ie sponsorisee par le Capital fait partie 
de ce que j'appelle le feiriijii.sine extatique. Son scan dale 
etait de pailer la languc du plaisir et non pas celle de la 
revendication, sa nouveaute etait de s'extraire de la 
sphere strategique qui foi'ce la contestation et son objet 
a vivre dans une contiguite le plus souvent fatale. 

La proximite paradoxalc et ephemere entrc le fenii- 
nisme et te mouvement ouvrier s'etait fondee sur I'at- 
taque croisee contre le fordisme, oii Ton opposait a la 
logique machiiiique de la production industrielle Texi- 
gence d'un mlmie hmnain, a rarithmetique niecanique 
du temps d'usine rincommensm^abilite do temps de vie. 
Mais cette convergence etait problenuuique : si les 
hommes pouvaient investlr par les luttes le terrain 
convenu du salariat ou le contester par le refus du tra- 
vail, les fermnes occupaient une position plus precaire et 
moins codifiee cardies se trouvaient en defaut de recon- 
naissance et de quantification de leur travail, qui etait a 
peu pres coextensif a lem^ vie. Parler le langage male et 
syndical de I'egalite pour hitter contre les inegalites 
salaiiales et le sous-emploi des femmes dans les travaux 
qualifies revenaii a le«^ittmer le veritable systeme d es- 
clavage soutenain qui avait amene a une telle situation, 
c'est-a-dire Fextraction de pi us -value continuelle de 
toute activite domestiqiie et famdiaie de la femme sous 



218 




Echographie 

d^iine 

puissance 



couvert d'une necessite socialement normee de ^srecipi'ociteK 
affective. 

Mais I'amertioiie dim tel constat produisait im effet iiiunediate- 
metit desoJldarisant de tout (jornbat male, uii desk violent de sepa- 
ratisme^ d'interritption do double bind qui ronge la vie de toute 
feinme en lutte- en T'obligeaiit a separer one dimension jirivee - ou 
le jiigemeni est ecrase par la necessite dc Tindiilgence et Tobliga- 
tion d'adlierer aux normes qui ont ete la source de son idee de 
Famour - d'une dinioiisii>ii polilique ou sociale ou Ton parle la 
laugue ties memes liooiirics qii'on excuse a la maison^ esperant etre 
reconjiues a Fexterieur comme autre chose qu'une femme au foyer. 

Si le travail de Sisyplie de rouvrier etait malheiireux. son mal- 
heur etait socialement lilualise et politiquemerit reconnu, mats le 
inalheur de Penelope, qui pour habiter la double contrainte 
d'etre mariee et delaissee, fidele mais promise a un liomme qu'un 
mari absent ne chasse pas, separee d'un epoiix qui Toublie mais 
alimentant son souvenir pour ne pas perdre de dignite a ses 
propres yeux, ce mallieur-la n'a pas droit de cite. La souff ranee 
de qui perd son sommeil a mentir, a soi et aux autres, pour s*t 
conformer a un stereiotype contradictoire (la bonne mere et la 
travailleuse diligente, la femme liberee et Tepouse fidele, la 
caniarade et la laveuse de chaussettes, rintellectuelie et la jolie 
fille ,,.), cette souff ranee est tenue pour obscene. Faiie et defaire 
la toile d'un tissu social impregne d'ignorance des corps, de la 
joie, des enfants^ des sentiments est un travail qui ne connait ni 
de vacance ni de recompense. Ce qui oblige tant de femmes a 
flotter dans la couche la plus superficielle de Fexistence, entre 
craiote et frivolite, ne trouve encore aucune oreille pour Ten- 
ten dre, aucun combat pour le braver. 



219 



Tiqqtm 



Bartleby, 
feministe 
extatique 



i) La maisoiiy oii nou^faisom la 
gmnde partie du [fjmmi domestique], 
est atomtjsce en des miltier^ dequatre 
mars, mats etie est partout presente^ k 
h campagne, a la i^ille, a la 
montane, etc. 

2) NotiS sommex controlees el 
commandoes par des milUeis de petite 
chefs et de confrSIean : et ce sont nos 
maiis. peres.frereSi etc,^ mats en 
tvrwtrhi' nous avomqu^un seul 
miihfv, rEkiL 

3) Nos camarade^ de tmuail 

et de Itilte, qui sont nos voismes de 
tnaisofif ne sont pas physiquement en 
contact avec nous pendant le frrwaH 
comrne c^est le cas dans wm* amte : 
mais nouspouvons nous rencontrer 
dans des endroits conuenas an nons 
p^issans tonfes, en se ^enfant des 
fameuxpetits laps de temps qn ^on 
decoupe darts lajoamee, Et chacane 
d*entre nous nest pas sipatie de 
Vantrepar des stmtjftcations de 
qnaUfications el de categories. Nons 
faisons tmdes foncieremenl ie meme 
tjovail. 

{. . *] Si nof^ffaisions la grhre nous ne 
iaf.'i.^enons pas despraatiils macheves 
Ofi des mat teres premieres non 
transfortnees, etc,: en interrompant 
notre tixumii, nous ne pamlyserwns 
pas la pmduclion, mats nous 
panthfyi'rmfn^ In tvpir^ducJton 
quofiilffffnr dr hi rhis.^f ourriere, Ceia 
fiyipprfaif au cauirdu Capital car 
vi'lo ihrivifdraii tine^eve effective 
meme pour ceu.T qui normatemenl ont 
fait la gfvue sans notjs; mais apartir 
dit moment oii nous ne garantuions 
plus la sunie de ireu:r a/LiYjuels nous 
sommes afft'vtimni'ut liees. notis 
aunons aussi des difficukes It 
conlifiuer la resistance. 

Coordination fimiliennepour le salaire 
an travail domcstique, Bologiie, 1976 

lis rappelient Amour: Nm4S 

Pappelons tramii non pctye. 

lis rappellentfn^dil£ Nous 

Vappelons absenteisme. 

A chaquefois que nons tomhons 

enceintes canlre tmtre vohnti, c'est ttii 

accident de tramiL 

Momose^x^alile el hetemsexualite sont 

toutes les deux conditions de traeail. . . 

Mais ntomosemaiite est le conlrole 

des onrnrrs; .'inrla prndnrdon non pas 

la Jin dti traraii 

Fms de souriresyPhiS d'^ai^nL Rien 

ne sera plus efficojce pour detruire les 

tpertus d'un sourite, 

Nevpose^ suicidet desexualisation : 

mcdadies pmfes.uannelles de lafemme 

aufoyen 

Silvia Federici 

Le droit a la haine^ 1974 

Le travailleur a la ressonrce de se 
syndiealiser, defaire givt^e; les meres 
sont isoiees les unes desautres, dans 
kurs maisons, tigotees a leurs enfanis 
par des liens mlsericotdieux. Nos 
greves i^uticagt^s se mauifestent leplus 
soiwent sons la forme dun 
ecroulement physique mt mental 

Adrienne Ricli 

Naitre trunefemme, 1 980 

220 



On ne sait pas trop comment un jour Bartleby se prend a passer la 
nuit dans son bureau. Son existence grise de petit employe deteint sur le 
temps de loisir qui parait du coup impossible, son inertie condamne 
toute velleite de compartimenter le travail et la vie : ce sont pour lui 
deux possibilites iiiconciliables, deux impossibilites qui s'enchainent. 
Bartleby ne joue pas le jeu, il vit sa vie comme uji employe et se couciuit 
sur le poste de travail comme s'il pouvait trauquillement y vivre, 11 n'a, 
bien sur, pas de maison et pas de famille, pas d'amour, pas de femme. 
Mors quoi? Dans cet univers desole, peuple de taches a accomplir et de 
relations abstraites entre hommes-travailieurs, Bartleby p/ey^re ne pas, 
Bartleby fait une greve toute nouvelle qtii use son patron plus <.p.ie nim- 
porte quel luddisme. «En verile - affinne, resigne, son chef de bureau -, 
c'etait sa douceur prodigieuse par-dessus tout, qui non seulemeni me 
desarmait, mais, pour ainsi dire, in'otait toute attitude viiile». Bartleby 
se fait surprendi-e trainant dans les locaux d\m bureau qiielconque de 
Wall Street, le dimanclie, a moitie deshabiUe, mais personne ne tronve la 
force de le virer : sa place est la, tout le monde le soupgoniie. «Je ue 
considere pas exactement comme viril - continue son patron - quel- 
qu\m qui, a tout moment, permet en toute tranquillite a son subor- 
donne de lui donner des ordres et de le virer de ses propres locaux». 

Uautorite du maitre est ici deposee par un acte de refus generique : ce 
n'est pas la violence, mais la pale solitude de quelqu'un qui <^prefere ne 
pas^ qui liante la conscience du chef de bureau, de meme qu'elle a hante 
la vie de tant de maris repousses avec la meme ferme determination 
injustifiable d'une preference negative, plus dure qu'un refus sans 
appel 

La mauvaise conscience de la virilite classique, incamee par le 
Magistrat de la Chancellerie, superieur de Bartleby, Tempeche de se 
debarrasser de ce spectre muet qui ne deinande plus rien, refuse tout, 
mais par sa simple presence obstinee fait allusion a un ailleurs ou les 
bureaux ne seraient plus les lieux de Tennuyeux esclavage des comp- 
tables et on les chefs recevraient des ordres. « Je me mets rarement en 
colere - precise le pati-on -, et je me laisse encore plus rarement aJler a de 
dangereuses indignations pour des torts et des abus», ce monsieur est 
quelqu'un de calme, d'equilibre, et pourtant il perd tout poavoir d'ac- 
tion sur Bartleby; sa douce insoumission le seduit, sa greve le contamine, 
il veut lacher prise, abandonner une autorite qui devient penible pour 
lui, et au comble de sa sympathie inexplicable poui- Temploye faineant il 
se resout pour la moins logique des solutions : «Et soit, Bartleby, reste 
derriere ton paravent, je me suis dit: je ne te poursuivrai plus jamais; tu 
es innocent et silencieux comme une de ces vieilles cliaises; bref, jainais 
je ne me sens dans mon prive comme quand je sais f{ue tu es la deiriere. 
Enfin je le vols, enfin je le sais; enfio je devine le but predestine de ma 
vie. Et fen suis satisfait. D'autres peuvent avoir de plus nobles roles a 
jouer; mais ma mission dans ce monde, Bartleb\\ est de t'offrir une piece 
du bureau pour tout le temps que tu jugeras bon d'y rester». Aucune 
greve n'a jamais obtenu de conditions si favorables que celles-ci : la 
conviction du patron du caractere essentiellement abusif de son role, le 
refus du travail qui debouche sur son abolition remuneree. La greve de 
Bartleby, semblable en cela a ceUe des feministes, est une greve kumaine, 
une greve des gestes, du dialogue, un scepticisme radical face a toute 
forme d'oppression qui pretend aller <le soi, y compris le chantage affec- 
tif ou les conventions sociales ie plus inquestiormables - comme la neces- 
site de travailler et de rentrer du bureau apres sa fermeture. Mais c'est 
une greve qui ne s'etend pas, qui ne contamine pas les autres travaiUeurs 
de son syndrome des preferences negatives; car Bartleby n'a rien a expB- 
quer - et C' est !a sa force - il n'a aucune legitimite, il ne menace pas de ne 
plus faire, en avalisant par la un rapport contractuel, mais il rappelle 
juste qu'il n'a pas plus de devoir que de desir et que sa preference, en 
I'occurrence, est celle de Tabolition du travail. «Toutefois - continue le 



clief de bureau -, eel a se passe sou vent ainsi, la friction constante avec 
des esprits illiberaux finit par dissoudre les meilleures resolutions des 
esprits les plus geiiereux*. La greve Iiumaioe sans conununisation des 
moeurs finit en tragedie privee, est prise pour un probleme personnel, 
una maladie mentaie. Les collegues qui circulent pendant la journee 
dans le bureau exigent Tobeissance de Bartleby, de cet employe qui 
marclie desoeuvTe les mains dans les podies : ils lui donnent des ordres, 
et face a son refus categorique de les executer et a son iinpimite absolue, 
restent perplexes, se sentent victtmes d'nne inquaiifiable injustice. La 
metaphore est meme trop claire, on imagine connne la devirilisation 
devait menacer avocats et magistrats dont I'autorite etait ignoree et 
meprisee par un simple comptable. <sEt cju'est-ce qne je pouvais dire- se 
plaint le chef de bureau -? Enfin je me rendis compte que, dans le cercle 
de mes connaissances professionnelles- circulaient des mnrmures de 
merveille, qui concernaient Tetrange creature que je gardais dans mon 
bureau, Cela nie donna beaucoup a penser. Et lorsque me vint Fidee 
qu'il aurait pu vivre longtemps, et continuer a occuper mes locaux, et 
recuser toute autorite; et embarrasser mes visiteurs^ et discrediter ma 
reputation professionnelle; et jeter une ombre sinistre sur mes bureaux. 
[. . .] Je decidais de recueillir toutes mes forces, et de me liberer pour tou- 
jours de ce caucliemar insoutenable», 

Bartleby - est-il besoin de le dire? - meurt en prison, car sa des/occu- 
pation solitaire ne s'est pas etendue. 

De meme qu'il n'a jamais cru etre un comptable, il ne croyait pas non 
plus etre un detenu. Son scepticisme radical ne rencontra le confort 
d'aucune appaitenance, mais dans cette nouvelle iuquielante qui met en 
scene une dialectique maitre-esclave bien plus pen^erse ei corrosive que 
ceUe du pai^adigme hegeben, il y a une promesse de pratique a venir. Le 
travail souterrain de la femme, de par sa congruence avec la vie, ne pent 
s'arreter que par une greve sauvage des comportements, une greve 
humaine, qui sorte des cuisines et des lits, qui prenne la parole dans les 
assemblees. Cette greve humaine n'avance aucune revendication, bien 
plutot elle deterritorialise Tagora, devoile le «non politique^ conmie le 
lieu de redistribution implicite des responsabilites et du travail non 
remimerabie. Des femmes du mouvement italien expliquaient : «Nous ne 
trouvons pas de cjiteres et nous n'avons pas interet a separer la politique 
de la culture, de Tamour, du travail. Une politique comme ga, separee, 
ne nous plairait pas et nous ne saurions pas la faire.^ (L- Cigarini, L. 
Muraro, Politique et pratique politique, in Critica marxista, 1992) 

Ce qui a eu lieu avec la transition vers le post-fordisme, qui a mieux 
integre les femmes a la sphere productive qu'aucun mode de production 
anteriem-, ce fut une indifferenciation croissante de I'espace-temps du 
travail et de celui de la vie. De plus en plus de travailleurs se trouvent 
dans la situation de Bartleby, qui fut exclusivement feminine jusqu'a la 
fin du vingtieme siecle en Occident, mais ils ne preferent pas refuser, 
pour Finstant. Le travail et la vie sont enchevetres comme peut-etre 
jamais auparavant, et ce pom- les deux sexes; Toppression economique 
qui fut femelle est desormais unisexe, et la greve humaine apparait 
comme le seul dissolvant possible de la situation. Car «preferer ne pas» 
equivaut desormais a preferer ne pas etre un comptable, un teletra- 
vailleur, une femme, et cela ne pent se faire qu'a plusieiirs; la preference 
negative est avant tout mt acte politique : «Je ne suis pas ce que tu voisj* 
entraine le «Soyons un autre possible maintenanti^. En ne croyant plus a 
ce que les autres disent de toi, en opposant rintensite politique de ton 
existence aux mondanites de la reconnaissance, ne midant smtout pas 
de pouvoir, car le pouvoir mutile, le pouvoir exige, le pouvoir rend muet 
et apres quelqu'un parlera a ta place, parlera en toi sans que tu t'en 
apergoives, c'est aiasi que Ton s'echappe, que Ton pratique la greve 
humaine. Mais deja la schizophrenie guette tons les desengages, tous les 
dupes du pouvoir, tous lesjaunes de la greve humaine. 



puissance 



221 



Tiqqun 



J 



De la 

ventriloquie 

politique 



Moi je dis nioi 

Qui a dit que tideoiogie est man avenfMre? 
Aventiire ei ideohgie sont mcompatible^. 
Mon auenture c *est moi 

I...] 

On jour de depression 

tm an de depression 

cent uns de depression 

Je laisse ndeologie etje ne su is plus lien 

Uegarement est mon epreiwe 

Je n^aurai pluji un seul moment dc prestige 

a ma disposition 

Je perds en attironce 

Ih fVauraspius en moi an repere, 

^"•^ 

Qui a dit que (^emancipation a ete 

demasqueeP 
Maintenant tit me Courtises [...] 
Tli attends de moi t Identite et tu ne 

te decides pas 
Tu as eu de lliomme Pidentite el tu 

ne la quittes pas 
Tu dererses sur moi fan conflit et in 

m es hostile 
Tu attentes a mon intigrite 
Tu voudrais tnc mettre sur un piedeskd 
Tu voudrais me meltre sous tutelie 
Je m^eioigne et tu ne me pardonnes pos 
Ik ne sais pas quije suis et tu tefais 

mon mediateur 
Ce quefai a direje le dis seule 

H 

Qui a dit que tit asprofite a ma cause? 
Moi J Uii profile it fa earriere. 

in Rieoltafefnminiie^ 1977 



EN 1977, EN Italie, paraissait dans Rimlta femminile un texte inti- 
tule Moije dis moi^ sorte de lettre ouverte a IVdresse des femi- 
nistes democrates qui s'affichaient de plus en plus publicfuement dans 
les manifestations joyeuses et coloT^ns que rhistoii-e spectacidaire fait 
passer pour LE feininisme. 

Le sentiment de malaise a 1 'en droit de la ventriloqiue politique etait 
deja tres diffus a Fepoque et theorise comme besoin de donner une 
voix cohereiite a sou prop re corps, ce qui est strictement impossible 
dans les democraties biopolitiques. 

« Apres la preniierc journee et demie - raconte luie participante a la 
reunion de Pinarella - il nicest arrivee une chose etrange : au-dessous 
des tetes qui parlaient, ecoutaient, riaient, il y avait des corps; si je 
parlais (avec quelle calme serenite et absence d' auto- affinnat ion, je 
parlais devant 200 femmes !) dans mes paroles d'une maniere ou 
d'une autre il y avait inon coq:>s qui trouvait une etrange maniere de 
se faire paroles (Serena, Sottosopra n° 3,, 1976) 

C'est le probleme de la tete qui se cherche sans cesse une solution 
dans les mouvements ferninistes radicaux^ on y comprend qu'il est 
mgent de douver \m remede a Tecart entre Tabsence de sophistication 
et de raffinement feminin du cote du discours., et son exces dii cote du 
corps; qiril faut cliercher des genealogies de femmes qui ne soient pas 
familiales mais cuiturelles. La rechercbe d\me autre niodalite d*ex- 
pression n'a pas ici le ton avant-gardiste de qui veut dire les choses 
autrement pour se demarquer, mais Turgence de faire du discours 
meme le tenain d'expression d'mi nnlrn possible, qui Texpose done 
comme lieu de conflit et de revely tion implicite des rapports de force. 
II s'agissait, par un degagement symbolique, de faire exister autre- 
ment des corps et leurs histoires. Dans le cas des fenunes, en dehors 
des qimlith qui leur sont attribtiees par le metre masculin - qu'il se 
trouve dans les mains d\in bomnu^ on d'une femme, pen importe -, 
«elles ne pourraient exister qu'au sens empirique, de fagon telle que 
lem' vie serait une zoe pi u tot qu\m bios. Cela ne nous etonne done pas 
- ecrit Adriana Cavarero - que la pulsion in-nee a Fauto-exliiljition de 
Funicite se cristallise pour beaiicoitp de fenunes dans le desir du bios 
comme desir de biographies (A. Cavarero, Tot qui me regardes, toi qui 
me racontes). (rest !a que Fauto- conscience devenait ime pratique de 
reoomposition el de paitage a la fois, de production de subjectivite par 
des discours et de discours par des subjectivites. 

En T979, une femme faisant partie cWtn groupe arme feministe se 
raconte, anonynie, an telephone : «.le suis conservation, auto-conserva- 
tion, vie qtiotidienne, adaptation, mediation des conflits, relachement 
des tensions, survie de mes objets d^amom; nom-riture, |e suis tout cela 
coiitre moi-meme, contre la possibilite de comprendre cfui je suis et de 
constniire ma propre vie, je suis dans ma folie, dans mon auto-destruc- 
tion. Alors je regarde en moi -meme et j' essay e de cesser de peiiser a ce 
qui est bien et ce qui est mal, a ce qui est juste et a ce qui est faux. * . 
J'eprouve le besoin de me briser, d'eclater, de ne pas toujours peaser en 
continuite avec mon liistoire. Peut-etre parce que je n^ai pas d^histoire, 
peut-etre parce que tout ce que je vols coimne mon histoire me parait 
autre, im vetement qu^on m^a mis siu: le dos et dont je n'arrive pas a me 
debarrasser... Je commence alors a penser que le fait de me briser, 
d'eclater, de me fragmenter, de me rechercher a Finterieur de notre 
recherche collective, de nos possibiJites, de nos utopies collectives, veut 
dire cjue je ne peux pas ronipre avec ma resignation et ma siibordina- 
tion si je ne romps pas avec les emiemis que j'ai demasques, si je ne 
recomiais pas ma rage et si je ne la fais pas eclater, avec ma violence 
contre Fideologie et Fappareil de violence qui m^opprime, , , Si je ne 
retrouve pas avec les an tres femmes mon desir de sorlin d'attaquer, de 
detruire... Detriure, abattie tous les murs et toutes les barrieres. . , » 
(L Fare, F. Spirito, Mara et les autres, '979) 



222 




Ecliograpliie 

d'uiie 

puissance 



L'anonymai feminin, Fabsence des 
femmeB du grand recit de rHistoire, leur 
rend preferable le silence a rexposidon de 
Boi, la soustraclion a riieroisme. Eire extra- 
ordinaiie, faire paitie d'liiie exception, pom- 
line femme constitne un riBqtie de separa- 
tion de la masse silencieuse de ses com- 
pagnes, pios qif ime ti'ahison de classe, qua- 
siment un siiicide social. «Par definition, - 
raconte une autre femme qui avait choisi la 
lutte armee - la femme ne pense pas. Si elie 
se met hors de Tordre etabli on dit qu'eile le 
fait parce qu'elle -^stiif' son mari, sa folic 
continue. [...] Lor s que j'ai commence a 
dire '^non'', chez moi, je ne savais pas com- 
ment faire, }■ avals pevn-. h r<'gardats les 
hommes ties attentivemem poiir les imiter, 
je ies ai '"absorbes", j'ai compris que je pou- 
vaia faire comme eux, Mais ce n^etait pas 
vraiment suffi^ant pom- in'emandper. Enx 
aussi avaient peiir, meme de moi...» (1. 
Fare, F. Spirito, Manx et les aulres). La 
question biograpliiqiie est pour les fennnes 
la question du comment faire ^ S^il n 'y a pas 
de prison materielle qui les enf enne dans mi 
role on im sUence, alors comment desaiticu- 
ler les i^eflexes d'autrui qui materiabsent ce 
sexe et ce silence, comment demolir Fimage 
que les autres nous rendent de nous sans 
s'auto-detruire soi-meme? Pour les 
femmes, la biogiapbie est done une ques- 
tion teclmique avant que narcissique; le 
recit de soi, c'est la reponse a la question de 
savoir comment les autres femmes qui ne 
voulaient etre ni des "^femmes" ni des 
^'fenmies qui voulaient etre des borames'' 
s'en sont sorties. Comment, en gros, un 
corps de femine pent arriver a teiiir im dis- 
cours ^ixi n'etait pas prevu pom- lui, cjui au 



con tr aire etait prevu poui' le faire taire. 
Conmient sortir du silence tout en demeu- 
ranf anonyme, tout en demeurant qiiel- 
concfue, ce qui represente la seule fa^on de 
dejouer la ventrilo<{uie politique, 

Quand le feminisme extatique sen saisit, 
cette attention au discours en tant que 
vehicule prtvilegie du pouvoir venait a 
peine de sin-gir et ne se savait pas un avenir 
prometteur dans la mauvaise foi des uni- 
versitaires; s^il y avait quelque chose 
d'exemplaire dans cette tjuete d'un langage 
qui domierait ime dignite politique au quo- 
tidien submerge et non codifie d'une multi- 
tude de femmes assoiffees de sens pour 
lem-s exi.stences, c'etait le ref us de tout prin- 
cipe d'aiitorite. Cette recberche inaugurait 
ime autre logiqtie de guerre, oil Tenjeu n'est 
pas de se rendiY; inatlaquable d\in adver- 
saire exteriem; mais en lutte contre Fen- 
iiemi interiem*. Ou demobilisation pbysique 
et decolonisation symbolique coincident 
dans un mouvement de deprise de soi, 

C 'etait un geste qui se voulait libre^ 
reveudiquait pour soi le droit a Ferreur 
(qui est to uj ours aussi le droit a Fe nance, 
au vagabondage, a !a decouverte la plus 
large). Mais qui refuse d'etre corrige, a 
terme, critique la loi et le systeme penal, 
et le mouvenient de deiegiflcation du 
feminisme extatique reste en cela un heri- 
tage fondamental a opposer a F'imperia- 
lisme de 1' integration a tout prix et a toute 
avancee dn politically correct. Qa scan- 
dalisait lorsqiFen pleine lutte pour le droit 
a Tavortement, des femmes disaient 
qu'ellcs ne voulaient pas de loi sur leur 
corps, sur le vioL sur la maternite. 
Qu^eiles ne voulaient plus de loi, du tout. 



223 



Tigqun 



Car la seule sortie honorable d'un etat de minorite n^est pas I'obteiition 
de la reconnaissance, de la part de qui doniine, que le rapport de force a 
change, mais la deconstruction du inecaiiisine de la ^econnaissanc^? lui- 
meme et de I'idee de victoire. Nous lisons dans leManifeste de remlte femi- 
nine de 1971 : 4N0US refusons auiourd'hui de suhn 1' affront tpte quelques 
milhers de signatures, masculines et feininines, servient de pretexte pour 
demander aux honunes de pouvoir, aux legiskteins, ce qui en realite a ete 
le oontenu exprime par des niilliaj ds de vies de feinmes envoyees a la bou- 
cherie de Tavoitement clandestine^ 

Accepter de se laisser anacher a la zone opaque de la non-loi, a Tarbi- 
traire des rapports affectifs - dont on le sait bien, personne ne doit se 
meler - pom- etre amenees sous la lumiere indecente des projecteiu-s de la 
poUtique spectacidaire a ete Ferreur principale du ferainisme; toutes las 
questions qu'il avait soideve restent depuis lors dangereusement irreso- 
lues, et la voie pour les poser a nouveau est desormais barree. Quoi de 
plus avilissant que de voir un mouvement qui demandait un autre 
espace politique se rabattre sur celui qui a sciemment organise son 
exclusion, avec un melange de bon sens de mere de famille qui sait que 
«quand meme il faut fane aller» et d'orgneil de la femme liberee qiu bri- 
cole toute seule le moleur de sa voitiu-e? 

On pent lire \m desolaiit temoignage de ce comproniis dans Deuxfemmes 
ait royatime des hommes de Roselyne Bachelot et Genevieve Fraisse ■ «11 
faut tou|ours faire attention a notre apparence physique. [...] On est tou- 
jours sur le fil du rasoir. Si on a one jnpe irop comte ou im decollete trop 
echancre, on choque. Si au contraire on met lui tailleiu cfiii ressemble a un 
sac de poinines de terre, on s'attire les quolibets. [. . .] Je me souviens d'lme 
reunion pubhque a Millau, dans un cinema desaffecte, avec une estrade 
tres haute et rien pour cactier nos jainbes- A la fin de la reunion, il y a un 
monsieur qui est venu me dire : '"Vous avez mi slip blanc r Et la, on se dit 
que, vraiment, rien n'est fait pour les femmes. » A commencer par les jupes, 
poiu- finir avec le desir de s'affirrner sur scene, a Fimage des hommes. . , 

Uabstraction de la pohtique institutionnelle n'est pas reappropriable 
par les femmes dans la mesme ou la figure du citoyen, qui en est le centre, 
existe contre la niateiiahte et la singularite des corps, pour et dans la 
logitpie de la representation. Ciinpossible '"fcnmie-citoyenne", capat^le de 
s'integrer a la politique classique en cachant sa honte d'avoir honte de ne 
pas etre un ho nune, liante le corps feniinin avec un autre spectre : celui du 
foetus. Ce qui n'est meme pas encore luie nausec poiu* elle est deja im corps 
a gouvemer pour TEtat. Le foetus est le citoyen que la feimne porte dans 
son ventre., ce qui est invisible et sans existence mais deja sujet de droit 
contie elle, parle par le biopouvoii^ 

^iDans Fespace de quelqnes annees - ecrit Barbara Duden - V enfant est 
devenu imfwtusj \a femme enceinte tm systeme aterin de mmtailkment, le 
bebe a naitre une vie et la "\ie" une valeur catholique-iaique, done omni- 
comprehensive.3& {Le corps de ki femme comme lieu public) 

Le corps de la femme coimne usine a citoyens potentieUe nait avec ce 
que Foucault appelle la biopolitique. «= A partir de 1800 - ecrit Barbara 
Duden - Pinteneur de la fenune est mndu public, et du point de viie medi- 
cal et dii point de vue policier et juridique, alors meme que parallelement- 
ideologiquement et cidtiu'eUement - est enlTeprise la privatisation de son 
exterieur. Je crois me trouver sm les traces d\m developpement contradic- 
toire typique tant de la "creation'" de la femme conune fait scientifique 
dans le courant du XIX'' siecle, que du citoyen de la civilisation indus- 
trielle.» {Le corps de h femme comme lieu public) Les Liunieres ont done 
organise un autre regime de visibihte et de prevtsibilite des corps vivants 
qui demandait a scruter de rinteriein la femme, et qui a transforme sa 
physiologie en espace public. Entre medicahsation et I'epresentation poli- 
tique existe une coincidence non seulement chronologique : le citoyen 
comme le foetus sont des fictions produites par le biopouvoir, et en taut que 
tels les ennemis jures du feminisme extatique. 



224 



Les sombres 

degdts 

de Vhypothese 

repressive 

Geneaiogie 

de la nmandrie 



LA coNNAissANCE DEs RUDIMENTS psvchanalytiques 
chez nos conteinporain se reduit a mi ensemble 
confiis de strategies pour '^ne pas se faire avoir" et ''ne 
pas se laisser marcher dessus'". Les femmes occiden- 
tales en quete d'affirmation professlonnelle se trou- 
vent affectees par uii complexe de Cendrillon qui ne 
s'explique souvent que tres peu par leiir biograptiie; 
elles sont ies specialistes du sport qui consiste a desar- 
mer les mal inteiitionnes avant qu'ils ne deviennent 
tels, a balayer toute innocence et toute naivete jusqu*a 
en detruire meme la dose homeopathique qui pennet 
a la relation lumiaine d'exister ^Ne le fats Jamais 
niquer» est la bannieie sous laquelle marclie une 
generation entiere de capitalistes c^Tiiques an feminin 
qui justifieront les dernieres saloperies qu'elles pour- 
ront commettre par la fantomatique oppression mas- 
culine qu'elles ont decouverte dans les livres. 

La haiTip des hommes ~ ecame enei'giquement deja 
par uiie bonne part du tout premier feminisme des 
annees soixante - revient en force chez elles sous 
forme d'exigence de les domestiquer. Les cham- 
pionnes de la soumission economico-bureaucratico- 
infrastructurelle imposeronl a leurs campagnons 
toutes les oppressions marchandes pour obtenir au 
moins VegaUti par le has la ou elles ne peu vent pas 
pratiquer finegalile qui les voit gagnantes. A la muti- 
lation infligee aux deux sexes et a leur desir se siibsti- 
tue la vengeance dW sexe sur Fautre qui pretend en 
cela equilibrer les comptes et ne fait qnalim enter le 
ressentiment. Uemancipation economique et sociale 
des femmes a ainsi fini par devenii- Time de plus epou- 
vantables defaites du genre liumain ; ren force ment 
tons azimuths de Foppression, demoltipHeation du 
malentendu, accroissement de la separation, telles en 
ont ete les seules consequences tangil>les. A toutes 
celles qui se rejouissent a chaque fois qu'elles voient 
une feimne faire im travail traditiomiellement reserve 
aux hommes, car ^c'etait Le jnanque de travail qui 
nuisait aux femmes », il faudrait parfois rappelcr Fins- 
cription a Fentree d' Auschwitz. II n\^ a pas de pra- 
tique de la liberte possible a partir d'un besoin 
d^obeissance com me celui que traduit le sou bait 
comicpe de l^'egalite des chances'". 

La proposition poMtique du feminisme extatique 
concerne les rapports entre les etres, et pas seidement 
entre les sexes. II s'agit de faire en soiie que ceux-ci ces- 
sent d'obeir a des schemas tels que celui de c^mniande- 
ment-execution ou d'exigence implicite-pimition de qui 
Fignore. D'ailleurs, la mes entente principale entre les 
hommes et les ienunes a pour centre le mepris pour Fetre 
desire : les femmes en sont e\idenunent capabies, mais 
vivent oela conime une frustration pei-sonneUe et sociale, 
les hommes daiis le meme cas de figure en paraissent 
souvent rassures, Le manque d'exigence erivers les 
femmes, qu'on appelle dans sa variante enchantee la 
"galanterie'\ se justifie d'abord par le refus d'en faire 
des intertocu trices, par I* exigence qu" elles interpretent 
des signes - ce qui devient dans le radotage du sens com- 
mim 'ies femmes sont sensibles" ou '"elles ont le sens de 
Fintuition". 



l^chographle 
puissance 



225 



Tiqqmt 



Ceia conceme aussi, evideiiiinent, les rapports sexuels, et en paiti- 
r 11 Her rcux <|ue Ton pent definir comme heteronormes. Si (kiis le 
rappon sc.xucl occasion nel entre Thomme et la fern me e'esl ccttc 
deniiere qui "y perd'^ aiix yeux de la collectivite quelle qii'elle soit, 
ce n"est pas seidement parce qircllt' riscpn^ i\e tornber enceinte - ce 
qui est etait deja facilement evital >lc \m\ di^s jiratiqucs sexuelles non 
penetratives bien iivant Taide malveiliante de la technologic - mais 
parce que dans I'echange sexuel Vhomm^ pre nd le plaisir el n'est 
pas ceiise le donner. 

La feniine se domie, eUe se laisse conqu^rir, ou pin^ {lie s'offre- Et si 
cette offit; est dereglee, t]h. produit de ranomie, casse ia balance, c'cst 
de riiillation de plaisir offert qui transfonne d\iii coup Tidee meme de 
fecliange sexuel. Le plaisir feininin, qui est imisibic et pfnsioloo^ique- 
ment I'Cproductible saiis limite, s'il devenait maitte da jcii hh iuk ciait 
une autorite coiistituee, c^est-a-dire lui di-oit acquis a P expropriation 
sans contrepartie. (/est la que le viol trouve sa source, il nianifeste 
juste de la^oii pateute et pratique r'opinton qui s'cxprirrie daus le pre- 
jogc uuivej'scl a rencontre des fenunes libres. 

Les feiTunes n'orit pas de dioits car eOes n'ont pas droit aci plaisir - 
car tout droit, au fon<:L, est la traduction d'luie autorisation a un plaisir 
ou a riiiterroption dune sounVjiiirr -: les homines, eux, ont eu le droit 
de se le prendre, ce plaisir, ci iriroic de sujets non consent ants, Les 
feinmes qui ne voulaient pas de droits avaient compris, done, que le 
nexus pouvoir-loi-desir devait etre defait ou reorganise, que si de la 
joiiissance existe dans les entraves iJ ne s'agit ni de la condainner ni de 
la nier, mais d'avoii' present a resprit C{u'elle ne cree aucune lUserte, et 
que d 'aiiti es plaisirs sont aussi possibles. II nV a pas de sexiuilitc reac- 
liooiinirr. dv nieme qu'il n"y en a pas de sul>versive, mais il existe une 
polhiqne dti sexe fjiii a dcs effets sor les coips et les langages, qui pro- 
duit ceitains jeux de pouvoir et en censure d'auti^es. Le degidsement 
d\\ feininisine en politique de la parite a deplace la question de 
I'ecliangc <ln phtistr vers cclle de Techange du pouvoir, ce qui arrange 
ceites les dcjoocraiies l>io|>olitiques. Un raonde ou meme les femmes 
ignoi-ent Fautonomie de leur jouissance par rapport aux mecanismes 
<hi gouvemement et craignent la castration, c'^est-a-dlre la privation 
{I'liii jjouvoir fantome qui ne les rend point plus puissantes, n"'est plus 
(jti'une etendue formidable de corps dodks. 

■'Ne crois pas avoir de droits", cela voulait dire ue crois pas recevoii- 
une protection en ecliange de ton obeissance, car depuis des mille- 
riaircs tu fournis ton obeissance sans exiger de contrepartie, en pure 
perlcr oc crxns jias pouvoir t'epanouir dans ime societe creee pour t'ex- 
clure : si <iiM(^ donne des droits c'est que pom- les exiger tu t'es laissee 
normaliser et que maintenant rennemi peut t'integrer a sa guise. 



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On ne peut paSTWi 


jnHMHRnannequins. 
"e sans inftrmieres. ^m 


«^..«.^-^ 


i'lfyiw p |0t i 1«t 1 M* n prtiair 



226 



Dehors? 
Ou ^a? 



Mais hrfif.pt i' ks femme.i praiiqmmt 
fY'fttftffrifHifion, dies s^aperqowent 
fjff 't'lli' atfif{> trh rhei„ qit ^elle 
s^accoir^jagiif thfnt.'itnthoitii et de 
SQuffixinces. ( ^ar if a v a j.nis de 
piakif a produirepottf ce moftde, el 
moim mie^re de tibemlion des mkji 
— qui se fefonnent drs qttVin amorce 
mie remh^ i'tt iisit-Kiiuic ii r.^/ fifjjtrik' 
dcjiofifenirfti Udtv rf i\'xl6tmaiile 
rotttpeltUoff iptr viiiisporie 
iV'ffHitivip(i!ion: i'iiiicpkdion d*une 
r<'tJ:k\ d'lifi n-fhntef diifi modeley 
d'uft mode df ptodmiiot} el iPun 
mode de me totak'ntrftt alfi'iifit el 
etrangei&\ notm vattfjiirisf rt noits 
fifirilelt'fmitH' (in puiut de provoqtiei 
VTi ftous f:e sVffiphhfft' jiifrefpient 
ipi Ofi appe/le - mettte dans la 
kiiigite popfdfiitv - "xchizophfenie^. 

L Fare, ¥. Spirilo. 

ill Mara et ks aulres 

Lepmiiti's scifsi! done fpieje sols 
diflsee rti dvn.r. corps de sexe 
feminin d'tin coie^ sujet pctunfd et 
social de Paittre, et erdre ks deu^r 
mime plus k lien d'an makme 
sensibkment eprout^e : te molpofte 
ii m perfection d^aele symholitpie. 

i\'e erois pas avoir de droits. 
LLbreriii delle doiuie, MiJano, 1987 



LV iiNT^GRA'noN PASSE toujoius par line operation 
prealnble de criminafisatioii de la discrimmaiion, 
c'est aiiisi que la boucle de la loi est bouclee, qu^a line 
avancee de la democratie correspond iine cnieane 
excroissance caiiccreiise de La loi dans nos vies, Le dis- 
positif dii droit lonetionne comme nne expulsion peri- 
stal tifjne de la contracliction hors du corj>s de la societe; 
la criiDinalisation est la production de la pait du pouvoir 
d'lme iixiiTiitie entre des partis qui ont des interets com- 
muns mais des fagons divergent es de les poiusiiivie. En 
cacliant la paiente invisible Cfui unit les opprimes, la Loi 
s^est liistonr.p.ieTnent erigee en genitem imitjue du sotaal 
tout entier, et garant de sa cohesion. Mais les (cninies, 
tout com me les plebeiens, se sont tnnivees dans line 
position tres ainbigue par rappoit a la Loi. netant ni 
gaj'anties ni representees, niais exclusivement entiavees 
et menacees pai' elle. Leiir refus violent de la Loi etait 
done Fexigence d\m age adulte qui depasse la definition 
ctriquee des Lumieres. Tant que nous demeiirons a 
roml>re de la Loi, nous soimnes encore en etat de tutelle. 
Tant cfiie le monopole etatique de la violence legitime se 
sundvia, aucime pratic|ue de liberte n'aiu'a de legitiniite 
qui refuse de se soiunetti"e a ravilissemeiit d\in itineraire 
de liberation (des hommes, de:s patrons, des machistes, 
des prejuges, et an fond de nous-memes). 

Ce n'est pas en introduisant dans le coips social des 
dispoaitifs auto-repressifs coinme ranti-racisme, Tanti- 
fascisme, Fanti-macliisme censes agir dans chaque etre 
que la separation se reduit ou la puissance se degage. 
Aucim espoir I Chacfue ''Non'', chaque ""Faut pas' vieiit 
s'ajouter au monceau d'interdictions que constitiie la vie 
de chacim, commencee avec papa-maman, poiirsui\ie 
avec I'fitat-societe et fSnie dans les bras du Biopouvoir. 

La libei'te, ce n"'est pas forcement joH a voin, elle < jui est 
^la raison de la mere infanticide, de la I'eimne tjui ne veut 
pas de man, de la poetesse honiosexuelle, de la Jille 
egoiste... et ainsi de suite, jusqira cornjiiTiuliT' les tioni- 
breuses manieres dont rhurnanite rcnunine essaye de 
sigiiiliei" son besoin d'existence liljre., tie reiilaiu qui tombe 
dans la lessive boiullante |us(|ii 'a riru|>uLsion de voler dans 
les supermai^clies.»(i'Ve crokpas avoir de ilrvifs) Le i-efiis 
de I'assomption de ]a ^deportation du destin feminine 
(A, Cavai'ero) vers le teiraiji etraiig<^i' <les pouvons et 
sublimations masculins, c^est-a-dii*' <ivilises'', a ete le 
pari du premier feminisme qui s'etait constitue separe- 
ment en pratiquant le «conflit par soiLsti^aetion». Mais la 
iorce poiu defaire les mecanismes de sul^jectivation ne 
s'est pas produite au sein de rhetei-oto]>ie inonosexuelle, 
et la set:essi<jn des feministes e^t restee luie petite hcmor- 
ragie de sens dans le grand corps de la politicjue elassique. 

^Un joiu^ pen lointain-ecrit Teresa De Laurens-, dime 
hqon ou d'luie aiitie, les fermnes auront une caiiiere, mi 
nom de familie ei ime propriete a elles, des enfants, des 
maris et/ou des amantes selon leurs preferences, le tout 
sans alterer les rapports sociaux existants et les stnictiires 
heterosexueUes dans le^quelle^ notre societe, et beaiicoup 
d'auti-es sont solidernent ancrees.» (T. De Laiiretis, 
Techtwlogies qfgemkr) Ce jour, en effet, ne nous pai^ait 
pss ioia du tout;, pour tout dire, il ressenible beaiicoup au 
present dime iniuorite *'pri%ilegiee". 



d'liue 



227 



Tiqqtm 



Oikonomia 



La difference est dans lefiiil que 
lorsque la droite dislingae entre la 
mere el la pule, la gaitche declare la 
liherte d^aser de totttes lesfemntes 
pour fotis les hommes. La gauche 
impUqae les/emmes avec ie concept 
de liberie, qu'elles cherchent pat^ 
desstis ioul, ftmh en realiie elle les 
peul Ubres pour en user; la droiie les 
trotnpe ai^ec le concept defemmes 
mngees, chose qu'dles ueulenl elre 
par-dessus tmiL et en use en lant 
qu ^epouses : elles sonl les pules qui 
procreent. 

A. Dworkiii, Pornography 



] 



Le deA^enir-prostitulioniiel des dcmocraties 
biopolmques a beaucoiip fait daiis le sens de 
Tegalite des sexes. Celle qui se vendait, qui se 
concevait done en nieme temps coimiie Fobjet et 
la sujet de son coinmerca, etait historiquemant la 
fenime pour line qtiantite enoime de raisons, 
toutes d'ordra economique. Uecooomie, quoi 
qu'on en dise, est la loi dii foyer (dii grec oiko^s et 
nomos^ inaison et loi), et la maisoii (close on pri- 
vee, pen importe) etait tin domaine lerninin an 
sein de la culture patriarcale. Les platsirs de la 
chair sont domestiques. des choses d^interieur 
qu'il ne fant pas devoir pai'tager. La femirie ran- 
gee, c^estTobji^t sexuel prive, apprivoise, eduque, 
decent- La proprele des interieurs, de Fin time 
(synonyme du sexe feminin interne et cache) a 
pendant longtemps ete une affaire de femmes; se 
rendre habitables (pour le penis on la progeni- 
ture), disponibles mais tres peu remunerees eu 
egard a Fenonnite de la tache, voila le metier de 
vivre pour une fenmie. Et ce n'est pas qtte de Fex- 
ploitation masculine, c'est la (.jnelcpe cbose qui se 
trouve a Fintersection entre le patriarcat et le 
capitaiisme, dans un domaine economique, car 
Feconomie est regie par la loi des desirs, et tout ce 
qui est objet de desir, meme s'il s'agit d'tm sujet, y 
entre a plein titre. On est, en somme, desirable 
comme on est solvable, on a un capital-charme, 
mi capital-beaute qu'il faut savoii- administrer, et 
cela est desonnais vrai egalement pour les 
hommes et pour les femmes^ fait qui tient a la 
metamoiphose de la production et de la circula- 
tion des corps plutot qu'a une ''revohition'' des 
mcenrs. Se fondre dans une fatale et compfaisante 
intimite avec les choses est devenu une activite 
massive pour les Bloom fetiche -compatibles. 
Auparavant c^etait la speeificite du sexe faible. 

S'il n'y a pas apparemnient plus de coits dans 
la vie des hommes et des fenmies depuis la "libe- 
ration sexuelle"' des annees soixante-dix, cela 
s'exphque aiiisi : le principe ecooonuque de cii- 
culation des desirs - et la lecture de n 'importe 
quel magazine feminin ou masculin le confir- 
mera - veut que le coi't, la consommation de soi 
et de F autre, soit optimise. 

La redoutable contiguite entre economie libi- 
dinale et economie mercantile est un effet de la 
transformation des formes du travail : «Dans le 
travail - exphque Bifo - est en jeu Finvestisse- 
ment du desir, a parti r dit moment ou la produc- 
tion social e a commence a incorporer des sec- 
tions de plus en plus larges de Faciivite mentale, 
de Faction symbolique, communicative, affec- 
tive. Ce qui est implique dans le processus du 
ti^avad cognitif est ce qu'ii y a de plus essentieOe- 
ment humain : ce ne sont plus la fatigue muscii- 
laire ni la transformation physique de la 
matiere, mais la communication, la creation 
d'etats d'esprit, raffeetion, Fimaginaire qui sont 
le produit auquel s'applique Factivite produc- 



228 



tive. Le travail industriel de type classique, surtoiit dans la forme 
organisee de rusine fordiste, n'avait aucun rapport avec le plaisir, 
sinon €elui de le comprimer, de le differer, de le rendi^ impossible, II 
n'avait aucun rapport avec la communication qui, an contraire, 
etait entravee, fragmentee, empechee tant que les ouvriers se trou- 
vaieut a la chaine, et meme en dehors de leur temps de tiavall, dans 
lenr isolement domestique. [...] Uouvrier inditstriel n'avait pas 
d'autre lien dc socialisation qne la connnnnante ou\Tiere subversive, 
les organisations polifiques ou syndicales on il ponvait s'organiser 
contie le capitals (F. Berardi "Bifo'\ Lafabbrica deWinfelicita) 

Victimes de riUnsion qne Ton pourrait ''s'epanouir'' dans le tra- 
vail commnmcationnel, les femmes mettent au service du Capital les 
competences relationnelles acquises au cours de millenaires de sou- 
mission pendant lesquels elles ont eii interet a se rendre aimables. 
La pub, la mode, les boites de nuit, les cafes et jusqu'au rez-de- 
chaussee de la triste batisse du "travail iinmaterier' dont les bars et 
les trottoirs sont penples de putes, fonctionnent a la valeur ajoutee 
femme. Devenues inevitablement surconscientes de lenr prix, les 
femmes sont devenues la monnaie vivante par laquelle ON achete les 
homnies. Ainsi le cercle de leconomie prostitutionelle se fernie sans 
dehors, a Texception d'nn lumpen -proletariat d 'in desirables, handi- 
capes ou invendables, cliomeurs et chdmeiises de fusine libidinale. 

I^e coit - et plus la valein ajoutee relatioimelJe des sujets est haute 
plus cela est vrai - devient alors Tespace de la construction d'un 
capital-reputation, d'un travail d'auto-promotion qui, s'il ne se 
branche sur aucune opportunite, ne doit tout de meme jamais vous 
"griller". C'est ainsi que le "relaps" et les pratiques sexuelles de 
refus de la securite sont a interpreter : comme de petites transgres- 
sions qui pennettent au travailleur total de revenu- a son taf ' enivre 
et rempli du sentiment d'une ''depense" vraiment dangereuse. lei 
Ton met en danger son capital-sante comme autrefois le bourgeois 
mettait en danger son mariage en s'adjoignant mie maitresse. 

Doji Juan etait mi enfant de choeur [>ar rapport au branche. 



I^chographie 
puissanee 




229 



Tiq f/im 



1 



Anatomie 
du desirable 



je fe ttieptm' - diploiiiatc - 
arraiigfiir - tff i'sstplost-.K ff mot 
"pkiisfr " <i It tan. I jt - dix : " ■ j n i r ' " , 
Ta ai'i'aiit;t'ji, qimtidje sens. 

H. Hcssel. Journal d Helen 



T E GRAIN DE PEAU ''apparlieiit'' aussi aiix langues 
^ _Lj qiii Font aime on hai, non seulenient au pretendu 
corps qid en e.^t enveloppe.» (Lyotard) C'est pourquoi 
''Moil corps iiVappartient" est le ,slt>gaii le plus meiisonger 
qui ait jamais ete : car il n'y a pas plus de moi central et 
desincarne qif il nV a de propriete privee sur los rorps. 
Notre jouissance nous perd, nous place dans uue jjosiiiou 
extatiquc. de confusion avec T autre -les aulr'es. Et Ic plai- 
sir solitaire ou autiste est encore une variante de la socia- 
lite. Si nous avons besoin d^iiie pensee qui sorte du 
monisme ou du dualisnie (son dedodDlement) et de la dia- 
lectique (la ruse de son maintien), ce n'est pas parce que 
nous trouvons riiypothese "mixte" plus bandante que la 
constttutioit separee, mais parce que desirs et plaisirs sont 
des creations relationnelles. Moius le champ de la sexua- 
tion est nornie, plus te jeu eutre les singularites est large, 
plus les mouvemeuts de subject! vation et de desubjectiva- 
tions som ampies et plus la puissance des etj-es iinpliques 
s'accroTt (nioleculairement mais aussi collectiveinent). 

Cattitude du feininisme emancipatioiuiiste qui consistc 
a condamner le inasochisme feminin nous parait 
repoiKlre l)ien plus a ime exigence de la production capi- 
taliste i\nh. un besoiJi d^estime de soi. La femme de pou- 
voir exerce une autorite phallocratique. les couiiles en 
moins, et par la confirme toutes les dieses qiu roni op|)ri- 
mee (castration, euvie du penis), elle occupe ime position 
incousciemment coinique dont elle ne maitrise pas Tlua- 
mour Le sadique - conti airenient a ce que le capitalisnie 
voudrait nous faire croire - ne jouit pas plus ou mieux 
que te masocliiste.^ juste autrement. 

Dans le cadre d'mie pratique de liberte mixte^ ou les 
desirs de relation entce hommes et femme s se decrochent 
du besoin d-acciunulation et d'cxploitation, la liquidation 
du masochisme specifiquement feniiiiin dcnunue une 
etape a franchir- pour les (hux sexes. «Les feimnes - eerit 
Ida Doniinijanni - ont ete conftnees par Fordre syml^o- 
lique patiiarcal au desordre de relations rivaJes mesurees 
sur le desir masculin; eites ont ete histori quern ent exclues 
des hierarchies sociales, construites a T image et represen- 
tation de la sexuahte masculine; elles ont ete pai- la suite 
assignees, dans les paradigmes de remancipation et de la 
liberation, a une revolution "de genre*' basee sur une 
\ision miserable du sexe opprime et sur Tadequation aux 
mo deles masculins. Pour b riser cette double prison de 
Fexclusion et de Fhomologation, il faut reinventer la 
structure symbolique du desir et de Fechange,^ (Ida 
Domtnijanni, Le dhir €le poUtique) 

Le caractere abject des hommes qui defendent les 
femmes contre leur congeneres machistes vient d'lui com- 
poitenient fonde sur luie haine de soi redoublee. La haine 
d alx>rd du male qu'il y a en chaque hoinme (quon 
renonce a expruner d'une fa<,:on articidee pour se con ten- 
ter de le reduire au silence de la honte) et ensuite de la 
femme dont il accepte de proteger la pailie faible et infan- 
tile, justement secretee par une cultiu-e misogyne. 

La inisogynie feminine, d^ailleurs, a Kni par voir dans 
tout rapporl sexuel le spectre du viol, ne manifestant par 
la que le chagrin des femmes de se voir objet d'un desir 
de soumission, d'un desir ignorant du plaisir et de sa 
complication, un desir moniste ou binaire. Qu'elles le 



230 



veuillent ou noii, le corps des femmes 
appartienl au desir des violeurs, tant 
qu'ils ne soiit pas capables d'en susciter 
d'autres. Sortir de la culpabilisatioTi pour 
commencer un vrai dialogue de 3a chair 
est Pespoir secret et inavoue du feminisme 
extatique. Ce!a coiicernerait les enfaots 
abusivement desires ou desirants, ies 
vieux exclus du plaisir et les pervers de 
tout bord : la "noniialite" sexuelle se 
decide et s'etablit a chaque instant eutre 
les etres conccrnes. toute morale norma- 
tive ay ant pour unique but d'imposer un 
compoitement plus "^productif" et contro- 
lable que les autres. 

La societe marchande a en effet mie edu- 
cation sentimentale ct psychos omatique 
bien a elle qui ne pent etre coiiibattae que 
sm^ le terrain etbique, qui ne peut etre 
defaite que par rexistence de nouveaux 
plaisirs venant de nouveaux echanges. 

Cette education pornographique et 
publicitaire polarise les formes -de -vie en 
inscrivant a la surface des corps des pos- 
sibles determines. La sexuadon est Tins- 
cription priui ^'ps. celle qui organise toutes 
les autres li.Hibilitcs, qui assigne tout coips 



a un ethos determine (et a ses variantes 
etablies par le Spectacle), qui fait que, 
meme si la marge de tolerance morale au 
sujet des ""troubles du genre"* parait plus 
grande a present, le sum mom de I'inde- 
chiffrable demeure le corps au sexe iiicer- 
tain, a Fethos relationnel heretique, L'inte- 
gration des transgressions et des perver- 
sions sexiielles au sein de la taxinomie de 
la domination ne dent pas tant a uue 
oiivertTLire des esprits qui decoulerait de la 
''revolution sexuelle "" qu'a un besoin de 
colonisation de territoires de desirs qui 
emergent de plus en plus ouvertement. Et 
si done le terrain ethique de Thomosexua- 
lite a pu par le passe etre zone franche du 
regard de rEgltse, de la main de TEtat et 
de la reproduction de la fa mi He, il est a 
present tellement investi et agite par le 
Spectacle que son integration symbolif[ue 
dans les institutions a ete obligee de suivre. 
Le conti'ole des corps par une colonisa- 
tion et une subsumption progressive de 
leiirs desirs a fini par transformer toute 
velleite d'anti-conformisme sexuel en 
nouveau terrain a batir poirr la pubiicite 
marchande. 



^ehographie 

d'une 

puissance 




231 



TUiqun 



Economic 
politique 
d^une volonte 
dc savoir 



Si ce ne sont que des textes^ 
rendez-ies dux mdte^. 



Donna Haraway 



II se pent que ce texte ne soit pas clair. 
Oil veiit-eJle, veiilent-ils, veut-on en venir? Daiis la terre 
inceitaiiie qii'est iiotre quotidien, dans le sol le moins ques- 
rioiine piuscfiie c'est celiu que Tan pietiiie et qiie, si qa corn- 
inengait a s'effritei; premierenieiit : 9a se saiirait, et deiude- 
mement : on serait tellement dans Fiurgence qii'on n'ecri- 
rait plus de textes. 

Et puis c'est quoi un texte qui parle de ce que tout ie 
monde voit et ne designe pas d 'ennemi externe, pas d'^is- 
sues prograinmatiqties, eiifin qui ne nous explique a pro- 
prement parler rien de nouveaii? 

C'est un oiitiL On plus exact ement ime aime de guerre. 
Un on til <juaud ou le dirige vei-s iious-memes, pour demon- 
ter les nnkanismcs des technologies de genre qui nous 
constituent, une anne quand 00 le retourne contre ceux 
qui nous en empechent, tons les reproducteiu^ conscients 
on pas de la censure productive. C'est le fusil de la guerre 
parti sane mixte dont le Parti Imaginaire a besoin. On 
appiend aux scientifiqnes a doner ie "vivant" et on nous 
desapprend quotidiemieinent la cooperation, seide ressort 
de la liberte. 

Ponr rheure, nous sornnies bien fatigues. G'est le 
inoment d'entamer une bonne greve- Une greve humaine 
qui sejra si radicalenient destructrice qu'elle detruira dans 
son mouvement remiemi qui est en nous. Et alors setile- 
ment nous realiserons coinbien il y prenait de place et nous 
demandait d'iiidulgence. conibien il etait utile aussi, com- 
bien il coOaborait, paiticipait de notre coherence (la cohe- 
rence de niort des entants de la dialectique)- 

La greve humaine n'exige pas - en un sens, elle en est 
meiTie ie contraire - une revolution sexuelle, mais une rem- 
lution psycho-somatiqiie. La question epistemologique y 
est tine question affective qui decide de notre rapport an 
monde; la question pohtiqne y est une question existentielle 
qui met en jeu notre et re -au- monde. La greve humaine 
s'attaqne a I'economie mercantile par la bande : en en 
sap ant les deux bases^ reconomie psycluque et reconomie 
libidinale. 

G'est dangereux? 

Out, et c'est beau, 

D'ailleurs ce qui est sans danger est aussi sans dignite. 

On a rendu la femme aimable par sa fragilite; on Ta 
consacree a Tamour en la rendant incapable de vivre, en 
trans f or mant son existence en une serie de menaces qui 
TobUgent a se refugier dans les bras necessaires de Thomme. 
11 nous faut maintenant un danger qui exclnt tout refuge, il 
nous faut des passions qui se passent de compassion. 

Le heros etait pitoyable d'ignorance. Nous lui retirons 
son monopole du combat, cess am de le plaindre et de 
Fexcuser. Des mdlenaires de culture qui ont fait penetrer 
chez les hommes la conviction quails ne devaient pas 
avoir peur de mourir, ont produit chez ces derniers la 
peur de vivre. La lutte contre cette peur est le debut de la 
guerre partisane, oii toute forme- de -vie est aussi une 
forme de Intte, et qui apparait par bribes dans les gestes 
qui se tiennent derriere ces ligiies. 

Ce qui importe au fond ce n'est pas ce qu'on retient de 
Fhistoire etrange et contradictoire du feminisme exta- 
tique, mais ce qu'elle demolit, les petits effondrements 
interieurs qui suivent le secouage des familiarites- 



232 



Qa ne niene a rien? Si ! 

Si, si I 

Qa fait de la place. Pour vivre. Pour rire. Pour lutter. 

^Detruire rajemiit* ecrivait Benjamin, et il avait raison. 



puisf^ance 



^= Les hommes ont le coeur gentil s'ils n'oiit pas peur 
mais lis ont peur ils out peur ils ont peur, Je dis qn'ils 
out peur mais si je le leiir disais lein gentillesse se mue- 
rait en haioe, Certes les Quakers ont raison, eux ils 
n'ont pas peur parce quils ne combattent pas, eux ils 
ne combattent pas. 

- Mais Susan B. tu combats et tu n'as pas pern. 

- Je combats et je n'ai pas peur, je combats mais je n'ai 
pas peur. 

- Et tu vas gagner. 

- Gagner quoi, gagner quoi?^? 

Gertrude Stein, The mother of us all 




233 



Tiqann 



Bwjount 



Ii' action neutralisante d'ATTAC et de la "gauche de la gauche" commence a 
§tre publiquement denoncee , Les voitures du ministere de I'lnt^rieur 
portent sur leur flanc, en caracteres cursifs, le sous-titre "ministere 
de la citoyennet^" . Le sous -commandant Marcos marche sur Mexico avec le 
pro jet exorbitant de participer a la creation - enfin ! - d'un veritable 
Etat mexicain. Dans le m§me temps, toutes sortes d^organisations - AC I , 
DAL, Act Up, etc. - qui avaient incarne une sorte de revival critique au 
debut des annees 90 parce qu'alors leurs "actions symboliques" faisaient 
I'objet d'une large mediatisation sont soit integrees au projet de 
modernisation citoyenne du Capital, soit laiss4es pour mortes . Et les 
centre- sommets, a leur tour, suscitent 1' ennui de ceux-la memes qui y 
avaient d'abord pris goOt; la repetition les ayant ramenes au rang 
d' elements pittoresques d'un nouveau folklore inoffensif. 

Tout cela signifie que le moment est venu de desserrer l*4tau dans 
leguel la fausse opposition du Capital et de sa contestation 4touffait 
toute pratique d'un antagonisme violent. La solidarity entre le 
"citoyennisme" - qu'il conviendrait peut-§tre d'appeler "bovisme" tant 
il a des traits si specif iquement frangais, ma is aussi pour en souligner 
1' aspect transitoire et inconsistant - et le Capital ne tient pas 
seulement au fait qu'ils partagent la mime langue pluvieuse, celle de 
I'economie, ou que le mouvement boviste est en dernier ressort contrdl^ 
par I'Etat capitaliste. Cela tient surtout au fait qu'ils forment 
ensemble un dispositif de centre- feu, de contre-feu preventif - le 
contre-feu consiste, pour circonscire un incendie, k en allumer un 
autre, que 1 ' on contr61e, sur la ligne de progression du premier* Au 
contact du contre-feu, I'incendie perd toute force dynamique et vient y 
mourir, ne trouvant dans cette zone rien dont il pourrait s'alimenter; 
cela ayant deja ete br01e, Le centre- feu ATTAC, par exemple, simule 
1' existence d'un m^contentement populaire quant a la "dictature des 
marches" pour prevenir toute expression radicale du m^contentement reel. 
Mais lui-m§me ne fonctionne qja'k condition de r ester masque; or il 
commence depuis cjuelques mois a venir au jour. 

Dans ces conditions, la question est la suivante : comment faire pour 
nous agr^ger, pour creer une realite offensive qui s' oppose i la fois au 
Capital et a sa pseudo-contestation citoyenne? Une possibilite serait de 
rediger et faire circuler dans les mois qui viennent - en tout cas bien 
avant le contre-sommet de Barcelone - et a I'echelle europeenne une 
plate- forme de rupture avec les positions dominantes du mouvement "anti- 
globalisation", Sur la base de ce texte et des contacts que nous avons, 
il nous appartient de nous concerter avec ceux qui, en France et 
ail leurs, sont inter esses a 1 ' organisation d'une serie d' initiatives 
anti-citoyennes sur les lieux-memes de la contestation citoyenne, c'est- 
^-dire h Barcelone en juin et a G§nes en juillet. 

Un point sur leguel nous pouvons faire levier, et qui forme aussi la 
contradiction centrale d'un discours qui n*en manque certes pas, c'est 
que le citoyen n'existe pas, Ou plutot qu'il n^y a pas de_ citoyen, mais 
seulement des preuves de citoyennete. Preuves qpi'il conviendra 
d'administrer quotidiennement et sans fin, dans I'espoir d'une 
impossible integration au nouveau processus, cybern^tique, de 
valorisation sociale. L'adjectif "citoyen" vient ici remplacer le vieil 
terme "social" quand 1' existence de la soci^t^ elle-meme fait probleme, 
ayant 6t6 effect! vejne/it pulvSris^e par 1 'universelle incursion de la 
mediation marchande. Manifester 1' existence d'un p61e non-citoyen serait 
alors le premier pas vers I'agr^gation des multiples forces et des 
nombreuses existences qui tentent en peinonanence de sortir de l'4tat de 
choses present, mais que leur isolement, invariablement, y ramene. 



Tiqqun 



CECI —N'ESILJ'AS 




UN PROGRAMME 



REDfiFINIR 

LA CONFLICTUALITfi 

HISTORIQUE ! 



/(? ne troiipas ^ue ks simpks g€n$ pement 
qu'exiite, ^ hrem khiunc?, le riique dune 
dissodmon rapids €t vi&ii:nte de I'ttM, et 
dune fuerrt dvik ouvene. Ce qui fait 
phitdtson chemin, test tid^e dune guerre 
civile latentepour employer unef&rmuk 
purnalistique, dune guerre dvik de 
p&sitimqui Strait taute l^gitimtt^^ I'^tat. 

Terromme et dhnocratie 
ouvragc coUoftif, fidkions sociales, 1978 



Ariouveau Fexp^rimentation, i Taveu- 
gle, sam pmtocole ou presque. Si peu 
nous a ti€ trammis; e'en pourrait etre une 
chance. 

A nouveau I'adion direae, la descru- 
Sdon sans phrase^ I'affrontement brut, 
refus de route mediation : ceux qui ne 
veulent pas comprendre n obtiendront de 
nous aucune explication, 

A nouveau le d^sir, le plan de consis- 
tance de tour ce qui avait ^t^ refoul^ par 
plusieurs d^cennies de contre-rdvolution. 

A nouveau tout cela, rautonomie, le 
punk, Torgie, Femeute, mais sous un jour 
inedit, muri, pens^, difbarrasse des chi- 
canes du nouveau. 



A force d'arrogance, d'operations de "police internationale", de communiques de 
vidoire pcrmanente, un monde qui se pr^entait com me le seul possible, oomme 
le couronnement de la civilisation, a su se rendre violemment detestable. 

Un monde qui croyait avoir fait le vide autour de soi d^couvre le mal dans ses 
entraillesj parmi ses enfants. 

Un monde qui a c^iebr^ un vulgaire changeraent d'ann^e comme un changement de 
milMnaire commence a craindre pour son millenium, 

Un monde qui s*est durablement plac^ sous le signe de la catastrophe realise k 
contie-coeur que TefFondrement du "bloc socialiste" n augurait pas de son triomphe, 
mais de rindudabiliti^ de son pro pre effondrement. 

Un monde qui s'est empiffre aux sorts de la fin de THistoire, du sikle am^ricain et de 
l*^chec du communisme va devoir /^^^rsa l^g^ret^. 

Dans cette conjondure paradoxaie, ce monde, c'est-i-dire, au fond, sa police, se 
recompose un ennemi a sa mesure, fblkJorique. II parle de Black Bloc, de ^cirque 
anatchiste itinerant]^, d'une vaste conspiration contre la civilisation. 11 fait songer i FAlle- 
magne que d^crit Von Salomon dans Les Riprouvis, hant& par le ^tasme d une organisa- 
tion secrete, Fo.C, «qui se repand comme un nuage charge de gaz» et a qui FON attribue 
tons les ^blouissements d une r6alit^ livn^e i la guerre civile. ccUne conscience coupabie 



cherche a conjurer la force qui! a menace. Elle se cree un 
epouvantail contre lequel elle peut pester a son aise et elle 
croit ainsi assurer sa securite», n est-ce pas? 



En dehors dcs elucubmtions convenues de la police 
imparl ale, il n'y a pas de lisibilite strategique des 
6renemeti:s en cours. II n y a pas de lisibilite strategique des 
6r^nements en cours parce que cela supposerait la 
constitution d'uti commun, d'un commun minimal entre 
nous- Et 9a, un commun, ^ effraie tout le monde, ^ fait 
reculer le Bloom> 9a provoque stieur et stupeur parce que 91 
ramene de Tunivocit^ jusqu'au cceur de nos vies suspendues. 
En tout, nous avons pris Fhabitude des contrats. Nous 
avons Rii tout ce qui ressemblait a un pacte, parce qu un 
pa6te, ga ne se resilie pas; ^ se respede ou 9a se trahit. Et 
c'est 9a, au fond, qui est le plus dur a comprendre : que c est 
de la positivite dun commun que depend Fimpad d'une 
nation, que c'est notre fagon de dire «je» qui determine la 
force de notre fagon de dire anon». On s etonne, souvent, de 
la rupture de toute transmission historique, dii fait que 
depuis bien cinquante ans aucun ""parent" nc soit plus 
capable de raconrer sa vie a "ses"" enfancs, d'en faire un recir 
qui ne soit pas un discontinuum perl^ d'anecdores 
d^risoires. Ce qui s'est perdu, en fair, c'est la capacity 
d'dtablir un rapport communicable entre notre histoire et 
rHiscoire. Au fond de tout cela, il y a la croyance quen 
renongant i toute existence singuliere, en abdiquant tout 
destin, on gagnerait un peu de pabc. Les Bloom ont cru qu'il 
suffisait de d^erter le dhamp de bataiOe pour que la guerre 
cesse. Mais il n en a rien ^te. La guerre n a pas cess^ et ceux 
qui refbsaient de Tassumer se trouvent seulement un peu 
plus desarmds, un peu plus d^gur^, k pri^ent, que les 
autres. Tout T^norme magma de ressentimenr qui 
bouillonne aujourd'hui dans les entrailles des Bloom, et qui 
jaUlit eji un desir a jamais inassouvi de voir les t^tes tomber, 
de trouver des coupablesj d'obtenir une esp^ce de repen- 
tance general isee pour route Thistoire pass^e, sourd de Ik, 
Nous avons besoin d'une redefinition de la confli<Stualit^ 
historique, non intelle<5iuellement : vitalement. 



Je dis redefinition parce qu*une definition de la 
confli6tualite historique nous precMe, i laquelle se 
rapportaic tout destin dans la periode pr^-imperiale : la 
lutte des classes. Cette definition n'opere plus. Elle 
condamne i la perclusion, i la mauvaise foi er au bavar- 
dage- Nulle guerre ne peut plus etre livrde, aucune vie 
vecue dans ce corset d*un autre age. Pour pours uivre la 
lutte, aujourd'hui, il faut bazarder la notion de dasse et 
avec elle tout son cort^e d'origines certifiees, de sociolo- 
gismes rassurants, de prothbes d*idenrit6. La notion de 
classe, a present, n est plus bonne qu i manager le perit 
bain de nevrose, de separation et de procfes continuel dont 
ON se d^le^te si morbi dement, en France, dans tous les 
milieux et depuis si longtemps- La conflidudit^ histo- 
rique n oppose plus deux gros tas molaires, deux classes, 
les exploites et les exploiteursj les dominants et \gs domi- 
nes, les dirigeants et les ex&utants, entre lesquels, dans 
chaque cas individuel, il serait possible de trancher. La 
ligne de front qui ne passe plus au beau milieu de la 
society passe desormais au beau milieu de chacun, entre ce 



qui fait de lui un citoyen, ses predicats. et le reste. Aussi 
bien, c est ddm chaque milieu que se livre la guerre entre la 
socialisation imperiale et ce qui d'ores et A€]k lui ^happe. 
Un processus revolurionnaire peut etre enclenche a panir 
de n importe quel point du tissu biopolirique, a partir de 
n importe quelle situation singuliere, en accusant jusqu'^ 
la rupture la ligne de fidte qui la traverse. Dans la mesure 
ou de tels processus, de telles ruptures surviennent, il y a 
un plan de consistanoe qui leur est commun, celui de la 
subversion and-imp^riale, «Ce qui fait la generalire de la 
lutte, c est le syst^me mtoe du pouvoir, routes les formes 
d exercice etd'application du pouvoir». Ce plan de consis- 
tance nous Tavons appeM le Parti Tmaginairej pour que 
dans son nom meme soit expose Tartifice de sa representa- 
tion nominale et a foniori politique. Comme tout plan de 
consis tance, le Parti Imaginaire est k la fois d€\k la et a 
construire. Construire le Parti, desormais, ne veut plus 
dire construire T organisation totaJe au sein de laquelle 
toutes les difF^^rences dthiques pourraient etre mises entre 
parentheses, en vue de la lutte; construire le Parti, desor- 
mais, veut dire etablir les firmes-de-pie dam leur diffhence, 
imemifien complexifier les rapports entre elks, elahrer ieplm 
finemem possible la guerre dvileparmi nous. Parce que la 
plus redoutable ruse de TEmpire est d^amalgamer en un 
grand repoussoir - celui de la ''barbarie'', des "sedes", du 
"terrorisme" voire des "extremismes opposes'* - tout ce qui 
s'oppose i lui, 1 utter contre lui passe centralement par le 
fait de ne jamais laisser confondre les fra6!:ions conserva- 
trices du Parti Imaginaire - miliciens libertariens, anar- 
chistes de droite, fascistes insurre^tionnels, ndo-mauras- 
siens divers, panisans de la civilisation paysanne - avec ses 
fradions r^^olutionnaires, Construire le Pard ne se pose 
plus, done, en termes d 'organisation, mais en termes de 
circulation. C esr-a-dire que s'il y a encore un "probltoe 
de rorganisarion"*, c est celui d*organiser la circulation au 
sein du Parti. Car seules F intensification at T^laboration 
des rencontres entre nous peuvent contribuer au processus 
de polarisadon ediique, a la construeSion du Pani, 



II est certain que la passion de THbtoire est en general 
le partage de corps incapables de viprelt present. Pour 
autant, je ne juge pas hors de propos de revenir sur les 
apories du cycle de lutte initie au debut des ann^es 60, 
main tenant qu un autre s'ouvre. Dans les pages qui sui- 
vent, de nombreuses references seront faites a F Italic des 
ann^es 70; le choix n est pas arbitral re. Si je ne craignais 
de devenir un peu long, je montrerais sans peine com- 
ment ce qui ^tait li en jcu sous la forme la plus nue et la 
plus brutale le demeure en grande partie pour nous, 
quoique sous des latitudes pour Pheure moins extremes. 
Guartari ecrivait en 1978 \ i^Plut6t que de consid^rer I'lta- 
lie comme un cas a part, attachant mais tout compte fait 
aberrant, ne devrions-nous pas, en effet, chercher a 6:lai- 
rer les autres situations sociales, politiques et ^cono- 
miques, plus stables en apparence, proc^dant d*un pou- 
voir Pratique mieux assure, a travers la ledure des ten- 
sions qui rravaillent aujourd'hui ce pays?)> Lltalie des 
ann^es 70 est encore, da.ns rous ses aspeds, le moment 
insurre<Stionnel le plus proche de nous, C'est de laque nous 
devons partir, non pour faire T histoire d'un mouvement 
passe, mais pour affuter les armes de la guerre en cours. 



TUitfuti 



S'EXTRAIRE 

DE LA MACERATION 

FRANgAISE ! 



NOUS qui provisoirement o parous en France, 
n'avons pas la vie facile. II sera it absurde de nier 
que les conditions dans lesquelles nous menons notre 
afl^ire sont d^tetmin^es, e: meme salement d^termin^es. 
Outre le fanatisme de la separation qu a imprim^ aux 
corps une Education d'fitat souveraine et qui fait de 
Yicale rinavouable utopie plantee dans tons les cranes 
frangais, il y a cette mefiance, cette poisseuse niefiance k 
regard de la vie, a T^gard de tout ce qui existe sans s'en 
€X€us€r. Et le retrait du monde - dans Fart, la phiioso- 
phie, la bonne chere> le chez-soi, la spirituality ou la cri- 
tique - com me Hgne de fuite exclusive et impraticable 
dont se nourrit Tepaississement des fluK de maceration 
locale. Retrait ombilical qui appelle T omnipresence de 
r£tat fran9ais, ce makre despot ique qui semble gouver- 
net ici jusqua sa contestation dor^navant 'citoyenne". 
Ainsi va la grande sarabande des cervellc5 fran^aises, fri- 
leuses, percluses et tordueSy qui n'en finissent plus de 
tourner au-dedans d'elles-m^mes. a chaque seconde plus 
menacees qu elles sont que quelque chose vienne les sor- 
tir de leur malheur complaisant. 



Presque par tout dans le monde, les corps debilit^s out 
quelqu*ic6ne historique du ressentiment a quoi se 
raccrochetj quelque fier mouvement fascistoide qui aura 
repeint en grand style le blasoji de la reaction. Rien de tel 
en France* Le conservatisme fran^ais n*a jamais eu de 
style, II nen a jamais eu parce que c*est un conservatisme 
bourgeois, un conservatisme de restomac. Qu'il se soit 
eleve, a force, au rang de reflcKivite maladive n y change 
rien. Ce n est pas T amour d'un monde en voie de liqui- 
dation qui Tanime mais la terreut de Texperimentationi 
de la vie, de Texperi mentation- vie. Ce conservatisme-la, 
en tant que substrat ethique des corps specifiquement 
frangais, prime toute espke de position politique, toute 
espece de dhcours. Clts^t lui qui (!tablit la continuity exis- 
tentielle, seethe autant qu evidente, qui scelle Fapparte- 
nance de Bove, du bourgeois du XVI I ' arrondissement, 
du scribouillard de FEncyclop^die des Nuisances et du 
notable de province au mime parti. II importe peu, 
ensuite, que les corps en quesrion trouvent ou non k 
emettre des reserves critiques quant a Tordre existant; on 
voit bien que c'esr la m^me passion des racines, des 
arbres, de la soue et des villages qui se prononce aujour- 
d'hui contre la speculation financihe mondiale, et qui 
reprimera demain le moindre mouvement de d^territo- 
rialisation r^volutionnaire. C'est parcout la meme odeur 
de merde qu'exhalent des bouches qui ne savent parler 
qu au nom de I'estomac* 



Certainement que la Frauce ne serait pas la patrie du 
citoyennisme mondial - il est a craindre que dans 
un avenir proche Le Monde diplomatique ne soit traduit 
en plus de Ungues que Le Capital-, T^picentre ridicule 
d'une contestation phobique qui prhend d(6fier le Mar- 
ch^ au nom de l'£mt, si Ton n y ^tait parvenu a se rendre 
i ce point impermeable t tout ce dont nous sommes 
politiquement contemporains, et notamment a Fitalie 
des annees 70. De Paris a Porto Alegre, c est de cette 
lubie bloomesque de quitter le monde historique que 
t-^moigne, pays par pays, Fexpansion desormais mon- 
dialed'ATTAC, 



238 



MAI RAMPANT 

CONTRE 

MAI TRIOMPHANT ! 



77 napas iiicomme 6S. 68 a iii 
c&nmtataire, 77 a iti ntdkalement 
aitemMif. Pour cette mhon, la version 
"offideik^ presents 68 comms k b&n 
ttjjmmm^ k michant; mfait, 68 a /f/ 
ricup&i aktrs que 77 a iti anianti. 
Pour tette mmtty 77 tie pautra jamais, 
k !a dlffhence de 68, itre un ohjet 
de cilibrationfacik, 

Nanni Balc5trini> Primo Moroni 
Lorda d&ro 



La nouvelle d^une situation insurrec- 
rionnelle en Italic, situation qui dura 
plus de dix ans er a iaquelle ON ne put 
mettre un terme qu'en arrtont en une 
nuit plus de 4 000 personncs, menaga \ 
plusieurs reprises de parvenir jus qu'en 
France dans les annees 70. II y eut 
d'abord les greves sauvages de TAutomne 
Chaud (1969) que I'Empire vaiuquir par 
le massacre a la bombe de Piazza Fontana. 
Les Fran^ais, chez qui wla classe ouvrifere 
(ne) saisit des mains fragiles des etiidiants 
le drapeau rouge de la revolution prolera- 
rienne>^ que pour signer les accords de 
Crenelle, ne purent alors croire qu un 
mouvement parti des universites ait pu 
murir jusqu'^ atteindre les usines* Avec 
toute Tamertume de leur rapport abstrait 
a la classe ouvri^re, ils se sentaient piqu<^ 
au vif; leur Mai en aurait terni. Aussi 
donnerent-ils a la situation italienne le 
nom de ' mai rampant". 



Dtx atis plus tard, alor^ que fon en imi d^ja 
k c^I^brer la mimmre de I'^v^nement prin- 
ts nier et que ses ^Itoents les plus ddtermin^s 
s'etaieut gencimenc \r\xi%xH aux institutions 
r^publicaittes, de nouveaux (^chos parvinrent 
d'ltalie. C'^cak plus con fits, \ la fois parce que les 
cervelles fran^aises pacifi^es ne comprenaicnt 
deja plus grand'chose a la guerre dans Iaquelle 
elles etaient pourtant engagees, et aussi parce que 
des rumeurs contradidoires parlaient tantot de 
prisonniers en revoke, tantdt de cont re-culture 
arm^e, tantdt de Brigades Rouges (BR), et 
d'autres choses un peu trop physiques pour qu'oN 
ait en Frattce coutume de les comprendre. On 
tendit un peu Toreille, par curios ltd, puis on s'en 
retourna a ses menucs in si gni fiances en se disant 
que d^cid^ment, ils etaient bien naifs ces Italiens 



qui continuaient ^ se r^volter quand nous en 
etions d^ja aux commemorations. ON se rassit 
done dans la derionciation du goulag, des 
"crimes du communisme" et autres delices de la 
"nouvelle philosophie". ON s'evita ainsi de voir 
que Ton se revoltait alors en Italie contre ce que 
Mm 68 etait, par exemple, devenu en France — sai- 
sir que le mouvement italien «metiait en cause les 
profs qui se glorifiaient d'un passe soixante-hui- 
tard parce qu ils etaient en r^alit^ les plus Kroces 
champions de la normalisation sociale-d^mo- 
crate » {Tutto Citth jj) eut certes procur^ aux 
Frangais un desagreable sentiment d'histoire 
immediate. L'honneur sauf, ON confirma done la 
certitude du "mai rampant"" grace a quoi ToN 
remisa parmi les articles d'une autre saison ce 
mouvement de 77 dont tout est a venir. 




239 



Tiqqm 



Koj^e, qui navait pas son pareil pour saisir k pifi en terra le 
Mai frangais d'une jolie formule. Quelques jours avant de 
succomber a une crise cardiaque dans unc reunion de TOCDE, 
il avait declare au sujer des "ifvenemenrs" : <J1 ny a pas eu de 
more. II ne s'est rien pass^>*. II en fallut un pen plus, naturelk- 
ment, pour enterrer le mai rampant italien. Un autre h^g^lien 
surgk aJors, qui s etait acquis un credit non mo in d re que le pre- 
mier, mais par d'autres moyens, II dit : "Ecoutez, ^coutez, il ne 
s'est rien passe en Italic, Juste quelques d^sesperes manipules par 
r£tat quij pour terroriser la population, ont enleve des hommes 
poiitiques et tu^ quelques magistrats. Rien de notable, vous le 
voyez bien.w Ainsi, gr^ce k Tintervention avis^e de Guy Debord, 
ne sut-on jamais de ce cote-ci des Alpes qu'il s^^tait passi^ quelque 
chose en Italic dans Ics annecs 70. Toures les lumieres franijaises a 
ce sujer se r^duirenr done jusqu'a aujourd'hui a des speculations 
platoniques sur la manipulation des BR par tel ou tel service de 
r£ra: e: le massacre dc Piazza Fontana. Si Debord fut un passcur 
execrable pour ce que la siruation iralienne contenait d'explosif, 
il inrroduisit en revanche en France le sport favor 1 du journa- 
lisme italien : la retrologie. Par r^trologie - discipline dont 
Taxiome primordial pourrait etre 4^ vtmi est ailleursw -, les Ita- 
liens designent ce jeu de miroirs paranoiaque auquel s'adonne 
celui qui ne peur plus cioire en aucun ev^nemenr, en aucuti ph^- 
nomene viral et qui doit constamment, de ce fait, c esr-a dire du 
fait de sa makdie, sup poser quclqu un derriere ce qui arrive - la 
loge Pz, la CIA, le Mossad ou lui-meme. Le gagnant sera celui 
qui aura fourni a ses perits camarades les plus solide^ raisons de 
douter de la realite. 



PARTI IMAGINAIRE 

ET MOUVEMENT 

OUVRIER 



On comprend mieux en verru de quoi les Frain;ais parlent, 
pour ritalic. d'un "mai rampant", C'est qu'eux ils ont le 
Mai fier, public, d'fitat. 



Mai 62, k Paris, a pu rester comme le symbole de Pantago- 
nisme politique mondial des annees 60-70 dans la 
mesure exade oh la rialitid^ celui-ci etait ailleurs* 



Aucun efforr, cependant, ne fur menage pour rransmettre 
aux Frangais un peu de Pinsurre^fcion italienne; il j eut 
Mille plateaux et La revolution molicukire, il y eut T Autonomic 
er le mouvement des squares, mais rien qui fut assez puissam- 
menr arme pour percer ia muraille de mensonges de 1' esprit fran- 
^ais. Rien que PoN ne puisse feindre de ne pas avoir vu. A la 
place, ON pr^f^rera bavarder de La Republique, de L'Ecole er de 
La Securir^ Sociale. de La Culture, de La Modernite er du Lien 
Social, du Malaise-des-banlieues, de La Philosophie et du Service 
Public, Et c est encore de cela que PoN bavarde a Theure ou les 
services speciaux de PEmpire res^uscirent en Italic la '*strategie de 
la tcjision". Decidement> il manque un elephant dans certe verre- 
rie. Quelqu'un qui pose un peu grossierement er une bonne fois 
pour routes les evidences sur lesquelles tout le monde est assisj au 
risque de fracasser quelque peu cet echafaudage id^. 



Je veux parler ici, entre auires. aux "camarades", a ce dont je 
sais parrager le parti, J 'en ai un peu marre de la confortable 
arrieratiou th^orique de P ultra-gauche fran^aise^ J 'en ai marre 
d 'entendre depub des d^cennies les m6mes faux debars d'un 
sous-marxisme rhetorique : spontaneity ou organisation, com- 
munisme ou anarchisme, communaut^ humainc ou individua- 
lity rebellc. II y a encore des bordiguisces, des maoTstes er des 
conseillistes en France, Sans mentiomier les p^riodiques revivals 
trotskystes et le folklore situation niste. 



240 



CECJL-Kt'EST EAS 



Ce qui itait en train de se passer ^ <e 
moment Smit ciair : i€syndkm et k PCf te 
t&mhaient dessus CQmmc kp^licCy camme 
i^fiisditei. A ce moment iUtaitekir qu'ily 
amit ttne rupture irr^mMinble entre ewe et 
nous. li etdis elair^partir de eet imtsnt que 
ie i*C! nauraitplui droit k laparok dam k 
mouvemefil 

Un t^moin des afifroncemenis 
du 17 f^nci 1977 
devant rUniversice de Rome, 
cM in Uorda doro 



Dans son dernier livre> Mario Tronri conscate que «le mou- 
vement ouvrier n a pas ^te vaincu par le capital is me; le 
mouvemenr ouvrier a ere vaincu par la democratic >>. Mais la 
d^mocratie n'a pas vaincu le mouvemenr ouvrier comme une 
Cloture etrang^re a lui : eile I'a vaincu comme sa limite interne. 
La classe ouvriere n a ete que passag^remcjit le siege privil^i^ du 
proletariat, du proletariat en tan: que «classe de la sociere civile 
qui n'est pas ujie classe de la sodM civilew, en tant qu «ordre qui 
est la dissolution de tons les ordres» (Marx). Des Tenrre-deux- 
guerres, le proletariat commence a deborder francKement la 
classe ouvrierej au point que les fradlions Ics plus avancees du 
Parti Imaginaire commencenr a reconnaitre en elle, dans son 
rravaillisme fondamental, dans ses supposees 'Weurs"> dans sa 
sarisFaclion classiste de soi, brcf : dans son etne-de-classe homo- 
iogue a celui de la boutgeoisie, son plus redoutable eiuiemi, et k 
plus puissant ve6leur d'intdgration a la sociece du Capital. Le 
Piarti Imaginaire sera des lors h formed apparition du proletariat. 



Dans tous les pays occidentaux, 68 marque la 
rencontre et le heurt entre le vieux mouve- 
mcnt ouvrier, fondamentalement socialiste et 
senescent, et les premieres fractions constitutes dM 
Parti Imaginaire, Lorsque deux corps se heurtent, 
la direction resultant de leur rencontre depend de 
Finertieec de la jnasse de chacun d'eux. 11 en alia de 
m^me alors, dans chaque pays. La oil le mouve- 
ment ouvrier erait encore puissant^ comme en Ita- 
lic et en France, les minces detachemenrs do Parti 
Imaginaire se coul^ren: dans ses formes mitdes, en 
singerent aussi bien le Ian gage que les m^rhodes. 
On assisra ainsi a la renaissance de pratiques mili- 
tantes du type ^(Troisieme Internationale^; ce fnt 
rhyst^rie group use ulai re et la neutralisation dans 
rabstra61;ion politique. Ce fut done le bref 
triomphe du maoisme et du trorskysme en France 
(GP PC^mlF, UJOml, JCR> Parti desTravaillcurs, 
etc.), dt^partitini (Lotta continua, Avanguardia 
Operaia, MLS, Potere Operaio, Manifesto) et 
autres groupes extra-parlementaires en Italie. lA ou 
le mouvcment ouvrier avait depuis longtemps ete 
liquide, comme aux £tafs-Unis ou en Allemagne, 
il y eut un passage immifdiat de la revolre etudiante 
a la lutte armee, passage ou Fassomption de pra- 
tiques et de ta^biques prop res au Parti imaginaire 
fut souvent masquee par un vernis de discours 
socialiste voire tiers-mondiste, Ce fut, en Alle- 
magne, le mouvement du 1 juin, la Rote Armee 
Fraktion (RAF) ou les Rote Zellen, et aux Etats- 



Unis, le Black Panthers Par ly, les Weathermen, les 
Diggers ou la Manson Family, embleme d'un pro- 
djgieux mouvement de desertion intcrieure. 



Le pro pre de lltalie, dans ce contexte. c*est 
que le Parti Imaginaire, ayant massivement 
conflue dans les structures a caradfere socialiste 
des parti tint t trouva encore la force de les fa ire 
exploser Quatre ans apres que 68 eut manifeste 
la «crise d'hegemonie du mouvement ouvrier» 
(R. Rossanda), la balle qui j usque-la avait fait 
long feu, finit par partir, vers 1973, pour donner 
naissance au premier soul^vemeni d'envergure 
du Parti Imaginaire dans une xone-clef de PEm- 
pire : le mouvement de 77. 



Le mouvement ouvrier a et^ vaincu par la 
democratic, c'cst-a-dire que rien de ce qui est 
issu de cette tradition n'est en mesure d'aflfronter la 
nouvelle configutacion des hostility. Au contraire. 
Quand Thostis n e^t plus une ponion de la societe 
- la bourgeoisie -, mais la societe en tant que telle, 
en tant qucpouvoir, et que done nous nous trou- 
vons luttcr non contre des tyrannies classiques, 
mais contre des democraties biopolitiques, nous 
Savons que toutes les armes comme routes les stra- 
tegies sont a r^inventer. Chostis s'appelle I'Empire, 
et pour lui nous sommes le Parti Imaginaire. 





UN PROGRAMME 



241 



TiqquH 



ECRASER 
LE SOCIALISME ! 



V&iDT nempm du Chiteaut 
vom nites pas du milage,' 
v&us nites nen. 

Franz Kaflca 
If ChMteau 



L' 



' Element rdvoluriofinaire est le proletariat, la 

plebe. Le proletariat nest pas une classe. 

Comme le savaient encore les Allemands du sikle 

dernier> es giht P'obel in alien Standen, il y a de la 

plebe dans toutes les classes. "La pauvrete en elle- 

meme Jie feit appartenir personne a la plMie; cclle- 

a. n est determinee en tant que telle que par la men- 

talire qui se rattache a la pauvret^, par la revoke 

interieure contre les riches , contre lasoci^t^j le gou- 

vemement, ere. A quoi se rartache encore le fait que 

Thorn me assign^ i ia contitigence devient I la fois 

Idger e: rebelle au rravail, comme le sont, par 

exemple, les Lazzaroni a Naples. » (Hegel, Principes 

de kphilosophie du Droit, additif au § 14) Chaque fois qu'il a tent^ de se definir 

comme classe, le prolerariar s'est vide de liu-memei il a pris modele sur la classe 

dominante, la bourgeoisie- En tant que non-dasse, le proletariat ne s'oppose pas a 

la bourgeoisie, mais k h petite-bourgeomt. Tandis que le perir-bourgeois croit pou- 

voir tiner son epingle du jeu social, esc persuade qu il finira bien par s en sonir indi- 

viduellement, le proletaire sait que son propre destin esr suspendu a sa cooperation 

avec les siens^ qu il a besoin d eux pour persister dans Terre, bref : que son existence 

individuelle est d'emblee colledive. En d'autres termer : le proUtaire est ceiuiqui 

sepmuve comme forme-de-vie. 11 est communiste, ou n est rien. 




242 



Dans chaque epoque se redefinit la forme d'apparition du proletariat, en fon- 
d;ion de la configuration generate des hostilites. La plus regrettable confu- 
sion i ce sujet concerne la 'classe ouvriere". En tant que telle, la classe ouvriere a 
tou jours ere hostile au mouvement t^volutionnaire, au communisme. Elle ne fur 
pas socialiste par hasard, elle le fut par essence. Si 1 on en excepce les dements p[6- 
beiens, c est-a-dire precisemejit ce qu il ne pouv^t pas reconnattre comme ouvrier, 
le mouvement ouvrier comcida tour au long de son existence avec la fr^^ionprc- 
gressi^te du capitalisme. De fevrier 1848 jusqu'aux utopies autogestionnaires de^ 
annees 70 en passant par la Commune, il na jamais revendique, pour ses elements 
les plus radicaux> que le droit des proletaires h gerer ewc-memes le Capital. Dans les 
fjiirs, il n a jamais travailie qu ^ Tdargissemenr et k lapprofondissement de la base 
humaine du Capital. Les regimes dits "social istes" realis^rent bel et bien son pro- 
grajiime : Fintcgration de tous zu rapport capitaliste de produdion er I'insertion de 
chaeun dans le proce^ssus de valorisation. Leur effondrement, en retour, n aura fait 
qu attester Fimpossibilite du programme capitaliste total. C'est done par les lurtes 
sociales er non contre elles que le Capital s'est installs! an coeur de 1' humanity, que 
celle-ci se lesr effectivement reapproprie]\is<\\iz devenir a proprenient parler le 

peuple du Capital. Le mouvement 
ouvrier fut done essentiellement un 
mouvement social^ et c*est comme tel 
qu'il se survit. En mai 1001, un petit- 
chef des Tute hianche italiennes venait 
expliquer aux jeunes abrutis de «Socia- 
lisme par en basw comment devenir un 
incedocuteur credible du pouvoir, com- 
ment rentrer par la fen h re dans le sale 
jeu de la politique class ique. II expliquait 
ainsi la "demarche" des Tute bianche ; 
«Pour nous, les Tute ^idf^^;^^ symbol isent 
to us les sujets absents de la politique ins- 
ritutionnellej tons ceux qui ny sont pas 
repr^sent^s : les sans-papiers, les jeunes, 
les travailleurs pr^caires, les drogu^, les 
chomeurs, les exclus. Ce que nous vou- 
lons, c'est donner une representation i 
ces gens qui n'en ont pas.» Le mouve- 
ment social d'aujourd'hui, avec ses n63- 
syndicalistes, se^ militants informels, ses 
porte-paroles spedaculairesj son stali- 
nisme nebuleux et ses micro-politiciens, 
est en cela Theritier du mouvement 
ouvrier : il marchande avec les organes 



CECl N'EST PAS 



conservateurs du Capital I'inidgration des prol^- 
taires au processus de valorisation li^otmi. En 
^change d'une reconnaissance institutionnelle 
incertaine - incertaine en vertu de F impossibility 
logique de repr^senter le non-repr^sentable, le pro- 
Mtariat -, le mouvement ouvrier puis social s'esr 
eagag^ a garantir au Capital la pais sociale. Quand 
unc de ses h^g^ries desertiqucs, Susan George, 
d^nonce aprfes Goteborg ces "casseurs" dont les 
m^thodes «sont aussi anti-democratiques que les 
institutions qu ils pr^tendent contester&, quand a 
G^nes les Tuie hianche livrem anx flics des dements 
suppos^ des ititrouvables "Black Bloc" - qu ils dif- 
fament paradoxaJement comme etant infiltres par 
la mtoe police -, les repr^entants du mouvement 
social ne manquent jamais de me rappeler la 
readion du pani ouvrier italien confront^ au mou- 
vement de 77. fcLes masses populaires - iit-on dans 
le rapport presence par Paolo Bufalini le 18 avril 
1978 au Comitd central du PCI - tous les citoyens 
aux sentiments democratiques et civiques poursui- 
vront leurs efforts pour apporter une precieuse 
contribution aux forces de Tordre, aux agents et aux 
militaires engages dans la lutte contre le rerrorisme. 
Leur contribution la plus imponante, c'est Fisole- 
ment politique et moral des hrigatisd rouges, de 
leurs symparhisants et de leurs supporters, pour 
leur retirer tout alibi, toute collaboration ext^rieure, 
tout point d'appui. Envers eux, il s'agit de faire le 
vide, de les laisser comme des poissons sans eau. Ce 
n est pas un petit travail, si Ton songc combien les 
participants aux entreprises criminelles doivent etre 
nombreuxs. Parce que nul n a plus int^ret que lui 
au maintien de I'ordre, le mouvement social Rit, est 
et sera a Tavant-garde de la guerre iivr^e au proleta- 
riat. D^rmais, au Parti Imaginaire. 



/^^ omment le mouvement ouvrier fut loujours 
V^j poneur de l^Utopie-Capital, celle de la ^com- 
munaut^ du travail, ou n existent plus que Ags pro- 
du£teurs, sans oisifs ni chdmcurs, et qui gererait 
sans crises et sans in^galit^ le capital, ainsi devenu 
La Societ6> (Philippe Riviale, La ballade du temps 
passe} y rien ne le ddmonrre mieux que Thistoire du 
mai rampant. Contrairement a ce que I'expression 
su^^rej le mai rampant ne fiit nuUement un pro- 
cessus continu erale sur dix ann^es, ce fut au 
contraire un choeur souvent cacophonique de pro- 
cessus r^volutionnaires locaux, se mouvant eux- 
memes, ville par ville, selon un rythme propre fait 
de suspensions et de reprises, de stases er d'acc^Mra- 
tions, ec se rdpondant les uns aux autres. Une rup- 
ture decisive survint cependant, de Tavis general, 
avec radoption par le PCI, en 1975, de la ligne du 
compromis historique. La periode pr^cMente, de 
1968 a 1973, avait ^te marquee par la lutte entre le 
PCI et les groupes extra-parlementaires pour Th^- 
gdmonie de la representation du nouvel antago- 
nisme social. Ailleurs, 9'avajt ^t^ Tephem^re suoc^s 
de la "deuxi^me" ou "nouvelle** gauche* Lenjeu de 
cette periode, c*est ce que ToN appelant alors le 
"d^bouchd politique", c est-i-dire la traduction des 
lurtes concretes en une gestion alternative, elargie 
de r£tat capital iste. Luttes que le PCI regard a 
d'abord d*un bon oeil, et m6me encoutagea 9^ et li> 



puisque cela contribuair a majorer son pouvoir 
contraftuel. Mais ^ parrir de 1972, le nouveau cycle 
de lutte commence ^ s'essoufler a F^chelie mon- 
diale. II devient urgent pour le PCI de monnayer 
au plus vite une capacite sociale de nuisance en 
chute lib re. En outre, la le^on chilienne - un parti 
socialiste dont Tacxession au pouvoir se solde a bref 
ddai par un putsch imperial t^l^commande - tend 
k le dissuader d'atteindre seul ^ F hegemonic poli- 
tique, C*est alors que le PCI elabore la ligtie du 
compromis historique. Avec le ralliement du parti 
ouvrier an pani de Tordre et la ci6ture subs^quente 
de la sphere de la repr&entation, toute mediation 
politique se derobe. Le Mouvement se retro uve 
seui avec lui-m^me, contraint d elaborer sa propre 
position au-dela d'un point de vue de classe; les 
groupes extra-parlementaires ec leur phraseologie 
sont brutalement desertds; sous Teffet paradoxal du 
mot d'ordre de <<des/agrega2ioneft le Parti Imagi- 
naire commence ^ se former en plan de consis- 
tance. Face a lui, i chaque nouvelle etape du pro- 
cessus r^oluri on naire, c est logiquement le PCI 
qu il rencontrera comme le plus resolu deses adver- 
saires* Les affirontements les plus durs du mouve- 
ment de 77, que ce soient ceux de Bologne ou ceux 
de runiversite de Rome entre les autonomes et les 
Indiens Mitropoli tains d'un cot^, et le service 
d'ordre de Luciano Lama, le leader de la CGIL, et 
la police de Fautre, mettront le Pani Imaginaire aux 
prises avec le parti ouvrier; er plus tard, ce seront 
txaturellement des "magistrats rouges" qui lance- 
rone ^offensive judiciaire ''anti-terror iste'' de 1979- 
1980 et sa suite de rafies. Lorigine du discours 
citoyen qui pdrore aituellement en France, c'est \k 
qu il faut la chercher et sa fondtion strat^gique 
offensive, c'est dans ce contexte qu il l^ut Fappre- 
cier. «I1 est tout a fait clair - ecrivent alors des 
membres du PCI - que les terroristes et les mili- 
tants de la subversion se proposent de contrecarrer 
la marche progressive des travailleurs vers la di re- 
gion politique du pays, de poner atteinte k la stra- 
t^gie fondle sur Fextension de la democratic et sur 
la panicipation des masses populaires, de remettre 
en cause les choix de la classe ouvriere, pour pou- 
voir I'entrainer dans une confrontation direde, 
dans une laceration cragique du tissu ddmocra- 
tique. I. . .] Si une grande mobilisation populaire se 
cree dans le pays, si les forces democratiques accen- 
tuent leur action unitaire, si le gouvernement salt 
donner de fermes diredives aux appareils de I'fitat 
r^form^s d'une maniere adequate et devenus plus 
efficaces, le terrorisme er la subversion seront isol^ 
et battus et la d^mocratie pourra s'epanouir dans 
un £tat profondi^ment renov^.» (Terror hme et 
dimocratk) Linjon£lion a d^noncer tel ou tel 
comme terroriste est alors rinjoni5Hon a se distin- 
guer de soi-meme en tant que capable de violence, 
\ projeter loin de soi sa propre latence guerrifere, i 
introduire en soi la scission dconomique qui fera de 
nous un sujet politique, un citoyen. C'esc done en 
des termes tout i fait aduels que Giorgio Amen- 
dola, alors cadre dirigeant du PCI, atraquait en son 
temps le mouvement de 77 : <<Seuis ceux qui visent 
la destru6tion de FEtat r^publicain out intdret i 
semer la panique et \ pr^cher la desertions, 
C'est ceia m^me. 




UN PROGRAMME 



243 



Tiqqutt 



ARMER 
LE PARTI IMAGINAIRE ! 




Les points. Us rjiswJf, Uijbyen de i^isfance 
som dusemm6 dvec plus ou motns ds 
demitidam k temps a I'espace, dressdnt 
p^rfiis dtsgtyupfs ou des mdivldus de 
manih'e d^nitive, &Uumant cermins points 
du c&rps, certaim m^mefits de k vie, 
cenaim types de t&mp&rtemeru. Desgrandcs 
rtiptures radicaies, des psrtages binaireset 
jnassifi? Paifots. Mais on a affitirt leplus 
souvent k des points de rhistance mohiies et 
tramitoirfs, mtr$dutsant dam unesoddti 
des dimges qui se d^pIacenSy brisamdes 
unites etsuscium des regrvupements. 
siiknnsnt les indiuidus eux-mhnes, iss 
diwtiparit it les remodelant, trofantm ew(, 
dans leur c&rps ei dam l^ur ^me, des ri^ns 
irr^duciblei. Toutcomme le rSseau des 
rektiom depQumirfinit par firmer un 
ipais tissu <^ui traverse Us appdreils ft Us 
institutmns, sam se loedlher exacetfient en 
eux, de meme I'essaim^gf des points de 
resistance traverse les stratifications s&dales 
et Us unitis mdividuelles. Cest sans doutc k 
eodage strat^gijjue de ces points de r^sismnce 
qui fend possible une rhohttiofir 

Michel Foucadc 

Li volonti de savoir 



L^ Empire est cetie sorte de domina- 
tion qui ne se reconnait pas de 
Dehors, qui est allee jusqu'i se sacrifier 
en tant que Meme pour ne plus avoir 
d' Autre, L'Empite nexclut rieuj substan- 
tiellement, il exclut seuJement que quoi 
que ce soii se pr^ente a lui comme autrSj 
se derobe a Tequi valence g^n^rale. Le 
Parti Imaginaire n est done rien^ spdcifi- 
quemenr, il est tout ce qui fait obstacle, 
mine, mine, dement I'^qui valence. Qui! 
paile dans la bouche de Poutine, de Bush 
ou de Jiang Zemin, 1' Empire qualifiera 
done toujours son hostis de * criminel", 
de "terroriste^'j de "monstre*'. A la limite, 
il organisera lui-meme en sous-main les 
adions "terrotistes" et "monstrueuses" 
qu il pr^cera ensuite a T hostis - se sou- 
vient-on des envol^s &iifiantes de Boris 
Eltsine apr^s les attentats perp^tres ^ 
Moscou par ses prop res services sp^- 
ciaux? De certe adresse au peuple russe, 
notamment, oti notre bouffon en appe- 
kit \ la luttc centre le terrorisme tch^t- 
ch^ne, «contre un ennemi inc^rieur qui 
n a ni conscience, ni pit(*§, ni honneur», 
qui <^n a pas de visage, de nationality ou 
de religions. A Tinverse, ses propres ope- 
rations militaires TEmpire ne les recon- 
naitra jamais comme des ai5tes de guerre, 
mais seulement comme des operations 
de "maintien de la paix", des affaires de 
"police inrernationale"^ 



Avant que la diale<5tique, la dialedi- 
que en tant que pensie de la riinti- 
gration finale, ne revienne criner k la 
faveur de 68, Ma reuse avait tente de 
penser cette curieuse configuration des 
hostilit^s. Dans une intetvention datant 
de 1966 intitulee Sur le except de niga-- 
lion dans k dialectique. Ma re use s*en 
prend au rt^flexe h^gelo-marxiste qui fait 
intervenir la negation h ImtMeur d'une 
totality antagonique, que ce soit entre 
deux classes, entre le camp socialiste et le 
camp capitaliste ou entre le Capital et le 
travail. A cela il oppose une contradi- 
ction, une negation qui vient du dehors. 
II discerne que la mise en scfcne d*un 
antagonisme social au sein d'une tota- 
lite, qui avait ^r^ le prop re du mouve- 
ment ouvrier, nest qu'un dispositif par 
quoi ON gele Fev^nement, pr^renant la 
survenue/^r/VA:^^w«rde la negation 
veritable. *(Cexterieur dont je viens de 
parlet, ^crk-il, ne doit pas ette con^u 
d'une maniere mecanique, en termes 
d'espace, mais comme la difference qua- 
litative qui d^passe les oppositions pr^- 
sentes a I'intdrieur de touts paniels anca- 
goniques et n est pas rMu(^ible i ces 
oppositionSn [...] La force de la nega- 
tion, nous le Savons, ne se concentre 
aujourd'kui en aucutie classe, EUe 
constitue une opposition encore chao- 
tique et anarch ique; elle est politique et 
morale, rationneUe et instinctive; elle est 
refus de jouer le jeu, dugout de toute 
prosperite, obligation de protester. Cest 
une opposition faible^ une opposition 
jnorganique, mais qui, \ mon $0%^, 
repose sur des tessorts et vise des fins qui 
se trouvent en con tradition irreconci- 
liable avec la totalite existante.» 

Dhs rentre-deux-guerres, la nouvelle 
configuration des hostilities s'^tait 
fiaice jour. D'un cote, il y avait Tadhesion 
de rURSS a la SDN, le pade Staline- 
Laval, la stratdgie d'echec du Komintern, 
le ral lie ment des masses au nazisme, au 
l^cisme et au franquisme, bref : la trahi- 
son par les ouvriets de leur assignation ^ 
la r^olution. De Fautre, c'^tait le d^bor- 
dement de la subversion sociale hors du 
mouvement ouvrier - dans le surrea- 
lisme, Tanarchisme espagnol ou avec les 
hohos americains. D*un coup, Tidentifi- 
cation du mouvement rt^olutionnaire et 
du mouvement ouvrier s effondrait met- 
tant i nu le Pard Imaginaire comme exch 
par rapport a ce dernier Le mot d'ordre 
Mclasse contre classe^^, qui ^ partir de 1916 
devient h^g^monique, ne livre son 
contenu latent que si Ton observe qu il 
do mine pr&isement le moment de la 
disintegration de toutes les classes sous 
I efFet de la crise. ^^Classe contre classes? 



244 



CECLN'EST PAS 



veut en virk6 dire ^classes contre non-classe»>, il tra- 
hit la determination ^ r^sorber. a liquider ce mte 
toujours plus massif, cet ^l^ment flortant, inassi- 
gnable socialement, qui menace d'emporter toute 
interpretation substantiali&te de la soci^t^, rant ceMe 
de la bourgeoisie que celle des marxi&tes. En fait, le 
staiinisme unterprete dabord comme midissement du 
mouvement ouvrier devant son dibordement effkctif 
par k Pani Imaginaire. 



Un groupe, le Cerde Commmitste D^mocrati- 
que, reuni autour de Souvarine, avait alors, 
dans k France des annees 30, centd de red^finir la 
oonfli£tualite historique. 11 n y parvint qu a moitie, 
ay ant tour de meme identifie les deux principaux 
ecueils du marxisme : F^conomisme et Feschatolo- 
gie. Le dernier num^ro de sa revue, La critique 
sociak, faisait ce constat d*dchec : «Ni la bourgeoisie 
lib^rale, ni le prol<^tariat inconscient ne se montrent 
capables d'absorber dans leurs organisations poli- 
tiques les forces jeunes er les elements d&lasa^ dont 
rintervention de plus en plus adive accelfere le couts 
des ev^nements.w (La critique sociak, n° 11, mars 
1934) Comme on ne s'en etonnera guere dans un 
pays ou la coutume est de tout dissoudre, en parti- 
culier le politique, dans la litcerature, c est sous la 
plume de Bataille que Ton trouvera, dans ce dernier 
num^ro, la premiere esquisse d'une diferie du Pard 
Imaginaire. Particle s'intitule Psycholo^ed^nmsedu 
fascisme. Chez Bacaille, le Parri Imaginaire s oppose 
k la societe hom&g^ne. ffLa base de V homageneite 
sociale est la production. La socidte h^m^ghte^t la 
society productive, c esr-a-dire la soci^te utile. Tout 
element inutile est exclu, non de la societ^ totale, 
mais de sa partie homog^ne. Dans cette partie, 
chaque element doit etre utile i un autre sans que 
jamais I'adivit^ homogene puisse atteindre la forme 
de Tadivit^ vaUble en s&i. Une adivic^ utile a tou- 
jours une commune mesure avec une autre adivic^ 
utile, mais non avec une ^€(mii pour soi. La com- 
mune mesure, fondement de V homogineitlsoci^i^ 
et de ladivit^ qui en relfeve. est Targenc, c est-a-dire 
une equivalence chifftable des differents produits de 
laCtivit^ colle6tive.» Bataillc saisit ici la constitution 
contemporaine du monde en tissu hiopoiiti^ue 
c&ntinu, qui seule rend compte de la solidarity fon- 
damentale entre les regimes d^mocratiques et les 
regimes totalitaires, de leur infinie reversibilite les 
uns dans les aucres. Le Parti Imaginaire, des lors, est 
oe qui se manifeste comme hiterogenel la formation 
biopolitique. «Le terme meme d'b^t&ogene indique 
qu il s'agit d'dements impossibles k assimiler et cette 
impossibility qui touche k la base rassimilation 
sociale touche en meme temps rassimilation scien- 
tifique. [.. d La violence, hdJmesure, le delirey hjbUe 
carad^risent k des degres divers les dements h^tero- 
genes ; adifs, en rant que personnes ou en tant que 
fodes, lis se produisent en brisant les lois de Yhomo- 
gMite sochk. [...] En r^um^, Pexiscence h^tero- 
^ne pent 6tre rept^sent^e par tapport k la vie cou- 
rante (quotidienne) comme tout autre, comme 
incommensurable, en chaigeant ces mots de la valeur 
positive qu ils ont dans Inexperience vdcue affedive. 
[. . .] Le proletariat ainsi envisage ne pent d'ail leurs 
pas se limiter k lui-meme : il n est en fait qu'un point 



de concencradon pour tout dement social dissoci^ 
et rejete dans thititogeniite.yy Cerreur de Bataille, et 
qui gr^vera par la suite toute lentreprise du College 
de Sociologie et d'Acephale, c est d' encore conce- 
voir le Pard Imaginaire comme une partie de la 
sociiti, d'encore rcconnajitre cclle-ci comme un cos- 
mos, comme une totality representable au-dessus de 
soij et de s'envisaget depuis ce point de vucy i.e. 
depuis le point de vue de la reprisentation. Toute 
I'ambiguite des positions de BataiMe quant au fas- 
cisme tient a son attachemen: aux vieilleries diale- 
6tiques, k tout ce qui femp&he de comprendre que, 
sous f Empire, k negation vient du dehors, qu'elle 
intervient non comme heterogeneite /J^r rapport a 
rhomog^ne, mais comme heterogeneity en soi, 
comme heterogeneite entre elks des formes-de-vie 
jouant dans leur difference. En d'autres termes, le 
Parti Imaginaire ne pent jamais etre individue 
comme un sujet, un corps, une chose ou une sub- 
stance, ni m6me comme un ensemble de sujets, de 
corps, de choses et de substances, mais seulement 
comme Xhinement de tout cela. Le Parti Imaginaire 
n est pas substantiellement un teste de la totaiite 
sociale, mais lej^?>de ce teste, le fait o^iiy ait un 
reste, que le represent^ ^:&£kA^ tou jours sa represen- 
tation, que ce sur quoi s'exerce le pouvoir \ jamais 
lui echappe* Ci-git la dialeCtique. Toutes nos condo- 
l(^ces* 



II n y a pas d'"identite revoiutionnaire". Sous 
r Empire, c'est au contraire la non-identite, le 
fait de trahir constamment les predicats qu OH nous 
colle, qui est revolutionnaire. Des "sujets revolu- 
donnaires", il n y en a plus depuis longtemps que 
pout le pouvoir. Devenir quelconques, devenir 
imperceptibles, conspirer, cela veut dire distinguer 
entre notre presence et at que nous sommes pour la 
representation, afin d'en jouer. Dans k mesure 
exade oii I'Empire s'unifie, ou la nouvelle configu- 
ration des hostilites acquiert un caiadere objedif, il 
y a une necessite strategique de savoir ce que Ton ^t 
pour iui, mais nous prendre pour cela, un "Black 
Blocw, un "Pard Imaginaire" ou autre chose, serair 
notre perte. Pour rEmpire, le Parti imaginaire nest 
que k forme de k pure sin^lariti. Du point de vue 
de la representation, la singular! te est comme telle 
fabstradion achev^e, Fidendte vide du hie et nunc. 
De m6me, du point de vue de Fhomogene, le Parri 
Imaginaire sera simplement "rheterogene ', le pur 
irrepresentable. Sous peine de macher le travail a la 
police, il faut done nous garde r de croire pouvoir 
faire autre chose qnindiquer le Parti Imaginaire 
quand il survienty comme : le decrire, I'idendfier, le 
localiser sur le territoire ou le cerner comme un seg- 
ment de "la societe". Le Parti Imaginaire n est pas 
un des termes de la con tradition sociale, mais le 
fait quiiy aitdek contradiction, f irr&orbable alte- 
rit^ du determine face a I'universalite omnivore de 
r Empire, Et c'est seulement pour FEmpire, cest-k- 
direpour k representation, que le Parti Imaginaire 
existe comme tel, c'esc-a-dire en tant que negatif 
Faire porter a ce qui Iui esr hostile les habits du 
"negarif. de la ''contestation" ou du "rebelle" n est 
qu une tadique dont use le syst^me de la represen- 
tation pour amener sur son plan d*inconsistance, 




UN PROGRAMME 



245 



Tiq(ftiti 



fut-ce au prtx de I'affitmtement, k positivitd qui iui 
^chappe. Lerreur cardinale de route subversion sc 
concentrera de^ lors dans le fetichisme de la negati- 
vity, dans le fait de s'attacher k sa puissance de 
negation com me a son attribut le plus pro pre 
quand celle-ci est pr^cisf^meni ce dont elle est le 
plus tributaire de l'Empire» et de sa reconnaissance. 
Le militanrismc comme le militarisme trouvent ici 
leur seule issue desirable : cesser d'apprehender 
notre positivite, qui est toutc noire force, qui est 
tout ce dont nous sommes porteurs, du point de 
vue de la representation, c'est-a-dire comme d^ri- 
soire. Et certes, pour TEmpire, t&ute determination 
est une nigation. 



Foucault, iui aussi> livrera une contribution 
d^terminante i la cheorie du Parti Imaginaire \ 
ses entreriens sur la pl^be. C'est dans un «Debat 
avec les maosj> de 1972 au sujet de la 'justice popu- 
laire" que Foucault evoquera pour la premiere fois 
le dieme de la plebe. Critiquant la pratique maoiste 
des tribunaux populaires, il rappelle que toutes les 
revokes populaires depuis le Moyen Age ont hi des 
revokes anti-jiidkiams^ que la constitution de tri- 
bunaux du peuple durant la Revolution frangaise 
correspond precisement au moment de sa reprise 
en main par la bourgeoisie, cc en fin que la forme- 
tribunal, en r^introduisant une instance neutre 
entre le peuple et ses ennemis, reintroduit dans la 
lutce contre Ffitat le principe de ceiui-ci. «Qui dit 
tribunal dit que la lurte entre les forces en pr^ence 
est, de gr^ ou de force, suspejidue.» La fondion de 
la justice depuis le Moyen Age Rir d'apres Foucault 
de separer la plebe proletaris^e, e: done integree en 
tant que proletariat, incluse sur le mode de T exclu- 
sion, de la plebe non-prol<5tarisee, la plebe a propre- 
ment patler. En isolant dans la masse des pauvres, 
les ''criminels", les "violents", les "fous". les * Vaga- 
bonds", les "pervers", les "voyoas", la ' p^gre", ON ne 
retirait pas seulement au peuple sa fradion la plus 
dangereuse pour le pouvoirj celle qui ^tait k tout 
instant prhe k lailion seditieuse et arrnee, ON s'of- 
frait aussi la possibilite de retourner contre le 
peuple ses elements les plus offensifs. Ce sera le 
chantage permanent du «ou tu vas en prison, ou m 
vas a Tarmees, «ou XM vas en prison, ou tu pais aux 
colonies'*, ^ou tu vas en prison, ou tu enties dans la 
police*, etc* Tout le travail du mouvement ouvrier 
pour distingoer les honnetes travailleurs eventuelle- 
ment en greve, des '"provocateurs", "casseurs" et 
autres ^'incontiol^" prolonge ceite fa^on d opposer 
la plebe au proletariat. Aujourd'hui encore, c'est 
selon la meme iogique que les caiileras deviennent 
vigiles : pour neutraliser le Parii Imaginaire en 
jouant une de ses fractions contre les autres* La 
notion de plebe, Foucault Texpiicitera quatre ans 
plus tard, dans un autre entretien, mII ne faui sans 
doute pas concevoii la "plfebe" comme le fojid per- 
manent de fhistoire, robje6tif final de tous les assu- 
jettissements, le foyer jamais tout a fait ^teint de 
toutes les revokes. TI n y a sans doute pas de rdalite 
sociologique de la 'plebe". Mais il y a bien toujours 
quelque cliose, dans le corps social, dans les classes, 
cians les groupes, dans les individus eux-memes qui 



^chappe d*une certaine ikgon aux relations de pou- 
voir; quelque chose qui est non point la mati^re 
premiere plus ou moins docile ou r^tive, mais qui 
est le mouvement centrifuge, T^nergie inverse, 
I echappde. "La" plebe n exisre sans doute pas, mais 
il y a "de la plebe", 11 y a de la plebe dans les corps, et 
dans les ames, il y en a dans les individus, dans le 
proletariat, il y en a dans la bourgeoisie, mais avec 
une extension, des formes, des energies, des 
irrt^duAibilites diverse^* Cette part de plebe, c'esc 
moins Texterieur par rapport aux relations de pou- 
voir, que leur limite, leur envers, leur contrecoup; 
c'est ce qui repond a route avancee du pouvoir par 
im mouvement pour s'en degagerj c'est done ce qui 
motive tout nouveau d^veloppemenr des reseaux 
de pouvoir. [...] Prendre ce point de vue de la 
plfebe, qui esr celui de Ten vers et de la limite par 
rapporr au pouvoir, est done indispensable pour 
faire Tanaiyse de ses dispositife,» 



Mais ce Ji'est ni a un ^rivain ni ^ im pbilosophe 
fran^ais que Ton doit la plus decisive 
contribution a la th^orie du Parti Imaginaire i 
c'est a deux militants des Brigades Rouges, Renato 
Curcioet Alberto Franceschini, En 19BZ paraiten 
supplement de Corrispondenza 'mternazionule, le 
petit volume intitiUe Gputtes de soleil dans la citi 
des spectres. Alors que le dififerend entre les Brigades 
Rouges de Moretti et ses "chefs historiques" 
emprisonnes tourne a la guerre ouverte, Franceschini 
ec Curdo elaborent le programme de lephem^re 
Parti-guerilla qui fu: le troisieme rejeton de 
Timplosion des BR, a cot^ de la colon ne Walter 
Alasia et des BR- Parti Communiste Combattant. 
Reconnaissant dans le sillon du mouvement de 77 
combieji ils ^i^nx paries par la rhctorique convenue, 
Troisieme Internationale, de la revolution, ils 
rompent avec le paradigm e class ique de la 
produdion, sortant celle-ci de Tusine, Tetendant a 
rUsine Totale de la metropole ou domine la 
produdion semiotique, c est-a-dire un paradigme 
linguistique de la production, <fRepensee comme 
un syst^me totalisant (differencie en sous-systemes 
ou champs fonClionnels interdependants et 
prives de capacitd decision nelle autonome et 
d'autoregulation), cest-a-dirc comme un systeme 
corporatif-modulaire, la metropole informatis^ 
apparait comme un vaste bagne a peine d^is^, dans 
lequel chaque systfeme social comme chaque 
individu se meut dans des couloirs rigidement 
differencies et tegules par I'ensemble. Un bagne 
rendu transparent par les reseaux informatiques qui 
le surveillent incessamment. Dans ce modele, 
respace-temps social m^tropolitain se decalque slu le 
schema d'un univers pr^ visible en equikbre precaire, 
sans inquietude sur sa tranquillire forc^e, subdivisd 
en compartiments modulaires a rinterieurdesquels 
chaque executant osuvre en capsule - comme un 
poisson rouge dans son bocal - i rinterieur d'un role 
colledif precis. Univers regule par des dispositifs de 
retroadion sded:ifs et affedes a la neutralisation dc 
chaque perturbation du systeme de programmes 
decide par Texccutif I..,] Dans ce contexte de 
communication absurde et insoutenable dans lequel 



246 



CECl-JS'EST PAS 



chacuo est iatalement pris comme dans k piege d'une 
injontStion paradoxale - poixr "pailer" il doit renoncer 
^ "communiquer", pour "communiquer" il doit 
renoncer k parier ! -, il n est pas etonnant que 
s*affirmeot des strategies de communication ania- 
gonistes qui refusent les iangages autotis^s du 
pouvoir; il n'est pas scup^fiant que les significations 
produites par la domination se trouvent repoussees et 
oombactucs en leur opposant de nouvelles 
productions d^entrfe. Production non-autoriscesj 
iilegitimes mais connexes organ iquement a la vie et 
qui pat consequent constellent et composent le 
r^seau clandesrin under^undAt la resistance et de 
I'autodefense contre ['agression iufbrmatique des 
idiomes dtoents de Tfitat. [...] Ici se situe la 
principale barricade qui s^pare le camp de la 
revolution sociale de celui de ses enttemis : celle-ci 
accueUle les r&istants isoles et les flux schizo- 
m^tropolitains dans un cerritoire communicacif 
antagoniste a ce qui a genere leur devastation et leur 
r^olte. t" J Pour Fid^logie du conrrole, dividu a 
risque est d^jk synonyme de "fou tettorisce potenoel", 
declat de matiere sociale i haute probability 
d'explosion. Vbici pourquoi il s'agit de figures 
traqu^es> espionnees, fil^s, que le grand oeil et la 
grande oreille suivenr avec la discretion et la 
continuity infatiguable du diasseun Figures qui, pour 
cette m^me raison, se trouvent placees au centre d'un 
intense bombardement s6miotique et intimidaioire 
tendant a preter main-forte aux lambeaux d'ld^logie 
officielle. [, , .] C'est ainsi que la metropole accompiit 
sa qualite specifique d'univers concentrationnaire 
qui, pour detourner d*elle Fantagonisme social inces- 
samment g^Bere> intfegre et manceuvre simuJtan^ 
ment les artifices de la s^dudion et les fantasmes de la 
peun Ardfices et fantasmes qui assument la fonCtion 
centrale de syst^me nerveux de la culture domJnante 
et reconfigurent la metropole en un immense lager 
psychiatrique - kpks tomk des imntutwm totaks - 
labyrinthesque connexion de Quaniers de Haute 
S&urit4 sedions de controle continu, cages a "fous", 



containers pour d^tenusj reserves poui esclaves 
metropolitains volontaires, zones bunkeris^s pour 
fetiches dements. [. . . ] Exercer la violence contre les 
fetiches necrotropes du Capital ^t le plus grand ade 
conscient d'humanite possible dans la metropole, 
parce que c est i ttavers cette pratique sociale que le 
proletariat construit- en s'appropriant le processus 
pfoduCtif vital -son savoir et sa m^moire, c est-a-dire 
son pouvoir social. [. . .] Produire dans la transgres- 
sion t^volutionnaire la destru<5lion du vieux monde 
et fat re jaillir de cette destruction les surprenan tes et 
multiples constellations de nouveaux rapports 
sociaux sont des processus simultan^ qui toutefois 
patient des langues diff^rentes. [. . .] Les preposi^ a la 
creation de Timaginaire deli rent la vie reellej 
s emp^hant de la communiquer^ ils fabriquent des 
anges de sedu£tion et de petits monstres de peur afin 
de les exhiber a de miserables parterres i travers les 
reseaux et les circuits qui ttansmettent rhallucination 
autoris^e, [...] Se lever de 1" emplacement 
num^rot*^", sordr sur la scene et detruire la 
tepr^jentadon fetiche, tel est le choix pratiqu^ depuis 
les origines par la guerilla metropolitaine de la 
nouvelle communication. [...] Dans la complexity 
du processus rdvoludonnaire m^tropolitain, le parti 
ne pent pas avoir une forme exclusivement on 
eminemment politique. [. . .] Le parti ne pent pas 
revetir une forme exclusivement combattante. Le 
'pouvoir des armes" nevoque pas, comme le croiem 
les militaristes, la puissance absolue, parce que la 
puissance absolue c'est le savoir-pouvoir qui reunifie 
les pradques sociales. (...] Pani guerilla veut dire ; 
parti savoir-pani pouvoir, [. . .] Le pani guerilla e^t 
I'agent maximal de Tinvisibilite et de I'esct^riorisation 
du savoir-pouvoir du proletariat. [...] Cela signifie 
que plus le parti est invisible et se manifeste par 
rapport a la contre-r^volution imperialiste globale, 
plus ii est visible et devient interne au proletariat, 
c'est-a-dire plus il connnunique avec le proletariat. 
[...] En cela, le parti guerilla est le parti de la 
communication sociale transgressive.w 




UN PROGRAMME 




247 



CECl N'EST PAS 



par rapport k la totali:^. Cette s&ession n'esr pas 
affirmation d'une difference stacique, d'une alterite 
essentielle, nouvelle case dans la grille des identitds 
dont i'Empire assure la gestion, mms fidite, ligne de 
fiiite- Separation s ecrivaJt alors Separ/azwne, 

Ce mouvenient de d^nion int^rieure, de 
sous traction brutale, de fuite sans cesse 
renouveiee, cette irredudibilite chronique au 
monde de la domination, est tout ce que T Empire 
redoute. «La seule mani^re de construire notre 
culture et de vivre notre vie, pour ce que nous en 
Savons, esc d'etre absentsw, annon^ait le fanzine 
mao-dadaYste Zut dans son numero d'o6lobre y6. 
Que nous devenions absents a ses provocations, 
indiffif rents k ses valeursj que nous laissions ses 
stimuli sans reponse, est le cauchemar permanent 
de la domination cybernerique; flce k quoi le 
pouvoir t^pond par la criminal isation de tout 
comportement d etrangete et de refus du capitals 
{Vogliamo tutto, n^ lo, ^t^ 76). Autonomic veut 
done dire : desertion, desenion de la ^mille, 
desertion du bureau, d^senion de I'^cole et de 
toutes les tutelles, d^ertion du role d'homme, de 
femme et de citoyen, ddsertion de tous les rapports 
de merde auxquels ON nous croit tenus, desertion 
sans fin. Cessentiel est, dans chaque nouvelle 
direction que nous donnons a notre mouvement, 
d aocroltre notre puissance, de roujours suivre la 
ligne d^accroissement de puissance, afin de gagner 
en force de deterritorialisationj afin d'etre sur 
qu ON ne nous arretera pas de sitdt* Dans cette voie, 
ce que nous avons le plus a craindre, ce que nous 
avons le plus a trahir, ce sont tous ceux qui nous 
guettent, nous tracent, nous suivent de loin, 
songeant d'une facpn ou d'une autre a capitaliser la 
depense ^nergdtique de notre fuite : tous les 
gestionnaires, tous les maniaques de la 
reterricorialisation. II y en a du cdt^ de F Empire 
bien sur, ce sont les faiseurs de mode sur le cadavre 
de nos inventions, les capitalisres branches et autres 
sinistres crap tiles. Mais il y en a aussi de notre cote. 
Dans r Italic des ajinees 70, ce sont les operaJstes, les 
grands unificateurs de TAutonomie Organis^e, qui 
r<5yssirent a wbureaucratiser le concept meme 
d'"autonomie'V (Neg/azione, 1976), Ceux-la 
tenreront toujours de faire de nos mouvements UN 
mouvement, pour pouvoir ensuite parler en son 
nom, s adonner a ieur jeu favori : la ventriloquie 
politique, Dans les annees 60 et 70, tout le travail 
des operaJistcs fuc ainsi de rapatrier dans les cermes 
et dans les manieres du mouvement ouvrier ce qui, 
de toutes partSj le debordait, Partant de T^trangetd 
^thique au travail qui se manifescait massivement 
parmi les ouvriers recemment immigres du sud de 
I'ltalie, ils theorisferent ainsi conrre les syndicats et 
les bureaucrates du mouvement ouvrier classique 
fautonomie ouvrihe dont ils esperaient devenir les 
meta-bureaucrates spontanes; er cc sans avoir eu k 
grimper les Echelons hi^rarchiques d'un syndicat 
classique : meta-syndicalisme, D*ou le traitement 
qu'ik r^serverent aux elements plebeiens de la classe 
ouvfifere, lent refus de laisser les ouvriers devenir 



autrt chose que des ouvriers, Ieur surdit^ au fair que 
Tautonomie qui s*affirmair [k n ^tait pas autonomic 
ouvrikrey mais bien autonomic par mpport a 
Tidentite d'ouvrier. Traitement qu'ils firenc par la 
suite subir aux "femmes", aux "ch6meurs"i aux 
"jeunes", aux 'marginaux", bref : aux auconomes. 
Incapables daucune intimite avec eux-memes 
comme avec aucun monde, ils cherch^rcnt 
desesperemenr a faire d'un plan de consistance, 
Faire de TAutonomie, une organisation, si possible 
combartante, qui ferait d'eux les interlocuteurs de 
derni^re chance d'un pouvoir aux abois* C est \ un 
th^oricien op^rajste, Asor Rosa, que nous devons 
naturellement le plus remarquahle et le plus 
popukire travestissement du mouvement de 77 : la 
theorie dite "des deux soci^t^s". Selon Asor Rosa, 
on aurair assiste alors k I'affon cement de deux 
society, celle des travail leurs garancis d'une part, 
celle des non-garantis de Tautre (jeuncs, precaires, 
chomeursj marginaux, etc.). M^mc si cette theorie 
a le merire de rompre avec ccla meme que tous les 
socialismes, et done toutes les gauches, cherchent a 
preserver a coups de massacres s'il le faut - la fidion 
d*une unit^ finale de la societe -, elle occulte 
doublement 1 1- que la "premiere soci^^" n'existe 
plus, est entrt^e dans un processus d'implosion 
continue, z- que ce qui se recompose comme tissu 
cthique par-dela cette implosion, le Parti 
Imaginaire, nest nuUement un, en tout cas 
nuUement unifiable en une nouvelle cotalite 
isolable : la seconde soci^c^, C'csC aujourd'hui tres 
exadement cette operation que Negri, atavique- 
ment, reproduit en appelant multitude ^\i singulier 
queique chose done Tessence est, selon ses propres 
dires, d'etre une mulciplicite. Ce genre d'arnaques 
theoriques ne sera jamais aussi minable que la fin 
qu elles visent : rni^cv spectacukirementtrx un sujet 
ce dont on pourra par la suite se presenter comme 
rintelle£tuel organ ique. 




UN PROGRAMME 




249 



Tiqqun 



AUTONOMIE 
VAINCRA ! 



Et c est k came de sembkbks pm^emi&m, /^^ enes est ravagde par des raias de 

tfien pirn qua cause vJ corps masques, un no uveausquatt 

de leur If i&knce, me lesteunes de 77 , , . • ^ n 

se sont rendu, ind^chiffiahks ^ ^^^^^^ ^^^ <^^^"^^^ ^^ ^ellateK mena^ 

p&ur la trddkion du mauvement cent de faire sauter leiir usine, une ban- 

mwrier. lieiie s embrase, s attaque aux comm issa- 

PaoIoVimo riats et aux axes de communication les 

Do you remember cowjterrev&httim^ plus proches, une fin de manif ' Courne a 

la bascon, un chajnp de mais trans- 
g^nique est fauch^ niDtamment. Quel 
que soit le discours, marxiste-leniniste, 
revendicatif, islamiste, anarchisre, socia- 
liste, i^cologiste ou b^temcnt cririque 
dont CCS a6tes sont converts , ce sont des 
evenemejits du Parti Iniaginaire. Peu 
importe queces disco urs restent moul^, 
de la premiere majuscule au point final, 
dans ie quadrillage signifiant de la 
m^taphysique oocidentalc : cai ccs a<3:es 
parlenc d*cmbl^e un autre langagt. 



Ly enjeu, pour nous, est bien sur de doubler Tev^nement dans 
Tordre du geste de Tev^nement dans Tordre du langage. 
C'est une telle con jondion qu avait r^isee TAutonomie italienne 
au cours des annees 70. L'Autonomie ne fux jamais un 
mouvement, m^me si ON la designait a F^poque comme 'le 
Mouvement". Laire de I'Autonomie ftit le plan de consistance ou 
confluerent, se croiserent, s'agregerent et se d^/agregerent, un 
grand nombre de devenirs singuliers. Limification de ces devenirs 
sous le rerme d*<i Autonomies est un pur artifice signifiant, une 
convention trompeuse. Le grand malentendu, ici, c'esc que 
i'autonomie n ^tait pas Tatcribut revendique pai des sujets - quel 
ennui rerne et democra.i:ique (;;'aurait etc, s'll s'^tait agi de 
revendiquer son autonomie en rant que sujet -, mais par des 
deifenirs. LAutonomie possMe ainsi d'innombrables dates de 
naissance, n est qu'une succession d'ades de naissance comme 
autant A'actes de skession. C'est done lautonomie des ouvriers, 
i'autonomie de k base par rapport aux syndicats, de la base qui des 
1962, a Turin, saccage le siege d*un syndicat modere a Piazza 
Statu to. Mais c'est aussi Tautonomie des ouvriers par rapport a 
leur role d'ouvrier : refus du travail, sabotage, greve sauvage, 
absenteisme, etrangete proclamee par rapport aux conditions de 
leur exploitation, par rapport k ia totality capitaliste. C'est 
Fautonomie des femmes : lefus du travail domestique, refias de 
reproduire en silence et dans la soumission la force de travail 
masculine, autoconscience, prise de parole, sabotage des 
commerces aflFei3:ifs foireux; autonomie, done, des femmes par 
rapport a leur rdk de femme et par rapport a la civilisation 
patriarcaie. C'est Fautonomie des jeunes, des chomeurs et des 
marginaux qui refiisent leur role d'exclus, ne veulent plus se taire> 
s'invitent sur la sc^ne politique, exigent le salaire social garanii, 
construisent un rapport de force mil itaire pour etre payes a ne rien 
foutre. Mais c'est aussi Fautonomie des militants par rapport a la 
fi^re du militant, par rapport aux partitini et k la logique 
groupuscuJaire, par rapport k une conception de Tadion qui est 
remise ^ plus tard de Fexistence. Contrairement a ce que laissera 
entendre la connerie sociologisanre, toujours avide de redu(£tions 
rentables, Ic fait marquant, ici, n*est pas Taffirmation oomme 
"nouveaux sujets'*, politiques, sodaux ou produ6Vifs, des jeunes, 
des femmes, des chomeurs ou des homosexuels, mais au contraire 
leur desubjeitivation violente, pratique, en a^e, le rejet et la 
trahison du role qui leur revient en tant qm sujets. Ce que les 
differents devenirs de I'Autonomie ont en commun, c est de 
revendiquer un moupement de siparamn par rapport a la soci^t4 



248 



Tiqgun 



Pour les opdrmstes, autonomie fut done d'un bout a I'autre autonomie de classe, autonomic 
dun nouveau sujet social. Tout au long des vingt ann^es d'a£livite de rop^raisme, cer axiome 
put etre maintenu grice a une notion opponune, celle de composition de cksse. Au gr^ des 
circonstances ec de calculs politiciens i courte vue, on fera ainsi entrer dans la "composition de 
classe" telle ou telle nouvelle cat^gorie sociologique et Ton se liwera. sous pretexte d'enqu^te 
ouvriere, a un retournement de veste raisonne. Quand les ouvriers seront fatigu^ de iutter, on 
decr^tera la mort de I" ouvrier-masse" et son remplacement dans le r6le d'insurge global par 
r^ouvrier social'', c est-i-dire a pen pres n impone qui. A la fin, on finira par trouver des vertus 
r^olutionnaires i Benetton, aux petits entrepreneurs berlusconiens du Nord-Est icalien (c£ Des 
entftprisespm comme les autres) et m^me, quand il k feut, k la Ligue du Nord. 

Tout au long du mai rampant, I'autonomie ne Rit que ce mouvement incoercible de fuite, 
ce staccato de ruptures, de ruptures notamment avec le mouvement ouvrier, Cela, meme 
Negri le reconnatt : wLa pol^mique cingiante qui s'ouvre en ^8 entre le mouvement 
revolutionnaire et le mouvement ouvrier officiel tourne en 77 a la rupture irreversible», &:rit-ii 
dans Lorda d'aro. Coperaisme, en rant que conscience rGtsidsLTSikt parte qu apant-gardiste du 
Mouvement, n aura eu de ces^e de rdsorber cette rupture, de Tinterpreter dans les termes du 
mouvement ouvrier, Ce qui se joue dans Top^raisme, comme dans la pratique des BR, c'est 
moins utie attaque contre le capitalisme qu une concurrence envieuse avec la diretaion du plus 
puissant parti communiste occidental, le PCI; concurrence done Fenjeu esr bien le pouvoir SUR 
les ouvriers. «On ne pouvait parler politique qu au travers du leninisme. Tant que ne se donnait 
pas une composition de classe diff^rente, on se trouvait dans la situation oil se sont trouv^ 
beaucoup de novateurs : celle de devoir expliquer le nouveau avec un vieux langage^>, se plaint 
Negri dans une interview de 19S0. C*est done sous couvert de marxisme orthodoxe, k Fombre 
d'une fidelite rb^torique au mouvement ouvrier que g:3n<iit hfiusse conscience du mouvement. 
II y eut bien des volSj comme celle de Gatti Selvaggi qui s'dlev^rent contre cette entourloupe : 
«Nous sommes contre le "mj-xhe" de la classe ouvri^re parce qu il est nuisible, et d'abord a elle- 
m^me. Coperaisme et le populisme ne sont diftes que par le dessein millenaire d'utiliser les 
"masses" comme pion dans de sales jeux de pouvoir.» (n*" i, decembre 1974) Mais la superchede 
etait trop ^orme pour ne pas fon6tionneL E: de fait, elle fon^bionna. 

Vu le provincialisme fonder de la contestation fran^se, le rappel de ce qui se passa 11 y a vingt 
ans en Italie ne revet pas un carad^re d^anecdote historique, au contraire : les problemes qui 
se poserent alors aux autonomes italiens, nous ne nous ks sommes mime pas encore poses. Dans c^ 
conditions, le passage des luttes sur les lieux de travail aux luttes sur le territoire, la tecomposition 
dun tissu 6Jiique sur la base de la secession, la question de la reappropriation des moyens de vivre, 
de lutrer et de communiquer entre nous, forment un bori^on inatteignable tant que ne sera pas 
admis le prealable existendel de la sepai/azione, Separ/azione signifie : nous n avons rien k voir avec 
ce monde. Nous n avons rien k lui dire, ni den a lui faire comprendre, Nos a£tes de destru^ion, de 
sabotage, nous n avons pas besoin de les iaire suivne d'une explication dument vis^e par la Raison 
humaine. Nous n agissons pas en vertu d un monde meiUeur, altematif, i veair, mais en vertu de ce 
que nous experimentons d'ores et d(fja, en vertu de rirr^jonciliabilite radicaJe de FEmpire et de 
cette experimentation, dont la guerre &it partie. Et lorsqu i cette espece de critique massive, les gens 
raisonnables, les l^islateurs, les technocrates. les gouvernants demandent : «Mais que voulez-vous 
donc?», notre reponse ^t : «Nous ne sommes pas des citoyens. Nous n'adopterons jamais votre 
point de vue de la totality, votre point de vue deiagesiion. Nous reftisons de jouer le jeu, c'est tout. 
Ce n est pas i nous de vous dire a quelle sauce nous vonlons etre manges :» La principale source de 
notre paraJysie, ce avec quoi nous devons rompre, c'est Tutopie de la communaut^ humaine, la 
perspe^ive de la reconciliation finale et universelle. M^me Negri, au temps de Domination et 
sabotage, avait feit ce pas, ce pas bors du social isme : «Je ne me reprdsente pas Thistoire de la 
conscience de classe a la fa^on de Ijukics comme le destin d'une recomposidon int^rale mais au 
contraire comme moment d'ennacinement intensif dans ma pmpre separation. Je suis autre, autre 
est le mouvement de praxis collective dans kquelle je m*insere. Ce dont je participe, c est un auire 
mouvement ouWiti, Bien sur, je sals combien de critiques pent soulever ce discours du point de vue 
de la tradition marxiste. J'ai Fimpression, en ce qui me concerne, de me tenir a Fextreme limite 
signifiante d'un discours politique de classe. [ . . .] Je dois done assumer la difference radicale comme 
condition methodique de la demarche subversive, du projet d'autovalorisation proletarienne. Et 
mon rappon avec la totalite historique? Avec la totalite du syst^me? Nous en venons a la seconde 
consequence de cette affirmation ; mon rapport avec la totality du developpement capitaliste, avec 
la totalite du developpement historique nest assuree que par L force de destructuration que le 
mouvement determine, par le sabotage total de Fhistoire du capital que le mouvement opere. [. . .] 
Je me definis en me separant de la totalite, et je definis la totalite comme autre de moij comme 
reseau qui s etetid sur la continuite du sabotage histodque que la classe ophe.» Naturellement, il n'y 
a pas plus d" autre mouvement ouvrier" que de "seconde societe". Ce qu il y a, en revanche, ce sont 
les devenirs ciselants du Parti Imaginalre, et leur autonomie. 



250 



VIVRE-ET-LUTTER 



Leschoses in plus ssupies, en c£ mmide, 
subjugsnt ieipius dures. 

Lao Tse, Tdo Te King 



CECI N'EST PAS 




UN PROGRAMME 



La premiere campagne offensive cotitre I'Empire a 
echoue. Latraque de la RAF oontre le «sysc^me 
imperialiste», celle des BR contre le SIM (Stato Imperii- 
sta delle Multinazionali) et tant d autres atStions de guerilla 
ont etc ais^ment repouss^. Lichee ne fui pa^ celui de telle 
ou telle organisation combattante, de tel ou tel "sujet 
revolutionnaire", mais Vichcc dune conception de laguerre\ 
d'uiie conception de la guerre qui ne pouvait pas ette 
reprise au-dela de ces organisations, />^rff quelle etaitdijh 
elle-meme une reprise. A T exception de quelques testes de la 
RAF ou du mouvement du i juin, il est encore aujourd'hui 
bien peu de documents issus de la "lutte arm^e" qui ne 
soient rediges dans ce langage emprunt^, ossifi^, plaqu^, 
qui ne donne d'une fa^on ou d'une autre dans le kitsch 
Troisieme Internationale. Comme s*il s'agissait de 
dissuader quiconque de la rejoindre. 



C 5 est a pr^ent, aprfes vingt ans de contre-r^^lution, le second a^e 4e la lutte 
anti-imp^riale qui s ouvre. Entie- temps, i effbndrement du bloc socialisteet 
la conversion sociale-d^mocrate des derniers debris du mouvement ouviier a 
definitivement lib^r^ notre parti de tout c^ qu il pouvait encore contenir 
d'inclinarions sodali&tes. En fait Ja peremption de toutes les anciennes conceptions 
de la lutte s'est d'abord manifestos par une disparition de celle-ci. Puis, k pr^ent, avec 
le "mouvement anti-globalisation", par la parodie k une ^heUe supdrieure des 
anciennes pradques militantes. 

Le retour de la guerre exige une nouvelle conception de celle-ci. 
Nous devom inventer une forme depierre telle que k difaite de tEmpire ne serapkts de 
devoir nom ^der, mais de nous savoir vivants, deplus en plus VIVANT^. 



Fondamentalement, notre point de depart n est pas tr^ different decelui de la 
RAF quand elle constate : «Le systeme a accapar^ la totality du temps libre de 
1 etre humain. A Texploitation physique en usine vient s'ajouter rexploitation de 
la pens^ et des sentiments, des aspirations et des utopies par les medias et la 
consommation de masse, [. . .] Le sysr^me a r^ussi, dans les metropoles, a plonger 




251 



Tiqqmi 



les masses si profondement dans sa propre merde, qu elles ont apparemment 
perdu la perception d elles-m^mes en tant qu'exploitees et opprimees; de sorte que 
pour elles, Tauto, une assurance-vie, un contrac epargne-Jogement, leur font 
accepter to us les crimes du systeme er que, mis a part rauro. les vacances, la salle- 
de-bains, elles ne peuvent rien se repr^enter ni esperer.w Le propre de T Empire est 
d' avoir ^tendu son front de colonisation sur la totality de Texistence et de 
Fexistant- Ce n est pas seulement que le Capital a daigi sa base humaine, c est qu il 
a aussi approfondi Tancrage de its ressorts. Mieux, sur la base de la disintegration 
finale de la societe comme de ses sujets, FEmpire sc propose ^ present de recr^er ^ 
lui tout seul un tissu ^thique; c'est de cela que les branches, avec Icurs quartiers, 
leur presse, leurs codes, leur boufFe et leurs id^es modulaires sont a la fois les 
cobayes et lavant-garde. Et c est pourquoi, du East Village a Oberkampf en 
passant par Prenzlauer Berg, le phenomene bmnchiz dVmblee eu utie envergure 
mondiale. 




C? est sur ce terrain total, le terrain ^thiquedes 
formes-de-vie, que se joue a^luellcment la 
guerre contre TEmpire. Cette guerre est une guerre 
d'ajieantissement. CEmpire, contraircment a ce 
que croyaienr les BR pour qui Tenjeu de 
Tenlevement de Moro etait explicitement la 
reconnaissance par ffitat du parti arme, n est pas 
fennemi. CEmpire nest que le milieu hostile qui 
s'oppose pied a pied a nos mences. Nous sommes 
engages dans une lutte dont lenjeu est la 
recomposition d\in tissu cthique. Cela se lir sur le 
tcrritoirej dans le processtis de branchisation 
progressive des lieux anciennement secessionnisteSj 
dans Texcension inintenompue des cbaines de 
dispositifi. Ici, ia conception classique, abstraite 
dune guerre qtii culmincrait dans Taffrontcment 
total, ou elle rejoiudrait finalemenr son essence, est 
caduque. La guerre ne se laisse plus ranger comme 
un moment isolable de notre existence, celui de la 
confrontation decisive; d^sormais, cest mm 
existeme mime, dam toi4sses aspects, qui estlagu^rfr, 
Cela veut dire que le premier mouvement de cette 
guerre est riappropriation. Reappropriarion des 
moyens de vivre-et4urter. Reappropriation, done, 
des lieux : square, occupation ou miseen commun 
de lieux prives. Reappropriarion du commun : 
constitution de langages, de syntaxes, de moyens 
de communication, d'une culture autonomes - 
arracber la transmission de I'experience des mains 
de r£tat. ReappropriatJon de la violence : com- 
mun isation des techniques de combat> formation 
de forces d' auto-defense, armement. Enfin, 
riappropriation delasurvie el^mentaire : diffiision 
des savoirs-pouvoirs medicaux, des techniques de 
vol et d' expropriation, organisation progressive 
d'un r^rau de ravitaillement autonome* 



L' Empire s'est bien arm^ pour I utter contre les deux types de secession qu il 
i reconnait : la secession "par le haut" des golden ghiUos - la secession par 
exemple de la finance mondiale par rapport a 1' "Economic reelle" ou de 
Fhyperbourgeoisie imperiale par rapport au reste du tissu biopolitique -, et la 
sece^ion "parle bas" des "zones de non-droit" -celle des cites, des banlicues et des 
bidonvilles. 11 lui sufifit, a cbaque fois que Tune ou Tautre menace son equilibre 
meta-stable, de jouer Tune contre Tautre : la modernite civil isee des branches 
contre la barbaric retrograde des pauvres, ou les exigences de la cohesion sociale et 
de r^galit*5 contre T ego is me indecro table des riches, a 11 s'agit de conferer une 
coherence politique a une entire sociale et spatiale afin d eviter tout risque de 
secession par des territoires habites soit par des exclus des reseaux socio- 
^conomiques soit par les gagnants de la dynamique ^conomique mondiale. [. . .] 



252 



CECI N^EST PAS 



Evi:er route forme de secession signifie trouver les moyens de concilier les 
exigences de certe nouvelle classe sociale et celles de5 exclus des r<^seaux 
economiqaes dont la concentration spatiale est telle quelle induit des 
comportements ddviants», th^orisent deja les conseillers de TEnipire - en 
Foccurrence Cynthia Ghorra-Gobin dans Les ^tats-Unis entre local et m&ndial, 
Aussi bien» i'exode, la secession que nous pr^parons, dans la mesure exade oCi son 
territoire n est pas uniquemcnt physique, mais totd, TEmpire est im puissant a 
Temp^cher. Le partagc d'une technique, la tournure d une expression, une 
certaine configuration de Tespace suffisent k a(51:iver notre plan de consistance. 
Toute notre force reside la : dans une secession qui ne peut &tre enregistr^e sur les 
cartes de FEmpire car elle n est secession ni par le haut ni par le has, mais secession 
par U milieu. 




UN PROGRAMME 



Ce dont nous parlous ici, c'est seulement de la constitution de machines de 
guerre. Par machine de guerre, il faut entendre une certaine coincidence du 
vivre ec du letter, coVncidence qui ne se donne jamais sans exiger en meme temps 
d'hre construite. Car a chaque fois que Fun de ces termes se trouve d une 
quelconque maniere separ^ de F autre, la machine de guerre d^gen^rej d^raille. Si 
c'est le moment du vivre qui est unilateralise, elle devient gheUo. C'est ce dont 
t^moigrient les puancs marecages de F'alternatif "> dont la vocation apparait sans 
ambigmte comme de marchandiser le Meme sous I'enveloppe du different. Le 
plus grand nombre des centres sociaux occupes d'Allemagne, dltalie ou 
d'Espagne, d<^montrent sans peine comment Fext^riorit^ simulee a FEmpire peut 
conscituer un atout prdcieux dans k valorisation capitaliste. «Leghetto> Fapoiogie 
de la "difference'', le privilege accords a tons les aspeas introspe^iife et moraux, la 
tendance k se constituer en societe separee renon^ant i donne r 1 assaut a la 
machine capitaliste, a F"usine sociale", tout cela ne serait peut-etre pas un resultat 
des "theories" approximarives et rhapsodiques de Valcarenghi [le diredeur de la 
publication contre-culturelle Re Nudo] et consorts? Et n'est-il pas etrange quils 
nous taxent de "sous-culture" precisement maintenant qu est mise en crise toute 
la merde florale et non-violente qui les a accompagnes?», ecrivaient deja les 
autonomes de Senm tregua en 1976. A Finverse, si c est le moment du lutter qui est 
hypostasie, la machine de guerre deg^n^re en armh. Toures les formations 
militantes, toutes les communautds terribles sont des machines de guerre qui ont 
surv^cu sous cette forme petrifide i leur propre extinftion. C'est cti exces de la 
machine de guerre par rapport a tons ses ades de guerre que pointait deja 
r introduction du recueil de textes de FAuronomie paru en 1977 sous le titre Le 
droit k k haine i «A faire ainsi la chronologic de ce sujet hybride er \ beaucoup 
d'aspe^s contradi^oire qui s'est materialist dans Xaire de F Autonomic, je me 
retrouve \ exercer un processus de r^duaion du mouvement en une somme 
d'^^nements alors que la realite de son devenir- machine de guerre s'affirme 
seulement par la transformation que le sujet dlabore de manifere concentrique 
autoufAt. chaque moment d'affrontement efFedif.» 



II n'y a de machine de guerre quen mouvement, meme entrav^, m^me 
imperceptible, en mouvement suivant sa pente d'accmissemenr de puissance, 
C'est ce mouvement qui assure que les rapports de force qui la traversent ne se fkent 
jamais en rappons de pouvoir. Notre guerre peut ^tre vidorieuse, c e^t-a-dire se 
poursuivre, accroitre notre puissance, a condition de tou jours subonionner 
Fafirontement a notre poskivite. Nejrnmufrapperau-dessusdesapmitmti, tel est le 
principe viml de toute machine de guerre. Chaque espace conquis sur FEmpire, sur 
le milieu hostile, doit correspondre a notre capacity a le remplir, a le configurer, h 
Fhabiter. Rien n est pire qu une vi£loire dont on ne sait que faire. Pour Tessentiel, 
notre guerre sera done sourde- elle biaisera, fuira Faffronrement dired. proclamera 
peu. Par la, eile imposera sa propre temporality. A peine commencerons-nous a 
^tre identifies que nous sonnerons la dispersion, ne laissanc jamais la repression 
nous rattraper, nous reformant deja en queiqu endroit insoup^onne. Que nous 
importe telle ou telle localite du moment que toute attaque locale est d&ormais - 
et c'est le seul enseignement valable de la farce zapatiste - une attaque contre 
FEmpire? L'important : ne jamais perdre I'initiative, ne pas se laisser imposer la 
temporalite hostile. Et surtout : ne jamais oublier que norre force de frappe n est 
hee i notre niveau d'armement qu'en vertu de la positivite qui nous constitue. 



I 



253 



Tiqqun 



n 



LE MALHEUR 

DU GUERIUER 

CIVILISfi 



II est commun^ment admis que le mouvement de 77 a €t€ d^fait pour avoir €\i inca- 
pable, lors des rencontres de Bologne noramment, d'etablir un rapporr majeur i sa 
puissance offensive, a sa 'Violence"- Toute la strac^gie imperiale dans sa lutte contre la sub- 
version consiste, et cela se verifie chaque annee ^ tiouveau, ^ isoler de la population ses de- 
ments les plus "violents" - "casseurs", "inconrrdl^s", 'autonomes"^ "terroristes", etc- 
Contre la vision poMciere du monde, il faut affirmer qu il n y a pas dtpwblhneA^i la lutte 
arm^ : aucune lutte cons^uente ne fiit jamais men^ sans armes. II n'y a de probleme de 
la lutte arm^ que pour celui qui vent conserve! son propre monopole de Farmement legi- 
time, r£tat, Ce qu'il y a, en revanche, c est effeitivement une question de Y usage d^ armes. 
Lorsqu en mars 77, 100 000 personnes manifestent i Rome parmi lesquels ro 000 sont 
armies et qu'^ Tissue d'une journ^c d'affrontements aucun policier ne reste sur le carreau 
quand cela eut h€ si facile de faire un massacre, on per^oit un peu mieux la diff<^rence qu il 
7 a entre Farmement et 1' usage des armes. £tre arme est un dement du rapport de force, le 
refus de demeurer abjei5lement k la merci de la police, une fa^on de s'arroger notre legitime 
impunit^* Certe affaire r%lee, il reste une question du rapport k la violence, rapport donr 
le d^aut d'^iaboration nuit panout aux progr^ de la subversion anti-imp^riaie. 



Je miioi^e de ceux qui auertdent 
du hasardi du rivey dune hneute ia 
pttiiihiiiti d'khdpp^T h Vimughmce, 
Ik rmembknt tr$p ^ ceux qui i'en sont 
autftf$is ttmh ii Dieti du souct de sauver 
kur existence manqude. 

Georges Bataille 



Toute machine de guerre est par nature une soci^t6, une soci^te sans fitat; mais sous 
TEmpire, du fait de sa situarion obsidionaJe, une determination s'ajoute k cela. Ce 
sera une soci^te d'un genre paniculier : une $oa€t^ ^ guerriers. Si chaque existence en son 
sein est essentiellement une guerre et saura le moment venu prendre part a f aiirontement, 
une minorite de corps doivent y prendre la guerre pour objet exciusif dt leur existence. lis 
seronr kigutrriers. Dor^navant, la machine de guerre devra se ddfendre non seulement des 
attaques hostiles, mais aussi de la menace que sa minorite guerri^re ne se s^pare d'elle, ne 
se constitue en caste, en classe dominante, qu eUe ne forme un embryo n d'Etat ei» retour- 
nant les moyens offensifs dont elle dispose en moyens d oppression, qu elk dy prenne le 
pouvoir. Etablir un rapport majeur a la violence vent seulement dire, pour nous, ^tablir un 
rapport majeur k la minority des guerriers. Curieusement, c est dans un texte de 1977, le 
dernier de Clastres, L^ malheur du guenier sauvage^ que se trouve esquiss^ pour la premifere 
fois un tel rapport, Peut-6tre ^tait-il necessaire que s'effondre toute la propagande de la 
virility classique pour qu une telle entreprise fiit mende k bout. 



Contrairement a ce que ToN nous a dit, le guerrier n est pas une figure de la plenitude, 
et surtout pas de la plenitude virile. Le guerrier est une figure de Tamputation, Le 
guerrier est cet ^tre qui n accfede au sentiment d'exisrer que dans le combat, dans Taffron- 
tement avec FAutre^ cet ^tre qui ne parvient pas a se procurer par lui-m6me le sentiment 
d'etister. Rien n est plus triste, au fond, que le spectacle de cette forme-de-vie qui, dans 
chaque situation, attendra du corps-a-corps le remMe a son absence k soL Mais rien n est 
plus ^mouvant, aussi bien; parce que cette absence a soi n est pas un simple manque, un 
d^iaut d'intimit^ avec soi-m6me, mais au contraire une positivit^. Le guerrier est bel et 
bien anime par un ddsir, et m^me par un d&ir exclusif : celui de disparaitre. Le guerrier 
veut netre plus, mais que cette disparition ait un certain style. 11 veut humamsers^ voca- 
tion a la mort. C*est pourquoi il ne parvient jamais k se m^ler vraiment au reste des 
humains> parce que ceux-ci se gardent spontan^ment de son mouvement vers le n^ant. 
Dans Tad mi radon qu'ils lui vouent se mesure la distance qu ils mettent entre eux et lui. Le 
guerrier s'est ainsi condamn^ k la solitude. Une grande insatisfadion se rattache en lui i 
cela, i ce qu il ne parvient a n'Stre d'aucune communaut^, si non de la fausse commu- 
naut^, de la communaut^ mri^iedes guerriers, qui nont en partage que cene solitude. Le 
prestige, la reconnaissance, la gloire sont moins I'apanage du guerrier que la seule forme de 
rapport qui soit compatible avec cette solitude. Son salut et sa damnation y sont egale- 
ment contenus- 



Le guerrier est une figure de rinqui^ude et du ravage. A force de n etre pas i^, de n'^tre 
que pour-ia-mort, son immanence est devenue miserable, et il le sait. C est qu il ne 
s'est jamais fait au monde. Pour cette raison, il ny est pas attach^; il en attend la fin* Mais 
il y a aussi une tendresse, une d^licatesse m^me du guerrier, et qui est ce silence, cette 
demi -presence. S'il n est pas la, bien souvent, c'est qu il ne pourrait, en cas contraire, 
qu entralner ceux qui Tentourent dans sa course k Tablme, C'est ainsi quaime le guerrier : 
en pr^ervant les autres de la mort qull a an coeur, A la compagnie des hommes, le guerrier 
preferera done sou vent la solitude. Er cela par bienveUIance plus que par d^gotit. On bien, 
il ira rejoindre la meute endeuill^e des guerriers, qui se regardent glisser un ^ un vers la 
mon. Puisque tel est Ivur penchant. 



254 



CECI N'EST PAS 



En un sens, sa pn:spre soci^td ne pent que se m^er du giuerrier Elk ne I'exclut 
pas, ni ne I'lnclut vraiment; elle Texclut sur le mode de son inclusion et Tinclur 
sur Ic mode de son exclusion. Le terrain de leur entente esc celui de h reconn^iis- 
sance. C'est par le prestige qu'elle lui reconnait que la soci^t^ tient le gucrricr a dis- 
tance, c'e^t par la qii'elle se Tattache e: c'est par la qu clle le condamne. «Pour 
chaque fait d'arme accompli, dcrit Clasrrcs, le guerrier et la socidte ^noncent le 
meme jugement : 'c'est bien, mais jc peux faire plus, acquerir un surcroit de gloite", 
dit le guerrier. ''C^csi bien, mais tu dois faire plus, obtenir de nous la reconnaissance 
d'un prestige super ieur", dit la societe. Autrement dit, rant par sa personnalit^ 
propre (lagloire avant tout) que par sa d^penda^nce totale par rapport a la tribu (qui 
d'autre pourrait conf^rer la gloire?), le guerrier se rrouve, voiem nolens, prisonnier 
d'une logique qui le pousse implacablcment a vouloir en laire toujours un peu plus* 
A diJfauc de quoi la societe perdrait vite la memoire de ses exploits passes ec de la 
gloire qu ils lui procurerent. Le guerrier n existe que dans la guerre, il est voue 
comme tel a ra6livisme>> et done, k bref d^Iai, a la more. Si le guerrier est ainsi domi- 
ng, ali^n^ h. la soci^^, rtrcxistcnce, dans telle ou telle societe, d'un groupe organist 
de guerriers "profcssionnels" tend a transformer Yetat de guerre permanent (situation 
genifrale de la societe primitive) ^ngiierTe effective pirmanenU (situation particulitre 
des societes a guerriers). Or une telle transformation, poussee a son terme, serait 
porteuse de consequences socio logiques considerables en ce que, touchant a la 
strudure meme de la soci^t^, elle en altererait T^tre indivise. Le pouvoir de decision 
quant a la guetre et quant i la pdx (pouvoir absolument essentiel) n appaniendrait 
plus en effet i la soci^^ comme telle, mais bien a la confrerie des guerriers, qui pla- 
cerait son int^r^t priv^ avant I'lnteret colledif de la societe, qui ferait de son point 
de vue particulier le point de vue general de la tribu, I, . .] D'abord groupe d'acqui- 
sition At. prestige, la communaute guerri^re se transformerait ensuitc en groupe de 
presdon en vue de pousser k sodded ^ accepter rintensificadon de la guerre. » 




UN PROGRAMME 



La contre-soci^t^ subversive doit^ nous 
devom reconnaitre a chaque guerrier, \ 
chaque organisation combattante le pres- 
tige lie a ses exploits. Nous devom admirer 
le courage de eel ou tel fait d'arme, la 
perfection technique de telle ou telle 
prottesse, d'un enlevement, d'un attentat, 
de route a6tion arm^e rdussie. Nous devom 
apprdcier Taudace de telle ou telle atraque 
de prison pour lib^rer des camarades. Nous 
le devons, pr^cisement pour nous premunir 
des guerrierSj/^iPKr iif:f vouer h la mort, «Tel 
est le m^canisme de defense que la socidt^ 
primitive met en place pour conjurer le 
risque dont est poneur, comme tel, Ic guer- 
rier : la vie du corps social indivisd, contre la 
mon du guerrier. Se precise ici le texte de la 
loi tribale : la societe primitive est, en son 
8tre, so€iiti-pour-la-guerre\ elle est en meme 
temps, et pour les memes raisons, societi 
contre ieguerrier». Notre deuil, lui, sera sans 
Equivoque. 




Le rapport du Mouvement italien k sa minority arm^e fur tout an long des 
annees 70 frappe de cette ambivalence. Le detachement de celle-ci en puis- 
sance militaire autonomis^e ne cesse jamais d'etre redoute, Et c'est precis^ment 
cela que I'fitat, avec la "strategic de la tension", recherche. En elevanc anificielle- 
ment le niveau militaire de TafFrontement, en criminalisan: la contestation poli- 
tique, en forgant les membres des organisations combartantes a la clandestinit^ 
totale, il veut les couper du Mouvement, et ce faisant les faire hair en son sein 
comme Tfitat y est hai". II s'agit de liquider le Mouvement en tant que machine 
de guerre, en le contraignant a prendre la guerre avec Tfitat pour objer exciusif Le 
mot d'ordre de Berlinguer, secretaire general du PCI en 1978 ; «Ou avec I'fitat, 
ou avec les BR» - qui signifie d abord ^Ou avec Tfitat iralien, ou avec Tfitat bri- 
gadisrew -, resume le dispositifd^ns lequel FEmpire aura broye le Mouvement; et 
qu'il exhume a pr^ent pour contrer le retour de la luite and-capitaliste. 



255 



Tiqqun 



GUfiRILLA 
DIFFUSE ! 



- Mab vot4s kes combkn?Jf veitx dire. . . 
nous, le groups. 

- On nerj mh riertr Unjour on at deuxy un 
autre vingr. Etparfoh on st utrouvt h 
cent mille. 

Cesare Bantstt 
Demihet mrmuhes 



Dans ritaiie des annees 70, deux strategies subversives coexistent i celle des organisa- 
tions combattantes et celle de rAutonomie. Ce parcage est schematique. 11 est par 
exemplc evident que dans le seul cas des BR, il serai: possible de distinguer entre les ' pre- 
mietes BR", celles de Curcio et Franceschini> qui sont i< invisibles pour le pouvoir, mais 
princes pour le niouvement»j qui sonr implantees dans les usines ou elles font raire les 
petits chefs, jambisent les jaunes, brulent leurs voitures, en Invent les dirigeajits, qui veu- 
lent seulement etre, selon leur formule, «le point le plus hauc du niotivementw, et celles 
de Moretii, plus netrement staliniennes, qui ont plongif dans une ckndestinite totale, 
professionnellcj et qui, devenues invisibles pour le Mouvement autant que pour elles- 
memes, livrenr l^attaque au coeur de Tfitatw sur la scejie abstraite de la politique clas- 
sique, finissanr par etre aussi couples de toute realite ethique que celle-ci. II serair ainsi 
possible de soutenir que la plus lameuse a£fcion de5 BR, ['enlevement de Mo to, sa deten- 
tion dans une "prison du peuple" oti il etait juge par une "justice ptoletarienne", mime 
rrop parfaitement les proc^dure^ de Tfitat pour n etre pas deja le fait de BR deg*^ner^es> 
militaris^es, ne correspondant plus a elles -memes, aux premieres BR Si Ton oublie ces 
possibles argutics, on verra qu il y a un axiome strategique commun aux BR, a la RAF, 
aux NAP, a Prima Linea (PL), et en fait a toutes les organisations combactantes : et c est 
de s'opposer k T Empire en tant que sujet, colledifer revolutionnaire* Cela implique non 
seulement de revendiquer les a^les de guerre, mais surtout de tMuite ^t% membreSs a 
tetme, k tons p longer dans la clandestinite et par la a se rerrancher du cissu erhique du 
Mouvement, de sa vie en tant que machine de guerre. Un ancien de PL livre en 1980, au 
milieu d'inacceptables appels a la redd it ion, quelques observations dignes d'inter^ts : 
«Les BRj pendant le mouvement de 77, ne comprenaient rien a ce qu'il se passair. Eux 
qui, depuis des annees, faisaient un travail de taupe, voyaient tout d'un coup des milliers 
de jeunes qui en faisaicnf de toutes les couleurs. Prima Linea, elle, a €i€ craversde par le 
mouvement, mais, paradoxalement, il n en est rien rest^ alors qEe les BR en ont r^cupere 
les residus quand le jnouvement est mort. En fait, les organisations armdes n ont jamais 
su se synchroniser avec les mouvements existants. Elles reprodtiisent une sorte de meca- 
nisme alterne, d' in filtration silencieuse, puis de ctitique virulence. Et quand le mouve- 
ment disparait, on en recueille les cadres d^sillusionnes et on les lance dans le ciel de la 
pohtique. [...] Cest surtout vrai pour Tapres Moro, Avant, Forganisation etait au 
contraire traversee par cet esprit de transgression un peu irrationnel du mouvement de 
77. Nous n etions pas des Don Juan des temps modcrnes, mais ^Tirregularite" etait le 
comportement difRis. Puis peu k peu avec Finfluence des BR, 9a a change. Eux ils avaient 
leur grand amour modele, la passion de Renato Curcio et Margherita CagoL [...] Le 
militarisme, c'est une cerraine conception du militantisme, ou la vie elle-meme s' orga- 
nise comme au regiment. Une analogic avec le service militaire me frappair, cetre cama- 
raderie formelle baignant dans un optimisme securisant et entre tenant un certain type de 
concurrence : a celui qui fera la meilleure blague et maintiendra le mieux le moral de la 
troupe. Avec> comme a Farm^e, Felimination progressive des timides er des m^lanco- 
liques. Il n y a pas de place pour eux, car ils sont immediatement consideres comme un 
poids pour le bon moral du regiment. Cest une deformation militariste typique qui 
cherche dans une existence de bande exuberante et bruyajite, une forme de security sub- 
stituant une vie interieure. Alors, inconsciemment, il faut marginal iser ceux qui pour- 
raient taire peser une atmosphere peut-^tre plus triste mais sans doute plus vraie, corres- 
pondant de route maniete beaucoup pi as i ce que les plus bruyants doivent, au fond, res- 
sentir interieurement. Avec comme corolla! re, le cuke de la virilite.w (Liberation^ 13-14 
odobre 1980) Si I'on passe sur la malveillance de fond qui anime le propos, ce temoi- 
gnage confirme deux m^canismes propres a tout groupe politique qui se constitue en 
sujet, en entit^ s^par^e du plan de consistance sur lequel il repose : i- 11 prend to us les 
traits d'une communaut^ terrible, z- II se trouve projete sur le terrain de la repr^senta- 
tion, dans le ciel de la politique classique, qui seule panage avec hii son degr^ de separa- 
tion e: de speiStralite. Eaffrontement de sujet a sujet avec FEtat s'ensuit necessairement, 
comme rivalit<5 sur le terrain de F abstraction, comme mise en sc^ne d'une guerre civile in 
vitrm et finalement on finit par preter a Fennemi un coeur qu'il n'a pas. On lul prete exa- 
<£temcnt la substance que soi-meme on est en train de perdre. 



256 



Ly autre strategie, celle non plus de la guerre mais de la guerilla diffuse, est le propre de 
FAutonomie. Elle seule est a meme d'abattre F Empire. II ne s'agit plus, ici, de se 
ramasser en un sujet compad pour faire face a I'fitat, mais de se disseminer en une multi- 
pi icite de foyers comme autant Ac failles dans la rotalite capital isre. LAutonomie, ce sera 
moms un ensemble de radios, de groupes, d*armes, de f^tes, d'^meutes, de squatts qu une 
cercaine intensite dans la circulation des corps entre tous ces points. Ainsi FAutonomie 



CECl N'EST PAS 



nexclut-elle pas Fexisrence d organisations en son sein, quand bien meme celles-ci affiche- 
raient de ridicules pretentions neo-ldninistes : toute organisation s^ trouve d elle-meme 
ram en ^e au rang d'archicctfturc vide que traversent au gre des circonstances les flux du 
Mouvement. Des lor.^ que le Parti Imaginaire se constitue en tissu ethique secession nisre la 
possibjlice meme d'une instrumental isation du Mouvement par ses organisations, et a for- 
tiori d'une infiltration de oelui-ci, disparait : ce sont plutdt elles qui sont vouees a etre sub- 
sumees par lui, comme de simpks points de son plan de consistance. A la difference des 
organisations combartantes, TAutonomie s'appuie stir rindistind:ionj rinformalitd, une 
semi-clandestinite ad<5quate a la pratique conspirative. Les actions de guerre sont ici soit 
anonyme^, soit signees de noms fantoches, differents a chaque fois. inassignables en tons 
cas, solubles dans la mer de I'Autonomie. Ce sont autant de coups de griffe issus de la 
penombre, et forment comme teiles une offensive autrement plus dense et plus redoutable 
que les campagnes de propagande armee des organisations combattantes. Chaque action 
se signe elle-meme, s'autorevejidique par son propre comment, par sa propre signification 
en situation, laissant distinguer au premier coup d'oeil Tattentat d'extreme-droite, le mas- 
sacre d'£tat de la menee subversive. Cetce strategie repose sur fin tuition, jamais formalize 
par TAutonomie, que noji seulement il n y a plus de sujet revolutionnaire, mais que c'est k 
non-sujet lui-meme qui est devenu revolutionnaire, c'est-a-dire operant contre F Empire. 
En instillant dans la machine cyber netique cette sorte de confii£tualite permanente, quoti- 
dienne, endemique, I'Autonomie achhre de la rendrc ingouvernable. Significativement, le 
refiexe de T Empire lace a cet ennemi ^uek&nque scrs. tou jours de la representer comme une 
organisation stru<5turee> unitaire, comme un sujet, et si possible de la rendre telle. <Je dis- 
cute avec un leader du Mouvement; il rejette d abord le tetme de leader : il n y a pas parmi 
eux de leaders. [. . .] Le Mouvement, c'est, dit-il, une mobilite insaisissabie, un bouillonne- 
ment de tendances, de groupes et de sous-gtoupes, un assemblage de molecules auto- 
nomes. [. .,] Pour moi, il existe bien un groupe dirigeant du Mouvement; c'est un groupe 
''interne", inconsistant en apparence, mais en realite parfaitement strudure. Rome, 
Bologiie> Turin, Naples : il s'agit bien dVme strategie concertee. Le groupe dirigeant reste 
invisible CT Topinion publique, meme informee, n'est pas en mesure dc juger.» ("La paleo- 
revolution de^ Autonomes'', Corners deHa Sera, zi mai 1977) Nul ne sera surpris que TEm- 
pi re rente a present la meme operation contre la reprise de Toffensive anti-capitaliste, k 
propos cette fois des mysterieux "Black Bloc". Alors que le Black Bloc ne fut jamais qu une 
technique dt manifestation inventee par les Autonomes allemands dans les ann^ 80 puis 
perfc^^ionnee par des anarcbistes americains an debut des ann^es 90, une technique c^iA- 
dire quelque chose de reapproptiable, de contaminant, TEmpire ne menage pas ses effets 
depuis quelque temps pour le grimcr en sujet, pour en faire une entite close, compa^le, 
etrangere. «D'apr^s les magistrats de Gejies, les Black Bloc constituent une bande armee" 
avec une forme horizontale, non hierarchique, composee de groupes independants sans 
commandement unique, en mesure done de s'epargner "le poids d'une gestion centrali- 
see", mais tellement dynamique qu clle est capable d'"elaborer ses propres strategies" et de 
prendre *'des decisions rapides et collectives de grand impact" tout en maintenant Tauto- 
nomie des mouvements singuliers. C'est pourquoi elle a atteint "une macuritd politique 
qui fait des Black Bloc une force reelle^.w C'Les Black Bloc sont une bande armee". Cor- 
Here delk Smi, n aout 2001) Comblant par le ddire son incapacite a saisir toute epaisseur 
ethique, I'Ejnpire se construit ainsi le fantasme de Fennemi qu il peut abattre. 




UN PROGEIAMME 




257 



Tiqqwi 



ET L'ETAT 

SOMBRA DANS LE 

PARTI IMAGINAIRE ... 



Lorsque Von veut c&ntr^ la subversion, 
ilfautprmdre ^n compti trois Mhnenu 
dht'nm. L^ deux premiers fhrmem ia 
dbU h pTifprement parler, c'est-k-dire k 
Parti &u From et ses cdluies gu c^mitis 
dun c&ii, et de i'autre ksgroupe$ armii 
qui ies sautiennent &ft qui sont soutenm 
par eux. Nms dmn$ qu'ik sont €omme 
la the et k corps dun poisson. Le 
trphi^me ^Ument, cest la population. 
La population est I'eau dam kqueUe le 
pmsson nage, Sekn le type d*eau qui 
firme son milieu naturel^ le type de 
poisson change, et il en va de meme pour 
Ies organisations subversives. S'ilfaut 
ditruire un poisson, on pettt I'attaquet 
direcement avee une camie ou unfOet, 
pourvu quilsoitddm une situation qui 
donne une chance k ces mithodes. Mais 
si U canne et kfikt ne sugisent pas. il 
peut savher nicessaire defaire a I'eau 
queique chose qutforcera le poisson k se 
placer dam une position ou ilpeut etre 
pris. Il est concevable quit faille polluer 
I'eau pour tuer le poisson, aussi peu 
desirable quepuisse sembler k proc&di. 

Frank Kitson 

Low intensity operations— Subversion, 

Insurrection, Peacekeeping, 1971 



Frattsnto ipesci, 

dai quali discendiamo tutti, assistettero 

euriosi 

al dramma personate e eolkttivo 

di questo mondo che a hro 

indubhiamente doveva sembrare eattivo 

e cominciarono apensare, 

nel loro grande mare 

come eprofondo il mare 

kchiaro che il pensisro fs paura. 

e dkfastidio anehe se chipensa 

^ muto come un pcsee 

anzi ^ unpesce 

e c&mepescc e difficile da bloccare 

perchi loprotegge d mare 

come eprofondo U mare [..J 

Lucio Dal la 

C&nie eprofondo il mare, 1976 



La reconfiguration impcriale des hoscilices est 
passee krgemenr inapcrgue. Elle est pass^e 
itiapergue parce qu'elle s'esr d'abord manifest^ k 
I'ecarr des metropolesj dans Ies anciennes colo- 
nies. La misc hors-la-loi de la guerre, d'abord sim- 
plement proclamacoire avec la SON puis effedive 
a partir de Tinvcntion de Tarme nucleaire, a pro- 
duit luie mutation decisive de celle-ci; mutation 
que Schmirt a tente de saisir dans son concept de 
«guerre civile mondialew. Depuis que toure guerre 
entre Erats est devcnue crimineJle au regard de 
Tordre mondial, ce n'csi pas seulement que Ton 
n assiste plus qu'^ des conflirs limit^s, c'est que k 
nature meme de 1 ennemi a change : Imnemi est 
devenu interieur. Tel est le retro tissement de Tfitat 
liberal en Empire que meme lorsque Tennemi est 
idendfie com me un £tat, un "fitat-voyou" dans la 
terminologic cavaliere des diplomates imperiaux. 
la guette qui lui est livree prend d^ormais Tasped: 
d'une simple operation de police, d'une afiaire de 
gestion inrerieuie, d'une initiative de maintien de 
Tordre. 



La guerre imperiale n a ni debut, ni fin, cest un 
processus de pacification permanent. Lessen- 
tiel de ses me diodes et de ses principes sont connus 
depuis cinquante ans. lis onr ete ^labores a Tocca- 
sion des guerrcs de decolonisation. La, Tappareil 
etarique d oppression subit une alteration decisive, 
Eennemi n est plus une entite isolable, une nation 
etrangere ou une classe determin^e, il est queique 
part embusque dans la population, sans atcribut 
visible. A la limite, ii est la populadon eUe-meme^ en 
lant que puissance insurreil;ionnelle. La configuta- 
tion des hostilites propre au Parti Imaginaire se 
manifeste ainsi immediatement sous Ies traits de la 
gudriUa> de la guerre de partisan. Alors, Jion seule- 
ment Tarmtfc devient police, mais Tennemi devient 
*'terroriste" ~ "terroristes" Ies rdsistants i I'occupa- 
tion altemande, "terroristes" Ies insutg^s algeriens 
contre roccupation frangaise, "terroristes" Ies mili- 
tants ajiti'imperialistes des annees 70, "terroristes" 
\ present Ies elements trop determines du mouve- 
ment anti-globalisation, Trinquier, Tun des maitres 
d^oeuvre aurant que theoticien de la bataille d' Al- 
ger : ^<Le r6le de pacification devolu a Tarmcc allait 
poser aux militaires des problemes qu iis n etaient 
pas normalement habitues a resoudre, L'escercice 
des pouvoirs de police dans une grande ville leur 
etait mal connu. Les rebelles algeriens ucilisaient 
pour la premiere fois une arme nouvelle ; le term- 
rismeurbain, {...] C'est un avantage incomparable, 
mais c est aussi un grave inconvenient : la popula- 
tion qui abrite le tetroriste Ic connait. Elle peut ^ 
tout moment le denoncer aux forces de Tordre si 
on lui en donne la possibiiite. Il est possible de lui 
tetiter ce soutien vital par un contrdle strid de la 
population. i» {Le Temps perdu) Laconfli^tualite his- 
torique, depuis plus d'un demi-siecle, ne r^pond 
plus aux principes de la guerre classique; depuis un 
demi-siecie, il n y a plus que des^erres speciaUs. 



258 



CECI N'ESTPAS 



Ce sont ces guar res sp^ciales, ces formes 
irreguli^res, sans priacipe, de k guerre 
qui. a mesure, ont fait sombrer Tfitat liberal 
dans le Parti Imaginaire. Toutes les d€3£trines 
contre-insurredionnelles, celles deTrittquier, 
de Kitson, de BeaufFre, du colonel Chiteau- 
jobert, som formelles sur ce point : la seule 
fa^;on de lutter contre la guerilla, centre le 
Parti Imaginaire, est d'employer ses tech- 
niques. «I1 faut op^rer en partisan parrout oii 
ii y a des parti sans.» Trinquier, a nouveau ; 
wMais il faut qu'il sache que lorsqu il [I'in- 
surg<f -resistant] sera priss il ne sera pas traite 
comme nn criminel ordinal re^ ni comme un 
prisonnier fait sur un champ de bataille. l- ..] 
Pour ces interrogacoires, il ne sera certaine- 
ment pas assisti^ d'un avocat, S'il donne sans 
difficulte les renseignements demand^s, I'in- 
terrogatoire sera rapidement termini; sinon 
des sp^cialistes devront, par to us les moyens, 
lui arracher son secret. II devra alors, comme 
le soldat, affronter la soufifrance et peur-etre 
la mort qu il a su ^iter jusqu'alors* Or, ceci, 
le terrorisie doit le savoir et Taccepter 
comme un fait inherent k son <^tat et aux pro- 
cMes qu'en toute connaissance de cause ses 
chefs et lui-meme ont choisis.» (La guerre 
modemi) La mise sous surveillance continue 
de la population, le marquage As.'Sy dividus a 
risque, la torture blanche, la guerre psycholo- 
gique, le contr61e policier de la Publicite, la 
manipulation sociale des affe<5lsj fin filtration 
et fexfiltration des "groupes extremistes", le 
massacre d*£tatj comme autant d'aspetts du 
d^ploiement massif des dispositifs impe- 
riaux> repondent aux necessites d'une guerre 
ininterrompue, men^e le plus souvent sans 
fracas^ Car comme disait Westmorland : 
«Une operation militaire, ce n* est qu'une des 



di verses fa^ons de combattre rinsurredion 
communiste.j> ("Contre- insurrection", in 
Tricondnentaii 1969) 



An fondj seuls les partisans de la guerilla 
urbaine ont compris de quoi il retournait 
dans les guerres de decolonisation. Eux seuls, 
qui prirent mo dele sur les Tupamaros uru- 
guayens, saisirent ce qui se jouait de c&ntempo- 
rain dans ces conflits present^s comme "de 
liberation nationale". Eux seuls, et les forces 
imp^riales. Le president d'un colloque sur wle 
r61e des forces armies dans le maintien de 
ford re dans les annees 70»j organist en avril 
1973 a Londres par le Royal Institute for 
Defence Studies d^clarait alors : <iSi nous per- 
dons i Belfast, nous aurons peut-etre a nous 
battre k Brixton ou a Birmingham, De meme 
que TEspagne des annees ^o etait une r^p^ti- 
tion pour un conflit europ^en g^neralisf^. de 
meme, peut-^tre, ce qui se passe en Irlande 
du Nord est une repetition pour une guerre 
de guerillla urbaine generalis^e ^ T Europe et 
plus particuliferement a la Grande-Bretagne.» 
Toutes les campagnes de pacification en cours, 
toute Tadivite des "forces internationales d* in- 
terposition" adluellement deploy ^es aux 
marges de FEurope et dans le monde, annon- 
cent ^idemment d^autres "campagnes de paci- 
fication', sur le territoite europ^en cette fois. 
Seuls ceux qui ne comprennent pas que leur 
fon£tion est de former des hommes a U lutte 
contre n^us pen vent chercher dans quelque 
myst^rieux com plot mondial la raison de ces 
interventions. Nulle trajeftoire ne resume 
mieux le prolongement de la pacification extd- 
rieure en pacification intdrieure que celle de 
Tofficier britannique Frank Kitson, Thomme 




UN PROGRAMME 




259 



Tiqqmi 



qui ^tablit la dodrine strat^ique grice a laquelle Tfitat britanjiiqiie vainquit 
l'insurre(3:ion irlandaise et FOTAN les revolution aaires italiens. Ainsi Kitson, 
avant de consigner sa dodrine contre-insurre£tionnelle dans Low intensity ope- 
mtiom - Suhversim, Imurrecdony Peacekeeping, avait-il pris pan aux guerres de 
decolonisation an Kenya contre !es "Mau-Mao"j en Malaisie conrre les com- 
munistes, a Chypre contre Grivas et finalenient en Irlandc du Nord, De sa 
doctrine, nous ne retiendrons qu une poign^ de renseignements de ptemi^re 
main sur la rationalite imperiaje. Nous les condenserons en trois postulats. Le 
premier est qu'il 7 a une continuity absolue entre les plus perics delits et Tinsur- 
te^tbn, qui sont les deux termes d'lm processus en rrois phases : la «phase pr^- 
paratoire», la « phase nort-violente» et Tinsurredion proprement dice. Pour 
TEmpire, la guerre est un continuum - V^jfire as a whole dit Kitson -; U faut 
r^pondre d^s la premiere "incivilite" a ce qui menace rordre social et tendre 
pour ce faire a une t^irtt^gradon a tous les niveaux des adivit^ militaires, poll- 
cieres er civiles». Eintegrarion civilo-militaire est le second postulat imperial, 
Parce qu a Fere de la pacification nucl^iiej les guerres entre Etats se fi>nt de 
plus en plus rares et que la tiche essentieile de Tarmee n est des lots plus la 
guerre excerieure mais ia guerre int^rieure, la contre-insurredion, il convient 
d'habituer la population k une presence militaire perm amen te dans les lieux 
publics. Une menace rerronste imaginaire, irlandaise ou musulmanej permet- 
era de justifier des patrouilles regulieres d*hommes en amies dans les gates, 
a^roporrs, m^tros> etc. D'une maniere g^ndrale, la multiplication des points 
d'indistindion entre le civil et le militaire sera recherchee. L'informatisation du 
social, c est-a-dire le fait que tout geste produise tendanciellemenr de rinfor- 
mation, forme le coeur de cette integration. La multiplication des dispositils de 
surveillance diffuse, de rra^age et d enregistrement a pour mission de g^n^rer i 
foison de cette l&wgraJe intelligence (information de basse qualit^ sur laquelle 
la police pent ensuite appuyer ses interventions. Le troisitoe des principes de 
Taction imperiale, lorsqu'on a depasse cette phase preparatoire de Tinsurre- 
6tion qu'est la situation politique normale, concerne les «mouvements de la 
paix». DH qu une opposition violente i 1 ordre existant se lait jour, il imponera 
de s adjoindre sinon de cr^r de toutes pieces des mouvemen ts pacifistes dans la 
population qui serviront a isoler les rebelles pendant qu on les infiltre en vue de 
ieur faire commettre des adles qui les discredirent - cette strat^ie, Kitson I'ex- 
pose sous le nom poetique de «noyer le bebe dans son prop re lait». Pour le 
teste, il ne sera pas mauvais de brandir une menace terroriste imaginaire afin de 
(crendre les conditions de vie de la population suffisamment inconfortables 
pourqu elles constituent un stimulant au retour a la vie normaJe*. Si Trinquier 
eut rhonneur de conseiller les <!minences contre- insurre<^ 10 nn elles ameri- 
caines, lui qui en 1957 avait deja mis en oeuvre un vaste systeme d'llotage, de 
controie de la population algeroise r^pondant h. Tappellation moderniste de 
«Dispositif de Proteaion Urbaine*>, Kitson, lui, vit son oeuvre parvenir jus- 
qu'aux plus hauts cercles de TOTAN. Et lui-m&me rejoint sans tarder les 
srru6lures atlantistes. N'^tait-ce pas sa vocation, au reste, lui qui souhaitait i 
son livre qu*i] « attire Tartention sur les Stapes a franchir Ahs a present pour faire 
<^chec a la subversion, a I'insurreaion ec pour mener les operations dans la 
seconde moitie des annees I970>> et le concluait en insistartt sur le meme 
point : «Pour Fheure, il est perm is d'esperer que le contenu de ce livre aidera 
d'une maniere ou d'une autre larmee a se preparer pour les orages qui pour- 
raient bien Tattendre dans k seconde partie des annees 1970. » 

C ous PEmpire, la persistance meme des apparences formelles de I'fitat fait 
O partie des manoeuvres strat^giques qui le periment. Dans la mesure oil 
P Empire ne pent reconnattte un ennemi, une aJt^rit^, une difference ^thique, il 
ne peut non plus reconnaitre la situation de guerre qu il cree. Il n y aura done 
pas d^^tat d'exception a proprement parler mais un ^tat d'urgence permanent, 
indefiniment reconduit. On ne suspendra pas officiellement le regime legal 
pour mener la guerre k Pennemi interieur, aux insurges ou a quoi que ce soit 
d autre, on ajoutera juste au regime legal adluel un ensemble de lois ad hoc, des- 
rinees k la lutce contre Fennemi inavouable. «Le droit commun se muera done 
en un d«^eloppement prolif<^ratif et superfetatoire de regies sp6:iales : la rfegle 
devenant ainsi un ensemble d'exceptions» (Luca Bresci, Oreste Scalzone, Lex- 
ception estk r^gle). La souverainete de la police, redevenue machine de guerre, 
ne souffrira plus de contestation. ON lui reconnaitra le droit de titer k vue. reta- 
blissant dans les iaits la peine de mort qiii dans le droit n exisce plus. ON allon- 



260 



CECI N^EST PAS 



gcra la dur^e maximale de detention pt6ytntW& de telle fa^on que Finculpation 
vaudm desarmais condamnation. Dans certains cas, la lutte "anti-cerrariste" 
legitimera reniprisonnement sans procfcs aussi bien que la perquisition sans 
majidat. Dune %on generale, ON ne jugera plus des fairs, mais des personnes, 
une oonformire subje<Sive, une disposition a se repentir; des qmlificarions cri- 
minelles ad^quatement vagues com me "complicire morale" > "ddit d'apparte- 
nance a une organisation crimineMe" ou ''incitation a la guerre civile" seront 
crepes a cet eflfet. Et quand cela ne suffira plus, ON jugera par th^or^me. Pour 
manifester nettemenc la difference entre inculp^ citoyens et "terroristes", ON 
m^tiagera par des lois sur les repencis h possibility pour chacun de se dissocier 
publiquemenr de soi-meme, de devenir un int^e. D*imporrantes remises de 
peine setont alors acord^^ dans le cas contraire prevaudront explicitement des 
Berufiverht, Tinterdidtion d'exercer certaines professions sensibles qu'il 
importe de prot^er de route contamination subversive. Mais de tels trains de 
lois, comme la Joi Reale en Italie ou les l^^slations d'exception allemandes. ne 
font que ripondre a une situation insurrection nelle d^claree. Bien plus s,c^i- 
rates sont les lois qui visent a armer la \\mtprivmme contre les machines de 
guerre du Parti Imaginaire. En complement de lois "anti-terroristes" seront 
alors votees a la quasi- unanimitc, comme cela s'est fait reoemment en France, 
en Espagne et en Belgique, des "lois anti-sedes"; lois qui pt:!ursmvent sans s en 
cacher le projer de criminaliser tout regroupement antonome de la fau55e com- 
munaut^ nationale des ciroyens. II est \ craindre, en outre, que Ton air de plus 
en plus de mal a evirer localemenr des exces de z^le comme ces "bis anti-extr^- 
misme" adoptees par la Belgique en novembre 1998 et qui r^priment <^toutes les 
conceptions ou visees racistes, xdnophobes, anarchistes, nation alistes, autori- 
raires ou total irai res, qu'elles soient \ caraCtere politique, ideologique, confes- 
sionnel ou pKilosophique, contraires [. ..] au bon fon(aionnemenr des institu- 
tions democratiquesM. 




UN PROGRAMME 



II serait 6aux de croire qu en d^pit de tour cela, Ffitat se 
sufvive. Au sein de la guerre civile mondiale, sa pr^tendue 
neurralite ethique ne parvient plus a faire illusion. La forme- 
tribunal elle-meme, qu'il s' agisse d un TGI ou d un TPI, e^t 
perdue comme une modalite explicite de la guerre, C'est 
lld^e de Tfitat comme mediation entre des parties qui va ici 
au gouffre. Le compromis historique, experiment^ en Italie 
d^s le debut A^ anndes 70 mais advenu en r^alir*^ dans routes 
les democraties biopolitiques avec la disparition de coute 
opposition effedive de la scene de la politique classique, 
ach^e de miner le principe m§me d'foat. Ainsi ffitat italieo 
n'a-t-il pas surv^cu aux ann^ 70, a la guerilla diffijse, ou du 
moins il n y a pas surv^u en tant quiuu mais seulement m 
mnt que parti, en tant que parti des citoyens, c'est-a-dire de k 
police etde lapassimtl Et c est de ce parri que le regain de la 
passion ^conomique dans les ann^es 80 san^tionna 
Teph^mfere vidoire. Mais le naufrage com pier de Tfitat ne 
s'avfere tout k fait qu au moment ou parvient a sa tete, oti 
s empare du theltre de la politique classique un homme dont 
tout le programme est ptecisement de la rejeter et de substi- 
tuer a cellc-ci une pure gestion entrepreneuriale. A ce point, 
rfitat s'assume ouvertement comme pani, Avec Berlusconi, 
ce nest pas un individu singulier qui prend le pouvoir, mais 
une forme-de-vie : celle du petit-entrepreneur borni^, arri- 
viste et philofascisre du Notd de Tltalie. Le pouvoir est ^ 
nouveau fond^ Miquement - fonde sur I'entreprise comme 
unique forme de socialisation en dehors de la femille -, et 
celui qui Tincarne ne repr^^ente person ne et sunout pas une 
majority mais e^t une forme- de- vie parfaitement discer- 
nable, aveclaquelle seule une fraiStion tres rMuitede la popu- 
lation pent s'identifier. Tout comme cliacun reconnait dans 
Berlusconi le clone du connard d*a-c6t^, la copie conforme 
du pire parvenu du quartier, chacun salt qu il etait membre 
de la loge P2 qui avait fait de I'Etat italien un instrument a 
son service. Cistaimi, pan par pan, que t£tm mmhre dans k 
p£tm Imaginaim 




261 



Tiqqun 



LA FABRIQUE 
DU CITOYEN 



Lsi soci^fii ripresiivei qui iont en train 
d0 ie mettre en place ont deux 
caractirisdques • U repression y est phts 
dauc£, plus diffiiset plus ginimlc, et en 
meme temps ieaua^up pim maknte. 
Pour tous ceux ^ui petwent se soumsttre, 
sadaptery etre canalishy Hy aura une 
dimmuti0n des inttruentimi de la 
police, lly aura de plus en plus de 
psychoiogues, et mime des psydtdnalystes, 
dans le$ Servkes de poliee; ily aura de 
pirn en plm de th^mpies de ^upes: les 
problitmes de rmdividu et du couple 
seront umi^neUement dkcuth; la 
repression sera deplus en plus 
comprehensive, en tennes psycholirgi^uet^ 
Le travail dei prostituies devra itre 
reconnu, ily aura des conseillers en 
drepie A la radio — href: ily aura un 
cllmatginiraldehienveiUante 
comprehension. Mais sidesgroupes ffu 
des individus essaient dichapper ^ cette 
ifielusi&n, ii des gem essaient de mettre 
en question lesysthne de confinement 
general alers ils seront exterminh 
comme lont e't^les Bkek Panthers aux 
Etais-UniSy ou leur pers&nnalitS sera 
broyee comme cela s'est passe avec la 
Fraction A rmie Rouge en Allemagne. 

Felix Giiatcari 
myltaly=' 



Vous avez divisien deux parties toute la 
population de tEmpire -eten disant 
cela, J'ai design^ la totality du monde 
hahite'-; kpartie la plus distingu^e, la 
plus nohle et la plm putssante, vous 
I'avezfaite partout, dans son ensemble, 
citiyenne et memeparente; I'autre, 
sujette et admninistrie 

Aelius Adstide 

En iTjonneur de Rome 



S? il y a un privilege heuristique de I'ltalie en 
marifere politique, cVst qu eti r&gle g^n^rale 
rincatidescence historique a la vertu d'accroitrc 
la lis i bill re strategique d*une epoque* Encore 
aujourd'hui, les lignes de force, les partis en pre- 
sence, les enjeux ra^tiques et la configuration 
generale des hostilit^s se laissent bien plus difficj- 
lemen: devmer en France qu'en Italic j et pour 
cause, ia contre- revolution qui sj est impos^e k 
force ouverte il y a vingr ans achfeve a peine de 
s' ins taller ici. En France, le processus contre- 
insurredionnel a pris son temps, et sVst oflfert le 
luxe de voiler sa nature. S'etant rendu plus indis- 
cernable, il s'est aussi fait moins d'ennemis 
qu'ailleurs, ou des allies plus abuses. 



Le lait le plus troublant de ces vingt derni^res 
ann^es, c*est sans doute que l' Em pi re soit 
parvenu k se tailler dans les ddbris de la civi- 
lisation une humanity neuve, organiquement 
acquise a sa cause : ie^ citoyens. Les citoyens sont 
ceux qui, an sein m^me de la conflagration gi^n^- 
rale du social, persistent kproclameri^ui partici- 
pation abstraite a une soci^t^ qui n'exisre plus 
que n^gativcment, par la terreur qu elle exerce 
sur tour ce qui menace de la deserter, et ce faisant 
de iui suTPivre. Les hasards et les raisons qui pro- 
duisent le citoyen ramenenr tous au coeur de 
Tentreprise im peri ale ; attdnuer les formes-de- 
vie, neutral iser les corps; et c'est cette entreprise 
qu'en rerour le citoyen probnge par f auto-annu- 
larion du risque qu'il presenre pour le milieu 
imperial. Certe fraction variable d*agents incon- 
ditionneb que TEmpire prdlfeve sur chaque 
population form en t la realite humaine du S pe- 
lade et du Biopouvoiij le point de leur coinci- 
dence absolue. 




II y a done route une fabrique du citoyen donr 
r implantation durable est la principale 
vid:oite de FEmpire; vi^toire qui n est pas seule- 
ment sociale, ou politique, ou economiquej mais 
a.nthr§po!ogique. Cerres, les moyens n'ont pas et^ 
compr^s pour la tempo rcer. Son point de depart 
est la resrru^uration offensive du mode de pro- 
dudion capitaliste qui r^pond, dH le d^but des 
ann^es 70, au regain de la confli£tualit6 ouvri^re 
dans les usines et au remarquable d^sinter^t pour 
le travail qui se manifeste dans les jeunes genera- 
tions apres 68. Toyotisme, automation, enrichis- 
sement des taches, flexibilisation et individualisa- 
tion des situations de travail, d^localisarion de k 
production, decentralisation, sous-traitance, flux 
cendus, gestion par pro jet, d^mant^lemenr des 
grandes unires produdives, variabilisation des 
horaires, liquidation des syst^mes industriels 
lo ur ds, des concentrations ouvrieres, nomment 
autant d'aspeds d'une t^fotme du mode de pro- 
duction dont FobjeCtif (^tait centralement de res- 
taurer le pouvoir capitaliste sur la production. 
Certe restruduration fut panout initide par des 
fractions avancees du patronat, theoris6e par des 
syndicalistes eclaires et mise en oeuvre en accord 



CECl N'EST PAS 



avicc les principales centrales ouvriferes. l^ma. expliquait slnsi, en 1976, dans La Rspuhbiica, que 
«la gauche doit d^lib^rement et sans mauvaise conscience aider ^ la reconstitution des marges 
de profit aujourd' hui extremement diminuees, m^me HI faut proposer des mesures coQteuses 
pour les travailleurs»; et Berlinguer, de son c6t^, r^vdera au mSme moment que «le terrain de 
la prodn^Stivitd n'est pas nne arme du patronat» mais "une arme du monvement ouvrier pour 
pousser plus avant la politique de transformation». L't^rde la restrudu ration n est que super- 
ficiellement son but : «se separer d'un meme geste des ouvriers contestataires et des petits chefs 
abusifej* (Boltanski, Le muvel esprit du capitaUsme). Ce dont il s'agit, c'est biem plutdt de purger 
le cceur produtStif d'une soci<^i^ oti la production se militarise, de tons les "deviants", de tons les 
divldus a risques, de to us les agents du Parti Imaginaire. Ce sont d'ailleurs par les memes 
methodes que la normalisation opferera au-dedans et au-dehors de Tusine : en grimant ses 
cibles en "terroristes". Le licenciement des <^6\ de la Fiat* qui annotxce en 1979 la defaite a venir 
des luttes ouvrieres en Italie ne fera pas valoir d' autre motif. Bien entendu, de telles 
manoeuvres auraient etc impossibles si les instances du raouvement ouvrier n'y avaient appone 
une patticipation adive, n*ayant pas 
mo ins inrdr^t que les patrons k ^radiquer 
r insubordination cbronique, Tingouver- 
nabiiite, Tautonomie ouvriere, ^^ctoute 
cette adtivite continue de fratic-tireut, de 
saboteur, d'absent^iste, de defiant, de cri- 
mine!" que la nouvelle generation d'ou- 
vriers avaient importee dans I'usine. Nul, 
assurement, n est mieux place que la 
gauche pour profiler des citoyens; elle 
seule peut rep tocher k re I ou tel sa deser- 
tion «au moment oil tons sont appelis a 
donner une preuve de courage civil, cha- 
cun au poste qu il occupe)*, ainsi que ton- 
nait Amendola en 1977, faisanc la legon i 
Sciascia et Montale. 




UN PROGRAMME 



It y a done, depuis vingt ans, route une 
sdedion, rout un calibrage des subje- 
divirds, toute une mobilisation de la "vigi- 
lance" des salaries, tout un appel a I 'auto- 
controle d'un cote et de Tautre a Tinvestis- 
semenr subjedif dans le processus de pro- 
dudion, a la creativity, qui a permis a 
r Empire d'isoler le nouveau noyau dur de 
sa society, les citoyens. Mais ce r^sulrar 
n'aurak pu erre obtenu si Toflfensive sur le 
terrain du travail n avait en meme temps 
etait appuyee d'une seconde, plus gene- 
rale, plus morale. Son pretexte fut "la 
crise". La crise n'auta pas seulement 
consist^ ^ tendre b marchandise artificiel- 
lement rare pour la rend re a nouveau desi- 
rable, son abondance ayant produit, en 683 
un degout trop visible a son endroit. La 

crise aura surrout permis d'obienir k nouveau F identification des Bloom a la toralhe sociak 
menac^e, et dont le sort depejidrait de la bonne volonte de chacun. Il n y va pas d'autre chose 
dans la "politique des sacrifices", dans Tappel a "se serrer la ceinture", et plus generalement, 
d^sormais, ^ se com potter en tout ''de manifere responsable". Mais responsable de quoi, au 
juste? de votre socidre de merde? des contradi£l:ions qui minent votre mode de produ£tion? des 
lezardes dans votre totality? Dites-moi ! C est a cela, d*ailieurs, que Ton reconnait le plus sure- 
men t le citoyen : a ce qti'il introjedle individuellement des contradiilions, des apories qui sont 
celles de la totality capitaliste. Plutdt que de lutter contre le rappon social qui ravage les condi- 
tions de re^cistence la plus el^mentairc, 11 triera ses d&hets et roulera a Faquazole. Plutot que 
contribuer a la construi^ion d*une autre realite, il ira le vendredi soir apres le boulot servir des 
repas aux SDF dans un centre g^re par de gluants cathos- Et il en parlera au diner, le lendemain* 




e volontarisme le plus niais et la mauvaise conscience la plus d6forante sont le propre du 
t citoyen. 



263 



Tiqqmi 



TRADITION TJ arement op^racion inceHeduelle fur plus maJvenue, plus grossiere et plus 
DE LA BIOPOLITIQUE XVavorn!^ que celle que les aspirants gestionnaires du Capital socialise onr tent^ 

dajis ie premier numero, inaugural de connerie, du torchon Multitudes. II ne tne 
serait cenainemenr pas venu k Tid^e de seulement ^oquer une publication dont 
toute la raison d'etre est de servir de faire-valoir theorico-mondain au plus rati! des 
arrivistes, Yann Moulier Boutang, si la portee de cetre operation n allait pas bien 
au-deli des c^nacles micro-mili tants qui s'abaissent i lire Multitudes. 

Toujours k la remorque des derni^res boufFonneries du maltre. qui dans Exii 
pr^che en faveur de r«encrepreneur biopolitique inflationnistewj les bureau- 
crates du negrisme parisien tenterent d'introduire une distin^ion positive entre 
Biopouvoir et biopolitique. Se r^ckmant d'une inrrouvable onhodoxie foucaJ- 
dienne, ils rejet^renr courageusement la cat<*gorjc de Biopouvoir - vraiment trop 
critique, rrop molaire, trop unifiante. A cela, ils opposerent la biopolitique comme 
ttce qui enveloppe le pouvoir et la rd^sistance camtne un nouveau langage qui le^ 
invite ^ confronter quotidiennement egalit^ et diflference, les deux principes, poli- 
tique et biologiquc, de notre niodernite». Puisque de route fa^on quelqu'iin de plus 
intelligent qu eux, Foucault, s'etait permis ce truistne qu «il n y a de pouvoir 
qu entre des su jets libres»j ces messieurs decrererent bien excessive la notion de Bio- 
pouvoir. Comment un pouvoir produ£li£ dont la vocatiori est de maximiser la vie, 
pourrait-ii ^tre tout k fait mauvais? Et puis, est-ce bien dfjmocratique de parler de 
Biopouvoir - et qui salt de Spectacle? Ne serair-ce pas un premier pas vers quelque 
secession? «La biopolitique - preferera penser un Lazzaiaro en mtu rose - est done 
la ojordination stratdgique de ces relations de pouvoir finalisees a ce que les vivants 
produisent plus de force. ^ Et cet imbecile d' en conclure au prograuime enthousias- 
mant d'un fttenversemenc du biopouvoir en une biopolitique, de r"art de gpuver- 
ner" en production et gouvernement de nouvelles formes de vie.j> 

Cartes, on ne peut pas dire que les n<%ristes se soient jamak embarrass^ de soucis 
phiblogiques. Et Ton s'en veut toujours un peu de leur rappeler que le pro jet 
d'un salaire g^rand fut avant eux le fair d'un couranr inteOed:uel fran^iis para-nazi 
anime par Georges Duboin, courant qui inspira sous ('Occupation les travaux 
'scientifiques" du groupe «Collaboration». Dela memefagon, c'est tres-modestement 
qu'il faudrait rappeler k ces. debiles I'origine du concept de hiopditique. Sa premiere 
occurrence, dans le domaine frangais, remonte a i960. La hiopoiitique est alors le ritre 
dWe courte brochure, oeuvre d'un mddecin genevois ivre de paix, le Dr A, 
Starobinski. «La biopolitique admet Texistence des forces purement organ iques qui 
r^issent les socidtds humaines et les civilisations. Ces forces sont des forces aveugles 
qui poussent les masses humaines les unes centre les autres er provoquent les 
rencontres sanglantes des nadons et des civilisadons, qui abourissenti leur desoiiftion 
et leur disparition. Mais la biopolidque admet aussi qu il existe dans la vie des socidres 
et des civilisations des forces consiru£l:jves et conscientes qui peuvent les sauvegarder 
et ouvrir a Thumanite des perspectives nouvelles er optimistes. Les forces aveugjes - 
c'est le cesarisme, la force brurale, la volonte de puissance, la destruction des plus 
faibles par la force ou la ruse, le butin et la rapine. I. , . ] Tout en admettant la rdaliD^ de 
ces faits au cours de Thistoire des civilisations, nous allons plus loin et nous affirmons 
qu il existe la r^it^ de la v^nt<^, de la jusdoe, de Tamour du Divin et du prochain, de 
Tentraide et de la fraternire humaine. Ces realit^ positives sont la conrinuitd des 
menies lois biologiques inscrite^ dans la structure de la nature humaine, Tous ceux qui 
partagent Tid^ de la fraternity humaine, tous ceux qui conservent dans leur coeur 
Tideal de la Bonte et de la jusdce sont ceux qui travaillent pour sauvegarder les valeurs 
sup^rieures de la civilisation. Nous devons nous rendre compte que tout ce que nous 
avons, que tour ce que nous sommes - notre s^curit^, notre instru<Stion, nos 
possibiiites d'existet - nous le devons a la civilisation. C'est pourquoi notre devoir 
^idmentaire est de faire tout notre possible pour la pror^ger et la sauver. Chacun de 
nous doi t le faire en abandonnanr ses preoccupations personnelles, en se vouant a une 
adivite sociale, en developpant les valeurs de I'fiut dans le domaine de la justice, en 
approfondissant les valeurs spirituelles er religieuses, en participant aCtivement a la vie 
cultureUe, je ne crois pas que cela soit difficile, mais il faut surtout de la bonne volont^j 
car chacmi de nous, la pensee et laCtion de chacunj influence I'harmonie universelle* 
Ainsi route vision optimiste de Tavenir devient un devoir et une ndcessitd. Nous ne 
devons pas craindre la guerre et les calamites qui en soni: les consequences, car Jious y 
sommes d^ja, nous sommes en Hzt de guerre. w Le leCleur atrentif remarquera que 
nous nous sommes gaid^ de citer les passages de la brochure qui preconisent 
d'<*eliminer du sein [de notre civilisation] rour ce qui peut favoriser son d&lin» avant 
d*en conclure qu ^^au stade aCtuel de la civilisation, I'humanite doir etre unifiee.» 

264 



r^ 



CECl JN'ESIL^PAS 



Mais le bon do^teur gene vo is tt'esc qu'on 
doux rSveur an regard de ceux qui sant^iion- 
neronc definitivement I'entree dc la biopoiitique 
dans Tunivers intelle^luel fran^ais : les fondateurs 
des Cahters de la biopoiitique, dont le premier 
nom^ra paratt au cours du second semestre 1968. 
Son dire^eur, et che villa ouvri&re, nest autre 
qu'Andr^ Birre, sinistte fon^tionnaire pass^ de la 
Lig:ue des Droits de T Homme et d'un grand projet 
de r6rolurion sociale dans les annees 30 a la Colla- 
boration. Les Cahters de la biopoiitique, Emanation 
de r Organisation du Service de la Vie, veulent eux 
aussi sauver la civilisation. itLorsque les membres 
fbndaieurs de l"*Organisation du Service de la Vie" 
se concerthent, en 1565, apres vingt ans de iravaux 
assidus, pour definir leut attitude devant la situa- 
tion pr^sente, leur conclusion fut que^ si Thuma- 
nit^ veur pouvoir continue! son Evolution et 
atteindte un plan plus elev^, selon les principes 
m^mes d^Alexis Carrel et d'Albert Einstein, elle 
doit en revenir ddib^rement au resped des Lois de 
la Vie et k la cooperation avec la nature, au lieu de 
la vouioir dominer et exploiter com me elle le fair 
aujourd'hui. [...] Certe r^fleKion-laj qui permettta 
de r^tablir I'ordre de manifere organique et de don- 
ner aux techniques leur mesure er ieur efficacite, 
nous la connaissons, c est k r^exion biopoiitique. 
Ce savoir qui nous manque, c'est celui que pent 
nous apponer la Biopoiitique, science et art tour a 
la fois de rutilisation du savoir humain, selon les 
donn^es des iois de la nature et de Fontologie qui 
gouvernenr notre vie et notre desrin,>> On trouvera 
done, dans les deux num^ios des Cahien de k bio- 
poiitique, de logiques digressions sur la 
fi reconstruction de F^tre humaini*, les ^indices de 
sanre et de qualit6>, le « normal Tanormal et le 
pathologique», au milieu de considerations intitu- 
Ides fiquand la femme gouverne I'^conomie du 
monde*', «qEand les organismes internationaux 
ouvrent les voies de la biopolirique?* ou encore 
^notre devise et notre charre pour Thonneur d'etre 
et de serviD>* «La biopoiitique, y apprend-on, a h€ 
ddfinie comme ^tant la science de la conduite des 
Etats et des colledivirds humaines, compte tenu 
des Iois et des milieux naturels et des donnees 
ontologiques qui r^Jgissent la vie et ddterminent les 
ad:ivit& des hommes,j> 



On comprend mieux, k present, pourquoi les 
n^gristes de Vacarme r^clamaient il y a 
quelque temps une ''biopoiitique mineure" : parce 
que la biopoiitique majeure, le nazisme, na 
semble-t-il pas donn^ satisfedion. De la, aussi. Tin- 
coherence bavarde des petirs n^gristes parisiens : 
s*ils ^taient cohere nts, il se pour rait bien qu ils 
s'^tonnent eux-memes, se d^couvrant d*un coup 
comme les porreuts du projer imperial lui-m^me, 
ceiui de recom poser un rissu social integralement 
machine, finalement pacific et fatalement pro- 
dudif. Mais heureusement pour nous, ces bre- 
douiUeurs ne savent pas ce qu ils disent. Ils ne font 
que rdciter sur le mode rechno la vieille dodrine 
pattistique de Xoikommia, dodrine dont ils igno- 
rent tout et d abord que Tfiglise du premier mille- 
naire la ^laborde pour fonder Tdendue illimitee de 



ses prerogatives temporelles. Dans la pensee parris- 
rique, la notion d'oikonomia - qui se rraduit de 
cent famous : incarnation, plan, dessein, adminis- 
trationj providence, charge, office^ accommode- 
ment, mensonge ou ruse - est ce qui permet de 
designer en un seul concept ; le rapport de la divi- 
nM au monde, de FErernel au d^ploiemen: histo- 
rique, du Pere au Fib. de I'figlise i ses fidHes et de 
Dieu a son icdne. dl s'agit du premier concept 
organiciste et fondionnaliste qui concerne simul- 
tanement la chair du corps, la chair du di scours et 
la chair de F image. [. . .] La notion de plan divin 
dans le but d'administrer et de g^rer la creation 
d&:hoe, et ainsi de la sauver, rend feconomie soli- 
daire de la cotalite de la creation depuis Torigine 
des temps. Ceconomie est done de ce fait aussi 
bien Nature que Providence. Leconomie divine 
veilie k la conservation harmonieuse du monde et 
au maintien de toures ses parties dans un d^roule- 
ment adaptd et finalise. E^conomie incarnation- 
nelle n est autre que la distribution de Timage du 
Pfere dans sa manifestation histo rique. [- - .] La pen- 
see tonomique de PEglise est une pensee gestion- 
naire et corredrice. Gestionnaire, dans ia mesure 
oil Voikonomia ne fait qu un avec T organisation 
administrative, la gestion e: le deroulement de rout 
ministere. Mais il faut y adjoindre la fondion cor- 
redrice, car les initiatives humaines non inspirees 
par la grSce ne peuvenr engetidrer qu in^galires, 
injustices ou transgressions. II faut done que i'to- 
nomie divine et eccl^siastique prenne en charge la 
miserable gestion de notre histoite et en opfere une 
regulation eclairee er rMemptrice.» (Marie-Jos^ 
Mondzain, Image, IcSne, £conomie) La dodrine de 
Voikonomia, celle d'une integration finale parce 
qu' Of igi naire de toutes choses - meme la souf- 
france, meme la mort, meme le pech^ - dans le 
plan d*incarnation divin, esr T^nonc^ programma- 
tique du projet biopoiitique dans la mesure ou 
celui-ci esr d*abord le projet de rinclusion univer- 
selle, de la subsomption to tale de toutes choses 
dans Yoikonomia sans dehors d'un divin devenu 
parfaitement immanent, PEmpire. Ainsi quand 
Vopm ma^um du n^grisme, Empirey se revendique 
fierement d'une ontologie de la produdion, nous 
ne pouvons nous empecher de comprendre ce que 
notre theologien en costard veut dire : toute chose 
estproduite datis la mesure ou elle est Texpression 
d'un sujet absent, de Fabsence du sujet, le Pfere, en 
vertu duquel toute chose est - mSme Sexploita- 
tion, meme la contre-r<^volution, meme le mas- 
sacre d'Etat. Empire se concluera logiquement sur 
ces phrases. «Dans la postmodern ire, nous nous 
retrouvons dans la situation de Saint Francois, 
opposant a la mis^re du pouvoir la joie de Ferre- 
C*est une r^olution qu aucun pouvoir ne contrd- 
lera - parce que le biopouvoir et le communisme, 
la cooperation et la revolution restent ensemble, en 
tout amour, toure simplicite et toute innocence. 
Telles sonr F irrepressible darte et F irrepressible joie 
d erre communiste.» 



«I1 se pourtait que la biopoiitique devienne Tins- 
rrument de la r^oke des cadres^*, regrettait Georges 
Henein en 1967. 




UNPROGRAMME 



265 



Tiqqun 



REFUTATION DU 
NEGWSME 



Nul n a a tii\xi€t le negrisme. Les laits s'en chargeni;. Ce qu'il est imponan: 
de dejouer, ea revanche^ ce sont les usage^s qu'il en sera prdvisibiement: fiut 
contre nous. La vocation du negrisme, en derniere insrance> est dc fournir au 
parti d.es citoyens son ideologic la plus sophistiqu^e* Quand T^quivoque au 
sujet du carad^te ^videmment reaiftionnaire du bovisme et d'ATTAC aura ^t^ 
d^finitivement levee, c'est lui qui viendra au jour, conime le dernier des socia- 
lismes possible J le socialisme cybernedque. 



Jamais la society nefiit auai abs&rbie 
par U drinwnmi du 'prohlbne", ei 
jamais eUs tiffut si dsmocratiquement 
unijhrme, dans chaque sphhe d^ ta 
survk foctakment garantie. Tandis que 
Ui di^^nciatmm entre classes tetidsnt 
^aduellement k shterfipen d? nouvdks 
ghiiratmm Jkurmfnt^sKT une mime 
tige de mVfffff f f de $tupeur qui le 
commentertt, dam Veuchamtie 
publidtit etginimiisie du "proh^e\ 
Bt iandii que le gauchisme k plus "dur " 
— soHi sa forme L plus cokinnte - 
revendique le saiairepour torn, k 
capital caresse avec de moim en mmn$ 
deptideur le reve de lui dinner 
satisfaction : s'^puref dek pollution de 
kproducim au p$int d'abandonner les 
hommes h la liberti de se produire 
simplement comme ses formes empties de 
vide, comme ses co-tenants, dynamises 
par une meme dni^e : pourquoi sont- 
ikk? 

Giorgio Cesarano 
Manuel de survii, 1974 



Certes, il est deja stupefiant qu'un mouvetnenc qui s'oppose a la "mondialisa- 
cion n(!o-libdrale'* au nom du <<devoir de civil isation>>j qui en appelle contre 
elle a I'Etat et au «contrdle ciTOyen)>, et qui plaint les «jeurtes>^ d'etre tenus dans un 
«erat d*infra-citoyennetes> pour finalement vomir que «relever le double dcH d'une 
implosion sociale et d*une d&esperance politique exige un sursaur civique et mili- 
tantM (Tout sur ATTACj, puisse encore passer pour une contestation quelconque 
de lordre dominanr. Et s il s'en distingue efFedivemenr, c'est seulement par Fana- 
chronisme de ses vues, la niaiserie de ses analyses. La coTncidence quasi-officielle 
entre le mouvement citoyen et les lobbies ^tatistes ne peut au teste avoir qu'un 
temps. La participation massive de deputes, de magistrats, de fondrionnaires, de 
flics, d'elus, de tant de ""repr^sentants de la societe civile**, qui donna ^ ATTAC sa 
caisse de resonnance initiale, est aussi ce qui, a terme, nautorise plus d'illusion sur 
son compte* Et d^ji, la vacuite de^ premiers slogans - ^st reapproprier ensemble 
Favenir de notre monde» ou «faire de la politique aurrement» - laissent la place k 
des formulations moins ambigues. «I1 fauc d^ormais penser puis construire un 
nouvel ordre mondial, qui intfegre la difficile et ndcessaire sou mission de tous - 
individusj entrep rises et £tats - a un interet general de rhumanit^.» (Jean de 
Maillard> Lt marcMfaitsa ioi Dettisage du crime p^r k mondiaUsation) 



Nul besoin, id, de propli^tiser : les fradions les plus ambideuses du soi-disant 
"mouvement anti-globalisation" sont d'ores et d6ja ouvertement n^gristes. 
Les crois mots d'ordre caraderistiques du negrisme polirique, car toure sa force 
reside dans le lait de fournir aux n^-militanrs informels des sujets de revendica- 
tion, sont le «revenu de citoyennet6»j le droit a la libre circulation Acs corps - wDes 
papiers pour tous Is* - et le droit a la creativite, surtout si elle est assistee par ordi- 
uateur. En ce sens, la perspedive ndgriste n est nullement distinde de la petspe- 
dive imperiale, mais un simple perfedionnisme en son sein* Lotsque Mouiier 
Boutang public dans toutes les feuilles a sa disposition un manifesce politique inti- 
tule Pour un noumau New Deai esperant convertir k son projet de societe toutes 
les gauches de bonne volont^, il ne fait qu ^noncer la verite du negrisme. Le 
n«fgrisme, effedivemenr, exprime un antagonisme, mais un antagonisme au sein 
de k cksse des gestionnaires, entre sa fradion progressiste et sa ftadion conserva- 
trice. De la son cutieux rapport a la guerre socialcj a la subversion pratique, son 
recours syst^matique a la revendication. La guetre sociale, du point de vue 
n^gtiste, n est qu' un moyenAt laire pression sur la fradlon adverse du pouvoir. En 
tant que telle, eile n est done pas assumable, meme si elle peut s averer utile. D'oti 
le rapport incesteux du negrisme politique avec la pacification imperiale : il veut 
sa realite mais pas son r^isme. 11 veut le Biopouvoir sans la police, la communi- 
cation sans le Spedade, la paix sans avoir a faire la guerre pour cela. 



Le negrisme ne coincide pas avec la pensee imperialcj a proprement parler; il n en 
est que le versant idialiste. Sa vocation est de produirc 1 ecran de fiim^e derrifete 
lequel pourra se tramer en securite le quocidien imperial, jusqu'^ ce qu inva- 
riabiement les faits le d^mentent, A cc titre, ccsi encore la r^ilisation du n^risme 
qui en fburnit la meilleure refutation. Comme lotsque le sans-papier a qui Fon a 
obtenu un titre de s^jour se satisfait de Fint^ration la plus prosaique, comme 
lorsque les Tute bi^mhe se font marave la gueule par une police italic nne avec 
laquelje ils avaient cru pourtant s'entendre, comme lorsque Negri se plaint, ^ la fin 
d'une recente interview, que dans les annees 70, Ffoat italien n ait pas su distinguer 
parmi ses ennemis ^ceux qui ecaient recuperables de ceux qui ne Ff^taicnc pas». C*est 
done le mouvement citoyen qui est voue, en depit de sa conversion au negrisme, a !e 
decevoir le plus surement. Il est ainsi pr^isible que le revenu de citoyennete sera 
instaur^, et dans une certaine mesure il Test d^ja, sous la forme d'une remuneration 



266 



CECI N'EST PAS 



sociale de la passivit^ politique, de la conformity ethique, Les citoyens, dans ia mesure oil ils 
sont destin^ k supplier de plus en plus frequemment aux d^fkillances de rEtat-providence, 
seront de plus en plus ouvertement r^tribu^ pour leur foliation de cogestion de la 
pacification sociale. Ce sera done sous la forme du chantage a rauto-discipline, de la 
diffusion d^une etrange police d'exti^me-proximite que sera instaure le reveuu de 
citoyennete, Le cas ech^^it, ON pourra meme Tappeler «salaire d'exisrence>^ puisqu il s*agira 
bien de sponsoriser les fbrmcs-de-vie les plus compatibles avec rEmpire. 11 y aura aussi^ 
com me le proph(^tisent les negristes, il y a d^ja une 'Wise au travail des affeds*'; une 
proportion croissante de la plus-value est bel e: bien tir^ de formes de travail qui ibnt appel 
a des competences linguistiques, reiationnelles, physiques qui ne s acqui^rent pas dans la 
sphhe de la produiStion mais dans la sphere de la reproduction; le temps de travail et le temps 
de vie tendent effecttpement a s'indistinguer, mais tout cela nannonce qu une soumission 
dargie de Texistence humaine au processus de valorisation cybernetique. Le travail 
immateriel que les u^ristes pr^sentent comme une vi£toire du proletariat, une «vi<5toire sur 
la discipline d'usinc5> oontribue lui aussi sans contredit "k la perspeiStive imperiale, comme le 
plus sournois des dispositiis de domestication, d' immobilisation des corps. L'auto- 
valorisation prol^tarienne, thdoris^e par Negri comme le maximum de la subversion, se 
realise elle aussi, mais comme prostitution universelle. Chacun se fait vaJoir i sa maniere, feit 
valoir le maximum de tron^ons de son existence, a meme recours \ la violence et au sabotage 
pour cela, mais Tautovalorisation de chacun ne mesure que T^rangete a soi que le systeme de 
la valeur lui a exrorquee, ne sandionne que la vidoire massive de celui-ci. En hn de compte, 
r ideologic citoyenne-negriste servira seulement a oouvrir des atoms edeniques de la 
Participation universelle, Texigence militaire ad'associer le maximum de membres 
importanrs de la population, particuliferement ceux qui ont et^ engages dans Faction non 
violente, aux cotes du gouvernementw (Kitson), l' exigence de fitire participer. Que de 
r^pugnancs gaullistes du type de Yoland Bresson mill tent depuis plus de vingt ans pour le 
revenu d*existence> y platan t Fespoir d*unc "metamorphose de letre social'^ devrait d'ailleurs 
suffire a renseigner sur la v<5ritable fon£tion strategique du n^grisme politique. Fon^tion que 
Trinquier, cit^ par Kitson, n aurait pas reni^e : wLa condition dne qua non de la vi6loire, dans 
la guerre moderne, est le soutien inconditionnel de la population.^ 




UN PROGRAMME 



Mais la coincidence entre le negrisme et le pro jet citoyen de contrfile total se noue 
ailleurs, sur un plan non pas id^ologique mais exmentiel Le negriste, citoyen en cela, 
vit dans la denegation des ^dences piques, dans la conjuration de la gyerre civile. Mais alots 
que le citoyen travaille ^ contenir route expression des formes^le-vie, \ pr&erver les situations 
moyennes> \ normaliser son milieu, le n^griste pratique fougueusement la plus extreme excite 
^ique. Pour lui, tout se vaut, hors des pet its calculs politiciens foireux auxquels il se livre 
transitoirement. Ceux qui parlent du j&ujtisme de Negri ratent ainsi i'essentiel. C'est d'une 
veritable infirmit^, d'lxne formidable mutilation humaine qu'il s'agit. Negri voudrait bien etre 
^'radical", mais II ny arrive pas. A quelle profondeur du r^el, en effet, pent bien acceder un 
th^oricien qui declare : t<Je considhe le matxisme comme une science dont patrons et ouvriers 
se servent dans une ^e mesure, mSme si c'est i partir de positions diiFerentes, oppos^»? un 
ptofesseurde philosophie politique qui avoue : «Personnellement, je deteste les intelle^tuels* 
Je ne me ^ns bien qu'avec les prol^taires (surtout s ils sont ouvriers : je compte en fait mes amis 
les plus chers et mes maltres parmi les ouvriers) et avec les entrepreneurs Cje compte aussi 
parmi les industriels et les professionnels quelques excellents amis»? Que pent bien valoir lavis 
sentencieux de quelqu un qui ne saisit pas la difference ethique entre ouvrier et patron? Qui 
pent ^crire au sujet des entrepreneurs du Sentier \ ale nouveau chef d'entreprise esc une 
deviance organique, un mutant, une anomalie impossible ^ ^liminer* I...] Le nouveau 
syndicalisre, c est-a-dire le chef d^entreprise de type nouveau, ne s'occupe du salaire qu en tant 
que salaire social»? Quelqu un qui confond tout, delate que «rien ne revile tant F^norme 
positivite historique de Fautovalorisation ouvri^re que le sabouge>> et propose pour route 
perepedive r^'obtionnaire «d accumuler un autre capital^? Quelles que soient ses pretentions 
\ jouer le stratege cache du ''peuple de Seattle", un 6tre \ qui fait defaut la plus ^l^mentaire 
intimite a soi et au monde, la plus infime sensibilite ethique, ne pent produire que des 
d^astres, r^uire tout ce qu'il touche a F^tat de flux indifF^rencie, de merde. II perdra routes 
les guerres dans lesquelles son d^ir de se fiiir le ptopulsera, y perdra les siens et, ce qui est pire, 
ne pourra meme pas reconnaitre sa d^faite. «Tous les prophetes amies ont vaincu, et tous les 
desarmes ont ^t^ d^faits* Dans les ann^es 70, Negri a pu comprendre Machiavel comme un 
appel ^ la collision frontale avec I'firat. Quelques deoennies plus tard, Empirebk preuve d'un 
optimisme de la volonte qui ne peut etre soutenu que par un escamotage millenariste de la 
distiniStion entre ceux qui sont armes et ceux qui tie le sont pas, entre les puissants et ceux qui 
sontabje^ementpriv^s de pouvoir.w (Gopal Balakxishnan, "Virgjlian visions") 



267 



Tiqqun 



ET GUERRE 

AU TRAVAIL! 



Dh ie mots d^fivfkr, quei^ue chose 
d'apparemment inexpik^ble avait 
commend ^ $ecouer les entmiiki de 
Mikn. Une SuWtion, prtsquun ived. 
La ifdie sembkk renaitr^. Matsd'um 
vie curietise, tropfrrte, tn>p vhlente et 
mrtout tTop marpn^. line nouveik 
citi paraissait s installer don dam ta 
mitr0p$le. Aux quaere coins de Mikn, 
part&ut, c'itak k mime scindm . ^t 
handes d'adokicmU iikn^Atent k 
I'assaut de k vilk. Dah$rd, elks 
occupaJeTic des matsans vidis, dcs 
b&utiquei disaffectees, queilcs 
haptisaient 'csrcks du pTvUtariat 
juif/nik'. Puisy dek, eliesse 
ripandaimt peu kpeu et yrenaimt k 
quartier ". Cek alkit de I ammathn 
thiiLtrak au petit "march^ pimte'^ mm 
ouhlierks "exprepriaUOm'l Au plus fort 
de k vague on comptajmqu'k treme d^ 
ces cercks. Ckacun possSdait him 
cmendu s&n sik^ et heaucoup Mitaient 
de petits jitumaux. 

Lajeunesse milanaise se passionna paur 
k politique et ks grotipcs d extreme- 
gituche profterem, comme ks autres, de 
ce regain dimiriL Plus que de 
politique, ilfagisiaitenfait de culture, 
de mode de vie, dun refits gkkd ct de la 
recherche dune autre manihe de vivre. 
Lesjeunes miknais dans kur quasi- 
totalit^ nignorh^t plus rien de k 
revoke estudiantine. Mais dijfirents de 
kurs ain^Sy ils atmakntMarx et k rack 
and rail et se difinisidiens corfime des 
freaks. /. ..J fortes de kur nombre et de 
kurd/sespoiry les bandeiplus ou moim 
pelitisies entendirent vivre sebn kurs 
besoins. Les einimas haient trop cher : 
ik imposerent certaim samedis k 
reduction du prix des bilkts k coups de 
barre defor. Ik navaientplus d argent . 
ik knctrent k m^uvement "des 
expropriations", tragiquement simples, k 
la limite du pilkge. II suffisait detre 
une disainepour se livrer k ee sport, qui 
comistait a entrer en masse dam un 
magasin, se servir et ressortir sans payer. 
On appekh kspilkurs "U bande au 
saktni" parte quau dibut, ik 
divaUshrent principakment des 
charcuteries. Tres vitCy ks magasim de 
jeans^ de disques fiirent igakment 
touchis. Fin lp?6, exproprier itait 
devenu une mode, et rares itaknt ks 
lyce'ens qui ne s'y i